03/04/2016

Garry Davis et "les citoyens du monde" de Carcassonne

La section des "Citoyens du monde" formée à Carcassonne et animée par Jacques Weil - professeur à l'École normale - était constituée de plusieurs membres éminents. Parmi eux, on pourra citer Maria Sire (Poétesse et écrivaine), René Bassora (Magistrat), l'Abbé Courtessole (Prêtre et géologue), Joë Bousquet (poète), etc... C'est dans la chambre de ce dernier, située dans la rue de Verdun, que se tenaient les réunions.

garry.jpg

Garry Davis

(1921-2013)

Le 17 juin 1949, le maire Philippe Soum et le conseil municipal de la ville de Carcassonne reçut officiellement Garry Davis, fondateur du mouvement "Citoyens du monde". On notait la présence de Robert Sarrazac (ancien Résistant), René Piquemal (Capitaine F.F.I), le pasteur Bianquis... Après les présentations Jacques Weil lut un message du poète Carcassonnais Joë Bousquet, qui ne pouvait pas se déplacer de son lit.

Amis, camarades, chers compatriotes

Nous vous invitons à devenir des citoyens du monde. Cette formule rien un son étrange, vous nous demandez à quoi elle vous oblige ?

Si vous appartenez à une vocation, si vous adhérez à un parti, la qualité de citoyen du monde ne vous force pas à les renier. Toute cause profondément humaine doit s'accommoder de l'engagement où nous vous convions. Cet engagement est écrit dans votre nature et dans votre coeur. Nous vous demandons de le connaître, de le respecter, de le confirmer ouvertement.

La voie que nous vous ouvrons, vous l'avez cherchée, quelques-uns d'entre vous l'ont obscurément entrevue. Ils peuvent en témoigner.

Souvenez-vous des alarmes qui ont précédé la dernière guerre. Quelques insensés souhaitaient qu'on se battît ailleurs, en point éloigné du globe. Ils appelaient la Mort Rouge, l'appelaient sur les autres, sans comprendre que son ombre couvrirait tout. Les plus avisés répondaient : maudit soit qui tirera le premier. Il ne faut pas que l'incendie s'allume.

Ces futurs citoyens du monde avaient compris : ils n'ont rien à apprendre pour être des nôtres. Une vérité les inspirait ; et cette vérité, la voici :

La paix est indivisible. Entamée en un point du globe elle élève à chaque homme son droit au repos. Quand vos semblables se battent avec votre assentiment, votre conscience est souillée de sang. Il n'y a pas de paix relative. La paix n'est la paix qu'assez universelle pour toucher aux étoiles.

Aimez ceux qui parlent votre langue ; aimez votre pays. Mais souvenez-vous que toute paix  que toute paix est précaire quand une hostilité entre états éloignés en est la condition. Souvenez-vous de ce que vous savez : la guerre ne se localise pas. Les hommes la déchaînent, elle les dépasse et les écrase.

Camarades, amis, concitoyens, j'appelle votre attention sur un fait que les philosophies anciennes ne connaissent pas. Nous n'habitons pas un monde plat comme celui de Socrate. Le monde que nous habitons ne se divise pas en espaces distincts, nous peuplons un monde de jours et de nuits qui suspend tous les hommes à la même haleine éternelle. Insensé qui refuse de le savoir, insensé qui se laisse attacher par ses intérêts immédiats à l'illusion d'un continent distinct. L'homme n'est pas un fragment de ce monde, il en est la lueur.

Nous ne prétendons rien vous apprendre. Notre but a été de vous encourager à détruire des fictions. 

La patrie n'est pas une fiction, nous respectons l'idée de patrie... Si votre patriotisme de français s'éclairait, s'il devenait en vous une espèce d'ardente vocation, vous comprendriez qu'il vous oblige à annoncer la paix, à la concevoir pour la première fois à la mesure du monde.

Notre tradition nous oblige. C'est notre devoir d'agrandir notre conscience, de ne rien lui refuser de ce que nous sommes. Chacun de nous doit tout tenter pour que ses sentiments deviennent ceux d'un homme entier, d'un citoyen du monde.

Le message fut chaleureusement applaudi. Le Dr Philippe Soum - médecin de Joë Bousquet - termina son discours avec une note humoristique : "Je vous souhaite de gagner la coupe Davis". En soirée, la conférence de Garry Davis sous le préau de l'école Jean Jaurès réunit entre 3000 et 4000 personnes, selon les journaux locaux.

garry davis

Au Conseil général de l'Aude, le député S.F.I.O Georges Guille déclare :

"Lorsque M. Garry Davis pour lequel j'ai, à titre personnel, infiniment de respect et de sympathie (encore que je ne croie pas qu'il puisse construire la Paix), lorsque M. Garry Davis veut prêcher sa croisade en faveur des citoyens du Monde, vous ne verrez pas aller installer sa tente sur la place du Kremlin à Moscou."

 

Qui était Garry Davis ?

Le combat pacifiste de Garry Davis débute après le bombardement allié sur la ville de Royan dont il fut un des acteurs militaires. La ville est pratiquement rasée par deux fois ; elle fait 47 morts chez les Allemands et 442 chez les Rayonnais dont 400 blessés. Les bombardiers américains ont expérimenté l'usage du Napalm sur la cité balnéaire charentaise.

Capture d’écran 2016-04-03 à 10.34.24.png

© ville de Royan

Davis sort traumatisé de ce pénible spectacle. Quand à la fin des années 40, les tensions entre l'est et l'ouest font craindre la naissance d'une troisième guerre mondiale - cette fois avec l'arme atomique - le citoyen américain se rend à l'ambassade des États-Unis. Il s'y rend le 25 mai 1948 afin de renoncer à sa nationalité et se déclare désormais "Citoyen du monde". 

Capture d’écran 2016-04-01 à 19.28.16.png

© Rue89

2,5 millions exemplaires du passeport "Citoyen du monde" seront distribués. En 1948, Garry Davis essaie de planter sa tente sur la place de Chaillot à Paris, alors que la nouvelle ONU se réunit au Trocadéro. Il se retrouve mis dans la même cellule qu'Albert Camus pour avoir lancé des tracts en faveur de son mouvement. Spontanément, une vingtaine d'intellectuels le soutiennent : Sartre, Camus, Breton, Gide, l'abbé Pierre, etc...

Au moment où le délégué soviétique s’apprête à prendre la parole lors de l’Assemblée générale des Nations unies à Paris, il s’empare du micro avec l’aide d’un complice :

"J’en appelle à vous pour que vous convoquiez immédiatement une Assemblée Constituante Mondiale qui lèvera le drapeau autour duquel, nous les hommes peuvent se rassembler : le drapeau de la souveraineté d’un seul gouvernement pour un seul monde. Nous, le peuple, voulons la Paix que seul un gouvernement mondial peut donner. (Discours de Davis à l'ONU, le 19 novembre 1948)

garry_davis_citoyen_du_monde_se_refugie_a_chaillot_vignette.jpg

Le combat de Garry Davis bien qu'oublié aujourd'hui est terriblement actuel. Il reprend deux thématiques majeures des enjeux contemporains : la nationalité et la guerre. Quand les peuples se replient sur eux-mêmes, l'issue c'est très souvent la même. 

_______________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2016

11:08 Publié dans Politique | Tags : garry davis | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

citoyen du monde c'est une jolie appellation mais je ne crois pas que cela soit possible tant les gens sont divisés séparés dans leurs croyances etleurs idées.....et il faudrait mettre en pratique les idées de Joe Bousquet...pour y parvenir ....hélas très peu veulent faire des sacrifices .......

Écrit par : constance Pressoirs | 03/04/2016

Les commentaires sont fermés.