19/09/2017

Faut-il supprimer le blog "Musique et patrimoine de Carcassonne" ?

Chers lecteurs,

Vous êtes de plus en plus nombreux à lire les articles de ce blog. Je vous en remercie, cela prouve - s'il le fallait - que la qualité et la richesse des sujets abordés donne du crédit à ce site. Cela pourrait suffire à satisfaire l'auteur de ces chroniques, si l'insertion d'une publicité venait d'une certaine façon rémunérer le temps passé à effectuer toutes ces recherches. Ou bien, si elle remboursait les frais de déplacements aux archives de l'Aude, les documents et photos acquis chez les bouquinistes. Ou encore, si cette satisfaction était décuplée par le fait que les collectivités locales fassent participer cet auteur à leurs projets ; après tout ne viennent-elles pas chercher ici gratuitement des informations ?

Ou, si les lecteurs assidus de ce blog laissaient de temps à autre, un commentaire bienveillant à l'endroit du bénévole. Car il s'agit là d'une passion sans but lucratif ; le partage motive la publication du blog. Qu'est-ce donc le partage ? C'est l'antithèse de l'égoïsme qui veut l'on garde ses recherches pour soi, afin de les éditer dans un livre vendu en librairie. Vous remarquerez que sur ce point, il faudrait une encyclopédie en plusieurs tomes pour publier les articles de "Musique et patrimoine de Carcassonne". Impossible de se lancer seul dans l'aventure, le coût ne couvrirait pas le prix de ces ouvrages. Contrairement à des chanceux, "Musique et patrimoine" n'a jamais bénéficié d'une subvention pour ses livres. C'est le prix de la liberté et de l'indépendance... Elle me coûte cher !  

Alors, on me dit : "Tu ne peux pas arrêter, cela te manquerait". C'est vrai ! En revanche, je peux fort bien continuer à rédiger des articles sans les publier. Juste, les inventorier et ensuite les déposer aux archives départementales. C'est aussi, une façon de partager son savoir. Mes propos peuvent être mal compris, aussi je vais tâcher d'ajouter un argument. Chaque ligne que j'écris sur ce blog chaque jour est autant de kilomètres qui me rapprochent de Carcassonne et de ma famille, car je vis à 350 km. Si j'étais là-bas, la satisfaction de croiser un lecteur dans la rue me félicitant pour mon travail serait amplement suffisante. C'est pour cela qu'il m'arrive de vous demander de vous exprimer sur ce blog et parfois d'y glisser un mot aimable. Voyez, dimanche dernier, j'ai passé toute ma journée à traiter le sujet du massacre des protestants à Carcassonne en 1562. Certes, cela m'apporte énormément du point de vue intellectuel mais mon plaisir c'est de vous le faire partager. 

Considérant que j'en ai fait énormément pour Carcassonne depuis 2010, entre mes combats (Pétition sur la cité, Maison de la Gestapo, croix volée, etc, etc.), mes livres (9 en sept années), mes articles... Dois-je mériter autant de silence au sein des administrations, de la presse locale, de ce blog ? Plus largement, dois-je considérer que dans ce monde mercantile et déshumanisé par l'appât du gain, il n'y a plus de place pour le partage et la reconnaissance de celui-ci ? 

Merci pour votre attention

Martial Andrieu

17/09/2017

Le massacre des protestants à Carcassonne et à Limoux en 1562

Le 15 décembre 1561 - soit un mois avant l’édit royal de janvier 1562 autorisant les protestants à s’assembler pour leur culte dans les faubourgs des villes et des campagnes - Carcassonne et sa région vont être le théâtre d’affrontements sanglants. Nous allons confronter les différentes versions et surtout celle rapportée par le R.P Bouges d’après les archives de l’hôtel de ville de Carcassonne ; elle semble comporter des erreurs dans les dates et un récit éloigné de la version officielle conservée aux archives du Gard sous le titre suivant : « Remontrances et doléances des églises réformées des villes du diocèse de Carcassonne, baillées aux états tenus à Montpellier le 10 mai 1563. » Le Révérend Père Bouges se conforme à la Lettre des Consuls de l’an 1572 au Père Séraphin Cabally, général des Frères prêcheurs. Selon lui, elle « fait encore mieux le détail » sur ce qui arriva « dans la nuit du 15 décembre 1560. » On est en droit de donner davantage de crédit à une version rédigée un an et demi après les faits, plutôt qu’à celle relatée dix années après, comportant une erreur dans la date. C’est pourtant celle-ci que l’on retrouve dans « Histoire du Languedoc » et par voie de conséquence dans le Cartulaire de Mahul.

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© la-croix.com

Que s’est-il passé dans la nuit du 15 au 15 décembre 1561 ?

D’après Bouges, quelques jeunes Religionnaires (protestants) échaudés par le vin et encouragés par leurs ministres, s’en prirent à une image de la vierge qui trônait dans une niche devant le portail de l’église Saint-Michel. Ils la traînèrent ignominieusement dans toutes les rues de la ville, répétant à haute voix des blasphèmes. Ils avaient prévu de la mettre en pièces, mais avec le jour la laissèrent dans le ruisseau au milieu des immondices. Guillaume Besse dans « Histoires des antiquités de Carcassonne » paru en 1660, indique qu’elle avait été jetée dans la fontaine du Juge-Mage. On ne sait d’où il tient pareille référence.
L’histoire ecclésiastique de Théodore de Bèze (Livre X) nous donne une autre lecture des évènements et la confrontation de faits est fort intéressante… Si les protestants ne s’étaient pas défendus, ils seraient tous passés par l’épée. Les adversaires des Huguenots auraient incité les moines et les prêtres, soutenus par les magistrats et les officiers, usant d’inventions pour empêcher les fidèles dans leurs offices, pour les tuer et les massacrer. Pour y parvenir, dans la nuit du 16 décembre 1561 ils firent porter une image de ce qu’ils appellent Notre-Dame de l’église Saint-Michel à la rue du Majour (actuelle, rue de Verdun), devant la maison de Ramond de Poix, bourgeois, qu’ils soupçonnaient d’être de l’église réformée.

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Le R.P Bouges raconte que les premiers catholiques qui virent cette image dans cet état en avertirent les Consuls. A son tour, celui-ci en avisa le Vicaire général qui ordonna des prières publiques et une procession. Une partie de la population avec zèle prit les armes, tua huit « hérétiques » et pilla les maisons. Certains d’entre-eux ne durent leur salut qu’à « la charité de plusieurs catholiques » qui les avaient caché dans leurs maisons.

Au levé du jour - selon la version officielle du 10 mai 1563 - les magistrats, consuls et une partie de la population de Carcassonne qui avait prémédité cette action, chercha à la faire savoir en faisant sonne le Tocsin et toutes les cloches de la ville. Ceci afin de faire grandir la colère du peuple. Ils contraignirent chacun à fermer boutique et à venir en procession. On ferma les portes de la ville pour que personne ne puisse en sortir et on accusa les Huguenots d’avoir détérioré l’image de la vierge. Sans prendre la peine de le vérifier, la maison du sieur Poix fut saccagée - les vitres et les portes brisées, le vin répandu à terre, les papiers et les livres dispersés. Poursuivant leur furie, conduits par le bourreau de la ville aux maisons Guille, Maigre et André Couinctes (Marchands) et Pie (libraire), elles furent saccagées. Pierre Bonnet, Guiraud Bertrand et Guillaume Saval et cinq autres qui n’étaient pas de la religion, s’y opposèrent. Ils furent massacrés. Ni les magistrats, ni les Consuls ne firent même semblant de vouloir arrêter cette tuerie. Peu de jours après, la furie s’étant calmée, les Huguenots s’en plaignirent aux magistrats. Ils auraient recours au roi, si la justice n’était pas rendue. Les coupables furent arrêtés et condamnés à la question, mais firent appel auprès de la cour du Parlement de Toulouse où les juges complaisants les renvoyèrent vers l’évêque de Carcassonne. Monseigneur François 1er de Faucon, faisant fi de ses obligations, les envoya aux juges présidiaux de Béziers où ils furent remis en liberté. Les criminels allaient encore faire parler d’eux dans les mois qui suivirent…


Le 1er mars 1562, le massacre de Vassy, dans lequel 50 huguenots furent tués et 150 blessés, allait donner des ailes aux adversaires de la nouvelle religion. Outre les massacres de Castelnaudary, le 15 mars 1562 la ville de Carcassonne allait se distinguer de la pire des manières.

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Rempart de la ville basse, au bastion Montmorency

Le 15 mars 1562, le R.P Bouges indique que les Huguenots se rendirent dans les faubourgs pour entendre le prêche de leur ministre (Vigneaux, selon Mahul). A leur retour, ils trouvèrent les portes de la ville fermées et ne purent y rentrer. Ceci, toujours d’après Bouges, parce que les Huguenots avaient l’intention de prendre la ville et qu’il attendaient du secours pour cette expédition. Les deux jours suivant, ils essayèrent d’entrer par la force mais ne le purent pas. Voyant qu’ils allaient mettre le feu au faubourgs, les catholiques leur tirèrent dessus et nombreux furent tués.
Sur ce point, la version de 1563 est relativement différente… L’évêque de Carcassonne, oncle de François de Lasset et de Jéhan de Lasset, empêcha la volonté royale promulguée par l’édit de janvier 1562. Les fidèles qui s’étaient rendus dans les faubourgs pour suivre l’office, trouvèrent à leur retour les portes fermées. Ils durent s’en retourner accompagnés par des jets de pierre, lancés par-dessus les murailles. Plusieurs furent blessés. Ceci est attesté par Ramond le Roux, Juge-Mage, qu’ils trouvèrent au faubourg et au Logis de la poste. Sans magistrats, ni officier, il ne put être d’un grand secours. Les fidèles s’armèrent de bâtons pour se défendre au cas où, et attendirent que les magistrats et consuls voulurent obéir à l’Edit du roi. Au lieu de cela, la situation allait empirer…

Le 19 mars 1562, la population contraignit les fidèles à quitter la ville au coup d’arquebuses et d’artillerie. Les maisons furent pillées et saccagées ; trois fidèles périrent dans leurs habitations. Bouges indique qu’une fois chassés de la ville, il fut ordonné que tous les ans une procession générale se rende à l’église des Augustins à la chapelle de St-Joseph. Ceci pour rendre grâce à Dieu de les avoir débarrassé des Calvinistes. Ce 19 mars était la fête de Saint-Joseph. Quant à l’église des Augustins, elle se trouvait en haut de la rue de Verdun.

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Limoux

Les huguenots se réfugièrent à Limoux, où, d’après Bouges, la ville fut soumise aux Calvinistes le 17 avril 1562. Un grand nombre de ses habitants catholiques y seraient morts après s’être réfugiés dans l’église. Le sieur de Pomas alla chercher de l’aide et délivra ceux qui s’étaient déjà livrés aux crimes contre les protestants. Au cours de leurs expéditions, Jacques Sabatier fut égorgé avec son fils et trois ou quatre autres protestants (La France protestante. Vol 9). Aidés par le sieur de Mirepoix, l’artillerie et le régiment de Lupian, les catholiques réussirent à enfoncer le siège de Limoux, non sans une résistance farouche. Vigneaux, le prêcheur huguenot, fut tué.

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Massacre contre les protestants de Cahors en 1561


L’acte officiel de 1563 fait état d’exactions terribles. Limoux fut pillée et saccagée, les femmes et les filles violées et ravies, sous la conduite du Sieur de Mirepoix, Sénéchal de Carcassonne et maréchal de la foi.
Eugène Haag dans la France protestante, relate le pillage des maison de Monterat, Bernard Ithier et Pech. Lugua habitant de Conques fut assassiné de la manière suivante : « Amené prisonnier à Carcassonne, il fut assommé dans les faubourgs à coups de pierres, avec telle cruauté qu’après sa mort ils lui coupèrent encore les oreilles et le nez et lui arrachèrent les yeux de la tête. » (Histoire ecclésiastique / Théodore de Bèze).
Après les exécutions sommaires vinrent les assassinats juridiques ordonnés par une commission du parlement de Toulouse qui appela 59 Huguenots de Carcassonne à comparaître. Selon Bouges, Jehan de More, Rhedon seigneur de Gasparols et François Geoffroy, natif de Mazamet, furent condamnés à être traînés sur une claie, tirée à quatre chevaux. Raymond de Saix, Paul de Saint Cyran et François des Maisons à être rompus vifs. Ceci pour avoir participé à la profanation de la vierge de l’église Saint-Michel. Nulle part dans les autres sources, ceci n’est indiqué.
Dans la France protestante, des cinquante-neuf individus seuls cinq furent pendus. Théodore de Bèze rappelle que le sieur de Mirepoix introduit des étrangers espagnols dans le royaume, obligeant les fidèles protestants à abandonner leur patrie avec femmes et enfants, pour échapper à la mort.

Le 3 octobre 1562, le sieur du Villa, gentilhomme paisible, accusé d’avoir été au faubourgs de la ville basse avec ceux de la religion, ayant corcelet et pistole (ce qui était faux) et trahi par ses parents, se constitua prisonnier pour se justifier. Sans être entendu, ni défendu, il fut condamné à être décapité en dehors de la ville au lieu-dit Le Pradet. Une autre version dit qu’il s’agit de Barthélémy du Ferrier, sieur du Villa, condamné à mort par contumace 1567. Une fois rentré à Carcassonne, il fut décapité sans autre forme de procès. Son fils jura de le venger sur les habitants de Carcassonne. Il le fit en se liguant en 1587 avec les Huguenots lors qu’il était gouverneur de Brugairolles.

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© Cath.ch

Huguenots en exil en Suisse

Voici donc un récit que j’ai pris soin de rendre le plus intelligible possible, afin que chacun puisse se faire une opinion sur la foi de plusieurs versions. Cet épisode trop méconnu n’est pas sans rappeler les massacres des catholiques contre les cathares, jugés eux aussi comme hérétiques. Vingt ans avant la Saint-Barthélémy de triste mémoire à Paris, Carcassonne s’écharpait dans un bain de sang. L’Edit de Nantes apaisa pour un temps les guerres de religion, mais sa révocation par Louis XIV souffla sur des braises encore fumantes. Les protestants furent déportés en 1687 vers les colonies d’Amérique et certains moururent lors de la traversée. D’autres, condamnés à être traînés sur la claie ou déterrés et jetés à la voirie. Ce que l’on ne dit c’est que la Cité servit entre 1705 et 1713 de prison pour les filles protestantes, originaires des Cévennes. On ne connaît pas bien leur nombre, mais le pasteur Antoine Court évoque le chiffre de 250. Joseph Poux dans son ouvrage « La cité de Carcassonne. Le déclin », tempère ce nombre par le manque de place dans le château comtal.

Sources

Histoire ecclésiastique et civile de Carcassonne / R.P Bouges /1746

Bulletin de la Société d'Histoire du protestantisme français / 1858

Histoire ecclésiastique / Théodore de Bèze / Livre X

La France protestante / Eugène Haag / 1848

Cartulaire de Mahul

Recherches, notes et synthèses / Martial Andrieu

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18:01 Publié dans Evènements | Tags : huguenots | Lien permanent | Commentaires (5)

16/09/2017

Les cafés de Carcassonne au temps des Années folles (suite)

Hier, nous avons vu une première partie de ces anciens cafés des Années folles. Nous poursuivons aujourd'hui en tenant de les compléter en sachant que leur nombre ne nous permettra pas d'évoquer le souvenir de tous.

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Le café de la terrasse vers 1920

Ancien café Maymou puis Grilhot, le café de la terrasse était aux mains d'André Semba en 1921. De nombreux cercles y avaient élu domicile au premier étage de l'établissement : Cercle des fonctionnaires, des sports-club et du Vélo-Club Carcassonnais. Les cavaliers du 19e régiment de dragons s'installaient sur la vaste terrasse, pendant que la société musicale de la ville y donnait quelques aubades. Aujourd'hui, l'établissement est partagé en deux parties. La première est occupée par le café Formule 1 et l'autre, par la Brasserie 4 temps de Franck Putelat.

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La Rotonde, boulevard Omer Sarraut

Le café de la Rotonde avait dans les années 20 pour propriétaire L. Puel. Au tout début du XXe siècle, il s'appelait Café Castéras. Idéalement placé à l'angle de la rue de la gare, le Grand café Continental lui faisait face. C'était le rendez-vous des courtiers en vins. Aujourd'hui encore, la Rotonde avec ses garçons en gilet noir et nœud papillon maintient la tradition d'un service de qualité.

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Le café des Colonies, Bd Jean Jaurès

Déjà en 1897, le Café des colonies figurait sur les annuaires de l'époque comme un établissement de premier ordre entièrement restauré en neuf. François Lassere, le propriétaire, avait entièrement transformé cet affenage pour les chevaux en café. A la belle saison, il proposait des glaces et des sorbets et la vente de la bière Müller dont il était le dépositaire exclusif. Le seul établissement ouvert la nuit jusqu'au passage des rapides. En 1921, Antoine Mialhe en était le propriétaire. C'est aujourd'hui, la Brasserie du Palais.

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Le café du musée, Bd Camille Pelletan

Ce café comme son nom l'indique se trouvait à côté du Musée des beaux-arts. A l'époque du cinéma muet, l'établissement était connu pour ses projections d'après-souper. On étendait un drap blanc et le public regardait le film depuis la terrasse. Ceux qui ne voulaient pas payer se tenaient de l'autre côté et avec un miroir lisaient les sous-titres. Il connut de nombreux propriétaires dont MM. Mialhe, Emile Solé et François Galinier en 1928. Le charme ne pouvant durer à Carcassonne, il a été rasé en 1952. L'année suivante, la trésorerie générale à l'architecture stalinienne prit sa place.

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Le café du Nord

Situé à l'angle de la rue de la Digue, le café du Nord s'opposait au café du Midi. Au début du XXe siècle, son propriétaire est Léon Bourniquel qui participa en 1907, à la création du syndicat des limonadiers. En 1921, M. Ancely prit sa suite. La famille Mouton resta longtemps aux commandes, au moins jusque dans les années 1980. C'est aujourd'hui la brasserie du Dôme.

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Le café de la Comédie

 Cet établissement faisait également restaurant et proposait des chambres. En 1970, Gérard Baux qui avait fait ses premières armes au café Bristol chez Sartore, acheta le café de la Comédie à Mme Panisse. Ce fut toujours le rendez-vous des artistes en tournée à Carcassonne : Moustaki, Becaud, Brel, etc.

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La machine à café expresso de 1911 inventée par les frères Grouard à Paris. Elle fonctionna jusqu'en 1970 dans le café de la Comédie et s'y trouve toujours.

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Le café des deux gares, bd Joffre

Situé à l'angle des avenues Foch et Joffre, cet établissement portait ce nom en raison de la proximité des gares des chemins de fer et des tramways de l'Aude. Entre les deux guerres, il fut tenu par M. Almayrac et était le siège de l'ASC. Il prit ensuite le nom de Café Bristol et connut notamment la famille Sartore aux commandes. Dans les années 1950, une rotonde fut construire au-dessus de la terrasse.

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La construction de la rotonde au premier étage

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Le café Français, place Davilla

Situé dans l'immeuble Tomey, il était la propriété de M. Flanzy au début du XXe siècle. Dans les années 1920, ce fut le café Cathary. L'établissement disparut au cours des années 1980.

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Le café des Familles

A l'angle des rues Tourtel et Antoine Marty, on voit encore sur la façade un vestige de la Belle époque : Café Raynaud. Là, se tenait le café des Familles tenu par M. Courtieu en 1921. Quand à la fin des années 1980 il ferma ses portes, une agence bancaires prit sa place. Aujourd'hui, c'est un restaurant asiatique.

Nous ne pouvions évoquer la mémoire de tous les cafés des années 1920. Vous trouverez ci-dessous une liste de ceux figurant dans l'annuaire de l'époque. Si vous avez des photographies de ces établissements dans vos tiroirs, n'hésitez pas à me contacter : andrieu-martial@wanadoo.fr

Café du commerce (Arquès), bd Omer Sarraut ; Café Minervois (Asset), route minervoise ; Azéma, rte de Narbonne ; Balmigère, 2 rte minervoise ; Buffet de la gare (Benoît) ; Béziat, rue Trivalle ; Bover, rue du marché ; Café Denis, rte de Montréal ; Café d'été, 33 rte de Limoux ; Café de l'Industrie, rue de la rivière ; Café de Paris (Théron), rte de Toulouse ; Cavilhé, rue Dugommier ; Cazanave, rue Barbacane ; Coste, avenue Arthur Mullot ; Fabre, Bd de Varsovie ; Ferrand, rue Alba ; Gasc, square Gambetta ; Café Voltaire (Gentil), Bd Barbès ; Café parisien (Gougaud), 47 rue Aimé Ramond ; Lasserre, 41 rte de Toulouse ; Loustau, café du pont d'Artigues ; Marty, rte de Montréal ; Pagès, Café de l'abattoir ; Café du Luxembourg (Plauzolles), place de Gaulle ; Puel, rue Barbacane ; Rigaud, rue Alba ; Rumeau, rue des Arts ; Rouzaud, place Davilla ; Café Montagne, square Gambetta ; Vidal, place de Gaulle ; Café de l'opéra, 3 rue Courtejaire.

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15/09/2017

Les cafés de Carcassonne au temps des Années folles, entre frou-frous et bas résilles

Carcassonne dans les années 1920 battait tous les records ! Avec 34 000 habitants, la ville possédait proportionnellement le record absolu des cafés et des maisons closes. Le quartier du Canal situé sur l'avenue Foch faisant face à la gare de chemins de fer était le lieu de débauche. Là, se concentraient tripots, maisons accueillantes et cercles de jeux. Dans tout Carcassonne se concentraient  une cinquantaine de cafés. Les maisons closes où les femmes à bas noirs, sanglées dans des corsets de torture et portant chignons et peignes d'écaille, étaient au nombre de quinze. Un paysage à la Toulouse-Lautrec avec ces filles portant frou-frous et porte-jaretelles.

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La café Terminus vers 1920

C'était au temps où les bistrots s'éclairaient de quinquets et de fumeuses lanternes à gaz. L'électricité distribuée par des ampoules à filament de cuivre fit ensuite son apparition. A cette époque, des clients attablés tapaient le carton autour d'un "Maza" servi dans des verres épais. Tous les jours, les jetons de bois aux couleurs multicolores remportaient les mises. Les perdants payaient leur tournée à dix sous le verre ; les revanchards s'acquittaient d'un café "asagat a l'aigro ardent" à vingt sous. 

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Le café du Helder en 1913

En tête de ces bistrots, citons le café du Helder (actuellement, café des platanes) qui accueillait les noctambules fréquentant le théâtre de l'Eden (aujourd'hui, Maison des syndicats), dirigé par M. Chatenet.  Sur scène, on y croisait Fréhel, Damia, Gorlet lors de leurs tournées. Quelques combats de boxe y furent programmés. A l'entracte, le public se ruait au comptoir du Helder pour y déguster la limonade, des citronnades ou encore, les cafés distillés par les premières machines à serpentins de cuivres, de pipettes à spirales et de jets de vapeur. On y dégustait également les cornets de frites à 20 sous ; elles étaient préparées dans l'arrière-cuisine aux relents de d'huile. A la belle saison, les clients se jetaient se les sorbets réalisés grâce à une machine munie d'une manivelle au creux de laquelle l'on mélangeait lait, sucre, colorants et gros sel. Le papé à moustache M. Gleizes (voir ci-dessus), s'activait à la manivelle pour satisfaire la clientèle agrémentant la glace de poudre de cacahuètes ou de lames de chocolat.

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L'Eden, boulevard du commandant Roumens

Après le spectacle, les artistes finissaient leur soirée au Helder et ces messieurs à lorgnons, tentaient une approche auprès des jeunes filles de la revue. Le régisseur du spectacle veillait au grain... Quant tout se monde quittait le café, il ne restait plus que l'illusion de la beauté et les parfums de patchouli. 

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Le Café des Négociants

Fondé en 1905, le café des Négociants de René Lapasset était encore il y a peu de temps, l'établissement le plus ancien de la ville. Tout à côté, des écuries offraient le refuge aux chevaux et aux cochers. Pendant que les bêtes buvaient dans la "Pialo" (abreuvoir, en occitan) où l'eau claire coulait en abondance, les conducteurs d'attelage se désaltéraient au café.

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René Lapasset

Ces charretiers convoyeurs de longues charrettes tirées par deux, trois ou quatre robustes percherons, effectuaient pour leurs livraisons de vin audois, des étapes de 50 kilomètres dans la journée. Tous les rouliers portaient "la blodo" (blason, en occitan) de lustrine noire pour les patrons et bleue pour les ouvriers convoyeurs. Tous avaient sur l'épaule le fouet à longues mèche de chanvre, destiné à encourager l'ardeur des chevaux. Au long des étapes, les charretiers se reposaient sur le "porto feignant" qui était établi entre deux liteaux reliés par une toile de sac, à l'avant de l'équipage. Il arrivait que le conducteur s'endorme, mais les chevaux connaissaient la route. Chaque bistrot possédait sur sa façade, des anneaux où les rouliers attachaient leurs chevaux. 

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Ancien café Léon, face à l'église St-Vincent.

 Sur le café Léon, des anneaux étaient scellés pour attacher les bêtes. Cet établissement était minuscule, mais sentait bon le picotin et l'avoine. Les conducteurs d'attelage pensaient à leurs animaux et amenaient avec aux leur ration "dé sibado per las bestios". Le patron du café fournissait un baquet d'eau. Pendant ce temps, les charretiers se sifflaient un verre de blanc avec un cornet de frites ou de pistaches.

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Le comptoir national, à droite sur cette photo

Au n° 20 place Carnot se tenait "Le comptoir national" de François Sarta. J'ai un peu bataillé pour retrouver son emplacement car les numéros ont changé depuis. La carte postale ci-dessus m'a été d'un grand secours. Ce petit café occupait la moitié de l'actuel établissement "Le Carnot". François Sarta, son épouse et leur fille Joséphine habitait là. Lui, avec ses belles bacchantes lissées, avait été un athlète de la société de gymnastique "L'Atacienne". En son négoce, il devait les jours de marché et de foire, tous les Audois porteurs de "la saquetto" qui venaient casser la croûte chez lui. 

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Le café du Midi se trouvait à la place de cet immeuble, Bd Barbès.

Situé à l'angle de la rue Jules Sauzède et du boulevard Barbès, le café du Midi s'opposait au café du nord à l'angle de la rue de la digue. L'été sa vaste terrasse occupait une cinquantaine de mètres, tandis que le soir, un écran projetait les films muets. Dans les années 60, Jean-Pierre Tutin reprendra cet établissement et l'appelera "Le fiacre". Il fut rasé et céda sa place à un immeuble d'habitations.

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Le café des Américains

Toujours sur le boulevard Barbès, Le café des Américains. C'est une agence immobilière, au N° 33. Il connut plusieurs propriétaires dont M. Almayrac. Si l'on n'y a jamais vu un seul Yankee, en revanche il fut le lieu de bagarres mémorables avec les soldats du régiment d'infanterie coloniale. Dans les années 1920-1930, tous les samedi et dimanche, un bal avec piano mécanique ou une formation de quatre musiciens faisait tourner les couples sur des airs de java et de One-steep. L'on y dégustait des cerises à l'eau de vie ou des prunes au marc. 

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Le Grand Café Glacier, Bd Roumens

Sur l'emplacement de l'actuelle maison de retraite Montmorency, le café Glacier était tenu par Félix Mialhe. A la belle saison, une vaste terrasse se déroulait sous les ombrages des tilleuls. Autrefois, le boulevard du commandant Roumens s'appelait boulevard des Tilleuls. Ils ont disparu depuis, remplacés par des platanes. Café était le siège de plusieurs sociétés dont celle du Club Taurin Carcassonnais et l'USC. Durant la guerre civile espagnole, il fut le refuge des Républicains ayant fui le franquisme.

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Félix Mialhe

(1898-1975)

Le patron du café Glacier avait combattu durant la Grande guerre. Ceci lui avait valu la Croix de guerre et la médaille militaire. Ancien gymnaste de l'Atacienne, c'était un homme très estimé à Carcassonne.

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Le café Hugonnet, allée d'Iéna

Ce café est devenu ensuite l'Oasis, puis la Caisse d'Epargne a occupé les locaux.

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Le café Boyer, allée d'iéna

Situé à l'angle de l'allée d'Iéna et de l'avenue Lespinasse, cet établissement possédait autrefois une treille qui dispensait une ombre bienfaisante. Dans les années 1980, il a fait place à un café de nuit.

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Le Grand café Not, place Carnot

L'ancien café de Julien Not est occupé désormais par le Crédit agricole. C'était autrefois le siège des marchands de vin. Au premier étage, se retrouvaient les joueurs de billard français. Parmi ses serveurs, on retiendra Henry, qui avait une démarche hésitante mais une sûreté à toute épreuve avec son plateau. A cette époque, les apéritifs étaient servis "bouteille sur plateau". Quand une table de six demandait des boissons alcoolisées différentes, il fallait pouvoir faire tenir les bouteilles en équilibre. Le serveur Marc avait une spécialité : le bras de fer. Le seul qui réussit à la battre fut Sébédio dit "Le sultan", ancien joueur de l'ASC. 

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La première course des garçons de café en 1935

On reconnaît Paul Laplace (animateur), Andrieu Alex et Siky qui concourait avec le numéro 14. Siky qui travaillait au café Not possédait une démarche chaloupée. En 1940, il fut prisonnier de guerre ; une corbeille avait été placée près du bar avec la mention "Pour Siky prisonnier". Une fois remplie, elle servait à envoyer des denrées au Stalag dans lequel Siky était retenu en Allemagne.

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A la terrasse du Café Not, vers 1930

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Le Grand Café Continental en 1925

Tenu par Jules Vincent, c'est l'établissement d'où partait les omnibus vers les villages environnants. Quelle classe, ces serveurs ! Georges Coulon fut l'un de ceux-là. Charmeur, élégant et virtuose du plateau, il deviendra ensuite le patron du café de la Terasse au portail des Jacobins. Ce grand Café Continental situé boulevard Omer Sarraut possédait une porte à tambour, comme celle que l'on peut voir encore à l'hôtel Terminus. 

Dans un prochain article nous évoquerons la mémoire de bien d'autres cafés de cette époque...

Sources

Souvenirs de Marcel-Yves Toulzet

Recherches, notes et synthèse / Martial Andrieu

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14/09/2017

Ce concierge du théâtre municipal qui chantait la Traviata de Verdi

C'est en 1936 que M. Pédron et son épouse entrent comme concierge au théâtre municipal de Carcassonne. Depuis un an, ce nouveau lieu scénique inauguré par Paul Valéry a fière allure. Il offre surtout toutes les commodités aux artistes et au public de cette salle pouvant accueillir 800 personnes. A cette époque, le théâtre ne fonctionne pas en régie municipale. Nommé par le conseil municipal, le directeur bénéficie de l'exploitation du lieu de spectacle en concession pour un bail renouvelable. C'est-à-dire qu'il engage une partie de ses fonds personnels dans la programmation. Autant dire qu'il n'a pas le droit de se tromper... Messieurs André Valette de Marseille et Jean Alary de Carcassonne, occuperont ces fonctions durant toute la carrière de M. Pédron comme concierge. Et pendant ces longues années, cet homme modeste ne cessera de consulter, d'étudier et d'entendre l'ensemble du répertoire lyrique. Ceci, jusqu'à devenir une véritable encyclopédie et à coller le plus expérimenté des musicologues.

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© Droits réservés

Joseph Pédron en 1972

Dans les premières années de sa carrière, M. Pédron avait été l'un des membres fondateurs d'une association qui faisait parler d'elle : "Les amis de l'art lyrique". A Carcassonne, comme dans l'ensemble du sud de la France, le public d'opéra et d'opérette était un fin connaisseur. Il pouvait se montrer même avare d'applaudissements dans le meilleur des cas, ou se rendre maître des huées. Il n'y a qu'à se plonger dans les souvenirs du théâtre du Capitole de Toulouse... Ce public qui assistait en masse et régulièrement aux représentations lyriques, se distinguait de celui des "Galas Karsenty". On ne se mélangeait pas entre mélomanes et amateurs du théâtre de boulevard. Les places les moins chères situées aux secondes avaient la préférence des aficionados. C'est là que l'on rencontrait la partition à la main, guettant le moindre couac du chanteur, ceux qui ne transigeaient pas avec la tradition. Du pigeonnier appelé aussi le paradis, l'acoustique était excellente. Tant et si bien que certains n'avaient rien à faire de la mise-en-scène. D'ailleurs le plus souvent, elle se résumait à un placement dans l'espace ; le chanteur après son air venait saluer le public. De nos jours, c'est l'inverse... 

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© Paul Thomas

M. Pédron à gauche, avec Fernandel en 1970

Joseph Pédron avait donc acquis au fil des années, une connaissance redoutable de l'histoire de l'opéra. La vie de Bohème de Puccini jouée pour la première fois, se souvenait-il, le 1er avril 1896, était son ouvrage de prédilection. Eh ! oui. Aujourd'hui, on dit "La bohème" car on le chante dans sa langue originale. Autrefois, les chanteurs interprétaient tous les opéras en français. Cela donnait des traductions un peu bizarre. De plus, "La vie de Bohème" est l'adaptation théâtrale de la pièce d'Henri Murger dont est tiré cet opéra. Joseph Pédron retint l'interprétation parfaite à Carcassonne de Lakmé (Léo Delibes) et de Faust (Gounod). Dans ce dernier figurait l'excellente Suzanne Sarroca dans le rôle de Marguerite : "Impossible de trouver une femme qui chante mieux le rôle" disait-il. Quant à son ténor favori, c'était Tony Poncet : "Maintenant... faut pas le regarder jouer. Il est petit, presque difforme. Mais du point de vue vocal c'est la plus jolie voix que nous ayons. En plus de ça, c'est un véritable phénomène : c'est le seul ténor au monde qui soit capable de donner un contre-ré de poitrine."

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Tony Poncet

Lors des représentations d'opéras, Joseph Pédron se tenait dans les coulisses. Après avoir fermé sa caisse, il se faufilait mais ne craignait pas de perdre le fil de l'ouvrage. S'il avait raté le premier acte, il le connaissait par cœur. Parfois, Jean Alary lui demandait conseil : "Pour Faust, c'est moi-même qui ai fait pression auprès d'Alary pour qu'il prenne Michel Lance."

Pédron

© Coll. Martial Andrieu

La veuve joyeuse en 1947 au Théâtre municipal de Carcassonne

Un jour, un ténor nommé Tarbal et qui jouait dans l'opérette "Train de luxe" voulut tester l'érudition de M. Pédron. Comment s'appelait le ténor qui avait chanté le rôle dans "Le pays du sourire" de Franz Léhar pour la première fois ? Richard Tobber, répondit le concierge. Exact ! rétorqua le ténor. A ce jeu là, l'impétuosité de l'artiste n'allait pas durer... Comment s'appelait le ténor qui chantait "Werther" de Massenet pour la première fois ? M. Pédron un peu agacé, le retourna la question. Le ténor, croyant s'amuser du manque de réponse du concierge, affirma que c'était Hibos. Non ! Monsieur, rétorqua Pédron , très sûr de lui. Werther a été joué pour la première fois, le 16 février 1892 au Théâtre impérial de Vienne. Le ténor s'appelait Van Dyck, la chanteuse Renard et le baryton Heint. Quant à Hibos, il l'a chanté pour la première fois en France le 11 janvier 1893 au Théâtre du Châtelet à Paris. Le ténor tenta de se rebiffer voyant qu'il perdait la face : "Ce n'est pas vrai.." M. Pédron, le coupant : "Chut ! moi, je n'avance rien sans preuve." Et livre en main, M. Pédron a eu raison de son petit ténor, un peu trop sûr de lui-même.

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13/09/2017

Où est passée la plaque en hommage à Joseph Fortunat Strowski, rue Armagnac ?

 Par délibération du Conseil municipal de Carcassonne en date du 26 décembre 1952, la ville de Carcassonne décida d'honorer la mémoire de Fortunat Strowski et de Joë Bousquet. Elle fit apposer deux plaques : l'une, rue de Verdun sur la maison du poète J. Bousquet et l'autre, au 22 rue Armagnac sur la maison natale de Fortunat Strowski. Cette dernière a été déposée de la façade sur laquelle elle se trouvait par l'actuel propriétaire en 2014 ; jamais depuis elle ne retrouva son emplacement.

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C'est le dimanche 11 mai 1954 qu'eut lieu l'inauguration de cette plaque, en hommage à l'académicien natif de Carcassonne. Ce jour-là une foule d'anonymes et de personnalités s'étaient massées au pied du 22 rue Armagnac afin d'honorer la mémoire de l'écrivain décédé le 11 juillet 1952 à Neuilly-sur-seine. Parmi les notabilités, on notait la présence de MM. Merlaud (Chef de cabinet du préfet), Jules Fil (Maire), Clément (Directeur de l'enseignement primaire), Commandant Larche (Gendarmerie), Vidal (Proviseur du lycée), Garnon (Chef de la sûreté), Descadeillas (Bibliothécaire), Sablayrolles (Syndicat d'Initiatives), Chanoine Degud (Directeur de l'enseignement diocésain), Callat (Chambre de Commerce), Delpech (Secrétaire général de mairie), Jean Lebrau (Poète), le conseil municipal et la famille Strowski.

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Joseph Fortunate Strowski

La famille Strowski, française avant la lettre, s'était mise au service de la France dès 1797. C'est à cette époque que François Strowski, seigneur de Leuka, né en 1772 à Siédlec s'engagea dans les légions polonaises au service de la France. Il participa aux campagnes d'Italie et d'Espagne où il connut la charge célèbre de Somosierra au cours de laquelle les lanciers polonais de l'armée de Napoléon enlevèrent le passage qui, par le col de Somosierra, faisait communiquer les deux Castilles et les bassins du Tage et du Damo. C'est grâce à cette campagne que François Strowski reçut la légion d'honneur par décret de Napoléon 1er. Chef d'escadron puis lieutenant-colonel au 17e régiment de cavalerie polonaise - lancier du colonel Conte Tyszkiewiez - il participe à la campagne de Russie et connaît le calvaire de la retraite en 1812, à la suite de laquelle son régiment est interné au Danemark. Après la chute de l'empereur, l'aïeul de Fortunal Strowski rentre en Pologne où il promu général dans l'armée autrichienne en 1825 ; il meurt en 1842.

Fortunat Adalbert Cyprien Alexandre, père de Fortunat et fils du colonel de l'empire, est né le 17 avril 1828 à Siedlec. Il fut élève du Gymnasium de Navo-Sandec avant d'être élève-officier de l'école militaire de Neustadt, près de Vienne, d'où il s'échappa en 1848 pour participer à l'insurrection polono-hongroise de Kossuth contre l'Autriche et la Russie comme officier d'état-major dans l'armée de général Bem. Sans doute a t-il connu les succès de Chlopicki et les glorieux combats de Grochow et d'Ostrolenka, mais ressentit profondément la prise de Varsovie et l'annexion de la Pologne par la Russie. Pris avec la reddition générale des troupes hongroise et polonaises, il réussit à s'enfuir et à regagner la France. Ce fils d'un officier des armées de Napoléon 1er se vit faciliter les formalités administratives de installation en France. C'est dans notre pays qu'il se fixa et où il exerça le métier d'enseignant. Il sera nommé au lycée de Carcassonne le 8 février 1861 et s'y installera le 25 du même mois.

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Acte de naissance (11 mai 1866) de Joseph Fortunat Strowski

En 1866, année de naissance de Joseph Fortunat, la famille logeait au second étage du 20 rue du Port (actuel, 22 rue Armagnac). Selon le recensement, il y avait là son père (professeur d'Anglais au lycée), son mère Adélaïde, sa sœur Hedwige († 6 janvier 1868 à l'âge de 5 ans) et Eulalie Mauriès (fille de service). Au mois d'octobre 1869, la famille Strowski quitte Carcassonne pour Mont-de-Marsan. C'est dans cette ville que la guerre de 1870 mobilise le père de Fortunat, comme capitaine dans la Garde nationale. Il fonde le journal "Le Républicain Landais" et milite en faveur de l'établissement du régime républicain. Le 16 mai, il est invité à cesser la publication de son journal ainsi que toute activité politique.  Il meurt le 22 juin 1885 à l'âge de 56 ans ; son fils n'a pas encore 19 ans. Fortunat ne laisse pas décourager, il entre à l'Ecole normale supérieure et est agrégé à 22 ans.

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L'ami de Jean Jaurès

C'est à Albi que le jeune Carcassonnais débute sa brillante carrière. Nommé professeur de réthorique, il rencontre Jean Jaurès avec qui il se lie d'une solide amitié. Nommé à Montauban en 1890, il se marie l'année suivante avec Mlle Germaine Mérens, native de Toulouse. Professeur au lycée de Nîmes, il est docteur es-lettres en 1897 après une soutenance de thèse sur Saint-François de Sales. C'est ensuite le lycée Lakanal et la faculté de lettres de Bordeaux qui l'accueillent, alors que la Sorbonne lui ouvre ses portes en 1910, succédant à la chaire de l'éminent critique Emile Farguet. 

En 1926, il est élu membre de l'Académie des Sciences morales et politiques dont il président en 1938. Professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Paris en 1930, il a été maintes fois délégué de la France auprès de pays étrangers. C'est ainsi qu'il fut désigné par la direction de l'Enseignement supérieur  pour plusieurs périodes à la célèbre université de Columbia. Au mois de mai 1940, en pleine tourmente, il est envoyé au Brésil pour la fondation de la Faculté nationale de philosophie de l'Université de Rio de Janeiro jusqu'en 1947. C'est pendant cette période qu'il publie "La France endormie". Ses missions à l'étranger furent nombreuses. Il fut l'ambassadeur  des lettres françaises en Belgique, en Norvège, à Rome, en Hongrie et en Pologne où une de ses filles a été professeur au lycée français de Varsovie. Fortunat Strowski laisse une œuvre immense de plus de 25 livres, sans compter les communications faites à l'Académie. Montaigne, Pascal et François de Sales durent ses sujets préférés. Vice-président de la Société des Gens de Lettres, Fortunat Strowski était officier de la légion d'honneur et commandeur de Polonia Restitua. Ainsi vécut cette famille d'origine étrangère, qui mit sa vie et son intelligence au service de la France.

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Joseph-Fortunat Strowski participa à la collection des écrivains Audois "À la porte d'Aude", constituée de 17 volumes. Il donna à cette collection deux contes dont "Le porteur du rouleau des morts". Au Moyen-âge étaient portés d'abbaye en abbaye, des parchemins pour commémorer les morts et solliciter en leur faveur des prières des vivants. Mais le parchemin, nous dit Fortunat Strowski, avait moins d'attrait pour la curiosité des moines que la conversation du personnage obscur qui le portait et qu'on appelait du nom plaisamment choisi de "frère roulier". Ces messagers étaient choisis parmi les frères les plus agiles de jambes et d'esprit ; ils s'en allaient d'un pied léger, à travers routes et sentiers, comme l'imagination du savant faisant pour une fois l'école buissonnière. Les yeux bien ouverts, l'oreille attentive, bon appétit et bonne humeur. C'est à l'un d'eux que Fortunat Strowski demanda donc pour "La porte d'Aude", l'histoire du sénéchal fantôme, alors qu'en l'an 900, comme hier, la France était à peine délivrée  d'une invasion qui avait mené jusqu'à Montmartre l'armée germanique de l'empereur Otton. 

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La maison natale de Fortunat Strowki, actuellement sans la plaque

On pourrait polémiquer à loisir sur l'indigence du petit patrimoine Carcassonnais, mais nous n'en ferons rien. En vérité, c'est bien plus grave que cela. On pourrait s'entendre dire que cette plaque avait dû être posée par quelques admirateurs, membres d'une quelconque société savante de la ville. Or, cette fois ce chapelet d'objecteur des mauvaises consciences ne peut être soutenu. Il s'agit ni plus ni moins d'un acte répréhensible par loi, qui envoie au tribunal toute personne s'en prenant aux biens municipaux. Oui ! le propriétaire de l'immeuble - si, c'est lui - doit restituer l'objet déposé. 

Source

Délibération Conseil municipal / 26 décembre 1952

A la porte d'Aude / 1928-1930 / 17° volumes

Discours de Jean Lebrau

L'Indépendant / 12 mai 1954

Notes et synthèses / Martial Andrieu

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