17/06/2015

Gustave Motte, un carcassonnais fusillé pour l'exemple en 1915

Gustave Paulin Raoul Motte est né le 13 septembre 1875 à Marseille. À Carcassonne, où il exerce les fonctions de banquier, on lui doit la construction du Grand hôtel Terminus achevé à la veille de Première guerre mondiale, le 24 juin 1914. Le 2 août 1914, le lieutenant Motte répond à l'ordre de mobilisation générale. Il est affecté au 224e régiment d'infanterie dans la 22e compagnie. En tant que directeur général de l'établissement, les responsabilités ne le quittent pas, il est inquiet de l'avenir de l'hôtel et de ses affaires. Cette situation le ronge au point d'en "perdre la tête".

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Au coeur du conflit

Le 30 janvier 1915 à 10 heures, le régiment reçoit un premier détachement du 119e régiment territorial comprenant, en autre, le lieutenant Motte qui est affecté à la 22e compagnie comme chef de section. 

 

 "Le 30, j'ai été dans les bois de Fargny, ma section était à la gauche de la compagnie. J'ai fait ce qu'il fallait faire. Il y a eu des obus pendant la nuit. J'avoue que j'ai eu peur. J'ai pensé à prendre la fuite. J'ai essayé de faire bonne contenance...Le 1e février, j'offrais au sergent-major de l'accompagner à Suzanne. C'était un prétexte...J'ai été saisi par la vue des cadavres. Le capitaine m'en avait montré un certain nombre. Je suis parti des tranchées avec le sergent-major de la compagnie. J'ai visité le poste du commandant. Mon idée dès ce moment était de fuir. J'étais comme fou."

 

  Le 1er février 1915 à 14 heures, le lieutenant Motte quitte l'abri du commandant Porlier pour rejoindre sa section dans les tranchées de premières lignes, au bois de Fargny (Somme). Au lieu de se diriger sur son poste de combat, le prévenu se dirige sur Suzanne. Pendant une partie du trajet, il est accompagné par le sergent-major Thibaut qui allait toucher le prét de sa compagnie et lui fait quelques confidences sur le but de son déplacement. Il voulait, dit-il, retrouver une somme de 5000 francs perdu par lui soit à Vaux, soit à Suzanne ou peut-être encore déposée par mégarde dans sa cantine. Arrivé au village, le lieutenant rencontre et discute quelques instants avec le sous-lieutenant Chanal. Depuis ce moment, le lieutenant Motte n'est plus apparu et nul ne sait où il se trouve. Ne voulant pas être seul, le lieutenant se rend à Lyon et à Annonay pour chercher des amis. Il passe par Lourdes pour avoue-t-il passer à l'étranger. Il poursuit sa route à Hendaye, va à Carcassonne voir sa femme et sa fille (âgée de 11 ans). Ne voulant pas être arrêté, le lieutenant Motte part précipitamment sur Marseille où il resta 48 heures. Ensuite il se rend à Amiens en passant par Limoges. Après avoir traversé plusieurs autres villes, le prévenu se rend à Rouen ; il rencontre le général Gorrau. 

 

Jugé pour abandon de poste

en

présence de l'ennemi

 

Le 17 avril 1915, le conseil de guerre de la 53e division d'infanterie, séant à Bray-sur-Somme (Somme) condamne, à la majorité de quatre voix contre une à la peine de mort. Un médecin atteste que le prévenu est dépressif, au bout du rouleau. Le conseil de guerre ne tient pas compte du diagnostic. Le lendemain, le condamné écrit une lettre au général Berthelot commandant de la 53e division d'infanterie pour plaider sa cause.

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©mémoiresdeshommes.org

 

"Je suis absolument anéanti à l'idée que la peine de mort me soit appliquée. J'ai commis le crime qui m'est reproché dans des conditions que je n'ai cessé d'affirmer avoir été indépendantes de ma volonté. Plus tard la raison me revenant enfin ,e sui venu volontairement répondre de mes actes persuadé que dans une certaine mesure il m'en serait tenu compte. J'ai l'honneur, mon général, puisque mon sort est en vos mains, de vous adresser cette suprême supplique tendant à m'éviter cette fin d'ignominie qui frapperait en même temps des innocents...Dans la vie j'ai lutté et souffert beaucoup, mon passé est sans tâche et il a fallu que sois victime des conséquences de cette horrible guerre...Laissez-moi mon général au moins une chance de me réhabiliter... "

 

Le général Berthelot ne tient pas compte de cette missive, car le jour même il ordonne que l'exécution doit avoir lieu immédiatement.

 

 L'exécution

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Le 18 avril 1915 à 19 heures, à Bray-sur-Somme, le lieutenant Motte est atteint de 12 blessures par balles de fusil. On peut admettre que 4 au moins de ces blessures ont entraîné la mort immédiate comme le signifie le docteur Joseph Berthet médecin au 205e régiment d'infanterie. Le lieutenant est inhumé en la nécropole nationale à Bray-sur-Somme, tombe militaire n°650. "Condamné à la peine de mort pour abandon de poste en présence de l'ennemi par le Conseil de Guerre de la 53e Division d'Infanterie aux armées le 17 avril 1915 (jugement n°101). Passé par les armes le 18 avril 1915 à 15 heures devant les troupes à Bray s-Somme"

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Le journal de marche et des opérations du régiment nous renseigne sur le déroulement de la journée du 18 avril. À 15 heures 20, l'ordre de suspendre l'exécution est tombé. Est-ce à ce moment que le général Berthelot a lu la lettre du condamné ?

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Merci à Patricia Guinard pour l'ensemble de ce travail remarquable.

Note du blog

Le lieutenant Motte est mort à l'âge de 39 ans sans avoir jamais revu sa femme et sa fille. Il a été condamné également à la dégradation militaire et à l'obligation pour sa famille, de payer les frais engagés par l'état pour la procédure de jugement. En octobre 2014, l'armée française a comptabilisé 1008 fusillés pour l'exemple lors du conflit de 1914-1918, dont 82 sans jugement. Le 20 décembre 2012, le sénateur communiste Guy Fischer présente une proposition de loi visant à réhabiliter les fusillés pour l'exemple.

"Les auteurs du texte observent en effet que "malgré les conditions exceptionnelles dans lesquelles ont agi - ou refusé d'agir - ces hommes, souvent très jeunes, l'absence de toute disposition de réhabilitation persiste à les faire considérer comme des lâches ou des traîtres, flétrissant ainsi leur mémoire et jetant l'opprobre sur leurs descendants".

Aussi proposent-ils de "réunir enfin en une seule et même mémoire apaisée tous ceux qui, durant cette guerre, sont morts pour la France", pour "[rendre] justice à tous ceux, frères de combat, qui ont payé de leur personne et [permettre] enfin que l'ensemble des morts de la Grande Guerre réintègre la mémoire nationale".

L'article unique de la proposition de loi prévoit également que "la Nation exprime officiellement sa demande de pardon à leurs familles et à la population du pays tout entier", que "Leurs noms sont portés sur les monuments aux morts de la guerre de 14-18" et que "la mention "mort pour la France" leur est accordée". (www.
senat.fr)

Le texte est rejeté par le Sénat le 19 juin 2014, après que le gouvernement a émis un avis défavorable.

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Commentaires

des déserteurs, pendant la guerre on ne badinait pas avec l'honneur hélas et je trouve normal qu'ils ne soient pas déclarés morts pour la France ils se sont soustraits a leur devoir ...



l

Écrit par : constance pressoirs | 17/06/2015

je suis choquée que vous soyez aussi ingnorante de ce qui c'est passé ces années là. Je préfère m'arrêter là. Lisez les carnets de guerre de Louis Barthas "peut-être" que vous comprendrez......

Écrit par : Blanchard | 18/06/2015

il serai normal que ces pauvres garçons soyent réhabilités et qu'ils soyent inscrits sur les monument aux morts ,car ils ont vécu l'enfert (le chemin des dames ect ...) car ils savaient et le commandement savait qu'ils allaient à une mort certaine !!

Écrit par : bosch | 18/06/2015

La Libre Pensée fait signer une pétition pour leur réhabilitation allez sur leur site

Écrit par : Riviere Blanchars | 18/06/2015

Peut être qu'un jour, on arrivera à les réhabiliter. Certains s'y emploient comme on peut le voir dans le lien qui suit.

http://centenaire.org/fr/interview/les-fusilles-la-position-deric-viot

Écrit par : Brigitte | 18/06/2015

Dans ces années là on badinait gravement avec l'honneur. Les gradés de tous côtés parmi lesquels Joffre, ont massacré une génération non seulement par suffisance, mais surtout par incapacité mentale à l'autocritique. Ces abrutis allaient à la messe et devaient paraître fort respectables et honorables. C'étaient bien eux les immondes scélérats qui faisaient fusiller de pauvres bougres par leur propres frères en faisant payer les frais à leurs veuves et leurs orphelins. Le déshonneur sur ces officiers sans courage et sans droiture, à tout jamais.

Écrit par : Pierre | 18/06/2015

Sur ce coup-là Constance, ton commentaire me déçoit!
En effet comment traiter, encore en 2015, ces pauvres hommes et souvent ados, de lâches!
Surtout quand on sait l'horreur qu'a été cette boucherie!
Ces hommes sont des héros qui sont allés au bout de leurs forces, physiques et psychiques!
J'ai un grand oncle qui racontait parfois sa sale guerre, il a vu sont frère se tenant les tripes qui sortaient de son ventre suite à un éclat d'obus, il suppliait pour avoir de l'eau, il n'a pu sortir du rang et à vu mourir son frère sous ses yeux!
Il a terminé cette guerre mais je l'aurais aussi considéré comme un héro s'il s'était soustrait à ses devoirs et aux ordres, et quand bien même aurait-il déserté, j'aurais tout fait pour qu'il soit réhabilité et reconnu mort pour la France! :(

Écrit par : Thierry Strobbe | 21/06/2015

c'est ce que l'on appelle l'obscurantisme....
Mme Pressoir !

Écrit par : Blanchard | 21/06/2015

Bonjour,
Je suis l'auteur de l'article. Mon but est de faire connaitre une partie de notre Histoire de France. Le sujet est délicat, très délicat. Je suis pour la réhabilitation, mais pas pour tous. On ne peut pas réhabiliter des hommes condamnés pour crime et délit de droit commun. Venant de terminer mon livre à ce sujet, je ne donne pas mon point de vue, chacun pense ce qu'il veut, même si l'on n'est pas d'accord avec certains propos. En tout cas, je ne pensais pas que le cas de Monsieur Motte allait susciter un tel débat.

Écrit par : Guinard | 23/06/2015

On peut être ou ne pas être d'accord avec C. Pressoirs mais ce qu'elle dit n'est pas de l'obscurantisme. C'est trop facile de lancer des insultes à la face de gens qui ne pensent pas comme vous!
La liberté d'expression est jugulée par la pensée unique mais aussi par tous ces individus qui vous jettent des noms d'oiseaux quand vous émettez une autre opinion que la leur!
Parmi les nombreux fusillés il y avait des salauds, des traitres... Il y avait également des braves gars qui ont beaucoup souffert d'autres qui ont eu une conduite honorable et ont été fusillés pour rien. Les mettre dans le même sac est une injustice, c'est un problème douloureux, mais les inscrire tous sur les monuments aux morts n'effacerait pas l'injustice mais en créerait une autre. Il faudrait examiner chaque cas, d'où la grande difficulté à régler ce problème cent ans après.

Écrit par : Authier | 23/06/2015

je ne savais pas que l'obscurantisme était une insulte.....???? petit Larousse "refus de voir les choses telles qu'elles sont réellement....." avec tout ce qui a été écrit à ce sujet surtout par ceux qui l'on vécu et qui ont tout compris, le pourquoi de cette guerre, personne ne peut l'ignorer aujourd'hui. Alors Mr je ne vois pas non + d'oiseau "de mauvaise augure" à l'horizon..... ! Mettez de temps en temps le nez dans votre petit Larousse il n'y a pas non plus de honte à cela

Écrit par : Rivière Blanchard | 23/06/2015

mais votre article est fort intéressant et je vous en remercie.

Écrit par : Rivière Blanchard | 23/06/2015

Je n'ai pas de petit Larousse chez moi, mais le grand Larousse dit à propos d'"obscurantisme" : Hostilité systématique au progrès de la civilisation. Je ne pense pas que l'on puisse attribuer cette définition à la prose de madame Pressoirs?
D'après le Littré : insulte : Attaquer quelqu'un d'une manière offensante.
Offenser : ( Larousse) : Heurter, blesser, froisser. Ce qui correspond bien à votre intervention car Mme Pressoir pouvait et peut toujours selon le Larousse s'offenser c'est à dire se fâcher ou se vexer. Il y avait matière!
Cela dit sans blesser personne et sans rancune aucune.

Écrit par : Authier | 24/06/2015

Rebonjour,

Je me permets d'insérer la conclusion de mon livre. C'est un extrait des mémoires de Leleu Louis brancardier-musicien du 102e régiment d'infanterie :

"Je me suis laissé dire qu'après la guerre des fusillés avaient été considérés comme "Morts pour la France", ce qui serait une sorte de réhabilitation. Je ne sais si cela est exact mais, quant à moi, je crois sincèrement que beaucoup de ces malheureux sont effectivement morts pour le pays, car c'est la France qui les a appelés, et c'est pour elle qu'ils se sont battus, qu'ils ont souffert là où les menait leur tragique destinée et ce n'est pas un moment de défaillance physique ou morale qui peut effacer leur sacrifice. J'ose m'incliner devant leur mémoire. Jugera qui voudra, à condition qu'il soit passé par là."

Je ne pensai pas que mon article susciterai ces commentaires. Ma réflexion est : mon souhait était de faire connaître aux Français une partie de notre Histoire. Quand je lis les propos au sujet de Mme Pressoir, cela me chagrine, en effet je ne voulais pas ça. Je suis navrée d'être à l'origine de ce débat.

Écrit par : Guinard | 25/06/2015

Vous n'avez pas à être navré Mr Guinard, les discussions et les éléments que vous apportez peuvent "peut-être en faire avancer certains et les amener à approfondir leur connaissances et leur réflexions. Merci encore pour cette partie d'histoire que je ne connaissais pas.

Écrit par : Riviere Blanchard | 25/06/2015

J'ai trouvé l'article très intéressant, vraiment instructif, merci !

Écrit par : John | 06/07/2015

il est humain d'avoir peur devant tant de cadavres sans pour autant etre un lache -qui n'a pas eu de moments de panique ? alors laissons les dormir en paix , ainsi que leurs familles !tristesse que la guerre !

Écrit par : marcelle | 21/02/2017

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