10/05/2016

Un remarquable instrument du patrimoine musical français vendu par la ville de Carcassonne

L'histoire ne serait pas si pénible, que l'on pourrait une nouvelle fois en sourire de dépit et déclamer cette prose tant de fois entendue comme une fatalité : "C'est Carcassonne..." Eh ! bien... Peut-on parler de fatalité lorsque des gens sont assez idiots au point de laisser repartir vers d'autres horizons, un objet du patrimoine musical français ayant appartenu au plus grand organiste du XXe siècle ? La ville de Carcassonne aurait possédé le violon de Yehudi Menuhin, le piano de Rubinstein ou le bandonéon d'Astor Piazzola qu'elle n'y aurait trouvé pas plus d'intérêt que les partitions manuscrites de Paul Lacombe annotées par Georges Bizet, qui dorment dans des cartons à dessin dans la bibliothèque municipale.

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Pierre Cochereau

(1924-1984)

fut dans la lignée des grands organistes français comme Alexandre Guilmant ou Louis Vierne, le plus talentueux de son temps. Une époque pas si éloignée durant laquelle les concerts d'orgues à Carcassonne et surtout à la collégiale de Montréal d'Aude rassemblaient un nombre important de mélomanes. Le titulaire du grand orgue de Notre-Dame de Paris participa durant vingt années consécutives au récitals de Montréal d'Aude et noua de solides liens d'amitié avec Jean Loubet - le maire de ce village de la Malepère - et Paul Detours - l'organiste de la collégiale. Pierre Cochereau prenait ainsi chaque année son logement à l'Hôtel de la Cité de Carcassonne. 

L'orgue de Pierre Cochereau

Dans une interview de 1959 disponible sur le site de l'INA, le musicien explique avoir fait réaliser un orgue de grand salon à l'époque où il jouait à l'église St-Roch de Paris - c'est-à-dire avant 1955. L'instrument construit pour son usage personnel et selon ses plans à la particularité de n'être pas de facture classique. Il fallait que cet orgue pût jouer n'importe quel répertoire - aussi bien baroque que romantique - de Bach à César Franck. L'imposante console comportait cinq claviers fabriqués aux États-Unis ; les tuyaux provenaient de différentes collections et dons de ses amis organistes. Au total, l'instrument qui possédait 62 jeux en 1959 devait en compter 75 au final. Pierre Cochereau notait que son orgue représentait l'instrument de salon le plus important en Europe.

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 Pierre Cochereau à son orgue personnel

Quelques temps après sa mort prématurée à la suite d'une rupture d'anévrisme, l'instrument personnel de Pierre Cochereau allait être vendu et risquait de rejoindre les États-Unis. Paul Detours - son ami de Montréal d'Aude - mit tout en oeuvre afin de tenter de conserver l'instrument en France. Mieux encore... Pourquoi pas à Carcassonne ? La ville avait en 1988 un projet de réhabilitation de l'ancienne chapelle du lycée de Carcassonne (Chapelle des Jésuites) afin de la transformer en auditorium. Sur les conseils de Paul Detours, Carcassonne acquit donc l'instrument du maître qui se trouvait en très bon état chez le facteur d'orgue Boisseau. 

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La chapelle des jésuites en 1988

Raymond Chésa - maire de Carcassonne - convoque la presse avec la participation exceptionnelle de l'organiste Philippe Lefebvre. Il annonce la restauration de la chapelle, au coeur de laquelle prendra place prochainement l'orgue acquit par la ville. Le projet culturel consistait en la création d'un festival d'orgue avec l'ensemble des autres instruments de la ville se trouvant à St-Michel, St-Vincent et St-Nazaire. Selon Paul Detours, tout ceci se complétait parfaitement... Il était décidé que l'auditorium porterait le nom de Pierre Cochereau. La mariée était trop belle et la dot déplaisait à certains jugeant qu'il y avait déjà assez d'orgues dans Carcassonne, sans avoir la nécessité d'en ajouter. Que celui-ci n'avait pas de valeur particulière, etc... 

Enfin, la ville possédait l'orgue de Cochereau et un projet se dessinait pour lui... Tout changea de musique quand arriva l'affaire Orta et ses 20 milliards de francs à rembourser. Il fut dès lors impossible de restaurer la chapelle des Jésuites - cela n'interviendra que dix ans plus tard. Que faire de l'orgue de Cochereau qui se trouvait à Nice dans une caisse et qu'elle avait payé ? Elle décida tout bonnement de s'en séparer en le revendant...

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En 1988, l'orgue de Roquevaire dans les Bouches-du-Rhône est à bout de souffle. Une association se créée afin de trouver une solution de restauration pour cet instrument. Sachant que Carcassonne mettait en vente l'orgue de Cochereau, elle s'en porta acquéreur en 1993. La console du célèbre musicien se trouve actuellement dans la tribune des grand orgue de Roquevaire. Elle fait les beaux jours d'un festival d'orgue dont la renommée dépasse les frontières de l'hexagone, tout en pouvant s'enorgueillir de posséder l'instrument de Pierre Cochereau.

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Le grand orgue de Roquevaire

Sources

INA

MM. Jean Loubet et Paul Detours

A.G.O.R

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Commentaires

j'en pleurerais tellement celui qui la vendue n'avait pas de cervelle quel dommage mais.....il y avait ces 20milliards et lui n'a pas hésité longtemps .....c'est tout de même regrettable

Écrit par : constance Pressoirs | 10/05/2016

Nous avons eu, pour un temps, en possession de la ville un instrument exceptionnel.
Nous aurions pu avoir un magnifique festival d'orgues reliant la bastide et la Cité.Un festival de grand renom avec celui de Pierre Cochereau.
Eh bien non, encore une fois on est passé à côté.
Mais c'est Carcassonne!!!!!

Écrit par : Marie | 10/05/2016

Deux questions :
1-Affaire Orta ou pas, quand-est-ce que nos élus prendront à coeur le problème de la culture ? (Je parle ici de la vraie, non de celle qu'ils croient pratiquer...) Il y a vraiment de quoi désespérer.
2-Quant à la musique, puisque ici c'est de cet Art qu'il s'agit aujourd'hui, nos brillants programmateurs du estival de la Cité savent-ils que l'une de nos concitoyens conduite une solide carrière de chef d'orchestre, le plus souvent basé à Paris, et qu'il serait "peut-être" intelligent de le convier à notre Festival ?
Je voulais simplement parler de Jean-Philippe Sarcos.

Écrit par : Christian Viguié | 10/05/2016

La console est maintenant rendue à Roquevaire, mais les tuyaux de l'orgue de Cochereau, eux, sont où aujourd'hui?

Écrit par : Richard Marcoux | 10/05/2016

La ville de Carcassonne est dirigée par des médiocres !!!!!
Pourquoi s'attacher à un orgue, même s'il a appartenu à Pierre Cochereau ?
Céres Franco veut faire une donation de sa collection à la ville, les médiocres la refusent !!!! Sans intérêt disent-ils !!!!
Heureusement il y a Montolieu.
Pour nos médiocres, la culture est celle qu'ils financent: La corrida qu'ils appellent un art !!!! et Johnny Hallyday pour inaugurer la fageolle !!!!!!!

Écrit par : 35-70 | 10/05/2016

la culture carcassonnaise se résume à faire classer les monuments au patrimoine mondial de l'humanité et puis ---on n'en parle plus - rien autour pour faire vivre celà - de mème un festival des plus médiocres qui n'apporte rien au niveau culturel - ah ! c'est bien dit --ce sont des médiocres !

Écrit par : marcelle | 10/05/2016

Hélas! nul n'est prophète en son pays... Dans le passé il y avait le premier violon de Camille Saint-Saens qui avait donné des concerts dans le monde entier et qui vivait à Carcassonne où il n'a jamais pu se produire .... Les locaux bétonnaient le territoire!
Il y a également à Carcassonne actuellement un organiste remarquable, de grand talent qui donne des concerts en France et à l'étranger, il s'appelle Henri Ormières.... Vous en entendez parler???

Écrit par : Authier | 11/05/2016

Hélas, trois fois hélas! le plus malheureux dans cette histoire est qu'elle ne sert pas de leçon. Voyez-vous, nous avons encore une perle rare qui officie en la basilique St Nazaire depuis plusieurs décennies avec une dextérité qui dépasse et de loin les soit disant artistes invités du festival de notre ville. Alors qu'il réside à deux pas du grand théâtre, personne n'a eu l'idée de lui accorder l'importance qui ce doit pour un personnage aussi charismatique qu'est notre ami Jean Louis BERGNES. Pas étonnant que l'on se préoccupe pas d'instrument lorsqu'on ne s'occupe pas des hommes. Dommage.

Écrit par : fatdarzens | 12/05/2016

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