04/04/2016

Le séjour (pas très flatteur) du romancier américain Henry Miller à Carcassonne en 1933

Nous savons que le poète Joseph Delteil a rencontré Henry Miller pour la première fois en 1935, grâce à la seconde soeur de sa femme Caroline Dudley. Ainsi pouvions-nous jusque-là rattacher le parcours du romancier américain dans notre ville avec Delteil. Il semblerait cependant - d'après les lettres écrites à Anaïs Nin - que Miller ait pu connaître Carcassonne dès 1933. C'est ce qui ressort des courriers publiés dans l'ouvrage "Correspondance passionnée" édité chez Stock.

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L'écrivaine américano-cubaine Anaïs Nin (1903-1977) sera la maîtresse de nombreux écrivains dont Henry Miller. En mars 1933, après quatre jours de joie passés dans les bras de son amant, Anaïs apparaît dans toute la gloire d’une femme adultère sans scrupule : "Ma seule religion, ma seule philosophie, mon seul dogme, c’est l’amour. Tout le reste, je suis capable de le trahir si la passion me transporte vers un monde nouveau."

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Henry Miller en 1940

henry miller

Grand Café Terminus, Carcassonne

Maison la plus réputée de la région

Samedi, 24 juin 1933

"Vous croyez peut-être qu'on voyage pour son plaisir ? Quelle erreur ! Chacun de nous, dans sa propre mesure, est victime de son imagination. Victime résignée, ou heureuse, ou pitoyable..."

Ainsi débute Mon périple d'Elie Faure que j'ai commencé à lire dans le train. Et c'est d'une terrible vérité. Carcassonne ne correspond pas à l'image que je m'en faisais. Il y a des villes qui vous frappent immédiatement, d'autres qui dévoilent leurs charmes, lentement, insidieusement. Mais d'autres encore conservent à jamais l'aspect sous lequel elles vous sont apparues dès l'abord. Je crois que Carcassonne est de celles-là.

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La ville fortifiée (la cité) est belle dans son genre - peut-être une des merveilles du monde, mais elle ne représente qu'une partie minuscule de la ville de Carcassonne -, située à une demi-heure de la gare. Au pied de la cité se trouvent des taudis remplis d'Espagnols abominables. Ça ne peut pas être de vrais Espagnols. Ils représentent les malheurs de la transplantation. Et, pourtant, ça m'a beaucoup ému d'être au milieu d'Espagnols. Je le reconnais au premier coup d'oeil - physiques un peu dégénérés, l'air clochard, mauvais, soupçonneux, malin. (premières impressions !) Les trois quarts des habitants de Carcassonne ont du sang espagnol. Des riches paysans. Mais sans gaieté. Un endroit mort - même ce soir, un samedi ! Tu ne pourrais qu'être déçue en venant ici. Il faut que je trouve un autre endroit - pour nous. Demain, je vais faire du vélo dans les environs, explorer, me renseigner. J'ai trois endroits en tête : Toulouse, Perpignan ou Avignon.

Je ne vois pas d'inconvénient à ce qu'un petit village soit mort - ça paraît normal. Mais quand il y a trente mille habitants et qu'un samedi soir les rues sont désertes, qu'il n'y a pas un seul café avec de la musique, c'est que quelque chose ne va pas. Je serais prêt à séjourner avec toi dans un village de pêcheurs. Mais pas dans une de ces villes de province complètement mortes ! C'est pire que Dijon, même si la campagne autour est plus agréable.

C'est une région qui m'attire. C'est pour moi le Midi. Partout où se trouvent ces Catalans. Partout où il y a ces douces collines, ces arbres sombres, cette terre brune tirant sur le rouge, où tout a l'air vieux, très vieux - cela rappelle César, Hannibal, les druides, les premiers comptoirs grecs, les mythes et le folklore. Cette région est vraiment sacrée...

Et c'est un crime de voir ces grands cafés vides, avec seulement quelques vieux abrutis qui jouent au billard ou aux cartes - et pas une sorte de musique. Ça ne vas pas. Je me souviens d'Arles. Les mêmes gens, la même langue, le même paysage. Mais on sentait une violence contenue. (...)

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Bon - on mange trop ici. Il n'y a pas de restaurants à moins de onze francs. Mais quel repas pour onze francs - service compris. Enorme ! Je n'arrive pas au bout. Un plat suit l'autre - et toujours une demi-bouteille de vin. Cuisinés avec beaucoup d'ail et d'oignon. résultat - une agréable langueur. On se met à errer avec un véritable désir physique - jamais mental. Ça vous met dans un état de rut perpétuel. Alors qu'à Paris tout conspire à vous stimuler mentalement, à vous créer des désirs imaginaires, des passions de l'esprit. Ici, c'est le pain, le ciel, la terre. On bande automatiquement, involontairement. Le vent souffle sur la peau mue et électrifie l'organisme. (La cité fortifiée est d'un intérêt secondaire. On y vend des cartes postales, des souvenirs, etc. Suis retombé dans des rêves littéraires au Moyen-âge.) Cet après-midi en allant à Trèbes, le village le plus proche, à bicyclette, j'ai de nouveau éprouvé ce choc physique. Un village absolument fascinant. Une fascination médiévale. Comme si l'on se promenait dans un conte de fées ? repoussant - et attirant. M'a donné une sensation du passé, que la cité elle-même n'avait pas réussi à me donner. Cette petite ville (Trèbes) est inconnue, sans importance touristique. Mais c'est là qu'est la vraie saveur. J'ai marché dans d'étroites ruelles remplies d'enfants (encore des Espagnols) avec les mères sur le pas de leurs portes, et partout des hurlements stridents, de la musique, des cris, des injures, des ivrognes, de la violence, des rues qui tournent à angle droit, partout une saleté absolue, sinistre, et le tout bouillonnant de vie.

Mais moi, Américain, avec mes beaux habits, je ne pourrais pas y vivre. Ils me tueraient. Ils vous regardent à travers leurs lourdes paupières comme des serpents se dorant au soleil. J'ai adoré ça. Mais je ne pourrais jamais me faire comprendre d'eux. A leurs yeux, je resterais toujours un "riche touriste".

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Henry Miller logea à l'hôtel Bristol

"The City of New York is like an enormous citadel, a modern Carcassonne. Walking between the magnificent skyscrapers one feels the presence on the fringe of a howling, raging mob, a mob with empty bellies, a mob unshaven and in rags." (H. Miller)

Henry Miller reviendra à Carcassonne vingt années plus tard... en 1953.

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18:48 Publié dans La Cité, Livres | Tags : henry miller | Lien permanent | Commentaires (5)

Commentaires

Comment dire... ? Noirement superbe, le texte d'Henry Miller. Merci de l'avoir rapporté.

Écrit par : Christine Belcikowski | 04/04/2016

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merci de nous faire partager cette visite ,

c'est assez curieux ,,en 2016 parfois quand je suis en bastide mes impressions sont assez similaires qu'en 1933

et je reve trés souvent d'un viollet leduc pour redonner de l'ame à la bastide !!!! carpe diem

Écrit par : bodiguel | 04/04/2016

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C'est très bien écrit... J'espère qu'il s'était aperçu que sa belle civilisation américaine reposait sur trois horreurs : le racisme et la ségrégation jusqu'au milieu des années 60, l'esclavage et le massacre des indiens! Cela ruine le crédit que l'on pourrait lui porter et rend caduque sa vision borgne sur les Carcassonnais!

Écrit par : Authier | 05/04/2016

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le reflet de cette société, aussi lointaine soit-elle, se rapproche un peu de ce qu'est devenue petit à petit notre ville au sortir des années 80. je me souviens que notre jeunesse avait su créer une certaine ambiance en centre ville que nous fréquentions les mercredis après midi et les samedis (soir y compris)avec les anniversaires et autres booms que nous faisions dans les garages des uns et des autres. Les cafés, notamment le triangle des bermudes carcassonnais (terminus, conti, rotonde) étaient des lieux très animés et le début de soirées tonitruantes. Depuis quand cela n'est plus vrai, je ne sais pas. Mais c'est vrai ! Mais Miller, dans sa description reprend effectivement un descriptif plutôt sombre de ce qu'était la société accueillant une population immigrée fuyant un régime totalitaire et forcément pauvre. Mais d'un point de vue touristique, il est évident que pour quelqu'un qui vient en France, visiter un pays avec un passé aussi prestigieux, il ne s'attend pas à voir un espace aussi miséreux sur un site touristique important. Mais comme l'écrit Authier, il n'y pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir et l'état de l'Amérique après le crash boursier de 1929 n'était pas très reluisant. Peut être que Miller a voulu se voiler la face devant cette vérité criante.

Écrit par : fatdarzens | 08/04/2016

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Bonjour Je suis très heureuse d'avoir appris beaucoup de faits quant à un peintre que j'admire beaucoup Margritte et des origines de cette toile peinte à Carcassonne Merci beaucoup pour ces moments de vie

Écrit par : Rouch | 09/04/2016

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