04/02/2016

Dans la valise des déportés Carcassonnais vers Auschwitz

Nous avons déjà évoqué sur ce blog, l'aryanisation, c'est-à-dire la spoliation des biens immobiliers et mobiliers des familles juives avant leur déportation dans les camps de la mort. Ceux-ci étaient d'abord confiés à un liquidateur - désigné par l'administration allemande - avec le concours de l'État Français, puis vendus aux enchères publiques ou cédés gracieusement à des nazis. Nous avons retrouvé des documents dans les archives de l'armée américaine prouvant qu'hélas, Carcassonne n'est pas passée au travers de ces spoliations. La difficulté pour les familles héritières -s'il en restait- de ces pauvres malheureux envoyés à la chambre à gaz, fut d'obtenir après la Seconde guerre mondiale, la restitution de ce qui avait été volé. La plupart du temps, des familles entières ayant été exterminées, les biens restèrent entre les mains de ceux qui les avaient acquis. Qui allait porter réclamation ? Dans d'autres cas, les héritiers durent s'armer de courage pour faire valoir leurs droits auprès des autorités compétentes ; il fallut qu'elles apportassent les preuves de propriété. Il y a sans aucun doute des propriétaires actuels qui, sans le savoir - dans le meilleur des cas - possèdent des biens provenant de l'aryanisation. Ci-dessous, nous ne donnerons que deux exemples parmi... combien ?

Birkenau_gate.jpg

L'entrée du camp d'Auschwitz

Steiner Greta

 Madame Steiner Greta de nationalité française, habitait 9 route de Limoux à Carcassonne, quand elle tenta de récupérer un logement en novembre 1947, par l'intermédiaire chef de la division des restitutions et réparations, au quartier général des forces armées américaines en Autriche.

"J'ai l'honneur de vous informer que l'immeuble situé à Vienne VII, Zieglergasse 38, appartenait avant la guerre à Madame Rosa Krieger ; il a été confisqué le 15 juillet 1942 au bénéfice du Reich conformément au Reichbürgergesetz*Il est toujours entre les mains du Reich comme cela apparaît dans Grundbuch du registre de Neubau (Numéro 1200).

Rosa Krieger disparut durant sa déportation. Par décision du 16 octobre 1947, le tribunal régional l'a déclaré comme étant décédée. Il résulte que sa succession est par conséquent ouverte. Son unique héritière est sa fille, Madame Gerta Steiner, de nationalité française habitant à Carcassonne qui demande la restitution de l'immeuble confisqué dès qu'elle deviendra propriétaire de son héritage.

En conséquence, vous seriez aimable de noter que cet immeuble, bien qu'apparemment allemand, représente un intérêt français, prendre les mesures pour le protéger et me tenir informé.

Je suis disposé à vous donner toutes information complémentaire."

*La loi sur la citoyenneté du Reich de 1935 créait deux espèces d'Allemands ; ceux de "sang pur" et les  ressortissants raciaux considérés comme étrangers. Ces derniers avaient moins de droits que les autres.

Haguenauer Paul

Paul Georges Haguenauer demeurant 10, rue de la préfecture pendant la guerre, possédait une société de vente de tracteurs sous la marque "Le Français". Par arrêté du 24 janvier 1942 paru au Journal Officiel, les biens de M. Haguenauer sont mis entre les mains d'un administrateur et d'un huissier Carcassonnais chargés d'en rédiger l'inventaire en vue de la vente. Il est également mis fin aux fonctions de M. Haguenauer comme directeur de cette société.

Le 30 novembre 1942, un courrier du Commissariat aux questions juives de Montpellier (2, rue des Etuves) signé de J. Tollincri est adressé au préfet de l'Aude :

" J'ai l'honneur de vous demander l'internement administratif du juif Haguenauer Paul, dont les agissements et l'activité croissante en qualité d'ingénieur conseil portent un grave préjudice aux vrais français."

 Le préfet Marc Freund-Valade ne va pas se soustraire contrairement à son prédécesseur à la demande du Commissariat aux questions juives. Le 5 janvier 1943 :

"M. Haguenauer Paul né le 24 décembre 1890 à Colmar (Haut-Rhin) de Simon et de Neyer Eve, domicilié 28 rue de la mairie à Carcassonne, est astreint de résider au centre de séjour de Fort-Barreaux (Isère) où il sera immédiatement conduit.

M. le chef d'escadron, commandant la compagnie de gendarmerie d'Aude, est chargée de l'application et de l'exécution du présent arrêté."

Après son internement sans sa fille et sa femme restées sous surveillance en leur domicile de Carcassonne, l'inspecteur de police Valentin D, l'administrateur Jules B et l'huissier maître T chargés de l'inventaire, découvrent des tracts jugés anti-nationaux du journal Combat, deux revolvers et un tract appelant au rassemblement du 14 juillet 1942 à la statue de Barbès. Un rapport est envoyé par Jules R, Commissaire principal, chef des renseignements généraux de l'Aude.

À la libération, Paul Haguenauer cherchera à récupérer une partie de ses objets dispersés. Sa bibliothèque contenant plusieurs livres de valeur ayant été expertisée par un libraire de la ville, il s'adressa à lui afin de la récupérer. Il dût s'y reprendre à plusieurs reprises avec au final une mise en demeure. Voici la réponse qu'il reçut du commerçant :

"Au cours de l'année 43, j'ai été sollicité pour examiner une bibliothèque. J'ai donné mon avis verbalement sur un certain nombre de livres en précisant que généralement le prix en occasion correspondait à la moitié du prix marqué. Au cours de la visite j'ai appris les raisons de cette vente et je n'ai fait aucune offre. Je précise que contrairement à ce que vous prétendez dans votre lettre, je n'ai pas remis d'expertise par lettre et que je n'ai reçu aucune rétribution de quelque sorte que ce soit."

De la même manière, M. Haguenauer s'adresse à un grand magasin de vêtements de Carcassonne afin de récupérer ses seize complets que celui-ci à accepter de revendre, contrairement à d'autres tailleurs qui ont refusé de prêter une aide quelconque à un acte de spoliation. 

(Ces commerces n'existent plus à Carcassonne)

Paul Haguenauer participa comme lieutenant F.F.I a la libération de Carcassonne, le 20 août 1944. Il est reconnu "Mort pour la France" le 9 novembre 1946 avec le grade de Commandant. Son corps se trouve dans la nécropole nationale "Les vallons" à Mulhouse, Carré A1 n°115. 

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© Georges Simon

MémorialGenWeb

 

Sources

Service historique de l'armée

Document déclassifiés US

Archives de l'Aude

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