21/10/2015

Quand on s'achoulait sur les peirous...

Ne cherchez pas dans la langue de Molière le verbe pronominal "s'achouler" ou pire "s'espatarrer" car ils proviennent de la langue occitane. Cela n'empêche pas que dans nos villages, ils soient entrés dans le langage courant du français, pour désigner l'action de s'assoir avec force où de tomber fortement sur le sol. En ce qui concerne les peirous, il s'agit de perrons devant les maisons de nos villages en Languedoc.

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 La rue des peirous

À Villalbe, il y a une rue des peirous. Ce sont des espèces de bancs naturels en pierre devant les maisons, où les riverains venaient s'assoir le soir à la veillée pour discuter avec le voisinage. En occitan, "pèira" ne signifie t-il pas pierre ? Cette pratique sociale était très répandue à l'époque où la télévision n'existait pas. 

À la Barbacane

Dans le plus vieux quartier de Carcassonne avec la Trivalle voisine et principalement dans la rue longue, les discussions allaient bon train durant les soirées estivales. C'est précisément lors de ces moments privilégiés de cordialité que les cultures se mélangeaient. En effet, ce quartier était connu pour avoir accueilli des familles espagnoles, italiennes ou gitanes. On y apprenait le patois occitan sur le devant de porte... 

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Dans la rue longue...

 "L'Occitan, nous l'avons appris sur le pas de la porte, le soir, à la fraîche, assis sur des chaises, en discutant avec les voisins ou les parents. (Ramon Gougaud)"

Après le repas du soir, les vieux sortaient les chaises qu'ils enfournaient en posant les coudes sur le dossier. Les femmes, la vaisselle à peine achevée, sortaient avec leur tablier et venaient se mêler aux conversations. Quand les gosses se couraient après dans la rue dans un bruit étourdissant de cris juvéniles, les voix s'élevaient et tout le quartier connaissait la vie des uns et des autres. Vers dix heures du soir, seules les tours illuminées de la Cité donnaient un peu de soutien à l'astre lunaire, avant que l'allumeur de réverbère ne passe. 

"Parfois, les hommes jouaient aux cartes, mais l'essentiel c'était de parler. En Occitan, bien sûr. Et nous, les gamins, saisissions les mots, les expressions, à la volée : "Val maï un pitchoun degourdit qu'un gran estabousit"

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La famille Barberis en 1962, rue longue

 

Quels étaient les sujets de conversations ?

"D'abord et essentiellement des nouvelles du quartier et de la rue. Que devenait un tel, à quelle heure était rentré le fils de la voisine... Évidemment, les absents avaient torts et quelques oreilles devaient siffler comme des locomotives. À ce jeu du ragot, les grands-mères étaient redoutables. Elles préféraient compter les fiancés de la belle du quartier que ceux de Stéphanie de Monaco. Un second sujet revenait tant dans les années 1930 que dans les années 1950 : la guerre. Ici ou là, se trouvait toujours un ancien pour raconter quelque période noire ou quelque anecdote héroïque. L'actualité locale ou nationale pimentait, de temps à autre, les débats. C'était surtout au moment des élections.

Les réunions se déroulaient entre voisins par petits groupes. Il n'était pas rare qu'on s'interpelle à cinquante mètres de distance. Ce n'était pas propre à la Barbacane ; dans les autres quartiers de la ville, on papotait le soir entre voisins : place Jospeh Poux, rue Pasteur, place Saint-Gimer, rue Trivalle, rue du 24 février... Les anciens évoquent encore les fêtes d'autrefois qui débutaient en mai par la Barbacane, avril à la Trivalle et août à la Cité. Dans un article de la Dépêche daté de 1992, on fait parler ceux de la rue de la Gaffe comme Mme Pouilhes, les époux Terrer et Izard. Mme Jamma fournissait le cresson et le persil à tout le quartier.

"Nous allions danser au Pont-rouge, à Grougnou. Les gens étaient à pied et ne pouvaient quand même pas faire 10 km tous les soirs. On se distrayait sur les chaises et moi je préfère ça à la télévision."

Mme Gallego explique qu'elle a quitté la Trivalle pour le quartier "ennemi", celui de la Barbacane. Malheur à ceux qui durant le tour de table des fêtes de la Trivalle dépassaient le milieu de la rue de la Gaffe. Rue Longue, Mme Del Pino s'ennuie chez elle le soir ; elle préfère retrouver ses voisines le soir dans la rue. Nous sommes en 1992...

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On les revoit assis sur leurs vieux bancs de pierre ou sur les pas de portes, l'été, après le dîner. pour la plupart, des hommes ; la vaisselle, les gosses en bas âge, des grands-parents malades et une pudique retenue sexiste retenant la plupart des femmes "dedans". On les revoit groupés par une même langue (le français, l'espagnol, mais aussi le patois, à défaut d'occitan). Il y avait toujours plusieurs groupes par pâté de maisons.

Le plus souvent, c'était toujours les mêmes qui prenaient la parole, toujours les mêmes qui contredisaient et toujours les mêmes qui comptaient les points en silence. Certains jouaient à la pétanque, d'autres aux cartes dans les cafés, d'autres poussaient la chansonnette ou faisaient de la musique. D'autres, encore - et ils étaient nombreux - préféraient faire le tour des boulevards en marchant pour s'arrêter au gré des visages connus, aperçus sur un banc ou croisés en chemin. Les rares postes de télévision étaient en noir et blanc et ne les retenaient pas tous à la maison. Pas encore. Les jeunes jouaient au ballon dans la rue ou sur les places, ou bien se défiaient à vélo pour un tour de quartier où ils ne croisaient guère que quelques voitures... en stationnement. Quand la nuit avançait, commençait les "tustets" et les visites interdites dans les cimetières.

La rue et l'avenir nous appartenaient. Comme chantait Ferrat, on serait flic ou fonctionnaire, de quoi attendre sans s'en faire que l'heure de la retraite sonne. Il oubliait, Jean Ferrat, de préciser que nous serions aussi chômeurs pour certains d'entre nous. 

Bref, c'était notre enfance avec ses dimanches poulet-frites et gâteaux. Avec ses nuits blanches et ses soirs bleus d'été. Quelque part en France, c'était notre enfance. À Carcassonne, quartier des Capucins ou route de Toulouse, dans les années 60, c'était notre enfance à bien d'autres pareilles. (Gérard Denoy)Capture d’écran 2015-10-21 à 10.35.58.png

Les perrons de la rue longue en 2015

 

Source

La dépêche du midi / Novembre 1992

Photos

Martial Andrieu

Paola Bourrel

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Commentaires

Petite très petite, je me souviens de ces soirées d'été lorsque j'allais chez mes grands parents, route de Toulouse, entre le pont d'Artigues et le pont de l a Paix. Chacun arrivait avec sa chaise et une nouvelle vie commençait à l'heure où d'habitude, les enfants allaient se coucher. C'était la fête pour les enfants.

Écrit par : Brigitte | 21/10/2015

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Cela me rappelle des souvenirs d'enfance ! A Verzeille les soirées d'été se déroulaient de la même façon, et je parcourais les rues du village avec mes camarades d'école... en patins à roulettes !

Écrit par : Christian Viguié | 21/10/2015

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A la Cité quartier du grand puits , on s 'asseyait autour du puits un peu plus bas dans la rue il y avait un banc de pierre ou d 'autres 'asseyaient , de temps en temps le vin aidant on avait des sketches pas possibles , la mere qui cherchait son fils alors qu 'il etait occupé avec le fille de la voisine tout le monde savait mais ne disait rien .Pauline vieille dame fringuée comme au siecle dernier vivait avec Napoleon qui etait toujours avec une bicyclette mais on ne l 'a jamais vu pedaler , peut etre ce velo lui servait d'appui .Pauline s'exprimait moitié francais moitié occitan .JMarie lui ,revenant du bistro commencait à raler apres sa belle mere 50 metres avant d'arriver chez lui ....!!!Dommage que l 'on ne puisse tout raconter , gamin j 'etais temoin de scenes assez truculentes

Écrit par : Loupia jeanclaude | 21/10/2015

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Très beau témoignage ... je me souviens aussi des discussions entre anciens qui commençaient en Français puis évoluaient rapidement en Occitans et se terminaient dans uns langue type Espéranto mélangeant occitan catalan espagnol et français .... en cette période marquée par les nombreuses réflexions sur l'immigration ces témoignages font réfléchir ... de plus les gens parlaient échangeaient partageaient ... la TV avait très peu d'influence....

Écrit par : Jean Heritier | 21/10/2015

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je me souviens bien de ces soirées d'été à Verzeille, durant lesquelles les parents et grands parents discutaient ferme devant la porte,assis sur un banc de pierre ou sur une chaise basse. La même chaise qui, en hiver, servait à ma grand-mère pour somnoler devant l’âtre. Quelques anciens de la guerre d'Espagne se mêlaient aux conversations dans un sabir de patois,d'espagnol et d'un peu de français. On apprenait des bribes d'information sur la "retirada".
Les plus vaillants allaient au "sol" jouer aux boules. Des loisirs simples mais qui, pour partie, ont fait mon éducation en langue occitane.

Écrit par : bonneric jean-louis | 21/10/2015

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Rue Trivalle, quelques maisons perpétuent encore le "devant de porte" ; des dames se réunissent à trois ou quatre pour bavarder en attendant la nuit. En été, bien sûr ! Aujourd'hui il fait un peu frais et tout le monde regarde Julie Andrieu nous raconter l'Aude sur la 3 !

Écrit par : Mirelha | 21/10/2015

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Dans les années 60 J'habitais entre le pont d'Artigues et le pont de la Paix mais j'allais souvent chez mes grands-parents rue Voltaire
La distraction des soirées d'été était d'aller sur le boulevard Marcou et mes grands-parents s'installaient sous le Calvaire avec leurs "fauteuils pliants".
Que de bons souvenirs!!!

Écrit par : Raboulin Madeleine | 04/11/2017

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