13/11/2017

Qui était le commandant Roumens, dont un boulevard porte le nom ?

Christian Casimir Napoléon Roumens naît le 2 mars 1864 à Carcassonne, faubourg des Jacobins n°11, le 2 mars 1864 du peintre Émile Roumens et de Rose Françoise Sauzède, sans profession. Excellent élève, il se destine après ses études au lycée de Carcassonne à embrasser la carrière militaire. Le 25 octobre 1884, le futur commandant Roumens s’engage pour cinq ans et fait son entrée à l’école spéciale militaire de Saint-Cyr. Il se classe 178e sur 400 candidats retenus lors du concours d’entrée et sortira 152e de la promotion de Fou-Tchéou. Celle-ci évoque la destruction de la flotte chinoise et de l’arsenal de Fou-Tchéou par l’amiral Courbet durant la guerre du Tonkin. Le sous-lieutenant Roumens est affecté au 55e Régiment d’infanterie à Nîmes, puis à Nice le 1er octobre 1887 au 159e Régiment d’infanterie alpine. Il est ensuite promu lieutenant le 24 mars 1890 avant d’être nommé au 126e Régiment d’infanterie, puis capitaine le 23 mars 1895. Après un passage au 28e Régiment de chasseurs alpins, le capitaine Roumens entre dans l’armée coloniale au sein du 1er puis du 2e Régiment de tirailleurs algériens comme chef de bataillon le 24 septembre 1908.

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Le commandant Roumens

Christian Roumens participe à la guerre de pacification du Maroc, au cours de laquelle le sultan Moulay Abdelaziz défie les troupes françaises avec le soutien des pays hostiles, notamment l’Allemagne. Le général Lyautey et ses soldats sont envoyés en représailles de l’assassinat du docteur Émile Mauchamp et réussissent à reprendre Oujda.
Abd al-Hafid se proclame alors sultan du Maroc et destitue son frère aîné Moulay Abdelaziz qui, accusé d'être trop conciliant avec les Européens, a été renvoyé et chassé par la population de la Chaouia. En 1911, Abd al-Hafid, qui contrôle de plus en plus mal l'intérieur du pays se retrouve assiégé à Fès par des soulèvements populaires et sollicite l'aide française. Le général Moinier, qui en 23 juin a mis en déroute Maa El Ainine, à la tête d'une armée de 23 000 hommes, libère le sultan. La situation est irréversible et aboutit à la convention de Fès du 30 mars 1912 qui fait du Maroc un protectorat français, un régime de tutelle mais dont le sultan et le Makhzen sont maintenus comme éléments symboliques de l'Empire chérifien. Moulay Abd al-Hafid abdique en faveur de Moulay Youssef.

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Les tirailleurs algériens portent le commandant Roumens sur un brancard

Alors que le 2e régiment de tirailleurs algériens est engagé contre Marocains, non loin de la Moulouya, le commandant Roumens est à la tête de la 5e compagnie. Du haut de ses 1,79 mètre, l’homme impressionne et fait l’admiration de ses hommes. Tout à coup et sans que la marche rampante des Marocains ait été signalée à travers les broussailles, les balles sifflent aux oreilles et font des victimes. Aussitôt, le colonel Blanc envoie deux compagnies appuyer celle qui est aux prises avec les Ksouriens. La compagnie du commandant Roumens (5e) est en contre-bas de moins de trois mètres et le sol est si tourmenté qu’il faut une heure pour que les renforts puissent entrer en ligne. Les Marocains inaccessibles, se déplacent avec une mobilité extrême ; ils harcèlent les tirailleurs qui se défendent et fusillent les Ksouriens qui se découvrent.
C’est à ce moment-là que le commandant Roumens, encourageant ses hommes, est aperçu par le sergent-major Tonnot en train de pâlir. Ce dernier lui demande s’il est blessé. A ces mots, Roumens répond : « Il y a une demi-heure que j’ai une balle dans le ventre, mais il ne faut pas le dire ! » Il refuse de se faire soigner malgré les douleurs et poursuit le combat pendant une heure, au bout de laquelle il consent enfin à se faire panser.

Autour du chef, les tiralilleurs se battent avec hardiesse, mais les Marocains les ajustent à bout portant et le sergent-major Tonnot tombe sous les balles. La compagnie de renfort arrive à dégager les tirailleurs encerclés, qui demeurent maître de la position. Sans sacs et sans vivres, le général Léré donne l’ordre de regagner le camp. Blessé dans la matinée du 23 mai 1911, Christian Roumens mourra le lendemain.

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Lieu d'inhumation du commandant Roumens à Debdou

Le commandant Roumens a voulu être enterré à Debdou, à côté des braves tirailleurs tombés avec lui. Dans son testament, on peut lire : « Le pays comprendra que là où ses soldats veulent dormir leur dernier sommeil, il faut que les vivants veillent l’arme au bras sur le sol arrosé de sang français.

Deux télégrammes officiels postés de Mostaganem arrivent à Carcassonne. Le premier à 16h42 le 24 mai 1911 et le second, le lendemain.

Tirailleurs à Maire de Carcassonne : Veuillez prévenir M. Durand, rue Antoine Marty, que commandant Roumens, blessé plaie transversale abdomen, très grave combat près Debdou.

Colonel tirailleurs à Maire de Carcassonne. Prière aviser, extrême urgence avec tous les ménagements possibles M. Durand, rue Antoine Marty, Carcassonne, que commandant Roumens décédé hier 25 courant des suites de sa blessure.

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© Ministère de la culture

Le général en 1916 devant la tombe du Ct Roumens

Albert Durand, dont il est question dans les télégramme, était l’époux de la sœur de Christian Roumens et le patron de la confiserie de la rue Antoine Marty. A la réception de chacune des dépêches, le maire s’acquitta de sa délicate mission. C’est Frédéric Lauth, brasseur et ami de la famille qui annonça la nouvelle. Le commandant Roumens avait pour oncle Jules Sauzède, député de l’Aude et ancien maire de la ville. La famille voulut dans un premier temps faire rapatrier le corps, mais le télégramme du général des troupes françaises au Maroc l’en dissuada :

"Avant de mourir, le 24 mai après-midi, le commandant Roumens a exprimé solennellement, en pleine connaissance, à plusieurs reprises, devant le capitaine Bernard, le docteur Charrier et les autres officiers, témoins, le désir que sa dépouille mortelle restât inhumée à Debdou. D’ailleurs, dans es derniers moments, il s’inquiéta sans cesse de ses hommes, heureux d’avoir vu leur belle attitude au feu recommandant ceux qu’il avait distingués. Il s’est mit à revêtir sa tunique, pour mourir, et a affirmé plusieurs fois sa volonté de demeurer au milieu de ses tirailleurs jusque dans la mort, disant : « Je n’espérais pas une si belle mort. » Puis ajoutant : « Je en veux pas que l’on ramène ma dépouille en France. Je rester à Debdou."
Le colonel et les officiers des régiment actuellement à Debdou, prennent leurs dispositions pour élever sur place un monument, qui rappellera la fin glorieuse de notre regretté camarade."

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© ok-debdou

Ce qu'il reste de la tombe du Ct Roumens à Debdou

Une grande messe sera donnée au début du mois de juin à la cathédrale Saint-Michel en mémoire du commandant Roumens. Le mercredi 7 juin 1911, le conseil municipal sur proposition de M. Nogué, membre de l’assemblée communale, entérina l’attribution d’un nom de rue au commandant Roumens. Le boulevard des Tilleuls deviendra celui du Commandant Roumens le 20 avril 1912. Une souscription fut également lancée pour l’érection d’un monument à sa gloire ; il ne vit pas le jour.

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Comme à Carcassonne, la ville de Miliana (Algérie) possédait avant l’indépendance une rue Commandant Roumens. Elle fut débaptisée et s’appelle aujourd’hui Bounaâma Mohamed.

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Caveau de la famille Roumens à Carcassonne (St-Michel)

Cet article totalement inédit sera déposé aux archives de l'Aude avec l'ensemble des sources. En cas d'utilisation, veuillez mentionner "Musique et patrimoine de Carcassonne"

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28/09/2017

Pierre Pavanetto (1937-1992), roi des nuits Carcassonnaises et du whisky

Le 16 février 1992, la mort arrachait à Carcassonne la plus charismatique de ses figures. Pierre Pavanetto (1937-1992), le roi des fêtes et des nuits carcassonnaises, était retrouvé au petit matin gisant inanimé devant chez lui à Conques sur Orbiel. Atteint par une décharge de chevrotine, le coup de fusil n'avait laissé aucune chance à celui qui, après la fermeture de sa discothèque s'apprêtait à rentrer chez lui avec la recette de la soirée : soit 50000 francs (7500 euros).

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© André Oliver

Pierre Pavanetto était le fils d'une famille d'immigrés italiens, comme il y en a beaucoup dans notre midi. En 1959, après voir été employé chez le marchand de vêtements Alexandre Dony, il achète en quinze jours le café Continental aux époux Lacassagne. Un sacré coup de poker ! Sans expérience dans le métier de cafetier, endetté jusqu'au coup mais Pavenetto ne craint personne.

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Pierre Pavanetto entouré d'employés et d'amis

Le Continental est alors le siège de l'ASC XIII, équipe dans laquelle il évolue comme 3e ligne. Un poste dans lequel il a su se faire respecter et où l'adversaire n'avait pas intérêt à lui chercher des ennuis, ni à en chercher à ses équipiers. C'est dans ces conditions qu'il accrochera en 1961 une coupe de France à son palmarès, gagnée contre Lézignan. Trois années plus tard, il mit un terme à sa carrière. Le rugby c'est pour la vie, quand on arrête sur le terrain on continue comme dirigeant et on soigne les copains du ballon ovale. Président de l'ASC XIII et patron d'un établissement où l'on fête les troisièmes mi-temps...

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Le Continental dans les années 1970

La force de Pierre Pavanetto, c'était sa proximité avec la jeunesse. Au premier étage de son bar, il installe une discothèque : Le Vip's. C'est là que Daniel Lacube, alias Pif, s'excite sur les platines.

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© Patrice Cartier

Pierre Pavanetto et Serge Pédron au Vip's

En 1976, il ferme le Vip's et ouvre "Le privé". Situé en bordure de la route de Toulouse à l’intérieur d’anciens bâtiments agricoles appartenant au pépiniériste Lucien Ervera, “Le Privé” et sa pizzeria “Le Vésuvio” vont devenir les lieux emblématiques des noctambules Carcassonnais. Il y avait ceux du Privé et ceux du Xénon. Disons si l'on veut caricaturer que les jeunes bourgeois habillés par Chipie ou Chevignon, habitués au Conti allaient au Privé.

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© André Oliver

Devant l'entrée du Privé

A l'entrée il fallait montrer patte blanche car le taulier se tenait là, droit devant la cheminée avec son whisky à la main et d'un regard désignait les heureux lauréats de la soirée. Le physionomiste à la chevelure blanche n'aimait pas les trublions qu'il sentait venir de loin. En 1980, il vida de sa discothèque à coup de fusil de chasse, quatre voyous toulousains venus pour le racketter. L'un d'eux fut blessé à la cheville et l'affaire s'étouffa grâce au concours de Jean Benmati, commissaire principal de police.

Le whisky et les glaçons...

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Jean Benmati

Le 5 juin 1981, Jean Benmati âge de 58 ans et Commissaire principal de police de Carcassonne est arrêté par les douaniers au volant de sa 404 Peugeot. Non sans mal, car il leur fallut tirer dans les pneus pour l'intercepter. Dans son coffre, 135 bouteilles de whisky achetées en Andorre. Lors de la perquisition de sa maison à Cazilhac, la police en retrouvera un millier entreposé dans sa cave. L'homme habitué à rendre des "services" monnayés, grâce à sa position de fonctionnaire, avait pour coutume de se rendre deux fois par semaine en Andorre. Ce trafic de contrebandier durait depuis plusieurs mois. Jean Benmati fut écroué à la Maison d'arrêt de Foix. La perquisition révéla également une liste de bénéficiaires receleurs dont Pierre Pavanetto. La marchandise exonérée de taxes en Andorre était ensuite écoulée dans la discothèque Le Privé. Pavanetto se défendit arguant que Benmati l'avait contraint à lui renvoyer l'ascenseur en prenant sa marchandise, suite à l'affaire des racketteurs toulousains. Après 36 heures de garde à vue, l'ancien joueur de l'ASC XIII se mit à table. Le procureur de la République Georges Salomon, lui indiqua la prison sans passer par la case départ. Cette affaire suscita l'émoi des soutiens de Pavanetto, accusant la justice de détester le rugby à XIII.

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© La dépêche

Pierre Pavanetto quelques mois avant sa mort 

"Pava" c'était aussi un responsable, à qui il arrivait de consigner ceux qu'il jugeait en fin de soirée inapte à la conduite. En bon père de famille veillant sur la vie des jeunes dont il avait la garde, il s'autorisait à jouer au gendarme. Il faut dire que pour sortir du Privé vers Carcassonne, il fallait traverser la nationale. Un exercice de haute voltige quand on a 3 grammes dans le conduit ! L'affaire se finissait, au mieux, dans le fossé avec la tête à l'envers. Cet univers s'est brusquement arrêté il y a 25 ans avec nos souvenirs et le "Privé" n'est plus qu'une ombre...

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L'ancienne discothèque Le privé, aujourd'hui.

Et si les Carcassonnais ont pardonné à Pierre Pavanetto de s'être fait prendre le doigt dans le pot de confiture en 1981, c'est parce qu'il avait su créer dans sa ville une ambiance de fête et de convivialité. 

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13/09/2017

Où est passée la plaque en hommage à Joseph Fortunat Strowski, rue Armagnac ?

 Par délibération du Conseil municipal de Carcassonne en date du 26 décembre 1952, la ville de Carcassonne décida d'honorer la mémoire de Fortunat Strowski et de Joë Bousquet. Elle fit apposer deux plaques : l'une, rue de Verdun sur la maison du poète J. Bousquet et l'autre, au 22 rue Armagnac sur la maison natale de Fortunat Strowski. Cette dernière a été déposée de la façade sur laquelle elle se trouvait par l'actuel propriétaire en 2014 ; jamais depuis elle ne retrouva son emplacement.

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C'est le dimanche 11 mai 1954 qu'eut lieu l'inauguration de cette plaque, en hommage à l'académicien natif de Carcassonne. Ce jour-là une foule d'anonymes et de personnalités s'étaient massées au pied du 22 rue Armagnac afin d'honorer la mémoire de l'écrivain décédé le 11 juillet 1952 à Neuilly-sur-seine. Parmi les notabilités, on notait la présence de MM. Merlaud (Chef de cabinet du préfet), Jules Fil (Maire), Clément (Directeur de l'enseignement primaire), Commandant Larche (Gendarmerie), Vidal (Proviseur du lycée), Garnon (Chef de la sûreté), Descadeillas (Bibliothécaire), Sablayrolles (Syndicat d'Initiatives), Chanoine Degud (Directeur de l'enseignement diocésain), Callat (Chambre de Commerce), Delpech (Secrétaire général de mairie), Jean Lebrau (Poète), le conseil municipal et la famille Strowski.

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Joseph Fortunate Strowski

La famille Strowski, française avant la lettre, s'était mise au service de la France dès 1797. C'est à cette époque que François Strowski, seigneur de Leuka, né en 1772 à Siédlec s'engagea dans les légions polonaises au service de la France. Il participa aux campagnes d'Italie et d'Espagne où il connut la charge célèbre de Somosierra au cours de laquelle les lanciers polonais de l'armée de Napoléon enlevèrent le passage qui, par le col de Somosierra, faisait communiquer les deux Castilles et les bassins du Tage et du Damo. C'est grâce à cette campagne que François Strowski reçut la légion d'honneur par décret de Napoléon 1er. Chef d'escadron puis lieutenant-colonel au 17e régiment de cavalerie polonaise - lancier du colonel Conte Tyszkiewiez - il participe à la campagne de Russie et connaît le calvaire de la retraite en 1812, à la suite de laquelle son régiment est interné au Danemark. Après la chute de l'empereur, l'aïeul de Fortunal Strowski rentre en Pologne où il promu général dans l'armée autrichienne en 1825 ; il meurt en 1842.

Fortunat Adalbert Cyprien Alexandre, père de Fortunat et fils du colonel de l'empire, est né le 17 avril 1828 à Siedlec. Il fut élève du Gymnasium de Navo-Sandec avant d'être élève-officier de l'école militaire de Neustadt, près de Vienne, d'où il s'échappa en 1848 pour participer à l'insurrection polono-hongroise de Kossuth contre l'Autriche et la Russie comme officier d'état-major dans l'armée de général Bem. Sans doute a t-il connu les succès de Chlopicki et les glorieux combats de Grochow et d'Ostrolenka, mais ressentit profondément la prise de Varsovie et l'annexion de la Pologne par la Russie. Pris avec la reddition générale des troupes hongroise et polonaises, il réussit à s'enfuir et à regagner la France. Ce fils d'un officier des armées de Napoléon 1er se vit faciliter les formalités administratives de installation en France. C'est dans notre pays qu'il se fixa et où il exerça le métier d'enseignant. Il sera nommé au lycée de Carcassonne le 8 février 1861 et s'y installera le 25 du même mois.

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Acte de naissance (11 mai 1866) de Joseph Fortunat Strowski

En 1866, année de naissance de Joseph Fortunat, la famille logeait au second étage du 20 rue du Port (actuel, 22 rue Armagnac). Selon le recensement, il y avait là son père (professeur d'Anglais au lycée), son mère Adélaïde, sa sœur Hedwige († 6 janvier 1868 à l'âge de 5 ans) et Eulalie Mauriès (fille de service). Au mois d'octobre 1869, la famille Strowski quitte Carcassonne pour Mont-de-Marsan. C'est dans cette ville que la guerre de 1870 mobilise le père de Fortunat, comme capitaine dans la Garde nationale. Il fonde le journal "Le Républicain Landais" et milite en faveur de l'établissement du régime républicain. Le 16 mai, il est invité à cesser la publication de son journal ainsi que toute activité politique.  Il meurt le 22 juin 1885 à l'âge de 56 ans ; son fils n'a pas encore 19 ans. Fortunat ne laisse pas décourager, il entre à l'Ecole normale supérieure et est agrégé à 22 ans.

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L'ami de Jean Jaurès

C'est à Albi que le jeune Carcassonnais débute sa brillante carrière. Nommé professeur de réthorique, il rencontre Jean Jaurès avec qui il se lie d'une solide amitié. Nommé à Montauban en 1890, il se marie l'année suivante avec Mlle Germaine Mérens, native de Toulouse. Professeur au lycée de Nîmes, il est docteur es-lettres en 1897 après une soutenance de thèse sur Saint-François de Sales. C'est ensuite le lycée Lakanal et la faculté de lettres de Bordeaux qui l'accueillent, alors que la Sorbonne lui ouvre ses portes en 1910, succédant à la chaire de l'éminent critique Emile Farguet. 

En 1926, il est élu membre de l'Académie des Sciences morales et politiques dont il président en 1938. Professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Paris en 1930, il a été maintes fois délégué de la France auprès de pays étrangers. C'est ainsi qu'il fut désigné par la direction de l'Enseignement supérieur  pour plusieurs périodes à la célèbre université de Columbia. Au mois de mai 1940, en pleine tourmente, il est envoyé au Brésil pour la fondation de la Faculté nationale de philosophie de l'Université de Rio de Janeiro jusqu'en 1947. C'est pendant cette période qu'il publie "La France endormie". Ses missions à l'étranger furent nombreuses. Il fut l'ambassadeur  des lettres françaises en Belgique, en Norvège, à Rome, en Hongrie et en Pologne où une de ses filles a été professeur au lycée français de Varsovie. Fortunat Strowski laisse une œuvre immense de plus de 25 livres, sans compter les communications faites à l'Académie. Montaigne, Pascal et François de Sales durent ses sujets préférés. Vice-président de la Société des Gens de Lettres, Fortunat Strowski était officier de la légion d'honneur et commandeur de Polonia Restitua. Ainsi vécut cette famille d'origine étrangère, qui mit sa vie et son intelligence au service de la France.

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Joseph-Fortunat Strowski participa à la collection des écrivains Audois "À la porte d'Aude", constituée de 17 volumes. Il donna à cette collection deux contes dont "Le porteur du rouleau des morts". Au Moyen-âge étaient portés d'abbaye en abbaye, des parchemins pour commémorer les morts et solliciter en leur faveur des prières des vivants. Mais le parchemin, nous dit Fortunat Strowski, avait moins d'attrait pour la curiosité des moines que la conversation du personnage obscur qui le portait et qu'on appelait du nom plaisamment choisi de "frère roulier". Ces messagers étaient choisis parmi les frères les plus agiles de jambes et d'esprit ; ils s'en allaient d'un pied léger, à travers routes et sentiers, comme l'imagination du savant faisant pour une fois l'école buissonnière. Les yeux bien ouverts, l'oreille attentive, bon appétit et bonne humeur. C'est à l'un d'eux que Fortunat Strowski demanda donc pour "La porte d'Aude", l'histoire du sénéchal fantôme, alors qu'en l'an 900, comme hier, la France était à peine délivrée  d'une invasion qui avait mené jusqu'à Montmartre l'armée germanique de l'empereur Otton. 

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La maison natale de Fortunat Strowki, actuellement sans la plaque

On pourrait polémiquer à loisir sur l'indigence du petit patrimoine Carcassonnais, mais nous n'en ferons rien. En vérité, c'est bien plus grave que cela. On pourrait s'entendre dire que cette plaque avait dû être posée par quelques admirateurs, membres d'une quelconque société savante de la ville. Or, cette fois ce chapelet d'objecteur des mauvaises consciences ne peut être soutenu. Il s'agit ni plus ni moins d'un acte répréhensible par loi, qui envoie au tribunal toute personne s'en prenant aux biens municipaux. Oui ! le propriétaire de l'immeuble - si, c'est lui - doit restituer l'objet déposé. 

Source

Délibération Conseil municipal / 26 décembre 1952

A la porte d'Aude / 1928-1930 / 17° volumes

Discours de Jean Lebrau

L'Indépendant / 12 mai 1954

Notes et synthèses / Martial Andrieu

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03/09/2017

Victor Gastilleur (1884-1925), le Tartarin de Carcassonne.

Que l'on n'arrive pas à mettre la main sur la biographie de Victor Gastilleur, n'est pas peut-être pas si extraordinaire que cela. Oh ! certes, Daniel Fabre dans le dictionnaire Les Audois nous a transmis une dizaine de lignes, mais c'est bien insuffisant pour nourrir notre dent creuse. Nous nous sommes donc mis en quête de réparer une injustice concernant cet homme, totalement oublié des Carcassonnais. Et pour cause... Son aspect bohème et excentrique en fit un personnage de roman, croqué avec une délectation toute spirituelle par Louis Codet en 1908. Ce César Capéran là, confirma par ses contours finement ciselés, la rondeur et les pensées tonitruantes de notre Gastilleur. Laissons là, la caricature ! On ne devient pas l'ami d'Eugène Rouart, d'André Gide, de François-Paul Alibert, de Moréas, de Picasso, d'Alfred Jarry ou encore de Déodat de Séverac, si l'on n'est pas doté d'une vive intelligence et d'un instinct de poète. C'est peut-être cela que les Carcassonnais n'ont pas su regarder.

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Raimu dans Tartarin de Tarascon

Charles, Pierre, Joseph, Victor Gastilleur naît le 2 septembre 1884 dans une famille de riches commerçants. Son père Jean Augustin tient un magasin de chaussures au n° 9 rue de la Gare. Dans la grange jute à côté, il y installe un projecteur et diffuse sur un drap les premiers films muets. L'entrée est payante mais à demi-tarif pour les cavaliers du régiment de dragons. Elizabeth Bonnet, sa mère, tient la boutique avec son mari. L'enseigne s'appelle d'ailleurs, Gastilleur-Bonnet. Dans la Grand rue (rue de Verdun), les deux cousins Jean Auguste et Jacques Eloi possèdent le magasin de nouveautés "A la vierge", situé à l'angle de la rue Chartrand.

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A l'issue de ses études secondaires, Victor Gastilleur obtient son baccalauréat. Ceci nous est confirmé par  le degré d'instruction, notifié lors de son passage au Conseil de révision. Pas de "Bon pour les filles" ! Son passage sous les drapeaux est ajourné en 1905 pour cause d'obésité. L'année suivante, il est renvoyé dans le service auxiliaire. Victor Gastilleur exerce le métier de publiciste. Depuis qu'il s'est établi à Paris  comme étudiant dans le quartier Latin (17, rue du Val de Grâce), il mène une vie de bohème où seul le classicisme littéraire obtient de grâce à ses yeux. On le rencontre souvent dans le cercle de la revue "Vers et prose" fondée par Paul Fort en 1905.

"C'était Victor Gastilleur, invraisemblable mythomane. Dans sa chambre meublée du quartier latin, il avait introduit un fauteuil en visible provenance du Marché aux puces et qu'il affirmait être le fauteuil de Bossuet. Il le croyait." (André Salmon / Souvenirs sans fin)

Sylvain Bonmariage (1887-1966), gardait un "souvenir bizarre et charmant de Gastilleur". On vadrouillait dans le quartier des halles avec Moréas. C'était le bon temps ! Imaginez-vous que, comme femmes, Gastilleur n'aimait que les grosses mégères qui débitaient leurs salades sur le carré Rambuteau. Il se les envoyait toutes. Chacun ses goûts. Il avait la foi..." 

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Alfred Jarry

(1873-1907)

Gastilleur s'était lié d'amitié avec l'écrivain Alfred Jarry depuis 1902. Au mois d'avril 1906, il vint même à son secours et le sortit d'affaire, après que l'auteur d'Ubu roi lui ai adressé cet appel au secours

Mon cher Gastilleur,

Je suis bien malade, sans qu'il y ait de danger. Vous êtes un vrai ami. Venez, s'il vous plaît, aujourd'hui ; j'ai reçu des bons de poste de Laval et n'ai pas eu la force d'aller les toucher, il faut partir ou mourir : je suis depuis cinq jours au lit, sans avoir pu aller faire mes provisions. Venez et vous me sauverez la vie. Votre ami. Le permis est le salut.  A. Jarry

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André Gide en 1893

En février 1907, Eugène Rouart propose les services de son ami Gastilleur, à André Gide. Sur la foi de ces recommandations, ce dernier lui obtient un poste de chroniqueur dans la revue littéraire Antée. Ses débuts ne seront guère appréciés ; une note assez acerbe dans le numéro d'avril au sujet du pâtissier Huymans, lui vaudra une mise à l'index.

Monsieur J.K Huysmans, le pâtissier bien connu de la rue Saint-Sulpice, dont les friandises sont célèbres dans le monde ecclésiastique, sentant venir la mort et voulant gagner le ciel, vient de faire à Dieu, un double sacrifice : il n'écrira plus que des romans de 150 pages, et cela sans le secours du dictionnaire des synonymes. En outre, et pour expier ses fautes passées, il fera arracher les quelques dents qui lui demeurent de ses lointaines débauches, par le révérend père Léon Bloy, de l'ordre des frères-raseurs - Cette touchante cérémonie aura lieu ces jours-ci. Au préalable, et afin d'éviter au patient des douleurs inutiles, il sera endormi par Adolphe Resté qui récitera ses derniers poèmes.

Sans incidence néanmoins, puisqu'au mois août, Victor Gastilleur publie dans la revue son "discours sur l'esprit critique" dédié à François-Paul Alibert. Le poète Carcassonnais l'avait présenté à Rouart en 1906. 

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On peut considérer qu'Eugène Rouart favorisa la carrière de Victor Gastilleur. Lorsqu'il était directeur de cabinet de Jean Cruppi (Ministre du commerce) entre 1908 et 1909, c'est lui qui le mit en relation avec Albert Sarraut. Gastilleur obtint le poste de chef de son secrétariat, jusqu'en 1916 ; année où il sera mobilisé pour la Grande guerre. Gastilleur essaya de tirer partie de la protection que lui offrait Sarraut, pour embêter tous les ministres afin de réaliser un musée historique occitan dans une des tours de la Cité médiévale. Toujours par l'entremise de Rouart, il réussit à placer son neveu Lucien Lamouroux (1900-1984)- fils de sa sœur Victorine - comme secrétaire d'un ministre. En contrepartie, est-ce lui qui a fait placer Eugène Rouart à l'arrière des combats à Carcassonne en 1915 ?

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Déodat de Séverac

Tout ce petit monde des arts se côtoie et forme un noyau d'amis. En juin 1905, Victor Gastilleur écrit à Pablo Picasso pour l'inviter à Carcassonne avec Rouart : "Nous vous attendons ici cet été". Très lié au compositeur Déodat de Séverac, il participe aux salons musicaux à St-Félix Lauragais où l'on retrouve Ricardo Vinès. En 1907, il effectue un voyage à Barcelone pour rencontrer Adria Gual, dramaturge catalan et fondateur de l'école d'art dramatique. L'année suivante, Victor Gastilleur se joint à André Gide, Eugène Rouart et François-Paul Alibert pour un périple mémorable dans la Haute-vallée de l'Aude.

Que reste t-il de V. Gastilleur ?

Le 24 mai 1906, le théâtre de Carcassonne met au programme Hanibal, opéra de Joseph Baichère sur un poème de Gastilleur. Il s'agit d'un drame lyrique en deux parties et quatre tableaux. Nous n'avons pas encore retrouvé la partition. Le 24 juillet 1909, l'Ode à la Cité est exécutée au théâtre de la Cité sous la direction de Charles Bordes. Il s'agit d'une cantate pour chœur d'hommes composée en six jours par Déodat de Séverac ; le texte est de Victor Gastilleur. Seul la partie de chœur publiée à Vienne en 1910 aurait été conservée.

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Parmi les écrits de Victor Gastilleur

Sur le tombeau de Charles Bordes (1909 / NRF)

Achille Laugé, peintre languedocien (Ed. Servière et Patau / 1906)

Omer Sarraut. L'homme, la vie, l'œuvre. Préface de C. Pelletan (Ed. Servière / 1905)

En 2004, une rue de Carcassonne dans le quartier des Serres fut donnée à Victor Gastilleur. Là-bas, éloigné de ses pairs qu'il avait largement contribué à se rencontrer, aucune mention sur la plaque ne qualifie ce qu'il fut, ni ses dates de naissance et de décès. C'est bien dommage, car Victor Gastilleur mérite mieux que l'anonymat. Peut-être que ceux qui décidèrent d'honorer le poète, comme d'autres les fleurs pour une rue n'auront pas pris la peine d'effectuer ces recherches. Victor Gastilleur est mort le 1er décembre 1925 à Marseille.

Je pris posément la parole et lui prouvait qu'il avait tort : Que d'abord (comme je le pense) le favoritisme était la meilleure méthode de gouvernement, la seule qui fût digne d'un, peuple éclairé ; que nul autre moyen d'apprécier un homme et de le mettre en place ne saurait être comparé au choix et à la faveur d'un chef intelligent ; que les diplômes ont toujours constitué la parure des sots ; qu'il fallait être une sorte d'instituteur et un fétichiste pour en juger différemment. " (César Capéran / Louis Codet)

Sources

H. Bordillon /Gestes et opinions d'Alfred Jarry / Ed. Siloë / 1986

André Gide / Correspondances avec Alibert / PUL /1990

André Gide / Correspondance avec A. Ruyters /PUL 1990

André Salmon / Souvenirs sans fin / Gallimard

Louis Codet / César Capéran / Gallimard / 1927

Etat-civil et recensement / ADA 11

Notes, synthèses et recherches / Martial Andrieu

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31/08/2017

Ce Carcassonnais, chef d'orchestre du Grand théâtre du Capitole de Toulouse

Bien qu'une rue porte son nom dans le quartier des Quatre chemins avec pour simple mention "Armand Raynaud, musicien", les Carcassonnais ont oublié depuis fort longtemps quel a été cet homme exceptionnel. Son parcours fut presque en tout point semblable à son ami Paul Lacombe, à qui il faut bien reconnaître une plus grande notoriété dans notre ville. Enfin, sur les bâtiments publics... 

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© Coll. Martial Andrieu

Raynaud Paul, Antoine, Emile, Armand naît le 8 décembre 1847 au N° 16 de la rue de la Comédie - aujourd'hui, n°20 de la rue Courtejaire. Il vit là avec son père Adolphe (commis fabriquant de draps), sa mère Victorine Gros, lingère, et ses beaux parents, Jacques Gros (Négociant) et Marie Polycarpe. Son prénom lui viendrait de son parrain et ami de la famille, le républicain Armand Barbès. Dans son domaine de Fourtou près de Villalier, ce dernier lui aurait permis de souffler dans son cor de chasse. Ainsi, Raynaud se serait-il pris de passion pour cet instrument, dont il jouera plus tard avec excellence. Destiné comme son ami Paul Lacombe à l'industrie drapière, Raynaud lui préféra la musique. Les Carcassonnais de cette époque se souviennent avoir vu ce célibataire à la barbe doublement pointue, se balader sur le boulevard de la préfecture coiffé d'un chapeau melon et sa canne à la main.

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© Coll. Martial Andrieu

Société lyrique Ste-Cécile de Carcassonne

Armand Raynaud apprendra la musique grâce au cours dispensés par François Teisseire, fondateur de la première école de musique de la ville. A l'Exposition universelle de Paris en 1867, sa société chorale obtint des récompenses et souleva l'enthousiasme du public. Teisseire, que Carcassonne a définitivement enterré, s'évertua à dispenser des cours aux enfants d'ouvriers. Grâce à lui, on fit interpréter au théâtre municipal "Le chalet" de Adam et "La dame blanche" de Boieldieu. Une première dans cette ville de garnison, habituée à entendre surtout de la musique militaire. En 1875, Armand Raynaud prend la tête de la Société lyrique Sainte-Cécile fondée par Teisseire ; sous le kiosque à musique du square Gambetta construit par l'architecte Léopold Petit, il dirige cette phalange composée de talentueux musiciens tels que Gustave Barbot (1er prix du conservatoire de Paris), Colson (Violoniste, élève de Vieuxtemps), Jean Escaffre, etc.

Il était de coutume à Carcassonne la veille du 14 juillet de donner un concert au kiosque. Les spectateurs qui avaient pris place avec leurs chaises sous les platanes, attendaient l'exécution de la Marseillaise orchestrée par Armand Raynaud et Le chant des Girondins. Ce dernier avait été hymne national sous la Seconde république, entre 1848 et 1852.

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Armand Raynaud se révéla comme le compositeur de plusieurs œuvres dont La rapsodie espagnole, la Marche Chinoise, The nightingale, etc. Contrairement à Paul Lacombe, il quitta Carcassonne en 1885 et consacra le reste de son existence à la direction d'orchestre. D'abord en Belgique, au Grand théâtre royal de Gand d'où il revint à cause d'un climat qui ne s'accordait pas avec sa santé fragile. Par un heureux concours de circonstance, Raynaud fut nommé en 1886 à la tête de l'orchestre du théâtre du Capitole de Toulouse. A cette époque, le conservatoire et le Capitole de Toulouse, au public si exigeant, égalaient en qualité l'opéra de Paris. 

Dans les années 1890 et les premières suivirent le début du XXe siècle, les chefs d'orchestre n'occupaient pas encore au théâtre, comme aujourd'hui, la place en retrait qui leur permet d'avoir sous les yeux l'ensemble instrumental. Au contraire, il étaient assis sur un siège élevé en bordure de la scène, tournant le dos à la plupart des exécutants. Ceux qui ont vu Raynaud au pupitre rapportent qu'il portait toujours le poing gauche sur la hanche, le coude saillant, le bras droit au geste large tenant la baguette. Celui-c! conformément au vœu de Berlioz "avait la partition dans la tête et non pas, la tête dans la partition". Cette parfaite connaissance du répertoire lyrique, lui fit gagner la confiance des directeurs successifs : Debrat, Tournié, Frédéric Boyer... Le compositeur Paul Vidal, né à Toulouse mais originaire d'Issel (Aude), venait très souvent louer ses qualités.

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Les dernières années du XIXe siècle furent pour le théâtre du Capitole une période brillante. Son orchestre et le maître Armand Raynaud, inspiraient une telle confiance que la scène toulousaine était devenue comme un lieu d'élection pour Camille Saint-Saëns. On joua en 1885 Proserpine, puis Phryné qui évoquait l'antiquité grecque avec beaucoup de charme ; Mme Vaillant-Couturier de l'OPéra-Comique tenait le rôle titre. En 1896, Saint-Saëns vint lui-même interpréter au piano un de ces concertos. La même année, Raynaud dirigea la création de Jocelyn de Benjamin Godard avec Sentenac (Ténor), Desmet (Basse) et Mme Ribes-Tournié. Ce jour-là, l'inspecteur des Beaux-arts Armand Sylvestre, qui avait adapté le livret de Lamartine, s'avançant vers la scène dit au public :

"Notre admiration pour l'aigle de Victor-Hugo ne saurait exclure celle que nous inspire ce cygne blanc qu'est Lamartine".

En 1900, Frédéric et Justin Boyer administraient le Capitole. Dans les premiers jours du mois de mars, un désaccord les opposa à Raynaud au sujet d'une interprétation orchestrale. Fort de son bon droit et d'un conflit qui ne s'apaisait pas, Raynaud décidait de présenter sa démission après treize années à la tête de l'orchestre. De mémoire, ce fut un beau tapage parmi les abonnés. Lorsque à sa place, le second chef d'orchestre Montagné, Carcassonnais comme Raynaud parut au pupitre, l'assistance protesta violemment. 

"L'orchestre se tait. La représentation semble compromise. La toile se lève. Un régisseur paraît, assez penaud dans son habit noir. "Que désirez-vous ?" demande t-il. Une clameur lui répond : "Raynaud ! Raynaud ! Raynaud !" Cela dura quelques instants. Le rideau tombe pour se relever bientôt après. Nouvelle apparition du régisseur, qui déclare : "On est allé prier Monsieur Raynaud de retirer sa démission. S'il y consent, il reprendra sa place dès demain. Cette fois la salle applaudit et l'on pur jouer la Favorite de Donizetti. Le lendemain Raynaud réapparaît à l'orchestre, salué, dès son entrée, par une magnifique ovation à laquelle s'associaient les musiciens eux-mêmes, debout, battant des mains pour accueillir leur chef. Ainsi, fit cet incident qui montra toute la place de Raynaud à Toulouse."

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Photo d'illustration

Peu de temps après et incident, il fut atteint par une congestion pulmonaire. Le 3 avril 1900 à une heure du soir, Armand Raynaud décédait à Toulouse dans une famille originaire de Carcassonne (les Dussaud). La cérémonie funèbre se tint à l'église Saint-Sernin où se trouvait l'orchestre du Capitole. Son ami, le chef Montagné, dirigea la Marche funèbre de Haring. Le ténor Soubeyran chanta "Le crucifix" de Jean-Baptiste Fauré et Mme Baréty, un émouvant "Pie Jesu". Le cercueil rejoignit la gare Matabiau pour Carcassonne, où il arriva le 5 avril dans l'après-midi. La Société Ste-Cécile traversa la ville sur la Marche funèbre accompagnant Armand Raynaud, au cimetière Saint-Michel.

https://www.youtube.com/watch?v=DlaazgGtXNk

Quelques années après la mort du grand chef d'orchestre, un comité fit ériger son buste, œuvre du sculpteur Villeneuve, sous le kiosque du square Gambetta. Bientôt après, il fut déposé dans une dépendance du musée municipal. Qu'est devenu le buste d'Armand Raynaud ? 

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A cet endroit, s'élevait la maison d'Armand Raynaud à Carcassonne

Principales compositions

Tolosa (Suite d'orchestre)

Nouredda (Ballet)

Le roi Lear (Opéra)

Sources

Jean Depaule / Contribution à l'histoire de la vie musicale toulousaine 

L'artiste toulousain / 5 février 1888

Etat Civil et recensement / Archives de l'Aude

Notes, recherches et synthèse / Martial Andrieu

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28/08/2017

Le monument à Achille Mir (1822-1901) est à jamais perdu

Achille Mir... Quelle fut l'importance de cet homme pour qu'une avenue de Carcassonne porte son nom depuis 1922, année du centenaire de sa naissance ? Je vous parle d'une époque où notre ville, loin d'organiser des férias, célébrait le patrimoine culturel et la langue du Languedoc. En ce temps-là, à l'instar des Bretons, des Basques ou encore des Corses aujourd'hui, notre pays se montrait fier de son identité. Les Frédéric Mistral, Armand Praviel et autre Prosper Estieu doivent sérieusement se retourner dans leurs tombes, tant leur héritage culturel n'intéresse plus nos édiles locaux.

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Achille Mir

(1822-1901)

Achille Mir fut un félibre (poète occitan), et pas autre chose. Il ne joua ni de rôle politique, ni de rôle social ; c'est à peine s'il reçut les Palmes académiques. Venu du village d'Escales où il était né le 30 novembre 1822, à l'Ecole normale de Carcassonne, il fut ensuite instituteur public à Aigues-Vives de 1842 à 1847. L'année suivante, il est nommé Maître-adjoint de l'Ecole normale où il inventa une méthode d'écriture usuelle avec laquelle il ne voulut pas faire fortune. Sans que l'on sache pourquoi, il démissionna en 1854 et resta à Carcassonne comme professeur de calligraphie. 

En octobre 1869, il s'occupa d'industrie en devenant Directeur de la Manufacture de la Trivalle, mais il ne quitta guère les horizons languedociens. Ses vers, ses poésies, ses galéjades ne lui donnèrent point la fortune et ce que ses succès de diseur et de félibre lui rapportaient, il le versait dans la main des pauvres. Achille Mir habita l'immeuble de la Manufacture avec le jardin qui allait jusqu'à la route de Narbonne qu'il nommait "Moun Paradis". En 1884, la fabrication des draps ayant été abandonnée à Carcassonne, la manufacture ferma et les intérêts du directeur s'en firent sentir. Il perdit la grande partie de la sa bibliothèque dans l'inondation du 25 octobre 1891, ce qui l'affecta beaucoup. Lors des fêtes des Cadets de Gascogne le 14 août 1897, Mir reçoit les Palmes académiques. 

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Achille Mir fut de la première génération qui rêva d'une renaissance méridionale. Il s'inspira d'abord de Jasmin (Jacques Boé) et surtout de Pierre Goudelin, dont il rappelle l'inspiration. Plus tard, l'influence de Mistral acheva de l'éclairer et de le former, au moins que celui s'occupa activement de le diriger. Mistral lui écrivit ceci :

"Il faut expulser hardivement  tous les gallicismes et appliquer à nos dialectes modernes le système orthographique des troubadours du XIIIe siècle."

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Ainsi, peu à peu, du rimeur spirituel mais patoisant se dégagea le Majoral - espèce d'autorité suprême de la culture languedocienne. Il travailla courageusement et c'est à l'âge de 54 ans que parut son premier recueil "La cansou de la Lauseto". Le Languedoc s'émouvait après la Provence. Mais tandis que Auguste Fourès et Xavier de Ricard, mêlaient leurs ambitions libertaires et anticléricales, si déplorables et si funestes, Achille Mir représentait la vraie tradition félibréene ; il poursuivait dans le Bas-Languedoc, l'œuvre de Font-Ségugne, lui qui n'avais rien de révolutionnaire.

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Toute sa vie, jusqu'au mois d'août 1901, où elle se termina, Achille Mir garda cette attitude. Aussi, tout naturellement était-il désigné pour entrer à l'Académie des Jeux floraux, lorsque, en 1895, elle reprit le cours de ses plus anciennes traditions en couronnant des poèmes occitans. Hélas, Mir était déjà âgé de 73 ans et des revers de fortune et la maladie étaient venus l'accabler. Contrairement à Mistral et à Estieu, Toulouse n'a pu jamais l'applaudir dans ses compositions du Lutrin de Ladern, du Maridatge per escrit ou du Sermon dal curat de Cucugnan, initié par Roumanille et Alphonse Daudet. Gaston Jourdanne avait dit de lui qu'il était le Maître du rire ; son humour lui avait une place importante parmi les félibres. 

"Le rire du Midi est sans amertume : il n'est ni desséchant, ni décourageant, ni pervers ; il soutient dans le travail et dans la lutte ; il encourage comme une chanson de bataille ; il console et il réconforte. Sachons rire ainsi que nos aînés... Bons Français de France, n'avons-nous pas pour consigne, avant tout, la bonne humeur ? (Armand Praviel)

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La dernière demeure d'Achille Mir

Ce n'est qu'en 1899 que le poète quitta la Manufacture de la Trivalle ; il vient s'installer dans la maison Messal, boulevard Barbès. C'est là qu'il mourut le 10 août 1901, entouré de sa femme Joséphine Négre, de sa fille Amélie et l'abbé Gasc, curé de la Cité. La ville de Carcassonne lui fit de magnifique funérailles et vota l'année suivante, une concession gratuite à perpétuité au cimetière Saint-Michel.

Le monument à Achille Mir

Le 21 décembre 1901, l'Ecolo Audenco décide de lancer une souscription afin d'élever un monument en hommage à Achille Mir dans Carcassonne. Au mois de mars 1906, le Comité dispose de la somme de 1696,70 francs, mais malgré le désintéressent du sculpteur toulousain Ducuing, il n'a pas assez d'argent pour le monument. Courant juin, la souscription domiciliée chez Achille Rouquet 3, rue Victor Hugo, compte 2625,50 Francs à la banque Saurel.

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Le 26 juillet 1908, l'œuvre de Ducuing est inaugurée lors des fêtes du félibrige en présence de : Prosper Estieu (Capiscol de l'Escolo Audenco), le baron Desazans de Montgaillard (Mainteneur des Jeux floraux), J-R de Brousse et Armand Praviel (Maîtres es-jeux floraux), Lannes (secrétaire de préfecture), Achille Rouquet (Revue méridionale), Faucilhon (Maire), Joseph Poux (Achiviste) et la famille d'Achille Mir. Après l'exécution musicale par la Société Sainte-Cécile dirigée par Michel Mir, le voile est levé sur le monument. Après quoi, tous les convives se retrouvent à l'Hôtel Bernard pour un grand déjeuner. On y chantera notamment "La coupo santo". 

https://www.youtube.com/watch?v=Zk2nUMVxb58C

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Le dessin ci-dessus de Narcisse Salières illustrant Lo lutrin de Ladern, constitua le bas-relief du monument sur lequel trônait le buste en bronze d'Achille Mir. Malheureusement, les Allemands en 1942 firent disparaître le monument et l'envoyant à la fonte. Au début des années 1950, des amoureux du patrimoine réclamèrent à la mairie de Carcassonne que l'on refasse les statues disparues. Marcel Izard-Longueville, maire de Carcassonne, s'engagea en ce sens mais seul le monument en bronze d'Armand Barbès fut refait sur le boulevard qui porte son nom.

Sources

Lou Lutrin de Ladern

L'express du midi / 1901 et 1908 

Notes et synthèses / Martial Andrieu

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