11/05/2013

Le couvent des Capucins, massacré par un promoteur immobilier

Voilà bientôt dix années que l'ancien Couvent des frères Capucins a été rayé à jamais de la carte et de l'histoire de Carcassonne, pour servir les intérêts financiers d'une opération immobilière. La constitution d'une association de défense créée par des habitants du quartier pour le sauver, les recours pour faire échec au permis de construire, les 1300 signatures de pétitionnaires... rien n'y à fait car au bout du compte, l'ensemble des bâtiments seront livrés aux bulldozers. Détruire une église et un couvent, ce n'était pas une première dans la préfecture audoise. Le couvent des cordeliers en 1902 (place de Lattre) et l'hôtel Dieu (Dôme) en 1977 ont subi le même sort. Ce qui est inexcusable, c'est l'improvisation et la sauvagerie avec laquelle on allait s'attaquer aux oeuvres d'art picturales et sculpturales.

couvent.jpg

Il était donc un couvent, fondé au faubourg Laraignon en 1866 sur un terrain d'un hectare et demi. L'acquisition en avait été faite par J-B Gouttes (Lyon), F. Potton, P. de Galibert (Toulouse), C. de Longueville (Besançon) et F. Arnoux (Paris), tous religieux de l'ordre des Capucins. Celui-ci était présent à Carcassonne depuis 1592. Le 21 février 1867, la première pierre bénite est posée par l'abbé de Niort en présence de Mgr de la Bouillerie (Evêque de l'Aude), de vicaires généraux et du père Dominique (Père provincial des Capucins).

couvent2.jpg

Cette pierre bénite large de 30 centimètres, haute de 10 est bâtie dans l'angle S-O des fondations de l'église. Une fois les travaux achevés, l'église et le couvent seront bénis le 15 juin 1868. Le décret de Mars 1880, ordonne la fermeture des congrégations et des couvents et les Capucins sont contraints de partir. Ils ne reviendront que dix années plus tard. Ils seront à nouveau expulsés en 1903, en raison de la loi de 1901 les accusant d'appartenir à une congrégation non autorisée. Soutenus par les habitants du quartier, ils se barricaderont dans leur couvent qui lui, sera assiégé par la troupe. Finalement délogés, ils seront amenés manu-militari en prison pour quelques jours. Leur retour au couvent ne se fera qu'après la grande guerre.

"Les Capucins étaient respectés par tous les habitants du quartier. Si certains religieux restaient effacés, marchant dans la rue, le regard lointain, et, égrénant dans leur main leur chapelet pendant à leur ceinture de corde, d'autres étaient plus proches des civils, conversant et plaisantant facilement avec eux. Ah! Ils ne respiraient pas la richesse les pauvres moines; vêtus de leur habit de bure marron, l'hiver, une pèlerine à laquelle s'accrochait un capuchon, complétait leur tenue. Petite calotte sur leur crâne rasé, barbe plus ou moins fournie, pieds nus dans des sandales à lanières de cuir; l'hiver, leurs pauvres orteils étaient rouges, gercés, gonflés d'engelures. Les Capucins avaient instauré, bien avant Coluche, un mini restaurant du coeur; en effet, tous les jours, ils offraient aux déshérités de la vie, aux exclus, un repas chaud dans une pièce du Couvent où les malheureux venaient se restaurer et retrouver un peu de chaleur humaine." (Extrait de Simone Dariscon)

couvent3.jpg

Le monastère était situé au sud de l'église et avait une longueur de 33 mètres. En son centre, le cloître richement fleuri autour d'une statue de la vierge couronnée avec l'enfant Jésus, vivait hors du temps. Au premier étage, se trouvaient les cellules des moines.

couvent4.jpg

L'église possédait une voûte en plein cintre de 30 mètres de haut pour 16 de large. Dans le choeur, le père et l'oncle de Jacques Ourtal réaliseront une fresque. Il s'agit d'une peinture sur toile marouflée représentant l'imposition des stigmates à Saint-François d'Assise.

couvent5.jpg

Première chapelle à droite: Saint-Antoine de Padoue.

Peinture marouflée de Jacques Ourtal (1932)

couvent7.jpg

La chapelle du "Monument aux morts" de tous les Capucins tombés durant la grande guerre décoré par Jacques Ourtal en 1923. Au dessus, des guirlandes de chrysanthèmes entrelacées d'un ruban tricolore. Ce monument était unique en France !

couvent6.jpg

La chapelle au moment de la destruction du couvent

couvent8.jpg

Détail de l'oeuvre du peintre Jacques Ourtal dans la chapelle à droite

couvent9.jpg

Dans la même chapelle, à gauche

couvent10.jpg

La sainte face, peinte par Jacques Ourtal

couvent12.jpg

La peinture sur toile marouflée de J. Ourtal dans le choeur

couvent13.jpg

Elle sera sauvée in-extremis par des amoureux du patrimoine et mise à l'abri. Sans leur vigilence, elle serait partie dans les gravas du couvent.

couvent17.jpg

Courant 2001 on apprit que le Couvent, propriété du clergé lyonnais, venait d'être vendu à un promoteur immobilier toulousain pour la construction de 152 logements et 174 places de parking. L'ensemble des bâtiments seraient donc détruits. Aussitôt, une association "les amis des capucins" se constitua pour protester contre le projet. Menée par Bernard Martin, elle obtint que l'on sauva l'église pour la transformer en maison de quartier. Il s'agit d'un leurre et d'un peu d'enfumage. La mairie qui souhaite voir l'aboutissement du projet, leur promet bientôt une maison de quartier sur les anciens terrains Delteil (dix ans après, elle n'est pas sortie de terre). L'utilité de l'église est à nouveau menacée et l'association va tenter de faire annuler le permis de construire, puis de faire classer le Couvent. Selon les Monuments historiques ces bâtiments n'ont pas de valeur patrimoniale notable et il n'y pas lieu de les conserver. Les Bâtiments de France mettront un avis favorable au permis. Pourtant:

"L'insertion du projet dans son environnement n'est pas réalisée", que sa "monumentalité est totalement hors d'échelle par rapport aux maisons qui font l'identité du quartier. Il est consternant de voir que malgré mes indications, aucune correction n'a été apportée au dossier initial en ce qui concerne les prestations", et notamment sur les volets roulants "interdits pour tous les abords de monuments historiques". (M. Melon, Architecte en chef des ABF/ L'Indépendant 30/09/02).

Nous voyons ici qu'il s'agit d'une histoire de gros sous sur un projet immobilier défiscalisé (Loi de Robien). Le pot de terre contre le pot de fer. D'un autre côté, les motivations de l'association étaient-elles pour la sauvegarde de l'église, ou pour préserver le calme que 200 nouveaux véhicules viendraient ébranler dans la rue du 24 février ? A ce propos, nous allons voir que ce n'est qu'in-extremis que l'on se souvint de la richesse des oeuvres picturales de l'église. Ceci, grâce à une commission extra municipale.

couvent18.jpg

Voilà où en était la destruction quand avec émoi, on entendit: "Il faut tout arrêter, ils vont détruire les toiles de Jacques Ourtal". Ne pouvaient-ils pas s'en soucier plus tôt? Il paraît qu'on avait oublié le grand peintre qu'était Ourtal... Bon, on dépêcha sur place les services de la DRAC qui ordonnèrent la sécurisation des oeuvres du peintre, marouflées sur les murs que la chute des pierres avaient rendus poussiéreux. La mairie imposa au promoteur qui n'avait cure de ces objets d'art et qui, sans elle, les aurait passé au pilon, de financer le sauvetage. C'est dans des conditions précaires et dangereuses que Andrezej Mielniczek (restaurateur agréé par les Monum), Corinne Calvet et M-C Ferriol ont sorti les toiles posées contre les murs des chapelles et du choeur. Ils ont travaillés sur un échaffaudage municipal inadapté, en risquant de prendre des pierres sur la tête à tous moments. Là, où il leur aurait fallu 15 jours, on leur en donna seulement quatre. Malgré cela, les toiles furent mises en lieu sûr. L'essentiel était sauf...

Que sont devenues après dix ans, les oeuvres d'Ourtal? Le promoteur les a donné (par la force des choses) à l'association diocésaine. La Sainte face a été vendue pour l'euro symbolique a la ville de Carcassonne, qui l'a déposée à l'église St-Vincent. La grande peinture représentant St-François d'Assise est enroulée dans un dépôt, en attendant de lui trouver un point de chute. Les anges et la grande fresque ont été protégés par la commission départementale des objets mobiliers, il y a environ deux ans. Il a été décidé cette année que le monument aux morts serait déplacé dans la chapelle du cimetière St-Michel. Les tableaux sur toile sont à Notre-Dame de l'Abbaye. Quant aux statues, elles ont été données à d'autres congrégations religieuses. C'est selon Corinne Calvet, ce qui a permis de redécouvrir le talent Jacques Ourtal.

couvent19.jpg

L'église éventrée par les pelleteuses

couvent15.jpg

Le cloître

1232602063_2.jpg

Le samedi 12 octobre 2002, une vision de guerre semble avoir atteint le Couvent. Un siècle et demi d'histoire religieuse locale venait d'être transformé en gravats.

couvent21.png

Voici ce que l'on a bâti en lieu et place dans la rue du 24 février:

"Le clos des Capucins"

_______________________________

Sources et photos:

Quartier des Capucins / Simone Dariscon

L'indépendant, La dépêche, Le Midi-Libre

Tous mes remerciements à Suzanne Bezombes, Corinne Calvet et Marie Marty

NB: La porte fracturée lors du siège du fort du mail en 1903 a été également sauvée!

Commentaires

Il est bien dommage que les promoteurs soient aussi puissant. C'est un gros gâchis. Je connais ce quartier, j'allais à l'école barbès, et je suis nostalgique de ce monument qui était magnifique. Comment se faire entendre ? Nous devons nous unir pour protéger notre patrimoine.

Écrit par : SINTES | 11/05/2013

Répondre à ce commentaire

bonsoir j ai bien connu le père constant capucin dans ce couvent sans faire de politique je constate qu en France on détruit des églises pendant ce temps on construit des mosquées c est le monde à l envers

Écrit par : lafalla | 11/05/2013

Répondre à ce commentaire

Espérons, que les oeuvres de J.OURTAL, récupérées sont
en un lieu convenable, à l'abri des corrosions du temps...
dans un dépôt ??? municipal certainement !!!!

Écrit par : REY | 11/05/2013

Répondre à ce commentaire

Merci d'avoir renouveler le souvenir de ce magnifique couvent italiens construit grâce aux libéralités des carcassonnais

Écrit par : Marie-Chantal | 12/05/2013

Répondre à ce commentaire

En parallèle de la rue du 24 février, à partir de la rue marceau perrutel, il me semble qu'il y avait une autre chapelle désaffectée très ancienne.

Écrit par : jacques blanco | 12/05/2013

Répondre à ce commentaire

Effectivement il y avait une autre chapelle en parallèle de la rue du 24 février, qui comportait des vitraux également visibles de cette même rue. Par contre elle ne partait pas de la rue Marceau Perrutel. Dans cette annexe il y avait pas mal de bancs en bois et aussi des néons de lumière et diverses choses, elle servait peut être de lieu de stockage. Une grande cour donnait lieu sur cette chapelle et l'église (côté église via 1 porte d'accès) et 1 autre porte d'accès en se dirigeant vers la rue Marceau Perrutel. De même il y avait une maison perpendiculaire à l'église et la chapelle côté gauche de l'impasse pour se rendre de la rue du 24 février à l'église. Ce qui choquait dans cette grande cour était qu'à l'angle de la rue Marceau Perrutel et 24 février le sol par rapport aux haut du mur présentait une hauteur max de 1.8 m alors que de l'autre côté sur rue la hauteur du sol/trottoir était de presque 3 m de mémoire. Dans l'autre cour côté général Laperrine il y avait également des petits bâtiments où ils entreposaient du matériel agricole. Dans ce grand terrain plutôt que cour il y avait des ruches de mémoire 5 ou 6 ruches et 2 bassins carré d'au moins 3x3 m remplis de poisson rouge...après le terrain descendait vers le bord de l'Aude et était occupé par des arbres fruitiers et quelques vignes...

Écrit par : Ghislain | 19/05/2013

C'est intolerable que nous ayons laisse faire un massacre pareil quand je vois l'horreur de l'immeuble que l'on a mis en place à la place cela me rend malade
QUE LE MAIRE QUI ETAIT EN PLACE A CARCASSONNE donc Raymond . CHESA EST LAISSE FAIRE cela au lieu de le faire racheter par la mairie ou le conseil general afin de preserver ce lieu unique et majestueux ...; OU BIEN IMPOSER A L'ACHETEUR de rénover et non pas de detruire pour y faire des logements
C'EST terrible .... Et IMPARDONNABLE .........

Écrit par : Virginie | 13/05/2013

Répondre à ce commentaire

Quelle tristesse de voir de si belles et précieuses "choses disparaitre... J'ai connu le couvent des Capucins avec le Père Ourtal.... De belles peintures ont été "gâchées"............................... et désormais voici qu'un ensemble locatif a pris la place de ce chef d’œuvre ...
A mon sens, l'argent écrase les témoignages du passé, hélas!!!!
Vendre un couvent (avec pourtant tant de richesse..) et de plus ''éjecter'' les moines présents... au profit d'un promoteur est plus intéressant financièrement!!! pour certains.
QUEL GÂCHIS

Écrit par : chantal | 13/05/2013

Répondre à ce commentaire

Merci pour votre article sur le couvent des Capucins. J'ai beaucoup de souvenirs liés à ce couvent. Ayant notre maison familiale dans la rue du 24 Février, j'ai fait ma Communion solennelle aux Capucins. Je me rappelle toujours avec plaisir un des moines, le frère Jean, qui était d'une joie communicative. On le rencontrait souvent quand il allait chercher le pain chez le boulanger Castel dans la rue Marceau Perrutel, à côté du salon de coiffure.
J'ai été très attristée de leur départ qu'ils n'avaient pas choisi, d'abord du couvent puis de Carcassonne. La destruction du couvent est plus que regrettable et a fait perdre à notre quartier son identité.

Écrit par : Sophie | 13/05/2013

Répondre à ce commentaire

A côté des anges représentés dans la chapelle du Monument aux morts on voit deux architectures, d'un côté la cathédrale de Reims en flamme et de l'autre le couvent des capucins de Carcassonne sur une toile marouflée.

Écrit par : Marie | 14/05/2013

Répondre à ce commentaire

je découvre votre article et je n'en crois pas mes yeux car je pensais que ce couvent existait encore ! tout jeune j'ai passé beaucoup d'après-midi à apprécier l'accueil et la quiétude de ces lieux (le Frère Paulin, centenaire !, était de la famille..) avec un jardin très reposant et très bien entretenu mais aussi cultivé par les moines, un cloître et une chapelle où tout était calme et spiritualité.... à la place je vois des coulages de béton en tous sens !! (de plus j'apprends que mon ancien prof de " Stan " était alors le maire concerné !!) Cette opération est indigne, honteuse et sacrilège. Jean

Écrit par : Tissinier | 09/09/2013

Répondre à ce commentaire

bonjour
la généalogie de notre gendre fait apparaitre un capucin, le père Irénée né Lamourelle qui produisit de nombreux écrits. très vraisemblablement il était présent à Carcassonne en 1903. l'obscurantisme passé et présent donne le résultat que l'on sait. Il fut très courageux d'envoyer la troupe contre ces hommes de paix. maintenant l'épilogue avec cette iconoclastie ...

Écrit par : lamourelle | 07/09/2015

Répondre à ce commentaire

Quel gâchis.....je me suis marié dans cette église en 1971 mon épouse habitant rue du 24 février juste en face du couvent,me reviennent les paroles du petit jardin de Dutronc" de grâce,de grâce monsieur le promoteur ne coupez pas mes fleurs..... honte a tous ceux et celles qui ont soutenu ce projet..

Écrit par : ouddane robert | 18/09/2017

Répondre à ce commentaire

Merci pour ce triste reportage, c'est bien de la sauvagerie dont il s'agit et l'horreur de ce qu'ils ont mis à la place Comment peut-on autoriser une telle destruction de notre patrimoine ALORD QUE L'ON ???NOUS "EMMERDE" pardonnez le terme à 500m de la tour de FA "EN RUINE" du choix des tuiles des toits et à la couleurs des volets... pour ne citer qu'un exemple.

Écrit par : Riviere Blanchard | 18/09/2017

Répondre à ce commentaire

Effectivement c'est bien dommage de détruire un patrimoine comme celui là...

Écrit par : Turchetto | 18/09/2017

Répondre à ce commentaire

Écrire un commentaire