12/08/2018

L'oraison funèbre de l'écrivain Pierre Sire par Joë Bousquet

"Pierre Sire est mort à Carcassonne à cinquante-deux ans. Il avait publié des romans, quelques poésies, collaborait régulièrement aux Cahiers du sud. La biographie de cet écrivain tient en quelques lignes. Né à Coursan, il a fait ses études à Carcassonne, a séjourné un an en Espagne avant d’entrer au 81e d’Infanterie. Deux ans de service, plus de quatre ans de guerre, des mois de captivité.

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Pierre Sire

(1890-1945)

Abondamment cité et décoré, il est en 1939, capitaine et chevalier de la Légion d’honneur et rejoint un bataillon alpin. Après, il connaît, comme nous tous, les humiliations de la défaite et chassé de son logis par un soudard, surmené par tous les devoirs auxquels il s’astreint, inscrit, dès 1941, dans la Résistance, il mène dans la grande misère des années sordides par une douloureuse et lucide agonie.
Sire, comme il le disait lui-même, en s’amusant beaucoup, était un des ces Français que le Maréchal Pétain accusait d’avoir beaucoup revendiqué et peu servi ; en vérité, toute sa vie d’interne à l’Ecole Normale et les dures vacances qu’il passait avant 1914, dans un village affamé par la crise viticole, outre les douze ans vécus sous la loi des guerres, Pierre Sire, comme tous ses collègues, avait connu les humiliations du fonctionnaire payé en francs de fumée et condamné à mendier le peu qui lui était nécessaire. A t-on besoin de montrer la sottise de ce reproche qui néglige les causes et condamne les victimes, essayant de déshonorer ceux qui, n’ayant jamais connu l’aisance, n’ont pu végéter sans revendiquer. Parfois, ses yeux s’éclairaient. Avec une curiosité d’enfant, il interrogeait ses amis sur leur adolescence inactive, sur leur jeunesse dévoyée ; à la lumière de leurs paroles, il se faisait une idée de ce que la bourgeoisie paresseuse appelait le bonheur. Il s’était voué à l’enfant qu’il avait choisi avant d’être un homme et, fiancé dans l’innocence, toute sa vie, il avait entretenu une seule ambition : incarner le bonheur et l’orgueil de celle que, par un instant, il n’avait cessé d’admirer et de chérir. Son activité littéraire, son activité sociale supposaient ce don entier de sa personne qui, en le vouant à un être l’approchait de son idéal, et lui inspirait ce sentiment qui, ces dix dernières années, a fait de lui la conscience d’un groupe où personne désormais, ne peut plus se passer de son souvenir : Pierre Sire avait pitié de ceux qui doutaient.


Une philosophie fort à la mode en ce moment, et issue, nul ne s’en étonnera, d’un cerveau gagné au nazisme, suggère que l’existence est absurde. Rien de plus admirable que le produit de cette honnête spéculation. La pensée ne peut pas donner un sens à l’existence, qui la domine et la fait ce qu’elle est ; et comme elle ne sait pas devant ce résultat, avouer son impuissance, au lieu de douter de ses propres calculs, elle doute de la vie. Or, une conviction est bien acquise aux hommes d’âge mûr. Ils ont appris à mépriser les livres, cependant ils savent que la conscience d’un homme n’est pas le fruit du temps, mais la force du temps ; ils savent que personne ne vit, ni ne meurt au hasard. On dirait que nous naissons pour affronter la vie qui nous est faite et lui substituer toute une vie que nous sommes.
Aussi profondément déchirés par la mort de Pierre Sire, nous n’oserons cependant pas dire qu’il est mort trop tôt. Ce n’est pas à notre cœur d’appeler prématurée l’heure où sa conscience a pris la place de sa personne. Il ne nous reste qu’à interroger notre raison. Peut-être apprendra t-elle, elle qui ne connaît pas la mort, les devoirs qui nous sont dictés par cette existence entrée aujourd’hui dans la vérité et devenue pour toujours la lumière de nos mémoires.

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Le jardin Pierre et Maria Sire au pied du Pont vieux

Il y a trois parts à distinguer dans l’existent de Pierre Sire. d’abord, le confident et les disciple de Claude Estève, qui prépare, avec Mme Sire, ses premiers livres dans sa solitude studieuse de Cailhau. Cet officier - revenu à 25 ans de la guerre - ne pense qu’à recommencer ces études. Il sait qu’un homme est tout ce qui existe moins le peu qu’il est lui-même. Il n’a pas de protecteurs, il n’a nulle ambition. Comme Claude Estève qui, en sortant de Normale Sup s’est mis à l’école des poètes de vingt ans, il recommence sa culture, il travaille.


Un jour, un poste sera libre au lycée de Carcassonne. Quelques amis voient le Préfet de l’Aude, lui demandent quelles démarches il faut entreprendre pour caser Pierre Sire au chef-lieu. « Fichez-moi la paix avec vos recommandations » répond l’administrateur avec force. « Il s’agit du meilleur maître du département. Qu’il demande le poste et nous le lui donnons, son inspecteur et moi. Mais il n’a que des désavantages professionnels à l’obtenir ». Pierre Sire était un excellent professeur. Il ne prenait pas un grand souci de ses intérêts professionnels. Il demanda et obtint le poste de Carcassonne. Ainsi s’ouvrit la deuxième période de sa vie qui se confond, comme nous le verrons bientôt, avec l’activité du groupe audois. Notons enfin avec respect et émotion que la mort de Pierre Sire intervient à l’apogée de la troisième période, celle qui faisait de lui le maître et l’initiateur de ceux que des ambitions et des goûts artistiques avaient d’abord réunis.


Un jour, sous son influence, et sans cesser de former une association intellectuelle, nous comprenons qu’écrire n’est pas un jeu. Ce qui est l’intérêt des lettres, c’est la réalité sociale qu’elles mettent en jeu. Sire nous persuade que l’écrivain est l’élu d’une société d’esprits, et qu’il ne parle bien aux hommes que s’il a conscience de parler en leur nom. Cette période avait été préparée par les relations quotidiennes jadis entretenues avec le grand socialiste Frantz Molino.
Depuis longtemps, Roubaud était des nôtres. C’est l’honneur de Sire d’avoir compris le premier que journalistes, théoriciens du socialisme, militants du progrès politique et moral avaient beaucoup à nous apprendre et devaient entrer d’office dans notre association de travailleurs. Guille, Milhaud, Vals devenaient nos amis et nous nous avisions que nos buts étaient les mêmes. Une association France-URSS allait se fonder à Carcassonne et nous demander de collaborer avec elle. On jetait, avec notre ami M. Lavielle, les bases d’un Cercle français co-anglais. Sire était l’homme de tous ces projets et si nous l’avons bien compris, il en serait l’âme désormais."

Nos articles sur Pierre Sire

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Source

Midi-Libre / Avril 1945

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