05/01/2015

19 Août 1944 : Il a échappé au convoi des martyrs de Baudrigues

Ce témoignage manuscrit totalement inédit dormait depuis longtemps dans un dossier des Archives départementales de l'Aude. André Biaud arrêté en 1944, s'est retrouvé emprisonné à la citadelle de Perpignan avec d'autres détenus de la résistance qui seront transférés avec lui à la prison de Carcassonne le 17 août 1944. Ils seront tous exécutés à Baudrigues (Roullens) avec Jean Bringer et Aimé Ramond. Lui, sera libéré ; il nous livre là un témoignage poignant sur ses conditions de détention.

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La citadelle de Perpignan

© Conseil général des P-O

Position des cellules au 14-15 août 1944 dans ce secteur

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André Biaud nous livre le plan des cellules avec les noms de ses camarades d'infortune

Georges Salvazo (Lt Italien), Jésus (militaire espagnol), André Torrent, René Avignon, Le Nahour, Soyer, Simon Baills, Léon, Louis du "Scian Bar" de Perpignan, Jacques Bronson, Maurice Sévajols, Kerfour.

On peut lire les notes suivantes

De ma place, je peux soulever la plaquette qui de l'extérieur ferme le Judas. Je peux ainsi voir qui on amène en prison dans les cellules. À Perpignan, les 14 internés de ces cellules peuvent ses parler en l'absence des gardiens ou la nuit.

Cellules 21, 25, 26 : Sont des employés du terrain d'aviation de Persignan ; seront libérés.

Cellules 35 et 36 : Sans intérêt, l'un avait volé du pain. C'était des gamins.

La citadelle de Perpignan

15 août 1944

En fait, la prison de Perpignan ne comportait, à mon avis, que six cas graves : Maurice Sévajols, René Avignon, André Torrent, Simon Baills, Jacques Bronson, André Biaud.

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Jacques Bronson

(1923-1944)

Une autre série était sans doute classée dans les "déportables", dont ma femme, et ce groupe a donc pris l'autobus du transfert de Perpignan à Carcassonne. Le reste des internés a été regroupé dans des salles communes aménagées au sous-sol, dont les fenêtres barricadées donnaient sur les fossés de la promenade. Ce fut le cas pour Nahour, Soyer, Kerfour et les autres.

Le 15 août nous sommes dans nos cellules de la citadelle. Jacques Bronson est à la place indiquée sur mon plan. Lorsqu'il est arrivé, il nous a dit avoir été arrêté dans la gare de Perpignan, soit après avoir franchi le guichet de sortie.

Dans la nuit du 15 au 16 août, il règne une certaine animation au rez-de-chaussée (mouvement de meubles, etc...)

Le 16 au matin, nous allons aux lavabos au rez-de-chaussée comme chaque jour, sons surveillance d'un gardien et par groupe : soit une rangée de cellule à la fois. Vers 20 heures, on fait sortir certains des cellules pour les placer ailleurs. C'est ainsi que je me retrouverais dans une salle commune avec une vingtaine de personnes inconnues qui ne semblent pas avoir quelque chose de commun avec la Résistance.

 Le départ pour Carcassonne

Le 17, vers 9 heures 30, je suis appelé à l'extérieur et je retrouve des camarades de cellules voisines dans la cour. On nous rend, contre signature, ce que nous avions lors de notre arrestation : papiers, monnaies, et pour moi un petit insigne de l'armée de l'air que je remets en place sur le revers de mon veston. Nous sommes dirigés vers l'extérieur de la cour de la prison (tout en restant à l'intérieur de la citadelle). c'est ainsi que nous voyons un autobus qui nous attend. Attend un groupe de prisonniers, dont ma femme, que l'on fait de suite monter (Ma femme était d'abord, dans la cellule de René Avignon, avant son arrivée, et moi dans la cellule au secret total dans une autre aile).

C'est le car qui fait la ligne Quillan -Estagel - Perpignan. Plutôt petit (je pense maximum 30 places) et dedans un chauffeur et une femme avec une sacoche (sans doute la patronne).

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Plan du bus, d'après André Biaud

Lorsque nous monterons à notre tour, personne ne s'offusquera à ce que j'occupe une place près de ma femme. Nous serons donc à l'avant dernier rang. Les places du fond sont occupées par les soldats allemands (5 ou 6), deux ou trois à l'avant, plus deux convoyeurs du SD (Gestapo). Ma femme et moi sommes à la hauteur des roues arrières côté gauche de l'autobus ; ma femme près du couloir central, moi en sens inverse de la marche près de la glace, d'ailleurs baissée et le restera. En montant par la porte avant droite, Avignon et Baills sont au second rang et (je crois), Bronson et Torrent se trouvaient à la même hauteur côté gauche.

Tous les hommes ont été attchés l'un à l'autre par des menottes. Les femmes laissées libre, au nombre de trois. J'étais donc seul, et au lieu de m'attacher à ma femme, ils m'ont attaché à l'autobus ; l'une des menottes fermée sur l'un des côtés du siège, ma main droite restant libre. Quelques arrêts durant le voyage, descentes du chauffeur, bricolages divers... etc. Mais les soldats allemands en profitent pour faire des contrôles à distance, fouillent les vignes et les petits bois.

Avant Lézignan, la dame de l'autobus, après autorisation du responsable du SD, ouvrira des boites de sardines, prépara des casse-croutes avec du pain et en donnera aux femmes. Puis nouveaux arrêts.... memes battues dans les environs. En fait, il était impossible de s'évader, et si des maquisards éventuels avaient attaqués, le résultat n'aurait sans doute pas été positif.

Arrivée à la prison de Carcassonne

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Nous sommes arrivés à Carcassonne vers 16 heures 30, alignés dans la cour de la prison, l'autobus et les soldats repartent. Après un certain temps (10 à 15 minutes), l'un des représentants du SD convoyeur, vient avec des gardiens et l'on procède à l'appel dont l'ordre sera : Biaud, Bronson, Torrent, Avignon, Sévajols, Baills. Cet ordre déterminera la mise en place des cellules.

Nous montons les marches de l'entrée. J'ai juste le temps de me retourner pour un geste d'au-revoir à ma femme. Au bout du couloir, nous franchissons les grilles de la cage centrale et nous pénétrons dans le bâtiment des cellules. Au deuxième étage, nous occuperons les cellules ainsi indiquée sur le plan.

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Plan réalisé par André Biaud

Le soir, rien à manger. Nous essayons de communiquer, Bronson et moi et sans doute, Bronson et Torrent. Les murs sont massifs, les chocs contre ceux-ci sont très assourdis et semblent venir de très loin ; et par les lavabos rien ne passe.

Vers 22 heures, la nuit est venue, tout semble calme et nous tentons de parler. Hélas, les gardiens sont dans le corps de bâtiment. Ils sont deux, l'un est pied nus et torse nu. La lumière s'allume dans la cellule, la porte s'ouvre, ils sont là ! Le plus petit reste d'abord devant la porte, l'autre va ouvrir la cellule de Bronson. J'entends le bruit d'un coup de poing au visage, la chute de Bronson. Les deux gardiens entrent dans ma cellule. Ils y resteront plus d'une heure et demie. Au cours de ce temps, je pense m'être évanoui au moins deux fois. Interrogatoire (pour rien d'ailleurs), mauvais traitements, canons de révolver sur la tempe...etc. Ils me laissent évanoui et saignant de la tête.

Lorsque je reviens à moi, je vais vers le lavabo pour boire et laver mon sang qui coule de ma bouche, mais ils ont fermé l'eau. Je pense qu'ils m'observent car l'électricité se coupe également. Je tombe sur la paillasse du lit et m'endors (ou m'évanoui à nouveau immédiatement). Je ne reviens à moi qu'au jour. J'ai des punaises et des poux dans mes plaies, et jusque dans l'intérieur de la bouche.

Vers 10 heures, on nous fait sortir pour aller aux waters. Je croise Bronson qui me fait signe que sa mâchoire est douloureuse. Les autres n'ont rien, ils me regardent et je vois à leur tête que je ne dois pas avoir bonne mine. Ils ont certainement entendu ; et les coups et mes cris. C'est la dernière fois que je les ai vus.

L'eau a été remise en service, je peux donc me laver un peu la figure. En montant sur le lit, je peux par l'angle du vasistas, voir la campagne. Un homme bêche son jardin, pas tellement loin derrière le mur d'enceinte mais à aucun moment il ne regarde la prison.

Vers 15 heures 30 / 16 heures, un gardien passe nous faire émarger un gros registre. J'apprendrai plus tard que c'est notre "sortie" en tant que condamné... Peu de temps après, par les vasistas je vois un avion Anglais qui tourne au-dessus de Carcassonne. Il est probable que Bronson et les autres, l'ont également vu et qu'ils ont comme moi, d'une part souhaité qu'il puisse bombarder la prison (ce n'était pas un bombardier), d'autre part que la libération de la France n'était plus très loin (nous n'avions aucune information).

Je ne peux dormir dans la journée car je souffre du thorax et de la tête. Je me vois les lèvres en baissant les yeux, tellement elles sont gonflées. Le soir à la nuit, il y a encore des sévices sur une femme. Peut-être sur deux ? À genoux derrière la porte de ma cellule je tente de voir, car le bas de la porte en chêne est éclaté, mais si j'entends, je ne vois que la passerelle du premier et une porte de cellule. Elle crie, elle hurle même pendant longtemps. Elle sortira en courant de sa cellule sur la passerelle et parviendra aux grilles. Ils iront la rechercher et la ramèneront dans sa cellule.

Vers 17 heures, nous avions reçu une soupe. Vers 23 heures 30, je secoue la couverture pour retarder l'invasion de la vermine. je dors se suite tellement je suis abruti. À ce moment, mes camarades des cellules voisines étaient encore en place.

Le 19 août 1944

Le 19 août au matin, rien ! Vers 10 heures, un gardien me dit de ramasser mes affaires et de descendre avec lui. Arrivé dans la cage centrale, je retrouve des internés français qui attendent, et parlent entre-eux. l'un deux parle avec l'un des gardiens. Quand il revient vers nous, il déclare : "Nous allons être libérés !" Comme je ne connais pas leur cas, je pense que moi il doit y avaoir une erreur. Aussi je me dissimule un peu derrière le petit groupe.

Vers 11 heures, on nous dirige vers une cellule de l'aile droite, je crois. Il y a là quatre ou cinq lits ; déjà il y a du monde. On nous y fait entrer. Apparemment tous sont en forme, ils ont le sourire et me regardent curieusement, car en plus je ne suis pas rasé depuis le 16. Je leur parle de la vie dans la partie centrale de la prison. Ils m'écoutent, peut-être même sceptiques. Personne n'a jamais rien entendu. J'en déduis qu'ils étaient en cellules, non isolés, dans les ailes droite ou gauche.

Vers 12 heures à peu près, une énorme explosion secoue la prison même. Le bruit est important mais il semble que ce soit assez loin. Certains tentent de voir, s'il y a quelque chose dans le ciel par-delà les murs. Mais rien !

On parle de Bringer, on s'étonne de ne pas le voir.

Vers 14 heures, l'un des gardiens (l'un des deux qui m'ont assez malmenés l'autre nuit) vient me chercher et me fait sortir dans le couloir. Il est habillé en militaire correctement et chaussé. Je pense que je vais réintégrer une cellule et qu'on vient de s'apercevoir de l'erreur. dans un court entretien dans le couloir, il m'explique : "que le SD ne voulait pas que je sorte, mais qu'il a vu que j'étais aviateur (insigne), il me demande ma spécialité. Je luis dit Radio (lui-même est mécanicien avion), que de plus j'étais le seul avec ma femme dans la prison, qu'il prenait la responsabilité de ma sortie, à condition que je quitte la ville au plus tôt." Il tient dans sa main ce qu'il faut pour se raser, il me le remet et em demande de me raser de suite. Puis il me rentre dans la petite salle commune. Vers 15 heures 30, il revient chercher son matériel, repart vivement.

À 16 heures, c'est la Croix-rouge française qui nous ouvre la porte de la cellule. Les femmes et d'autres sont déjà derrière le délégué dans le couloir. Je retrouve ma femme.

 À peine sur le pont qui traverse l'Aude, je viens tout juste de réaliser que nous sommes libres. Je suis pris d'une crise de nerf, je pleure... Nous cherchons nos camarades des cellules de Perpignan. Nous ne les trouvons pas. Nous ne sommes pourtant pas tellement à suivre le délégué de la Croix-Rouge. Nous passons à la Croix-Rouge [Av Arthur Mullot, NDLR] où l'on nous délivre un certificat de libération de la prison militaire allemande. On nous emmène au "Secours National" où l'on nous donne des pâtes de fruit, du chocolat... Pour ceux qui ne sont pas domiciliés dans les environs on nous conduit à l'Hôtel Bernard, rue de Verdun. Le grand hôtel de l'époque, je crois.

Il y a encore beaucoup d'allemands en ville, des chars, des camions, d'autres à bicyclettes. Nous restons dans l'hôtel car nous n'avons pas intérêt a être pris dans une rafle.

C'est au cours du dîner vers 21 heures que nous apprenons que les prisonniers non retrouvés parmi nous, ont été massacrés à Baudrigues.

À propos de Jacques Bronson

"À la gare de Perpignan, la Gestapo avait arrêté un jeune de 20 ans Jacky Bronson, qui travaillait pour le réseau Andalousie. Il fut amené à la prison de Carcassonne où le matin du 19 août, les prisonniers furent embarqués par les allemands qui prirent la route de Limoux. Suivis par le Dr Blanc en mobylette qui les perdit en route, ils s'étaient arrêtés au château de Baudrigues, où j'ai retrouvé l'emmanchure de la veste de Jacky et la chemise à l'intérieur, en présence de la mère de Jacky et de sa tante qui lui avait acheté cette chemise. Il est originaire de Saint-Pee de Bigorre. Son nom est au monument aux morts et son père est Anglais. (Jean Capdevielle)"

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Commentaires

encore un précieux témoignage des souffrances de ces héros lors de la guerre de 40 ils venaient de toutes part nos héros et n'étaient pas tous Français mais voila ils sont passés par la prison de Carcassonne pour rejoindre l'endroit ou ils allaient mourir
merci pour ce récit ....

Écrit par : constance pressoirs | 05/01/2015

En effet, ce témoignage tombé dans l'oubli est d'autant plus poignant qu'il nous dépeind vraiment les derniers jours de l'occupation allemande.

A mettre en relation avec l'article concernant la cellule d'aimé Ramond

Écrit par : sln11220 | 05/01/2015

Très triste et tragique ce que ces héros ont vécus!

Écrit par : Antonia Reynes | 05/01/2015

A cette époque..c'était déjà quoi le premier parti de France?
Celui des résistants ou celui des collaborateurs?
Bravo pour ce témoignage.

Écrit par : JLGasc | 06/01/2015

A cette époque..c'était déjà quoi le premier parti de France?
Celui des résistants ou celui des collaborateurs?
Bravo pour ce témoignage.

Écrit par : JLGasc | 06/01/2015

Merci d'avoir exhumé de témoignage de la barbarie et de nous l'avoir fait partager. 1940-1944, c'est bien en France que ça s'est passé.

Écrit par : Marieh Melendez | 06/01/2015

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