13/09/2017

Où est passée la plaque en hommage à Joseph Fortunat Strowski, rue Armagnac ?

 Par délibération du Conseil municipal de Carcassonne en date du 26 décembre 1952, la ville de Carcassonne décida d'honorer la mémoire de Fortunat Strowski et de Joë Bousquet. Elle fit apposer deux plaques : l'une, rue de Verdun sur la maison du poète J. Bousquet et l'autre, au 22 rue Armagnac sur la maison natale de Fortunat Strowski. Cette dernière a été déposée de la façade sur laquelle elle se trouvait par l'actuel propriétaire en 2014 ; jamais depuis elle ne retrouva son emplacement.

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C'est le dimanche 11 mai 1954 qu'eut lieu l'inauguration de cette plaque, en hommage à l'académicien natif de Carcassonne. Ce jour-là une foule d'anonymes et de personnalités s'étaient massées au pied du 22 rue Armagnac afin d'honorer la mémoire de l'écrivain décédé le 11 juillet 1952 à Neuilly-sur-seine. Parmi les notabilités, on notait la présence de MM. Merlaud (Chef de cabinet du préfet), Jules Fil (Maire), Clément (Directeur de l'enseignement primaire), Commandant Larche (Gendarmerie), Vidal (Proviseur du lycée), Garnon (Chef de la sûreté), Descadeillas (Bibliothécaire), Sablayrolles (Syndicat d'Initiatives), Chanoine Degud (Directeur de l'enseignement diocésain), Callat (Chambre de Commerce), Delpech (Secrétaire général de mairie), Jean Lebrau (Poète), le conseil municipal et la famille Strowski.

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Joseph Fortunate Strowski

La famille Strowski, française avant la lettre, s'était mise au service de la France dès 1797. C'est à cette époque que François Strowski, seigneur de Leuka, né en 1772 à Siédlec s'engagea dans les légions polonaises au service de la France. Il participa aux campagnes d'Italie et d'Espagne où il connut la charge célèbre de Somosierra au cours de laquelle les lanciers polonais de l'armée de Napoléon enlevèrent le passage qui, par le col de Somosierra, faisait communiquer les deux Castilles et les bassins du Tage et du Damo. C'est grâce à cette campagne que François Strowski reçut la légion d'honneur par décret de Napoléon 1er. Chef d'escadron puis lieutenant-colonel au 17e régiment de cavalerie polonaise - lancier du colonel Conte Tyszkiewiez - il participe à la campagne de Russie et connaît le calvaire de la retraite en 1812, à la suite de laquelle son régiment est interné au Danemark. Après la chute de l'empereur, l'aïeul de Fortunal Strowski rentre en Pologne où il promu général dans l'armée autrichienne en 1825 ; il meurt en 1842.

Fortunat Adalbert Cyprien Alexandre, père de Fortunat et fils du colonel de l'empire, est né le 17 avril 1828 à Siedlec. Il fut élève du Gymnasium de Navo-Sandec avant d'être élève-officier de l'école militaire de Neustadt, près de Vienne, d'où il s'échappa en 1848 pour participer à l'insurrection polono-hongroise de Kossuth contre l'Autriche et la Russie comme officier d'état-major dans l'armée de général Bem. Sans doute a t-il connu les succès de Chlopicki et les glorieux combats de Grochow et d'Ostrolenka, mais ressentit profondément la prise de Varsovie et l'annexion de la Pologne par la Russie. Pris avec la reddition générale des troupes hongroise et polonaises, il réussit à s'enfuir et à regagner la France. Ce fils d'un officier des armées de Napoléon 1er se vit faciliter les formalités administratives de installation en France. C'est dans notre pays qu'il se fixa et où il exerça le métier d'enseignant. Il sera nommé au lycée de Carcassonne le 8 février 1861 et s'y installera le 25 du même mois.

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Acte de naissance (11 mai 1866) de Joseph Fortunat Strowski

En 1866, année de naissance de Joseph Fortunat, la famille logeait au second étage du 20 rue du Port (actuel, 22 rue Armagnac). Selon le recensement, il y avait là son père (professeur d'Anglais au lycée), son mère Adélaïde, sa sœur Hedwige († 6 janvier 1868 à l'âge de 5 ans) et Eulalie Mauriès (fille de service). Au mois d'octobre 1869, la famille Strowski quitte Carcassonne pour Mont-de-Marsan. C'est dans cette ville que la guerre de 1870 mobilise le père de Fortunat, comme capitaine dans la Garde nationale. Il fonde le journal "Le Républicain Landais" et milite en faveur de l'établissement du régime républicain. Le 16 mai, il est invité à cesser la publication de son journal ainsi que toute activité politique.  Il meurt le 22 juin 1885 à l'âge de 56 ans ; son fils n'a pas encore 19 ans. Fortunat ne laisse pas décourager, il entre à l'Ecole normale supérieure et est agrégé à 22 ans.

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L'ami de Jean Jaurès

C'est à Albi que le jeune Carcassonnais débute sa brillante carrière. Nommé professeur de réthorique, il rencontre Jean Jaurès avec qui il se lie d'une solide amitié. Nommé à Montauban en 1890, il se marie l'année suivante avec Mlle Germaine Mérens, native de Toulouse. Professeur au lycée de Nîmes, il est docteur es-lettres en 1897 après une soutenance de thèse sur Saint-François de Sales. C'est ensuite le lycée Lakanal et la faculté de lettres de Bordeaux qui l'accueillent, alors que la Sorbonne lui ouvre ses portes en 1910, succédant à la chaire de l'éminent critique Emile Farguet. 

En 1926, il est élu membre de l'Académie des Sciences morales et politiques dont il président en 1938. Professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Paris en 1930, il a été maintes fois délégué de la France auprès de pays étrangers. C'est ainsi qu'il fut désigné par la direction de l'Enseignement supérieur  pour plusieurs périodes à la célèbre université de Columbia. Au mois de mai 1940, en pleine tourmente, il est envoyé au Brésil pour la fondation de la Faculté nationale de philosophie de l'Université de Rio de Janeiro jusqu'en 1947. C'est pendant cette période qu'il publie "La France endormie". Ses missions à l'étranger furent nombreuses. Il fut l'ambassadeur  des lettres françaises en Belgique, en Norvège, à Rome, en Hongrie et en Pologne où une de ses filles a été professeur au lycée français de Varsovie. Fortunat Strowski laisse une œuvre immense de plus de 25 livres, sans compter les communications faites à l'Académie. Montaigne, Pascal et François de Sales durent ses sujets préférés. Vice-président de la Société des Gens de Lettres, Fortunat Strowski était officier de la légion d'honneur et commandeur de Polonia Restitua. Ainsi vécut cette famille d'origine étrangère, qui mit sa vie et son intelligence au service de la France.

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Joseph-Fortunat Strowski participa à la collection des écrivains Audois "À la porte d'Aude", constituée de 17 volumes. Il donna à cette collection deux contes dont "Le porteur du rouleau des morts". Au Moyen-âge étaient portés d'abbaye en abbaye, des parchemins pour commémorer les morts et solliciter en leur faveur des prières des vivants. Mais le parchemin, nous dit Fortunat Strowski, avait moins d'attrait pour la curiosité des moines que la conversation du personnage obscur qui le portait et qu'on appelait du nom plaisamment choisi de "frère roulier". Ces messagers étaient choisis parmi les frères les plus agiles de jambes et d'esprit ; ils s'en allaient d'un pied léger, à travers routes et sentiers, comme l'imagination du savant faisant pour une fois l'école buissonnière. Les yeux bien ouverts, l'oreille attentive, bon appétit et bonne humeur. C'est à l'un d'eux que Fortunat Strowski demanda donc pour "La porte d'Aude", l'histoire du sénéchal fantôme, alors qu'en l'an 900, comme hier, la France était à peine délivrée  d'une invasion qui avait mené jusqu'à Montmartre l'armée germanique de l'empereur Otton. 

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La maison natale de Fortunat Strowki, actuellement sans la plaque

On pourrait polémiquer à loisir sur l'indigence du petit patrimoine Carcassonnais, mais nous n'en ferons rien. En vérité, c'est bien plus grave que cela. On pourrait s'entendre dire que cette plaque avait dû être posée par quelques admirateurs, membres d'une quelconque société savante de la ville. Or, cette fois ce chapelet d'objecteur des mauvaises consciences ne peut être soutenu. Il s'agit ni plus ni moins d'un acte répréhensible par loi, qui envoie au tribunal toute personne s'en prenant aux biens municipaux. Oui ! le propriétaire de l'immeuble - si, c'est lui - doit restituer l'objet déposé. 

Source

Délibération Conseil municipal / 26 décembre 1952

A la porte d'Aude / 1928-1930 / 17° volumes

Discours de Jean Lebrau

L'Indépendant / 12 mai 1954

Notes et synthèses / Martial Andrieu

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12/09/2017

Les anciennes bornes d'octroi de la ville

Cachées par la végétation et usées par le temps, les bornes des anciens octrois de Carcassonne se sont endormies avec l'espoir qu'un curieux ne les découvre à nouveau. Il y a donc quatre ou cinq ans que Jacques Blanco tenta de faire connaître à qui voulut bien l'écouter, l'existence de ces vieux piliers en grès prélevé sur la carrière de Villegly. Tant et si bien qu'il s'amusa à les recenser : route de St-Hilaire, chemin de Montredon, etc. L'un d'entre-eux servit en réemploi de support à une croix matérialisant une chapelle disparue. Restait encore à s'instruire de l'utilité de ces bornes et d'essayer de comprendre la raison pour laquelle, elles se trouvaient là, en bordure de la route. Tout dernièrement, le fruit de mes recherches a permis de mettre la main sur un vieil article de journaux d'après-guerre. 

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© J. Blanco

Borne d'octroi en place, route de St-Hilaire

M. Achille Alaux avait débuté sa carrière au bureau des Octrois de Carcassonne en 1913, jusqu'à en devenir le chef. Il prit sa retraite en 1948, après que cet office municipal a été démantelé par les gouvernement de Vichy. Grâce aux souvenirs qu'il livra à un journal dans les années 1970, nous sommes maintenant en mesure de pouvoir expliquer l'utilité de ces bornes. 

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Achille Alaux

En 1913, la ville de Carcassonne disposait de onze bureaux d'Octrois, en comptant la recette centrale de la mairie. Ils étaient ouverts de 6 heures du matin à 8 heures du soir. Dans la nuit, une brigade de surveillance, un contrôleur et deux employés prenaient la relève. 

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© Coll. Martial Andrieu

Employés de l'Octroi de Carcassonne

Ces bureaux étaient disposés de la façon suivante aux quatre coins de la ville : carrefour de l'avenue Jean Moulin et de l'avenue du général Leclerc, sur la place du Prado à la Cité (wc publics), route de St-Hilaire à l'angle avec le chemin des Ourtets, au quatre chemins à l'angle des avenues Bunau Varilla et Henri Gout. Ce dernier fut scindé en deux en 1914. L'un alla dans la caserne de la Justice (Parc municipal au matériel, avenue H. Gout) et l'autre, route de Limoux au niveau du maraîcher Gélis.

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© Coll. Martial Andrieu

L'octroi de la route de St-Hilaire (Disparu)

On trouvait également des bureaux au Chemin de Serres, contre le pont de chemin de fer de l'Estagnol ; au pont d'Artigues, route de Toulouse ; boulevard de Varsovie, en face du collège du Bastion côté Canal du midi ; à l'entrée de la gare SNCF ; route Minervoise, avant d'arriver à St-Jean (on l'appelait Tourtel) et enfin, à l'abattoir à la route de Montredon (Espace Jean Cau).

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© J. Blanco

Borne en bordure de la route minervoise

Ces bornes avaient pour utilité d'annoncer le bureau de l'Octroi, car elles étaient toutes placées à une distance de 100 mètres de celui-ci. Si les bureaux ont disparu, il est tout de même possible de savoir où ils se trouvaient précisément. Il suffit de prendre un décamètre afin de mesurer la distance. Ces octrois percevaient une taxe pour faire entrer des marchandises en ville. M. Alaux se souvient que pour un poulet ou un lapin, il fallait s'acquitter de deux sous. Les cochons abattus par des particuliers en ville c'était 10 francs les cinq kilos ; 100 kg de bois c'était deux francs. Quand le service des Octrois fut abandonné, les employés ont été recasés à la police municipale et à la voirie.

Je remercie J. Blanco de m'avoir fait connaître l'existence de ces bornes. 

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05/09/2017

A l'origine du Chapeau rouge, rue Trivalle...

Si les plus anciens des Carcassonnais d'aujourd'hui ont surtout connu Le chapeau rouge comme salle de cinéma puis en tant que salle de concerts, il est de notre devoir de rappeler ce qu'il fut à ses débuts. A l'époque des carrioles, carrosses et autres camions, Le Chapeau rouge était une maison de roulage avec un affenage. Qu'es aquó ? 

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© Google maps

Le chapeau rouge en 2017

En occitan "Afénaje", signifie "Nourriture en fourrage donnée au bétail, sans peser toutefois le foin. Sorte de pension pour bêtes". Autrefois, les anciens disaient en patois "Métré sous chival à l'afénajé". L'affenage était donc un lieu où l'on hébergeait les bêtes de somme, les chevaux de trait principalement. C'était une espèce de fourrière pour ces animaux. On donnait le foin aux chevaux, mis en pension parfois pour quelques jours. Ce gîte d'étape pour les attelages se payait à l'afénaïre (M. Blanc en 1904), chargé de l'hébergement et de la nourriture des bêtes.

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Le chapeau rouge avec son enseigne vers 1900

Autrefois, la traction animale était le seul moyen de locomotion et de communication. Les voituriers transportaient des voyageurs, les rouliers avec leurs longues charrettes faisaient le charroi des barriques de vin, des demi-muids dans notre région. Il y avait également une quantité de transporteurs de fourrage, de paille, de balles de blé, de farine et de bien d'autres marchandises. Tous accomplissaient souvent de longs trajets qui les obligeaient à faire escale dans une ville ; ils servaient alors de l'affenage pour faire reposer leurs bêtes. Souvent, l'affenage et l'auberge ne faisaient qu'un.

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Affenage (à droite), rue Voltaire vers 1900

Toute une législation fut édictée au sujet du roulage. Jusqu'en 1724, on peut penser que les transports par la route jouissait d'une liberté absolue. Seul Colbert en 1670 prit des mesures pour garantir les routes des dégradations auxquelles les exposaient la liberté du roulage. La réglementation débute donc en 1724 et se poursuivra jusqu'en 1785 avec les nouvelles dispositions permettant aux voituriers d'atteler à leurs véhicules, un nombre illimité de chevaux, à la condition d'employer des bandes de roues avec largeur déterminée. Vers 1851, toutes ces lois sur le roulage et la police de la route seront abrogées.

Petit à petit au cours du XXe siècle, la mécanisation fit disparaître les affenages. En 1891, on en comptait plus de vingt dans Carcassonne, dont Le chapeau rouge dans la rue Trivalle. Le plus fréquenté étant "L'affenage des trois mulets", place Davilla. En 1914, le nombre tomba à quinze puis à dix en 1921. A la veille de la Seconde guerre mondiale, seuls ceux de la rue Tourtel et la route Minervoise fonctionnaient. Le dernier affenage de la ville fut rasé dans les années 1970 ; on y construisit à la place, la Mutualité Sociale Agricole.

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© ADA 11

Devant l'Hostellerie du Chapeau rouge au XIXe siècle

Hôtel du Chapeau rouge - Faubourg de la Trivalle, n°112
Prix à partir du 1er septembre 1881 :
Affenage : Vente du foin, le quintal : 10 francs ; vente de la paille, le quintal : 5 francs ; vente du fourrage, le quintal : 10 francs ; vente de la lotte : 0,50 francs.
Attache : par bœuf, pour un jour ou fraction de jour : 0,20 franc ; par cheval ou mulet par ou par fraction de jour : 0,20 franc ; par âne : 0,15 franc ; par mouton enremisé : 0,10 franc
Repas pour les marchands et meneurs seulement : 2 francs par repas. On sert à la portion selon la carte.
« Couchée » pour les marchands et meneurs seulement : un chambre 1,15 francs ; un lit 1 franc

L’hôtel du Chapeau rouge qui se trouvait en face de l'affenage eut son heure de célébrité, à laquelle se rattache le souvenir du chanoine Verguet, dont le Dr Girou a rappelé l’existence aventureuse dans sa « Vie des personnages célèbres de l’Aude ». Né à Carcassonne en 1818, ce prêtre se consacra longtemps aux missions des îles lointaines et les plus dangereuses. Quand il revint de ces pays, il fut tour à tour cité de Montredon et de Pomas.

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© ADA 11

Le chanoine Verguet à 80 ans


Devenu chanoine titulaire en 1901, précenteur entouré de six chapiers, il avait grand allure. Il combattit les élections faites sous le ministère du « petit père Combes ». Le siège épiscopal devenu vacant par la mort de Mgr Billard, il s’institua lui-même vicaire capitulaire et se décernant les honneurs épiscopaux, il devint, Mgr Verguet. L’évêché de la Trivalle eut pour siège l’hôtel du Chapeau rouge. Dès son arrivée Mgr de Beauséjour mit de l’ordre à cette fantaisie et cette indiscipline.
Le chanoine Verguet termina sa longue vie dans une indépendance pittoresque. Artiste et lettré, il assura longtemps le secrétariat de la Société des Arts et des Sciences. Il mourut dans a ville natale, en 1914, à l’âge de 96 ans.

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30/08/2017

30 squelettes médiévaux jetés dans la fosse commune du cimetière La Conte.

A l'emplacement de l'actuel Hôtel des postes, place de Lattre de Tassigny, se trouvait il y a environ deux siècles, le couvent des Cordeliers. Il fut rasé au tout début du XXe siècle.couvent1.jpg

Façade du couvent, rue Barbès

Le mur donnant sur l'actuelle rue Barbès, fut refait au XVIIe siècle. L'abside était rectiligne, mais avait été dégradée par la destruction des décorations. Seuls les arceaux avaient encore belle allure. Dans la cour (actuelle, place de Lattre), se trouvaient des chapelles latérales ; on y entrait par des ouvertures en plein cintre datant de la restauration du XVIIe siècle.

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Le portail, qui s'ouvrait sur la rue Barbès était en pierre et portait un écusson fruste. Le clocher ne manquait pas d'élégance.

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A l'ouest (face à la rue J. Bringer), le fond de l'église était limité par la maison Grassialo dont la façade s'ornait d'une série d'arcades. Sur l'une d'entre elles fut pratiqué au XVIIe siècle, une porte rectangulaire sur laquelle en lisait en creux : "l'observance".

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Faisant suite à cette façade, s'élevait une curieuse tour octogonale de style Renaissance pourvue d'un escalier à vis. On voulut d'abord la conserver pour y installer une antenne de télécommunication ; ce projet étant abandonné, elle fut rasée sans autre forme de procès. Le Directoire du département occupa le couvent ; il était tenu de payer un loyer à l'état qui l'avait déclaré Bien national. Le 14 avril, l'ingénieur Chevalier et Jean Embry, plâtrier de la ville, estimèrent l'église à 4000 livres et le reste à 6950 livres. D'après le procès verbal de la circonscription des paroisse du district de Carcassonne, l'église des "ci-devants Cordeliers" est alors conservée comme oratoire. L'un des vicaires de la paroisse Saint-Vincent a obligation d'aller y dire la messe les dimanches et jours de fêtes, pour la commodité des vieillards et des femmes enceintes qui habitent le fond de la ville. Le procès verbal imprimé du Conseil du département de l'Aude constate qu'à l'ouverture de chacun des sermons de 1791, 1792 et 1793, le Conseil en corps assista à la messe du Saint-Esprit, célébrée en l'église des Cordeliers. En 1871, l'église est affectée comme magasin à fourrages pour le régiment de dragons et les annexes servent de magasin à l'intendance.

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Vue de la destruction de la maison Grassialo, sur l'emprise de l'actuel magasin de l'entreprise Duarte. Au fond, on aperçoit l'ancien clocher de la chapelle des Domicains, rue de Verdun.

L’église des Cordeliers sur l’emplacement de laquelle fut construit l’hôtel des postes par l’architecte de la ville, Gordien, élève de mon père, servait de salle d’exposition, de salle de banquets ou de réunions. Chaque année de belles peintures ou dessins y étaient exposés avec les sculptures de jeunes statuaires qui se sont fait un nom plus tard dans le domaine des arts. Tous ont laissé de leurs œuvres pour le musée.
Il y avait une salle spéciale où étaient recueillies les œuvres des Carcassonnais, quelques-unes, de haute valeur. Comme les autres, ces chefs-d’œuvre ont disparu dans la réserve où ils s’abiment en laissant croire qu’à Carcassonne il n’y a pas de peinture possible en dehors du XVIIe ou XVIIIe siècle et maintenant de l’art moderne et cubique.
Actuellement, faute de salle, les réunions sont impossibles et pourtant, il s’y en est produit de bien célèbres. On y donnait aussi des fêtes et de grands concerts.
La place de la poste était occupée par la manutention des régiments où nous allions chercher le pain chaque jour. Il y avait en bordure de la rue de la préfecture, la maison de Grassialo, par laquelle on y pénétrait. C’était la maison d’un jurisconsulte renommé, construite sur l’emplacement du couvent des Carmélites qui fut déserté au moment de la peste de 1347. Elle possédait deux fenêtres géminées au 1er étage et sept arcades en plein cintre pour boutiques au rez-de-chaussée. J’ai sauvé bien par hasard, après sa destruction, les belles fenêtres du XVIe siècle que j’ai fait transporter au musée de sculpture comparée de la Cité. (Raymond Esparseil / 1960)

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© Sudfrance

Fenêtres de la maison Grassialo sauvées par Raymond Esparseil

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En lieu et place, s'élève depuis 1907 l'hôtel des postes.

Il était en usage jusqu'à la Révolution d'inhumer les personnes notables de la ville dans les églises. Ces personnes finançaient et entretenaient les chapelles où ils désiraient être enterrés. Il en était de même pour les religieux qui avaient leur sépulture dans le chœur de la nef. Dans le courant du mois de juillet 1974, l'administration des PTT a fait effectuer des travaux dans l'hôtel des Postes. 

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Des travaux de terrassement dans le centre de tri ont permis la découvertes à trois mètres de profondeur et l'exhumation d'une trentaine de squelettes. Nous voyons sur la photo ci-dessus avec quelles précautions et quel intérêt pour la recherche scientifique, les ouvriers du bâtiment ont retiré les restes des moines. Tant et si bien qu'on les a jetés dans une fosse commune au cimetière de la Conte. La même opération fut entreprise lors de la destruction du cimetière médiéval de Villalbe au début des années 1970, par la mairie d'Antoine Gayraud. 

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© Antoine Labarre

Dalle funéraire trouvée en 1974 (Couvent des Cordeliers)

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© Antoine Labarre

Dalles trouvées en 1974 (Couvent des Cordeliers)

A droite : "Sépulture de Pierre Jalat, 1763" mesurant 0,70 m de long sur 0,45 de large et 0,08 m d'épaisseur. 

A gauche : Une dalle portant ce signe énigmatique (1m x 0,55 x à,10)

Ces dalles ont été découvertes dans la seconde partie de la salle de tri, près du mur des anciens guichets. Reste à savoir ce qu'elles sont devenues...

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© Martial Andrieu

Elles furent entreposées, à même le sol, jusqu'en 2012 dans la cour du musée des beaux-arts, avec d'autres vestiges. Ceci sans indications de la provenance... Ci-dessus, il s'agit bien de la dalle au destin énigmatique. Voyez déjà comme le temps depuis 40 ans a fait son œuvre.

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© Martial Andrieu

Voici celle de Pierre Jalat, au même endroit. Il manque la partie supérieure... Depuis que l'on a refait la cour du musée des beaux-arts en 2013, les vestiges ont été enlevés. Où sont-ils ?

Sources

L'Indépendant / 16 septembre 1974

Souvenirs R. Esparseil / 1960

Notes, recherches et synthèse / Martial Andrieu

Photos

Couvent des cordeliers / ADA 11

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28/08/2017

Le monument à Achille Mir (1822-1901) est à jamais perdu

Achille Mir... Quelle fut l'importance de cet homme pour qu'une avenue de Carcassonne porte son nom depuis 1922, année du centenaire de sa naissance ? Je vous parle d'une époque où notre ville, loin d'organiser des férias, célébrait le patrimoine culturel et la langue du Languedoc. En ce temps-là, à l'instar des Bretons, des Basques ou encore des Corses aujourd'hui, notre pays se montrait fier de son identité. Les Frédéric Mistral, Armand Praviel et autre Prosper Estieu doivent sérieusement se retourner dans leurs tombes, tant leur héritage culturel n'intéresse plus nos édiles locaux.

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Achille Mir

(1822-1901)

Achille Mir fut un félibre (poète occitan), et pas autre chose. Il ne joua ni de rôle politique, ni de rôle social ; c'est à peine s'il reçut les Palmes académiques. Venu du village d'Escales où il était né le 30 novembre 1822, à l'Ecole normale de Carcassonne, il fut ensuite instituteur public à Aigues-Vives de 1842 à 1847. L'année suivante, il est nommé Maître-adjoint de l'Ecole normale où il inventa une méthode d'écriture usuelle avec laquelle il ne voulut pas faire fortune. Sans que l'on sache pourquoi, il démissionna en 1854 et resta à Carcassonne comme professeur de calligraphie. 

En octobre 1869, il s'occupa d'industrie en devenant Directeur de la Manufacture de la Trivalle, mais il ne quitta guère les horizons languedociens. Ses vers, ses poésies, ses galéjades ne lui donnèrent point la fortune et ce que ses succès de diseur et de félibre lui rapportaient, il le versait dans la main des pauvres. Achille Mir habita l'immeuble de la Manufacture avec le jardin qui allait jusqu'à la route de Narbonne qu'il nommait "Moun Paradis". En 1884, la fabrication des draps ayant été abandonnée à Carcassonne, la manufacture ferma et les intérêts du directeur s'en firent sentir. Il perdit la grande partie de la sa bibliothèque dans l'inondation du 25 octobre 1891, ce qui l'affecta beaucoup. Lors des fêtes des Cadets de Gascogne le 14 août 1897, Mir reçoit les Palmes académiques. 

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Achille Mir fut de la première génération qui rêva d'une renaissance méridionale. Il s'inspira d'abord de Jasmin (Jacques Boé) et surtout de Pierre Goudelin, dont il rappelle l'inspiration. Plus tard, l'influence de Mistral acheva de l'éclairer et de le former, au moins que celui s'occupa activement de le diriger. Mistral lui écrivit ceci :

"Il faut expulser hardivement  tous les gallicismes et appliquer à nos dialectes modernes le système orthographique des troubadours du XIIIe siècle."

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Ainsi, peu à peu, du rimeur spirituel mais patoisant se dégagea le Majoral - espèce d'autorité suprême de la culture languedocienne. Il travailla courageusement et c'est à l'âge de 54 ans que parut son premier recueil "La cansou de la Lauseto". Le Languedoc s'émouvait après la Provence. Mais tandis que Auguste Fourès et Xavier de Ricard, mêlaient leurs ambitions libertaires et anticléricales, si déplorables et si funestes, Achille Mir représentait la vraie tradition félibréene ; il poursuivait dans le Bas-Languedoc, l'œuvre de Font-Ségugne, lui qui n'avais rien de révolutionnaire.

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Toute sa vie, jusqu'au mois d'août 1901, où elle se termina, Achille Mir garda cette attitude. Aussi, tout naturellement était-il désigné pour entrer à l'Académie des Jeux floraux, lorsque, en 1895, elle reprit le cours de ses plus anciennes traditions en couronnant des poèmes occitans. Hélas, Mir était déjà âgé de 73 ans et des revers de fortune et la maladie étaient venus l'accabler. Contrairement à Mistral et à Estieu, Toulouse n'a pu jamais l'applaudir dans ses compositions du Lutrin de Ladern, du Maridatge per escrit ou du Sermon dal curat de Cucugnan, initié par Roumanille et Alphonse Daudet. Gaston Jourdanne avait dit de lui qu'il était le Maître du rire ; son humour lui avait une place importante parmi les félibres. 

"Le rire du Midi est sans amertume : il n'est ni desséchant, ni décourageant, ni pervers ; il soutient dans le travail et dans la lutte ; il encourage comme une chanson de bataille ; il console et il réconforte. Sachons rire ainsi que nos aînés... Bons Français de France, n'avons-nous pas pour consigne, avant tout, la bonne humeur ? (Armand Praviel)

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La dernière demeure d'Achille Mir

Ce n'est qu'en 1899 que le poète quitta la Manufacture de la Trivalle ; il vient s'installer dans la maison Messal, boulevard Barbès. C'est là qu'il mourut le 10 août 1901, entouré de sa femme Joséphine Négre, de sa fille Amélie et l'abbé Gasc, curé de la Cité. La ville de Carcassonne lui fit de magnifique funérailles et vota l'année suivante, une concession gratuite à perpétuité au cimetière Saint-Michel.

Le monument à Achille Mir

Le 21 décembre 1901, l'Ecolo Audenco décide de lancer une souscription afin d'élever un monument en hommage à Achille Mir dans Carcassonne. Au mois de mars 1906, le Comité dispose de la somme de 1696,70 francs, mais malgré le désintéressent du sculpteur toulousain Ducuing, il n'a pas assez d'argent pour le monument. Courant juin, la souscription domiciliée chez Achille Rouquet 3, rue Victor Hugo, compte 2625,50 Francs à la banque Saurel.

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Le 26 juillet 1908, l'œuvre de Ducuing est inaugurée lors des fêtes du félibrige en présence de : Prosper Estieu (Capiscol de l'Escolo Audenco), le baron Desazans de Montgaillard (Mainteneur des Jeux floraux), J-R de Brousse et Armand Praviel (Maîtres es-jeux floraux), Lannes (secrétaire de préfecture), Achille Rouquet (Revue méridionale), Faucilhon (Maire), Joseph Poux (Achiviste) et la famille d'Achille Mir. Après l'exécution musicale par la Société Sainte-Cécile dirigée par Michel Mir, le voile est levé sur le monument. Après quoi, tous les convives se retrouvent à l'Hôtel Bernard pour un grand déjeuner. On y chantera notamment "La coupo santo". 

https://www.youtube.com/watch?v=Zk2nUMVxb58C

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Le dessin ci-dessus de Narcisse Salières illustrant Lo lutrin de Ladern, constitua le bas-relief du monument sur lequel trônait le buste en bronze d'Achille Mir. Malheureusement, les Allemands en 1942 firent disparaître le monument et l'envoyant à la fonte. Au début des années 1950, des amoureux du patrimoine réclamèrent à la mairie de Carcassonne que l'on refasse les statues disparues. Marcel Izard-Longueville, maire de Carcassonne, s'engagea en ce sens mais seul le monument en bronze d'Armand Barbès fut refait sur le boulevard qui porte son nom.

Sources

Lou Lutrin de Ladern

L'express du midi / 1901 et 1908 

Notes et synthèses / Martial Andrieu

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© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2017 

16/08/2017

Sarah Bernhardt au théâtre municipal de Carcassonne

Ce blog n'a d'intérêt à mes yeux que s'il apporte à la connaissance, des sujets inédits ou complémentaires, à ce qui a été déjà évoqué par nos historiens locaux. C'est peut-être là sa vraie utilité et ce qui, en quelque sorte, fait son succès. L'histoire du théâtre municipal en elle-même est connue ; il suffit de lire les anciens bulletins de la Société d'Etudes Scientifiques de l'Aude ou de la Société des Arts et des Sciences de Carcassonne. En revanche, il semble que personne ne se soit attardé sur les témoins de cette époque. Or, dans de vieux articles de la presse locale, il est possible de retrouver cette mémoire. Il suffit parfois de vouloir s'en donner la peine, mais au final c'est loin d'être inintéressant.

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La comédienne Sarah Bernhardt par Nadar

Sous l'Ancien régime, l'emplacement de l'actuel théâtre Jean Alary était occupé par le Couvent des Jacobins. Aliéné à l'Etat après pendant la Révolution française pour la somme de 30 200 livres. Une première partie comprenant l'église, le cloître, le grand escalier, l'entrée et la sacristie fut adjugée à M. Jean Aubry, plâtrier, à la date du 13 germinal An III (2 avril 1795). Le même jour l'acquéreur céda les 3/4 de l'ancien couvent à M. Jean-François Loup, Silfrein et Philippe Marrel, François Sébastien et Antoine Fourès. Le même mois, Marrel et Fourès se désistèrent à leur tour. Ambry et Loup demeurèrent le propriétaire d'une partie des bâtiments. Le reste du couvent représentant une superficie de 950 m2 fut adjugé à Ambry le 23 juin 1796, puis revendue à Loup le 9 décembre 1795.

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Un négociant d'Alzonne, Benoît Faral, acheta les droits de Loup et Ambry dans le but de faire de l'église, une salle de spectacle, les bâtiments extérieurs devant servir à la location. Pour réaliser ces travaux, il s'adressa à l'architecte Champagne qui dressa les plans. La salle dont le coût des travaux s'éleva à la somme de 141 946 livres 11 sols et 5 deniers, fut prête le 1er octobre 1796. Faral prit M. Hertz pour associé ; il versa 750 000 francs en assignats et 50 000 francs en numéraire. La salle fut affermée au sieur Désormaux, artiste de Toulouse, qui dut s'acquitter de 6000 francs pour le semestre représentant la saison théâtrale. Par la suite, Hertz devint l'unique propriétaire de la salle de spectacle qui fut vendue à Casimir Courtejaire le 3 novembre 1843. Il la légua en héritage à la commune de Carcassonne, par acte du 10 octobre 1874 (Me Mouton), avec cette clause testamentaire :

"Comme il importe au donateur de laisser à sa ville natale un souvenir durable du don qui lui est fait, la ville, en acceptant cette donation, s'oblige à conserver à l'objet donné sa destination de salle de spectacle. En conséquence, la ville devra s'assurer contre l'incendie, l'entretenir convenablement, même l'embellir, autant que le lui permettra sa situation financière. Elle ne pourra pas utiliser les décors ou tout autre partie du matériel pour une autre salle de spectacle. Toutes ces clauses ne sont pas purement comminatoires, mais de rigueur, de telle sorte que leur inexécution entraînerait la révocation de la donation."

Les artistes de passage

L'art lyrique vit passer des artistes aux voix merveilleuses : Martin, Lafeuillade, Sireau, Duluc, Serda, les dames Boulanger, Prévost, Pothier, Vizentinin Bardou, etc. On y entendu l'opéra du Bizet "Les pêcheurs de perles" en 1890. La première de Lohengrin de Richard Wagner se déroula en 1904. Des créations comme Messaline de Isidor de Lara en 1905, Hannibal de Joseph Baichère - compositeur et organiste de l'église St-Vincent - sur un livret de Victor Gastilleur, autre Carcassonnais. On entendit Sapho de Massenet en 1921 et Gismonda d'Henri Ferrier en 1924. La vie de Bohème de Puccini en 1901.

L'art dramatique permit aux spectateurs d'apprécier MM. Talma et Ligier, Mmes Georges, Duchenois, Rochel, etc. Dans ses mémoires, Edmond Got, de la Comédie française, parle du théâtre en ces termes :

"1er juillet 1966... Quant au théâtre de Carcassonne, impayable ; dans une vieille église démantelée, pire qu'à Tours, je m'habille, pour l'exemple, dans les anciennes latrines de la sacristie. Mais avant Marseille et Montpellier, j'ai tenu à jouer dans ce trou..."

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Au cours de la saison de 1889, Sarah Bernhardt vint jouer "Hernani" de Victor Hugo. Afin de ne pas salir la longue robe de satin blanc qu'elle portait au cinquième acte, la grande comédienne fit mettre un tapis partant de sa loge jusque dans les coulisses. La salle de spectacle était dans un état déplorable et les artistes ne considéraient comme un honneur de jouer à Carcassonne.

"Lors de son passage, cette tragédienne crut devoir nous traiter de sauvages ;parce que les loges n'étaient pas à sa convenance ; parce qu'il y avait des courants d'air dans les coulisses ; parce que le public ne lui avait pas fait un triomphe dans Hernani, cette pièce ayant été choisi pour son caractère politique plutôt que la Dame aux camélias qu'avait proposé l'imprésario ; parce que les musiciens de l'orchestre ne voulurent pas céder leurs fauteuils pour qu'elle puisse louer une cinquantaine de chaises à 10 francs." (L'éclair / 22 septembre 1895)

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© H. Alaux

A gauche, l'entrée de l'ancien théâtre en 1905

Notons que cette clause n'a pas empêché la ville de Carcassonne du temps de la municipalité Chésa, d'envoyer à la benne à ordures l'ensemble des toiles et des décors. Elle aurait pu acheter l'immeuble mitoyen pour en faire un magasin à décors, mais préféra le laisser à la Banque de France. Elle y réalisa un parking privé. Les glaces des loges furent vendues par des employés de mairie à une brocante de la zone de la Bourriette. Les chaises et autres objets, pris par d'autres employés pour chez eux...

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© Musée des Beaux-arts de Carcassonne

Casimir Courtejaire en 1843 par J-P Montseret

Le 9 juillet 1929, le Conseil municipal prit une délibération relative à la reconstruction du bâtiment, à cause de sa vétusté. Les héritiers de Courtejaire donnèrent leur consentement le 2 décembre 1931. On démolit l'ensemble de l'ancien couvent des Jacobins avec son cloître en 1933. 

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Le cloître lors de sa démolition

Deux architectes, MM. Raymond Esparseil (1876-1966) et Marcel Oudin (1884-1936), établirent les plans des travaux qui furent effectués par M. Fioriom. Commencés le 19 juillet 1933, ils ne furent achevés que le 27 décembre 1935. Entre-temps, une partie de l'immeuble Peyronnet fut acheté suivant l'acte du 8 janvier 1935. 

Raymond Esparseil évoque le souvenir du théâtre

L'ancien théâtre était constitué par l'église du couvent des Jacobins. Ce couvent en 1229, fut tout d'abord installé à la Cité. Il fut transféré à la Barbacane, en 1247, dans la rue Longue : détruit par l'inondation de 1255, on l'installa sur la rive gauche de l'Aude, sur la carrière du quartier de cavalerie (Caserne Laperrine, NDLR) en 1347. Nous avons retrouvé ses fondations lors de la dernière guerre en faisant des tranchées. Il fut détruit en 1355 par le Prince noir et reconstruit dans la ville, à l'emplacement du théâtre actuel.  

En 1932, la ville institua entre les architectes de France, pour la construction du théâtre, un concours auquel j'ai pris part. A ma grande surprise, j'ai eu le prix et l'exécution. J'avais en effet, dessiné le projet par plaisir, et sans arrière-pensée, pendant le chômage, dans un moment de crise de nos exploitations minières (Raymond Esparseil était le fils de Marius, inventeur de la mine de Salsigne, NDLR). Depuis mon entrée en loge pour le concours des Beaux-arts, en 1900, j'avais complètement abandonné l'architecture, pour me consacrer à mon métier de mineur, au cours duquel, cependant, j'avais eu l'occasion de construire des usines, des logements et des cités ouvrières, de telle sorte que je n'avais pas perdu l'habitude de la construction. C'est ainsi que le nouveau théâtre fut construit sous ma direction, malgré une mauvaise Kabbale, tellement bien montée au bénéfice de mon associé de Paris, que mon nom avait été effacé des constructeurs du théâtre.

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© Martial Andrieu

J'avais donc complètement perdu de vue à Paris, les relations artistiques d'autrefois et je n'avais aucun moyen de chercher seul les nombreux sous-traitants qu'une construction de cet ordre exige, tant dans le domaine artistique que de l'embellissement et de la construction. C'est pourquoi je me suis associé à Paris, avec un architecte qui s'occuperait de tout cela dans la capitale, pendant que je surveillerais les travaux de la construction sur place. Ce qui fut fait. Nous avions pris cependant à frais communs, pour les dessins d'exécution d'après mon plan à l'échelle exigée, un jeune architecte qui s'est révélé dans la suite architecte de valeur, ce qui nous a permis de transformer la façade originale que j'avais dessinée, parce que le prix en était hors de question. C'était avec cet architecte que je discutais sur place, ce qu'il y avait à faire et qu'il mettait en ordre en rentrant à Paris avec mon associé.

Celui-ci venait rarement à Carcassonne et s'est tellement mal conduit avec moi et notre employé que celui-ci nous a quittés, rompant avec lui, tout en conservant d'excellentes relations avec moi. Mon associé est mort peu après (Marcel Oudin, NDLR), me laissant la responsabilité des erreurs qu'il avait faites en dehors de moi et de la terminaison de la construction dont je n'ai pas voulu signer la réception des travaux, mon associé, malgré moi, ayant accepté de la part d'un sous-traitant, et en dehors bien entendu de l'entrepreneur général, qui n'y était pour rien, une malfaçon.

Les vestiges

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© Google

Un domaine situé sur la commune de Palaja fut la propriété de Casimir Courtejaire. Après la mort du mécène et lors de la destruction de l'ancien couvent servant de théâtre, les héritiers ont récupéré un très grand nombre de vestiges. Presque l'ensemble des colonnes en marbre de Caunes-Minervois qui devaient constituer le cloître sont dans ce domaine, mais pas seulement... D'autres objets sont visibles dans le musée lapidaire Pierre Embry à la Cité.

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Dans le coulisses du nouveau théâtre, on aperçoit dans le mur une ancienne voûte ogivale. Sous la scène, il y a encore l'emplacement du chœur de l'église du couvent.

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© Martial Andrieu

La destruction de la maison attenante dans les années 1990 a mis au jour les vestiges de l'ancien couvent. C'est ce dont je me suis aperçu, lorsque par hasard, le parking de la Banque de France étant ouvert, j'ai pu prendre cette photo.

Sources

Midi-Libre / 1960

L'éclair / 1895 

Notes et synthèse / Martial Andrieu

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