12/08/2014

Où est donc passé le cadavre de la tombe 17?

Ce n'est pas une histoire à dormir debout, mais une histoire pour laquelle il vaut mieux rester couché... C'est d'ailleurs, ce que certains des protagonistes de cette affaire ont été forcé à faire. Ceci sans concessions mais à perpétuité, dans le silence des mauvais secrets de la résistance audoise.

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Noël Blanc, alias Charpentier

Tout commence par la découverte d'un cadavre à moitié carbonisé dans le fossé de la route allant de Palaja au Mas-des-cours, près d'un pont.

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 Nous sommes le 6 septembre 1944, soit quinze jours après la libération de Carcassonne. Qui est donc cet individu? Il s'agirait d'un chef de la résistance, envoyé par Londres à Carcassonne le 28 mai 1944 comme responsable des parachutages. Son nom? Noël Blanc dit Capitaine Charpentier. Le corps est alors amené à la morgue de Carcassonne, le soir même. Certains de ses proches compagnons le reconnaissent à ses oreilles en feuille de choux, résultant de ses activités d'ancien rugbyman. D'autres, comme le chirurgien de la clinique du Bastion refuseront de le reconnaître. Pourtant, c'est bien dans cet établissement que la veille, fut occis par balle le pauvre Charpentier.

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La clinique du Bastion (rue Voltaire) cache à cette époque l'activité clandestine de la résistance et soigne les blessés du maquis. Hélas, depuis l'exécution à Baudrigues le 29 juillet 1944 du chef de la résistance audoise Jean Bringer (Myriel) et d'Aimé Ramond, il semblerait que les miraculés ayant échappés au convoi vers la mort ne soient pas prêts à parler. Ont-ils des choses peu avouables à cacher? L'histoire les rattrapera en 1952, avec la mort inexpliquée par suicide de l'un de leurs complices dans la chambre 47 de cette même clinique. Encore, un mort qui ne pourra plus parler... Pour ce qui est du meurtre de Charpentier, ils sont à-priori tranquilles car protégés par la loi d'aministie. Enfin, pas tout à fait... En effet, sont amnistiés les résistants ayant tué par nécéssité dans le cadre des activités clandestines. Est-ce une exécution pour traitrise ou un assassinat pour convenances personnelles?

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Noël Blanc (Charpentier) sera inhumé le 7 septembre 1944 au cimetière Saint-Michel de Carcassonne

Tombe 17 Carré 21

Le régistre du cimetière porte la mention suivante à cette date

Cadavre calciné inconnu/ 7 sept 44/ Autorisation du juge d'instruction

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Peu de temps après, le corps de Charpentier a été mis dans la crypte des martyrs de Baudrigues. Une espèce de réhabilitation en quelque sorte pour celui que le groupe de résistants de la clinique désignait comme traître, ayant donné Jean Bringer à la Gestapo. La preuve sera faite au procès des résistants de la clinique du Bastion en 1952 que ces allégations sont totalement fausses. Charpentier est hors de cause dans l'arrestation de Bringer. En octobre 1948, la veuve, habitant désormais Neufchâteau dans les Vosges et remariée avec un dénommé Ancely, demande le transfert des restes de son mari dans le cimetière de cette ville.

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Le procès en 1953 afin de faire la lumière sur "le suicide" d'un des acteurs en la clinique du Bastion, réouvrira le dossier Charpentier et son enquête. Le juge demandera l'exhumation du corps de la victime dans le but de vérifier les impacts de balles. Ceux-ci devant réveler si la thèse des accusés, est compatible avec leurs versions des faits. La police scientifique de Mirecourt (Vosges) chargée des conclusions ballistiques n'aura pas à effectuer son travail. Et pour cause... À l'intérieur du cercueil, ne se trouvait pas la dépouille de Charpentier, mais celle d'un homme plus petit et d'une femme ou d'un enfant. L'ensemble des ossements étaient entremêlés entre-eux. Il y a eu donc substitution et disparition de cadavre. Reste à savoir où, à quel moment, dans quel but et ce qu'il est advenu de celui de Charpentier.

Je me suis rendu au service des cimetières de Carcassonne afin de vérifier. La tombe 17 Carré 21 de Saint-Michel renferme les dépouilles de madame Gayraud et d'Yves Marty, inhumés en 1953. Bien sûr, Charpentier ne s'y trouvait officiellement plus, depuis son transfert à la crypte des martyrs de Baudrigues. Toutefois, les deux nouveaux inhumés sur cet emplacement l'ont été, l'année du procès des accusés de la clinique du Bastion. Étrange coïncidence...

 Qui a tué Charpentier ?

À postériori, l'infirmière de la clinique s'est accusée du meurtre lors du procès en 1953. Elle reviendra par trois fois sur ses déclarations, pour finalement avouer que c'est le "suicidé" qui a fait ce travail. Ce médecin Carcassonnais proche du directeur de la clinique, alors habitant d'Antibes depuis la libération, viendra mourrir de son plein gré dans cet établissement, dans la nuit suivant son arrivée par le train en provenance de la Côte d'Azur. Avait-il fait le voyage jusqu'à Carcassonne pour avouer sa faute et livrer ses complices ; en conséquence de quoi, on l'a purement et simplement suicidé pour qu'il garde le silence? Il aurait très bien pu se suicider à Antibes...

Quel mobile ?

Les accusés diront que Charpentier était un traître et qu'il fallait l'éliminer. Une partie des résistants en témoigne, l'autre partie au contraire s'en défend. Comme le directeur de la clinique (accusé au procès) est condamné pour subordination de témoins, difficile de croire la version de la défense. Si la victime avait été un traître, pourquoi donc avoir attendu le 6 septembre pour l'exécuter? Il suffisait de la faire traduire devant les tribunaux mis en place à la libération de Carcassonne. Pourquoi avoir calciné son corps sur une route si retirée, après Palaja? Pourquoi avoir coupé ses oreilles en feuille de choux au moment de la mise en bière? Pourquoi avoir substitué son cadavre dans le cercueil?

Charpentier aurait été envoyé par Londres, pour enquêter sur la disparition d'une grosse somme d'argent parachutée pour les maquis de la région. Aurait-il découvert les auteurs du vol ? Qui ne pouvait être mieux renseigné sur le lieux du parachutage, que certains intéressés eux-mêmes? Ceci donnerait un mobile à son assassinat, à toutes les manoeuvres pour faire disparaître son identification et finalement, son corps. Les spéculations sur l'enrichissement soudain de certains Carcassonnais après la guerre, acquéreurs de belles demeures dans le coin, sont allées bon train. Vérités ou Jalousies?

Où est passé le corps ?

À cette question d'importance, qui pourrait répondre aujourd'hui? Charpentier tué dans la clinique, son corps a t-il été incendié au bord de la route ou ailleurs? L'essence était à cette période une ressource rare, réservée aux militaires. Est-il crédible d'en posséder dans une clinique, quand les particuliers roulent au gazogène? Brûler un corps en bord de route en plein été aurait provoqué un incendie, avec le risque que les fumées ne donnent l'alerte. Mais alors, a t-on brûlé le corps sur le lieu du crime ? C'est possible ; une chaudière peut très bien le faire, mais il serait idiot d'aller ensuite déposer le corps au bord d'un chemin. À moins... que l'on ait fait croire qu'il s'agissait de celui de Charpentier à Palaja, pendant que le vrai était incinéré dans la chaudière de la clinique.

Dans cette histoire, il a fallu des complicités et sûrement en haut lieu. On ne substitue pas un cadavre au moment de poser les scellés sur le cercueil, à moins... On ne substitue pas un cadavre à la morgue, à moins... On ne fait pas disparaître des rapports de police, à moins... À moins... À moins...

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Autre hypothèse: celle de la femme du directeur de la clinique. Charpentier n'a jamais été tué ; c'est ce qu'il a voulu laisser croire en s'enfuyant vers l'Argentine avec le magot des parachutages. Elle le raconte dans ce roman publié en 1959 sous un pseudonyme, dont le but est de défendre la mémoire de son mari, injustement incriminé selon elle.

L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn

(Victor Hugo)

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Commentaires

c'est passionnant mais saura-t-on la vérité un jour ? peut -être........et si il n'est pas mort qui est ce cadavre? ...

Écrit par : constance pressoirs | 12/08/2014

quel imbroglio ! les années qui ont suivi la fin de la guerre ont vu beaucoup d'histoires similaires ... vilaine période !

Écrit par : chantal | 12/08/2014

C'est comme un roman, mais la réalité parfois dépasse la fiction! Dans cette période de guerre ou tout était caché et mystérieux pour que les maquisards puissent sauver la France, tous n'avait pas le sens de l'honneur! heureusement très peu apparemment ont falli à leur mission!
Très belle page d'histoire racontée!

Écrit par : Antonia Reynes | 12/08/2014

Passionnant, je viens d'acheter le livre sur internet. Merci.

Écrit par : claude | 14/08/2014

Une histoire qui traîne et rebondit depuis les années 50.
Cherchez le coupable. J'ai connu Mr. et Mme Delteil, lui promenait son chien tous les soir devant la Caisse d'Epargne. On a dit qu'il était coupable ... D'autres pensent qu'il est innocent. Aujourd'hui il reste beaucoup de questions sans réponse. On voudrait savoir ... Des cadavres qui sont généralement dans les placards sont ici dans un cercueil ... En attendant la vérité on pourrait écrire un roman sur cette affaire. Si je comprends bien, Ariane Desnoyer est Mme Delteil???

Écrit par : Authier | 15/08/2014

Cette histoire m'a été racontée par René Nelli j'en tiens le récit à votre disposition.

Écrit par : Oustric Francis | 13/11/2014

cette histoire m'a été contée par RENÉ NELLI j 'en tiens le récit à la disposition de qui voudra.

Écrit par : Oustric Francis | 13/11/2014

les non dits des Carcassonnais , les intrigues, on ne saura jamais la vérité, histoire captivante dont on aimerait connaître le dénouement ....hélas....

Écrit par : constance pressoirs | 01/08/2015

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