09/12/2017

Ces Carcassonnais engagés volontaires dans la Waffen-SS

Après sa prise de fonction à la tête de l’état, le maréchal Pétain décide de rassembler sous une même bannière l’ensemble des associations d’anciens combattants de la Grande guerre. La légion des combattants est ainsi créée. Voici comment le gouvernement de Vichy va se servir de la légitimité du vainqueur de Verdun pour assoir sa propagande et surtout, contrôler la moralité et les idées politiques des français. Les conditions d’adhésions à la Légion des combattants se limitant aux anciens combattants, son cercle est un peu trop restrictif. Ceux qui ne peuvent y prétendre seront reversés dans une nouvelle association appelée La légion des volontaires français. A Carcassonne, elle ouvre ses bureaux dès le 25 mars 1942 au n°14 de la rue de l’Aigle d’or. Elle possède un comité au sein duquel, on retrouve les noms de notables (avocat, radiologue, ingénieur, etc) de la vie publique Carcassonnaise. Chacun d’entre eux préside un groupe : collaboration, propagande, action sociale. Cette fois pour être légionnaire, il suffit d’en faire la demande ou, mieux encore, d’être coopté par deux membres. Le dossier de l’impétrant n’est valide qu’après une étude sérieuse de moralité civile et politique. Les candidats menant une vie dissolue et ayant des mœurs légères sont ajournés. Les relations extra-conjugales comme les divorces font l’objet d’un rejet, tout comme bien entendu l’appartenance à une société secrète, à un parti politique ou à un syndicat. En revanche, la L.V.F accueille avec bienveillance les brebis égarées, à fortiori si elles adhèrent déjà aux principes de la Révolution nationale prônée par Philippe Pétain.

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© Musée de la Résistance

Le gouvernement de Vichy tisse sa toile afin de contrôler les Français par eux-mêmes. La Légion des Combattants tint un premier meeting le 11 janvier 1941 au cinéma l’Odeum, en présence d’un millier de légionnaires et de volontaires de la Révolution nationale. Ceci, sous la présidence d’Henri Caillard, avocat narbonnais nommé par Vichy à la tête de la mairie de Narbonne. A Castelnaudary, l’assemblée générale de la légion eut lieu à la « Maison des œuvres » le 8 juin 1941 avec le futur Académicien Jean Mistler, maire de la ville. Une fois le fanion de la légion remis à la section, la réunion se termina par un défilé.

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Ainsi, à Carcassonne se créent des comités de quartiers, au sein desquels les commerçants adhérents à la Légion, sont chargés de donner des informations sur la moralité de leurs clients. Toute la ville est ainsi divisée en secteurs A, B, C… En consultant les archives, on est d’emblée surpris par les noms et le nombre d’artisans impliqués. Soyons magnanimes ! En 1942, le maréchal Pétain est encore une icône pour beaucoup de gens, capable de relever le pays après la défaite de juin 1940. Il suffit pour cela de se référer à l’accueil qu’il reçut à Carcassonne la même année ; des boulevards inondés de monde montaient ces cris fervents : « Vive Pétain ». Ceux qui avaient compris où le maréchal allait entraîner le pays, s’étaient rassemblés à la statue de Barbès. Ils entendaient déjà résister contre la machine idéologique implacable de l’Etat Français, pour la République. Ceux qui eurent le courage de se montrer subirent les coups du S.O.L (Service d’Ordre Légionnaire) venu en découdre avec les opposants. Certains parmi eux seront ensuite emprisonnés et exécutés par les hommes de Darnand. Le 12 juin 1942, le dirigeant de « Combat » Albert Piccolo est arrêté à la suite des protestations contre la conférence du professeur Grim - bras droit de Josef Goebbels. Picolo eut à ce moment-là la hardiesse d'arracher le bouquet de fleurs, que les collaborateurs allaient tendre à cette éminence grise du parti nazi. Ceci en pleine rue Courtejaire... Il venait ainsi de se signaler auprès des autorités préfectorales.

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Albert Picolo

Le S.O.L, fondé en janvier 1942 à Carcassonne disparaîtra en février 1943 avec la constitution de la Milice française, au théâtre municipal de Carcassonne. Notons tout de même que certains notables qui avaient adhéré à la Légion, en démissionnèrent au cours de l’année 1942. Au sein de la L.V.F dirigée à Carcassonne par Louis Boyer se trouve un organe appelé à combattre le communisme : La Légion des Volontaires Français contre le Bolchévisme. Elle tint une réunion au cinéma Le Colisée réunissant 500 personnes, le 23 mars 1943. L’inauguration du centre de recrutement des Waffen SS a lieu le 7 octobre 1943, rue Chartrand. Le capitaine allemand Reinhardt de la Kommandantur était invité, mais ne s’y est pas rendu. En soirée, on fête le départ de 10 volontaires conduits par le milicien Emilien Boyer. Le lendemain, c’est au tour du chef départemental de la Milice, Marcel Lefèvre, de partir pour la Waffen SS. Ajoutons que le mois suivant, Carcassonne est choisie comme lieu de rassemblement pour les Waffen SS de la région de Montpellier. La cadence des départs est de dix par semaine.

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Joseph Darnand qui avait déjà prêté serment à Hitler le 8 août 1943 est nommé SS-Frw Obersturmfûhrer à l’ambassade d’Allemagne à Paris. A partir d’octobre 1943, une partie de ses cadres de la Milice s’enrôlent pour la future Waffen SS française : Pierre Cance, Henri Fenet, Ivan Bartolomei, Albert Pouget, Pierre Bonnefoy, Jacques Massot, Léon Gauthier (fondateur du Front National avec Jean-Marie Le Pen), Jacques-Flavien de Lafaye, Paul Pignard-Berthet, Jean Artus, Noël de Tissot, Marcel Lefèvre (Chef de la Milice de l’Aude, né à Lézignan) et Emilen Boyer (Franc-Garde Carcassonne).

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Français engagés dans la division SS Charlemagne

Emilien Boyer naît le 3 avril 1910 à Carcassonne et réside 43, rive droite du Canal - aujourd’hui, avenue Pierre-Charles Lespinasse (résistant déporté). Il est ajusteur-mécanicien de métier, mais très vite devance l’appel sous les drapeaux et s’engage dans l’armée le 10 avril 1929. Comme tous les hommes de sa génération, il participe à la Seconde guerre mondiale dans l’armée française avant d’être démobilisé le 16 juillet 1940 après la capitulation. Son frère Louis était déjà secrétaire départemental de la L.V.F lorsque Emilien rentre dans la Milice française, plus exactement dans la Franc-Garde de l’Aude. Dans la nuit du 23 au 24 septembre 1943, il échappe à une tentative d’assassinat devant chez lui. Le journal « Combats » relate cet évènement dans es colonnes le 2 octobre : « Jeudi soir, à Carcassonne, le Franc-Garde Emilien Boyer, qui venait d’assister à une de nos réunions hebdomadaires, regagnait paisiblement son domicile lorsqu’il dépassa un groupe de trois individus aux mines suspectes qui paraissaient guetter sa venue. A peine avait-il esquissé un geste de défense que ceux-ci déclenchaient, en effet, sur lui, le feu nourri d’une mitraillette et deux révolvers. Cependant indemne, Boyer, sans perdre un instant son sang-froid riposta aussitôt, parvenant à mettre en fuite ses agresseurs. »
Ce journal ne dit pas qu’il se trouvait avec Marcel Lefèvre, qui échappa lui aussi à la mort.

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© Bundesarchiv

Lorsque Boyer arriva Sennheim pour sa formation de SS, il gagna un diplôme de vainqueur de la compétition de boxe de la Waffen-SS étrangère, délivré par le Reichsfûhrer-SS Himmler, le 23 novembre 1943. Rien d’étonnant à cela… Emilien Boyer pratiquait déjà la boxe en 1935 à Carcassonne ; il avait été sélectionné en équipe de France. Comme l’indique le Waffen-SS André Bayle dans une interview en septembre 2005, les hommes intégrant cette unité devaient avoir de grandes qualités sportives. Boyer intègre l’école des sous-officiers SS de Posen-Treskau au tout début de 1944. Ce n’est pas dans la division SS Charlemagne qu’il se mit à l’ouvrage, mais en Galicie (Ukraine) comme responsable des estafettes dans le 1er bataillon de la Sturmbrigade. Ce bataillon sera presque entièrement décimé, mais Boyer s’en sort. Il est même un des derniers à décrocher du terrain, le 22 août 1944, en emportant un Pierre Cance blessé sur une moto. Croix de fer 2e classe, il est ensuite promu Hauptscharfûhrer, le 12 novembre 1944 et dirige le Waffen-Grenadier Régiment SS 57. Nous n’allons pas nous étendre sur les états de service d’Emilien Boyer au sein de la SS. Après avoir déserté en avril 1945, il s’enfuit avec d’autres camarades et arrivent à se cacher en Allemagne jusqu’au 13 décembre 1945. Ils sont fait prisonniers.

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Emilen Boyer est rapatrié en France avant d’être condamné par la Cour de justice de Montpellier. Son frère Louis sera fusillé à Carcassonne le 7 juin 1945. Comme beaucoup de responsables nazis et de Miliciens, Boyer ne fera pas sa peine. Il sera exclu de l’armée et s’établira en 1951 à Saint-Sébastien sur Loire jusqu’à sa retraite. A la fin des années 1970, il reviendra habiter à Carcassonne. Là, il occupera les fonctions de secrétaire de la Carcassonnaise boxe avant de mourir en janvier 1995.

Loin de faire l’apologie de la Waffen-SS, il nous a paru intéressant d’évoquer cette épisode ignoré de la Seconde guerre mondiale concernant Carcassonne. N’oublions pas qu’en février 1944, un grand nombre de Franc-Garde partit de Carcassonne pour combattre la Résistance dans le maquis des Glières. L’ensemble des têtes dirigeantes audoises échappera aux jugements en se réfugiant en Espagne ; elle reviendra dans l’Aude après l’amnistie de 1952. En juin 1943, une estimation donne pour l'Aude 350 miliciens et 600 Franc-Garde.

Sources

ADA 11

Fonds Julien Allaux

Archives militaires de Fribourg

Encyclopédie de l'Ordre nouveau / G. Bouysse

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07/12/2017

A la cité, les évêques n'ont pas les mêmes valeurs....

Le cimetière de la Cité médiévale possède au moins une particularité : il possède deux tombes d'évêques inhumés côte à côte mais ne bénéficiant pas du même lustre, traitement et restauration. La comparaison ne s'arrête pas là... La première tombe, richement ornée des armes et d'une épitaphe, appartient à Mgr Bazin de Bezons (1701-1778) qui officia sous l'Ancien régime, comme évêque du diocèse pendant 48 ans. Il souhaita se faire inhumer ainsi à côté des pauvres, qu'il avait institués comme ses légataires universels. La première restauration de cette dalle funéraire fut opérée en octobre 1971 par un archéologue amateur. La dernière en date, nous la devons à l'Association des Amis de la Ville et de la Cité.

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"Ci-gît, Armand Bazin de Bezons, évêque de Carcassonne, remarquable par sa piété, exemple pour clercs et laïques, père des pauvres, plein de zèle pour la maison du Seigneur. Les héritiers reconnaissants, les pauvres, ont posé cette pierre. Décédé le 11 mai de l'an 1778 après avoir régi 47 ans le diocèse."

Juste à côté, de "l'évêque des pauvres" se trouve à même le sol la sépulture de Guillaume Besaucèle (1712-1801). Il fut évêque constitutionnel de Carcassonne pendant dix ans, de 1791 à 1801. Lors de la Révolution française, il se prononça en faveur de la Constitution civile du clergé et prêta le serment. Il échappa à la Terreur et mourra en 1801 sans avoir pu mener à bien ses réformes. Guillaume Besaucèle fut enseveli à côté de l'illustre Bazin de Bezons "se croyant l'héritier de sa doctrine et de son autorité" (Mahul - 5e volume - p.529)

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La tombe en marbre rose de Caunes-Minervois de Guillaume Besaucèle ne comporte pas d'inscription. Il est enterré comme les pauvres... Remarquons simplement la différence de traitement dans la restauration, entre deux évêques inhumés côte à côte. Les Carcassonnais seraient-ils davantage attachés au souvenir de l'Ancien régime qu'à celui de la Révolution française ? Je prends le risque d'affirmer ici que les catholiques de cette ville ne sont pas depuis 1789, majoritairement Républicains. Certains ont même cru qu'en 1940, un certain Philippe Pétain... C'est une autre histoire. 

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