23/04/2016

François Mitterrand faillit mourir à Carcassonne...

C'était en mars 1959... Quelques mois avant l'attentat de l'Observatoire dans lequel le sénateur de la Nièvre avait été accusé de l'avoir lui-même fomenté, qu'une banale affaire de vol va l'amener à Carcassonne. Ce n'est pas l'ancien ministre qui est requis cette fois mais l'avocat, à la demande d'une cliente un peu particulière...

François_Mitterrand_1959.jpg

F. Mitterrand en 1959

Une dénommée Anne Huré vient d'être interpellée par l'inspecteur Cabot ; elle a été placée sous mandat de dépôt à la maison d'arrêt de Carcassonne. Son crime ? Avoir été prise en flagrant délit de vol dans le magasin des Galeries de Paris, rue de la gare. La dame était recherchée et avait fait déjà fait parler d'elle pour escroquerie, vols et usurpation d'identité. L'avocat Carcassonnais Me Clément Cartier - commis d'office pour défendre l'accusée - se rend au chevet de sa cliente. Celle-ci lui explique alors qu'elle est écrivain et qu'elle souhaite être également défendue par un autre avocat de Paris. Son nom ? François Mitterrand ! Sur le coup Me Cartier ne prend cette demande très au sérieux, mais se résout tout de même à appeler son confrère :

- Une de mes clientes à Carcassonne demande a être défendue pour vous, dit-il

- Son nom ?

- Anné Huré. Elle dit qu'elle est écrivain

- Je descends tout de suite, reprend-il sans une hésitation.

François Mitterrand arrive à Carcassonne par le premier train et loge au Grand hôtel Terminus. Le lendemain après avoir visité sa cliente à la prison en compagnie de Me Cartier, il demande à ce dernier la faveur de l'amener à Minerve. Le futur Président de la République s'était pris de passion pour l'histoire des Cathares ; on lui avait conseillé de se rendre sur ce lieu emblématique du sacrifice des bons hommes, jugés comme hérétiques par Rome. Les voilà donc partis dans la Dauphine de Clément Cartier à travers les routes sinueuses du Minervois. Sur le chemin du retour, le tonnerre se mit à gronder avant que subitement des trombes d'eau n'inondent la route. La Renault Dauphine n'étant pas connue pour ses qualités de tenue de route, l'avocat Carcassonnais prit toutes les précautions d'usage afin d'éviter l'accident. Mitterrand devait, lui, prendre le train en direction de la capitale et craignait que cet impondérable ne retardât son départ. 

côte.jpg

Cette anecdote nous est racontée dans le livre ci-dessus écrit par Patrice Cartier - le fils du célèbre avocat. Je laisse à sa plume le soin de vous narrer la fin de l'histoire :

"François Mitterrand se précipite et débouche sur le quai à l'instant où le convoi s'ébranle. Il tente de prendre en marche le dernier wagon. Embarrassé par ses bagages et malgré l'aide d'un voyageur qui essaie de l'aider à se hisser, il trébuche et perd l'équilibre. Son confrère effaré voit tomber successivement le porte-document, la valise, puis Mitterrand lui-même, qui reste étendu sur le ballast, entre les rails. Il accourt, l'aide à se relever et l'entraîne au buffet de la gare. Tout en buvant un remontant, Mitterrand convient qu'il a eu de la chance. Tomber du dernier wagon lui a évité d'être écrasé par les suivants. Et d'ajouter : "J'ai failli finir comme le célèbre avocat Moro-Giafferi ; à cette nuance près qu'il est mort non pas sous, mais le train, d'une crise cardiaque après qu'il eut couru pour y monter. Un train qui, s'il avait été plus long, aurait changé la face de la France..."

Mitterrand-Cartier. 22 juin 1980.jpg

© Patrice Cartier

Clément Cartier et François Mitterrand en 1980 à Carcassonne

Qui est Anne Huré ?

Huré.jpg

Après sept années de prison, l'écrivain fut en passe de remporter le Prix Goncourt en 1962 pour son ouvrage "Les deux moniales". À une voix près, il ne lui fut pas accordé... Non pas que son livre ne le méritait pas - bien au contraire - mais à cause d'une campagne de presse désastreuse qui ne lui a pas pardonné d'avoir encore essayé de voler après sa libération. France soir et le Figaro littéraire se sont déchaîné sur elle avec de gros titres 

"Favori du Goncourt. Anne Huré, interdite de séjour, aurait besoin d'une autorisation pour toucher son prix."

(France soir / 8 novembre 1962)

La majorité du jury a considéré - sans doute - que l'on ne pût pas attribuer le prix a un repris de justice. Peu de temps après ce revers, Anne Huré tenta de mettre fin à ses jours. Elle le raconte dans son autobiographie "En prison", publiée en 1963.

Capture d’écran 2016-04-23 à 10.43.45.png

"Je suis sortie de prison le 20 février 1961. Les "deux moniales" paraissaient en janvier 1962. Les articles ont été bons. S'il n'y avait pas eu cette campagne ignoble de certains journaux du soir, j'aurais eu le Goncourt, et le Goncourt, pour moi, c'était très important, car c'était la possibilité d'être réhabilitée très rapidement. Une récompense officielle donc une porte ouverte vers la réhabilitation. Ce que j'ai trouvé parfaitement injuste, c'est que le prix ne m'ait pas été décerné, seulement parce que j'étais allée en prison. Pourquoi me pénaliser deux fois ? Non seulement j'avais été sept ans sous les verrous, mais on me punissait aussi dans mon oeuvre..."

Anne Huré tenta de mettre fin à ses jours en 1963 et arrêta d'écrire dans les années 70.

________________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2016 

10:47 Publié dans Livres | Tags : anne huré | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

une bien belle histoire j'aurais bien voulu voir la scène de Mitterrand quelqu'un qui tombe cela fait toujours rire (sans méchancetés).....quand a cet écrivain elle devait être cleptomane ....

Écrit par : constance Pressoirs | 23/04/2016

Répondre à ce commentaire

Écrire un commentaire