26/09/2016

Ramón Martí (1902-1989), le plus Carcassonnais des Catalans

Ramón Martí était né à Manresa près de Barcelone en 1902. Le coup d'état du général Primo de Rivera en Espagne et l'instauration de la dictature, l'avaient amené à fuir son pays en 1923. Ce gouvernement militaire persécutait les Catalans ; l'enseignement de cette langue à l'école était proscrite. Il était interdit de l'écrire et même de la parler. Les opposants devaient s'exiler ou craindre l'emprisonnement, la torture et les exécutions. La répression contre l'indépendance de cette terre annexée par l'Espagne au Moyen-âge fut terrible et sans pitié. On ne peut pas bien comprendre l'actuel séparatisme Catalan sans connaître ce que le gouvernement espagnol de l'époque Rivériste et Franquiste a fait subir à ce peuple ; ce pays qui s'étendait avec sa langue et sa culture de la Sardaigne aux Baléares.

Capture d’écran 2016-09-26 à 10.10.42.png

 Ramón Martí s'installa donc successivement comme décorateur à Perpignan, Toulouse, Paris et Bruxelles. Deux ans après, il s'installe à Carcassonne. En 1936, il part combattre les troupes de Franco lors de la guerre civile espagnole. Il est blessé lors du débarquement d'Ibiza, retourne en France où il obtient sa naturalisation.

P.Cartier-R.Marti.jpg

© Patrice Cartier

Patrice Cartier et Ramón Martí en 1979

Pendant la Seconde guerre mondiale, l'ancien émigré défend la France contre l'occupant Allemand et s'engage dans l'Organisation de la Résistance Armée (ORA) en Haute-Vienne. De retour à la vie civile, il occupe plusieurs fonctions avec talent dans le domaine des arts : Décorateur, peintre, caricaturiste, journaliste et cinéaste. En 1949, il collabore à la chronique de l'Indépendant : "Les Catalans chez eux et ailleurs".

Capture d’écran 2016-09-26 à 09.52.04.png

Ramón Martí dans "Le Sourcier" de G. Savi

Entraîné par son ami Carcassonnais Georges Savi, il figure dans de nombreux films muets amateurs. Les deux éternels gamins gagneront plusieurs prix nationaux. En 1955, il part à Cannes défendre "Le sourcier" réalisé à Carcassonne par Georges Savi  et remporte le Premier prix du film amateur ; ce même film est primé au Festival de Katowice (Pologne) en 1959. Deux après, "Le voleur chausse du 42" obtient le Grand prix du Festival de Cannes et prix du Président de la République. En 1961, "Un départ à toute pompe" est réalisé en 35 mm (format professionnel).

L'oeuvre de R. Martí c'est aussi ses nombreuses chroniques dans "Le Midi-Libre" pendant vingt-quatre ans. Il prend sa retraite en 1981, mais poursuit sont talent d'écriture dans "Le courrier de la Cité". Inutile d'ajouter que ce personnage aujourd'hui oublié côtoya les plus grands de nos poètes et écrivains : Joë Bousquet, Jean Lebeau, René Nelli, Michel Maurette, etc... Il est décédé le 7 juin 1989 à l'âge de 87 ans à Carcassonne. Sa tombe se trouve au cimetière d'Alzonne. Au cours de sa vie, l'émigré Catalan n'a jamais cessé de militer pour les libertés individuelles et l'émancipation de l'homme.

Ci-dessous, le film "Le sourcier"

https://www.youtube.com/watch?v=u1gI9VXW21s

____________________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2016

31/08/2016

Jacques Gamelin (1738-1803), un artiste sous la poussière et les toiles d'araignées

Dans la longue liste des artistes que la ville de Carcassonne a enterré sous la poussière et les toiles d'araignées figure le peintre Jacques Gamelin. Sans le savoir et la curiosité de l'abbé Cazaux, les toiles de ce peintre jusque-là endormi depuis deux siècles, seraient restées dans les combles de l'église Saint-Vincent. Ce grand érudit qu'est encore - Dieu nous en préserve - l'ancien curé de cette paroisse, saisit le maire Raymond Chésa et lui fit part de sa découverte. Carcassonne venait ainsi de mettre la main sur plusieurs tableaux inconnus de Gamelin. On les restaura et aujourd'hui, chacun peut les admirer dans le choeur de l'église Saint-Vincent.

Carcassonne, Eglise St-Vincent, Autel.jpg

© medieval.mrugala.net

Malgré cette découverte de taille et le regain d'intérêt qu'elle suscita pour le peintre, on ne peut pas dire qu'une grande publicité lui ait été réservée à Carcassonne. Il semblerait même que parmi les acteurs et les spécialistes de l'art pictural que nous détenons dans notre ville, on considère encore Gamelin comme un artiste de peu d'envergure nationale. Tiens ! Cela nous rappelle les réflexions sur la musique de Paul Lacombe, jamais enregistrée mais que l'on relègue ici au rang de mineure. Enfin, ce n'est pas tout à fait exact car j'ai découvert à la médiathèque de Limoges, un ouvrage sur la peinture de Gamelin réalisé par Marie-Noëlle Maynard à l'occasion d'une exposition au Musée des beaux-arts. Ce qui semble incompréhensible c'est de n'avoir pas donné le nom de ce peintre à ce musée ou à l'école municipale de dessin. Vous verrez plus tard dans cet article... Pire encore, le buste ci-dessous sculpté par Falguière et inauguré en 1898, se trouve actuellement dans le péristyle du musée des beaux-arts sous une couche de poussière et de toiles d'araignées, mis dans un côté sombre comme s'il gênait.

Falguière-Gamelin.jpg

A côté de lui, rutile en ce moment l'exposition temporaire de Mattia Bonnetti pour laquelle toute la bonne société Carcassonnaise se réjouit. Dans la cour, Carcassonne qui aime visiblement les toiles d'araignées y a installée celles de M. Cognée. C'est contemporain de notre époque, les vieux c'est bon pour l'hospice !

Capture d’écran 2016-08-31 à 09.21.16.png

© Roger Garcia / DDM

Jacques Gamelin

 naît à Carcassonne le 3 octobre 1738 dans la maison que le sieur Jean-François de Fornier, conseiller du roi et Lieutenant-général criminel en la Sénéchaussée de Carcassonne, vendit à son père. Ce dernier, marchand drapier de son état originaire de Tours, la rebâtit telle qu'elle se trouve aujourd'hui. d'après nos recherches, au-dessus de l'actuelle poissonnerie Montagné, en face des Halles dans la rue Aimé Ramond au n° 57. Gamelin fut dès son plus jeune âge, mis en nourrice chez une femme de la Cité à laquelle il porta une grande affection. Il prit soin de ses vieux jours et fit un portrait d'elle à l'âge de 90 ans qui est conservé au Musée des beaux-arts.

gamelin

La probable maison natale de Gamelin

Ses études

Mgr de Bezons venait tout juste de créer l'école des Frères de la doctrine chrétienne quand le jeune Jacques y entra. Par la suite, c'est au collège de Carcassonne tenu par les Jésuites qu'il poursuivit ses études. Passionné par les livres que ces professeurs lui prêtaient et par la musique qu'il étudiait avec ferveur, Gamelin avait tout d'un artiste. Ses premières notions de dessin, il les reçut d'un ouvrier serrurier nommé Bertrand. Ses nombreuses balustres, portails et rampes d'escalier existent encore dans les Hôtels particuliers de la Bastide. Au sortir du collège, son père voulut qu'il s'attachât aux affaires commerciales mais Jacques n'avait la tête qu'aux batailles des Grecs et des Romains. Son père décida alors de confier son fils à M. Marcassus, baron de Puymaurin, un des plus remarquables commerçants de Toulouse. Ce Marcassus était le fils d'un Capitoul de Toulouse auquel Louis XV avait accordé le titre de Baron en raison de ses grands services rendus à l'état par la création de deux grandes manufactures royales.

M. de Puymaurin

Gamelin s'ennuyait à devoir écrire sur les livres de comptes... Il fut surpris par le maître d'avoir dessiné avec grand talent sur l'un de ces livres, des miniatures et portraits. M. Puymaurin après l'avoir un peu courroucé, lui fit remarquer qu'il avait davantage de disposition pour le dessin que pour le commerce. Vous devriez apprendre le dessin, lui-dit-il. Mon père ne le veut pas, lui répondit Gamelin. M. Puymaurin était membre de l'Académie des sciences, Inscriptions et Belles lettres de Toulouse et de Nîmes. Il entreprit d'écrire au père afin de tenter de le persuader du talent de son fils pour le dessin. Ce dernier répondit que Jacques n'était qu'un paresseux qui finirait par le ruiner. Le voyage qu'entreprit à Carcassonne M. de Puymaurin ne changea rien à l'affaire. Ce dernier allait donc pourvoir à l'entretien des études de dessin de Gamelin, en agissant comme un second père.

L'Académie royale de peinture de Toulouse

L'ancienne Ecole des Beaux-arts de Toulouse venait d'être transformée en Académie royale. Pierre Rivalz, dit le Chevalier Rivalz en était l'un des professeur, issu d'une lignée de peintre dont Jean-Pierre Rivalz, élève de Poussin, natif de Labastide d'Anjou dans l'Aude. C'est à ses côtés que Gamelin perfectionna son art. Après cinq années d'études, il obtint le prix de l'Académie de Toulouse et fut envoyé à Paris.

1312619252.jpg

Jacques Gamelin

Rome

Après quoi, il remporta le Grand prix de Rome du premier coup, alors que David mit cinq ans pour l'obtenir. Nommé par Louis XV pensionnaire de France à Rome. Là bas, ce fut un ravissement auprès duquel il rapporta toute l'inspiration pour ses futures toiles ; il dessina les bas-reliefs antique, les colonnes, les arcs, etc... Il remporta le Grand prix de peinture fondé par le cardinal Albani. En 1771, Jacques Gamelin entre dans la prestigieuse Académie de St-Luc avec le titre et comme professeur et de peintre de bataille. Premier peintre du pape Clément XIV, il s'établit à Rome et épouse Julia Tridix, issue d'une noble famille Vénitienne. Rome tressait des lauriers à Gamelin ; en France où la haute peinture était morte avec Louis XIV, on eut écho de la renommée du peintre Carcassonnais. Mais en France, on avait fait de la place à des gens bien moins talentueux et le retour de Gamelin dans son pays allait l'enterrer.

Carcassonne

Si Gamelin était mort à 32 ans après avoir épuisé tous les honneurs, il serait entré aujourd'hui dans l'histoire de la peinture Française avec un grand H. Mais voilà, il décida de rentrer à Carcassonne  laissant pour un temps sa femme et sa petite fille en Italie, promettant d'y revenir bientôt - tout cela pour répondre à l'appel de son père infirme. Celui-ci s'était retiré des affaires, non sans une bourse bien remplie. Ce fils tout auréolé de gloire, il le présenta au tout Carcassonne et en fit son héritier en dépossédant ses deux filles. Quand Jacques Gamelin ouvrit le secrétaire contenant les biens de son père, il découvrit des valeurs pour une somme considérable ainsi qu'un trésor d'or et d'argent. A t-il perdu la tête ? Le fait est qu'il décida de revenir en France, de rémunérer matériellement les largesses de son bienfaiteur et de songer à créer une entreprise en faveur de l'art.

Capture d’écran 2016-08-31 à 13.31.51.png

La ruine

Après avoir insisté pour que M. de Puymaurin acceptât les largesses financières qu'il voulût lui consentir, Jacques Gamelin se lança dans une affaire qui allait le ruiner. Entre 1775 et 1780, il entreprend à Toulouse la composition de son Recueil d'Ostéologie et de Myologie, vaste ouvrage de science et d'art pour lequel il fallut construite un atelier de dissection, payer des cadavres, s'entourer de préparateurs et de graveurs.

Capture d’écran 2016-08-31 à 12.01.06.png

Dessin de M. de Puymaurin avec cette dédicace

"Si j'ai quelques talents, je vous les dois ; cet ouvrage en est le fruit ; puisse t-il mériter assez par lui-même pour consacrer à jamais et vos bienfaits et ma reconnaissance !"

Au moment de parution de son recueil, d'autres ouvrages traitant du même sujet étaient édités en France. Gamelin qui venait d'ordonner l'impression de 2000 exemplaires ne put soutenir la concurrence avec des graveurs parisiens de meilleure renommée que ceux de province. Ces livres allèrent d'enfouir dans un grenier... Il paya ses fournisseurs et ses ouvriers puis vint s'établir à Carcassonne. Il vendit la maison paternelle pour 10300 livres au sieur d'Aiguebelles. A la mort de Gamelin, le peu d'exemplaires qui n'avaient pas été rongés par les rats, se vendit 25 francs. Aujourd'hui ne parlons même pas de sa rareté...

La chute

Gamelin reprit le pinceau pour gagner sa vie ; il négocia le prix de ses toiles en fonction du temps passé et du coût des fournitures. Le génie y était toujours mais, des tableaux le plus souvent réalisés à la hâte, il manquait l'amour de l'art. David de retour de Rome chercha Gamelin et lui écrivit à Carcassonne, le pressant de s'installer à Paris en lui garantissant le succès et la gloire. Il n'en fit rien... L'abbaye de Fontfroide et l'hôpital de Narbonne lui commandèrent quelques sujets. La cathédrale St-Just fit appel à lui afin de remplacer la tapisserie du choeur par des toiles représentant l'ancien testament. La Révolution française vint annuler ce projet.

La Révolution

En 1793, alors que la France est attaquée de toutes parts par les armées étrangères, Gamelin va s'offrir avec ses deux fils au représentant en mission dans le Midi pour l'organisation de l'armée des Pyrénées Orientales. Sur les champs de bataille après le combat, il en profite pour dessiner l'atmosphère du lieu. Gamelin participa avec le 6e bataillon de l'Aude à la prise du Boulou, de Collioure... Laissant ses deux fils dans l'armée, il revint à Carcassonne une fois la guerre terminée.

209-GAMELIN-844x1024.jpg

© Musée de Narbonne / 1799

La terreur

Sous la terreur, la magnifique chasse de Saint-Paul fut profanée, ses restes traînés en place publique et livrés aux flammes. On mit détruisit les titres féodaux, les archives, tableaux, ornements... Gamelin dans le but de sauver ce qui pouvait l'être se fit passer pour un Républicain acharné ; on le nomma exécuteur en titre des hautes oeuvres au Palais de l'Archevêché. Quand la mort de Robespierre mit fin à la sanglante épopée révolutionnaire, la convention décida de créer une Ecole centrale de dessin à Carcassonne.

L'Ecole centrale de l'Aude

Tour heureux de retourner à Carcassonne dans le collège qui l'ouvrit à la connaissance des arts, Jacques Gamelin veut offrir quelques cadeaux à sa ville. Il lui offre les toiles qu'il avait miraculeusement sauvées des flammes, encore roulées et conservées dans un dépôt. Il les déroule en tapisse les murs du collège ; ce fut l'un des plus riches musées du département. A sa mort, cette fortune a été dispersée. Quel meilleur enseignant au passé si prestigieux pouvait rencontrer la nouvelle Ecole centrale de l'Aude ? 

img_1702_0.jpg

Le collège des Jésuites

La mort du peintre

Gamelin s'éteignit le 12 octobre 1803 à Carcassonne de la maladie de la pierre. C'est-à-dire de calculs dans les reins. Sa femme, cette belle romaine était à ses côtés. Le Préfet de l'Aude, le baron Trouvé, ordonna que son corps reposât dans une chapelle ardente dans une salle du Musée. Ce musée dont le département lui était redevable. L'école centrale de l'Aude lui fit élever un tombeau avec cette inscription 

A Jacques Gamelin

Peintre d'histoire

Professeur de dessin à l'Ecole centrale de l'Aude, 

ancien professeur

de l'Académie Saint-Luc

à Rome,

des académies de Toulouse, de Montpellier, etc.

Les professeurs de l'Ecole centrale

ses collègues

21 vendémiaire An 11 (14 octobre 1803)

gamelin_IMG_5469.jpg

La tombe de Jacques Gamelin au cimetière Saint-Michel de Carcassonne. Elle a été restaurée en 1839 par la Société des arts et des sciences... Depuis, on ne voit plus guère l'inscription sur la dalle.

Source

Mémoires de la Société des arts et sciences / 1849 / Chanoine Barthe

__________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2016

30/08/2016

Qui était Pierre Charles Lespinasse (1885-1959) ?

On emprunte aujourd'hui des artères dans Carcassonne, sans savoir bien des fois quelle fut la vie de celui ou de celle qui en porte le nom. Le temps fait son oeuvre et l'oubli se creuse inexorablement ; quand la génération contemporaine de ces personnages s'éteint, plus personne ne s'intéresse à eux. On saura toujours qui fut Napoléon 1er mais, au niveau local, l'ignorance et le manque de curiosité sont tels que l'avenir apparaît des plus sombres les concernant.

lespinasse

Depuis le 10 février 1967, l'avenue qui borde le Canal du midi depuis le boulevard de Varsovie jusqu'à l'allée d'Iéna porte le nom de 

Pierre Charles Lespinasse

Lespinasse.JPG

Né le 11 décembre 1885 à Mussidan (Dordogne), Pierre Charles Lespinasse passe avec succès le concours des Ponts et chaussées. Avant la Grande guerre, il est affecté à La Réole puis à Agen. Mobilisé en 1914, il est gravement blessé à la tête par une pièce d'artillerie en Champagne le 25 décembre 1915. Il recevra quelques temps plus tard la Légion d'honneur pour ses actes de bravoure sur le champ de bataille. Après avoir épouse le 8 juillet 1919 Suzanne Claret dont il aura deux enfants : Guy et Ginette. Cette dernière exercera pendant de très nombreuses années comme professeur de danse à Carcassonne.

bastien.jpg

Le couple Lespinasse arrive à Carcassonne en 1920 où Pierre Charles est nommé comme Ingénieur des Travaux publics affecté au Canal du midi. Initié en 1907 dans une loge maçonnique d'Angoulême, il rejoint les Vrais amis réunis à Carcassonne dont il sera le Vénérable. Homme de gauche, il se présente aux élections sous l'étiquette socialiste, mais refuse au second tour la fusion avec les communistes laissant la victoire à la liste Radicale.

Le suspect de Vichy

Sa participation avant guerre à 31 groupements divers avec pour rôle celui de président, vice-président, membre, etc... le rangea directement dans le collimateur du régime de Vichy. Il n'était pas bien vu d'être membre du parti socialiste et Franc maçon de surcroît à cette époque. Sur ordre de Vichy, il est contraint de se démettre de la Franc-maçonnerie ; cette information est largement diffusée dans les journaux locaux afin que cet opposant au régime soit marqué comme les juifs plus tard, avec leur étoile de David. Le journal collaborationniste de Doriot (ancien du Parti Communiste et fondateur du PPF) écrit que Lespinasse doit quitter ses fonctions d'Ingénieur des Pont et chaussées. La machine à broyer s'emballe... Faisant fi de ses actes héroïques en 14-18, le maréchal Pétain le raye de la Légion Française des Combattants, le 26 septembre 1941. Le 7 septembre 1941, c'est un inspecteur de police et son adjoint qui viennent perquisitionner chez lui. Sa présence au défilé Républicain à la statue de Barbès le 14 juillet 1942 n'arrange rien à sa situation ; il est déjà fiché politiquement. 

Le 30 novembre 1942, le préfet Freund-Valade nommé par Vichy passe un coup de téléphone à l'ingénieur en chef de son service :

"M. Lespinasse, ingénieur à Carcassonne, est un gaulliste notoire, acharné, qui ne cesse de faire de la propagande et comme il le fait à haute voix, je vais prendre contre lui les sanctions les plus graves que mon autorité ma permet d'employer. J'avise son directeur de service."

Le 21 janvier 1943, sa maison est à nouveau perquisitionnée.

Le Résistant

L'action résistante de Charles Lespinasse dans la clandestinité débute le 15 avril 1943. Un mois après, il devient le chef de résistance du journal "Combat" et reçoit régulièrement à son domicile des combattants de l'ombre. Le comité de Salut Public se constitue avec Blasi et Morelli ; ce dernier, Procureur de la République de Carcassonne dénoncé par le préfet de l'Aude Freund-Valade ne reviendra jamais du camp de concentration. La place devant le tribunal porte son nom. Le 13 juillet 1943, Lespinasse figure sur la liste de 24 personnes à arrêter. C'est la Milice Française qui la présente au préfet.

Traqué par la police et la Milice de Carcassonne et pisté par la Gestapo, Charles Lespinasse quitte Carcassonne par le train, le 12 septembre 1943. Après un bref séjour à Limoges, il reste jusqu'au 10 octobre à l'hôtel des voyageurs de Peyrat-le-Château dans la Haute-Vienne avant de redescendre à Toulouse. Là, il laisse sa femme et ses enfants, rejoint l'Ariège pour tenter de passer en Espagne par l'Andorre afin d'atteindre Alger. Arrêté par une patrouille Allemande alors qu'il gravissait avec ses compagnons le sentier menant au Port de Siguier, à la frontière avec l'Andorre, il est incarcéré à la prison de Foix. Après un séjour à la prison Saint-Michel de Toulouse, il transite par Compiègne avant d'être déporté le 17 janvier 1944 à Buchenwald.

La déportation

ad11_ddeg3163_01.jpg

Pendant toute la durée de sa détention, Charles Lespinasse prendra de gros risques en notant précisément sur un carnet caché dans la doublure de sa veste, l'organisation, les plans et la vie à Buchenwald. Ce document exceptionnel est consultable aux Archives départementales de l'Aude.

Après sa libération le 23 avril 1945, il est hospitalisé pendant un mois dans un établissement américain en Allemagne. A son retour le 28 mai 1945 à Carcassonne, il raconte :

« Je descendais du wagon dans un état de faiblesse lamentable. La barbarie nazie avait fait de moi un homme diminué, au visage barbu, ne portant sur ses os qu’une peau infiniment petite. J’avais l’aspect d’un vieillard qui conserve la vie par son regard, son bon moral, sa confiance. J’oubliais un instant que j’étais un déporté dans un état physique impressionnant, sinon effrayant par ma terrible maigreur. »

Lespinasse reprit, après quelques mois de repos, ses activités d’ingénieur au Canal du Midi jusqu’à sa retraite le 1er juillet 1949. Aux élections municipales d’octobre 1947, il mena à Carcassonne la liste SFIO qui subit un échec sévère qu’il ne supporta pas. Il abandonna aussitôt son mandat de conseiller. Faute de majorité stable, le conseil municipal fut dissous le 17 mars 1950. Lespinasse fut nommé membre de la délégation spéciale chargée d’administrer la ville : ce sera sa dernière participation à la vie politique de Carcassonne. Son état de santé se dégrada car il avait contracté en Allemagne la tuberculose. Il abandonna ses fonctions dans plusieurs associations, notamment les HLM de l’Aude dont il présidait le conseil d’administration. Fin 1953, il quitta sa charge de vénérable des Vrais Amis Réunis qu’il avait occupée au total pendant une vingtaine d’années. Une des dernières manifestations à laquelle il participe est le congrès de l’Association des combattants volontaires de la Résistance qui se tint à Carcassonne le 5 décembre 1954 : le général Ginas, compagnon de la Libération, lui remit la croix de Commandeur de la Légion d’Honneur. Trois ans plus tard, en septembre 1957, Lespinasse fut élevé à la dignité de Grand Officier. Il décéda le 5 avril 1959. Au cimetière deux discours furent prononcés par Pierre Rives, au nom des déportés, et Jules Fil*, maire de Carcassonne, qui déclara notamment : « Le devoir, c’était pour lui le mot clé qui réglait sa conduite et quand il avait choisi plus rien ne pouvait le déterminer à revenir en arrière. » (Récit de Paul Tirand)

Pensées de Charles Lespinasse

La guerre

La guerre est la destruction de la chaumière, de la maisonnette, du bourg, des hameaux, des villages, de la ville, des régions, des nations, des usines, des industries, de l'existence, des places-fortes de terre, aériennes et navales, un défi à la vie, un abandon de soi-même, un mépris de l'esprit humanitaire, un progrès pour la mort, rend ridicule la Société des Nations, l'anéantissement de la concorde, de la collaboration, de l'entente internationale, la domination du capital, le travail au service du néant, au lieu de la beauté de l'art sous toutes ses formes, des prodiges de l'énergie de l'homme pour la suppression des autres, la défense d'un peuple, la préservation de ses droits, de ses coutumes, de sa race, de son régime, de ses moeurs, de ses usages, un devoir illusoire et patriotique qui n'est parfois qu'une haine d'étrangers, l'instruction et l'intelligence au service d'une technique meurtrière, la jeunesse met sa bravoure devant un matériel de feux, de lance-flammes, de balles, de grenades, de mines, de bombes, d'obus, de projectiles, de mitraille, de fusées ; l'agrandissement du territoire, les richesses des autres pays, l'ambition des colonies, l'espace vital, la protection de certaines puissances, la domination des états, la dictature des hommes politiques et de l'armée, la création du néant et non le rêve de la prospérité et du bonheur, l'extermination de l'être humain, la douleur dans la famille, le fléau de l'Humanité.

La paix

La Paix entre les nations est la suppression de la guerre, la préservation de l'individu, le maintien de la famille, la prospérité des Etats. 

La Paix est l'ennemie de la barbarie, de la sauvagerie, de la jungle, de la brutalité ou de la force brutale, de la violence, de la terreur, des dictatures.

La Paix est l'amie de la conservation de soi-même, du sentiment familial, du patriotisme sain et sans haine, du respect des autres et de la concorde dans le monde.

La Paix est la noblesse du coeur, le symbole de l'hospitalité, le temple de la fraternité, l'esprit de solidarité, la source du bien-être, le prélude du bonheur.

La Paix ce sont les facultés au service du progrès humain, le génie bienfaiteur des peuples.

La Paix est la justification du droit à la vie, l'épanouissement de la jeunesse et la liberté d'un régime.

La Paix intégrale est l'union sincère et durable de toutes les matières et le triomphe de l'humanité.

Sources

Histoire contemporaine en Languedoc

15 mois à Buchenwald / C. Lespinasse

___________________________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2016

17/08/2016

Charles Bessière (1924-1986), écrivain

Tout commence par une visite au cimetière du hameau de Maquens à la recherche d'une sépulture que je n'ai finalement pas trouvée... Un portrait et un nom buriné sur une plaque portant la mention "écrivain" m'arrêtent. Comment ? Un romancier inconnu des Carcassonnais, voilà qui m'intéresse ! Je me mets alors en quête de retrouver sa famille et par chance, il s'agit de celle d'un ancien professeur de musique de la ville. Grâce à son épouse Madame Simone Grassiette (1er prix du Conservatoire de Paris), j'ai pu obtenir des éléments biographiques sur

Charles Bessière

P1060276.JPG

Charles Bessière était né à Bègles (Gironde) en 1924. Après des études à l'Ecole des beaux-arts de Bordeaux, il obtient le Grand prix de Rome en gravure. Une fois les résultats promulgués, le nouveau lauréat emporte sous son pantalon - malgré l'interdiction - ses gravures au burin. Après avoir été pilote de course et même second d'une étape du Tour de France remportée par Hugo Koblet, Charles Bessière se lance dans dans l'écriture. Ses contes, nouvelles et poésie sont publiés.

Capture d’écran 2016-08-17 à 19.41.33.png

"Du sang neuf en littérature" 

En 1964, les éditions Grasset publient son ouvrage "La farce" (In-16 / 262 pages). La critique déclare : "Charles Bessière dans ce livre plein d'entrain a décrit ce monde fantastique et populaire de l'illusion d'aujourd'hui." Quand l'auteur apporte son manuscrit "Les marches du royaume" à Grasset celui-ci est reçu par Yves Berger, d'abord intéressé par le physique avantageux de l'auteur. En refusant ses avances, Bessière renverse la table et reprend son ouvrage.

Quelques autres livres de l'auteur

Les marches du royaume

La chose

La toison d'or

Dans le monde des lettres, Charles Bessière pouvait compter sur l'amitié de l'Académicien François Nourrissier et du critique Daniel Domergue. Il est décédé en 1986 à l'âge de 61 ans suite à une rupture d'anévrisme. Il est inhumé dans le cimetière du hameau de Maquens.

___________________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2016

09/06/2016

Suzanne Sarroca : de la Trivalle au Royal Opera House de Londres

Suzanne Sarroca

est née dans le quartier de la Trivalle à Carcassonne le 21 avril 1927, où sa mère tenait une épicerie. Après ses études primaires à l'école de la cité, elle découvre le chant après la projection du film "La Malibran" de Sacha Guitry dans un cinéma de Carcassonne.

"Ma mère chantait et avait une belle voix, me dit-elle. Mais personne dans ma famille ne faisait de musique ; c'est grâce au professeur de solfège du lycée que je fus convaincue d'aller me faire entendre à Toulouse. Au Conservatoire, j'eus Claude Jean comme professeur de chant. M. Izard - le directeur du Théâtre du Capitole - me fit débuter au Festival de Carcassonne dans "Werther" de Massenet. En deux ans, je commençais une carrière de soliste dans plusieurs grands opéras nationaux, puis internationaux."

En 1951, elle chante Carmen au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles. Ensuite les rôles s'enchaînent à l'Opéra de Paris dont celui de Tosca qui sera le plus remarqué. Elle fait une carrière internationale à Buenos Aires, Genève, Londres (Covent Garden), Rome...

1590852948.jpg

A Carcassonne, elle émerveille le public en 1960 dans "Faust" de Gounod. Hélas, à la fin de la représentation, Jean Alary qui était directeur du festival, lui annonce le décès de son mari. En 1974, elle triomphe au Festival de Carcassonne dans la Tosca de Puccini ; le public est debout après son air "Vissi d'arte, vissi d'amore". Suzanne Sarroca restera avec Régine Crespin, l'une des plus belles voix françaises de la seconde moitié du XXe siècle. Hélas - une nouvelle fois - il ne faut pas compter sur sa ville natale pour honorer son illustre citoyenne ; son nom ne figure sur aucun bâtiment culturel - comme l'auditorium ou la Fabrique des arts. On lui préféra peut-être l'amuseur public Gualdo qui, comme elle, vécut à la Trivalle, mais dont les vocalises s'arrêtèrent au pied du Pont vieux. 

Requiem de Verdi. 1978.jpg

Sa dernière apparition sur la scène carcassonnaise date de 1979 dans le Requiem de Verdi avec Alain Vanzo et l'orchestre du Capitole dirigé par Michel Plasson. Aujourd'hui Suzanne Sarroca habite à Paris, mais revient quelques fois à Carcassonne dans sa maison de famille de la rue Camille Saint-Saëns. Cette personne d'une grande gentillesse et humilité m'a offert son amitié. Les gens les plus talentueux sont les plus simples.

musique

L'acte de résistance de Suzanne Sarroca

Le 11 novembre 1943, Suzanne Sarroca et quelques autres camarades de classe du lycée de jeunes filles de Carcassonne vont réaliser un acte de résistance à la Collaboration. Cela fait un an jour pour jour que les Allemands occupent Carcassonne avec le concours de l'administration de Vichy.

Ces jeunes femmes âgées seulement de 16 ans décrochent le portrait de Philipe Pétain sortent la photographie du cadre. Elles se saisissent du drapeau Français, hissent les couleurs sur le mât dans la cour du lycée et se mettent à chanter la Marseillaise.

Cet acte de rébellion formellement interdit par Vichy leur vaudra des sanctions allant de l'exclusion pendant huit jours à la privation de sorties. 

Source : (Archives de l'Aude / Rapport du préfet / 20 nov 1943)

Sources

Merci à Suzanne Sarroca 

___________________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2016 

25/05/2016

Albert Picolo : le premier Résistant du département de l'Aude.

L'histoire de la Résistance locale a enterré Albert Picolo sous les lauriers posés, après la guerre, sur la tête d'hommes qui s'étaient au départ montrés frileux à la Résistance. Non pas qu'ils ne fussent pas en désaccord avec le maréchal Pétain - Henri Gout refusa de voter les pleins pouvoirs à Pétain -, mais plutôt qu'ils préfèrent opter pour un position attentiste. Nous avons récemment évoqué les difficultés de Roger Stéphane - envoyé par Rénouvin - pour rallier des élus tels que le député Henri Gout et le Dr Lacroix - maire de Narbonne - à la cause du mouvement "Combat". Albert Picolo, lui, n'hésita pas une seule seconde à se montrer ouvertement dans Carcassonne, opposé à la collaboration. En se plongeant dans les archives des journaux locaux d'après-guerre, nous avons observé que Louis Amiel - maire par interim, nommé par le Comité de Libération - glorifie l'action du Dr Henri Gout comme ayant été le tout premier Résistant de l'Aude. Au regard de ce que nous avons découvert, ceci n'est pas tout à fait exact... Si Picolo n'a même pas été honoré d'un nom de rue dans Carcassonne, le nom du Dr Gout est gravé sur l'une des plus belles avenues de la ville. Les manoeuvres politiciennes pour attribuer à la S.F.I.O la gloire de la libération du pays, alors même que plusieurs de ses cadres s'étaient confondus dans le radicalisme d'avant 1944, aura eu sans doute raison des plus vertueux des Résistants. Albert Picolo - candidat S.F.I.O - arrivé en tête au premier tour des législatives s'était pourtant désisté en 1936 en faveur du Dr Gout, dans le cadre des accords du Front populaire... Sans Picolo, pas de députation pour le futur maire de Carcassonne ; mais, on a sans doute fait payer à l'électron libre après la Libération, de s'être fait élire Conseiller général avec l'étiquette des M.U.R (Mouvements Unis de Résistance), contre l'avis de la S.F.I.O.

La genèse d'un héros

albert 001.jpg

Albert Picolo, sa femme et son fils en 1932

Albert Joseph Justin Picolo naît à Batna (Algérie) au numéro 30 de la rue d'Alger le 4 octobre 1899, de Jules Picolo - peintre - et d'Émilie Pico - sans profession. D'abord surveillant d’internat au lycée Bugeaud à Alger en 1918 puis répétiteur au lycée de Constantine en 1921. Il vient ensuite en métropole et y occupe diverses fonctions : répétiteur au collège de Castelsarrasin (Tarn-et- Garonne) en 1921-1922, maître d’internat au lycée de Toulouse (Haute-Garonne) de 1922 à 1927. C'est à cette époque qu'il se marie le 2 septembre 1925 à Castelnau-Magnoac avec Odette Angèle Justine Bastiment (1904-1984), pharmacienne de son état. Le couple aura deux garçons.

Après un séjour, au collège de Condom (Gers) en 1927, il retourne au lycée de Constantine comme répétiteur en 1928-1929, avant d’être titularisé comme professeur adjoint au collège de Bizerte (Tunisie) en 1928-1929. Il rentre en France et obtient un congé entre 1930 et 1934 qu’il passe à Saint-Germain-en-Laye (Seine-et-Oise). Il est ensuite professeur adjoint de physique et de chimie au lycée de Carcassonne (Aude) en 1934 et l’occupe jusqu’à la guerre.

Le militant

En 1936, Picolo est secrétaire de la section S.F.I.O de Carcassonne et créée un comité d'intellectuels antifascistes. Il se présente aux élections législatives de 1936 ; malgré son succès au premier tour, il se désiste en faveur d'Henri Gout. Malgré ses convictions, Albert Picolo n'a jamais été initié en Franc-maçonnerie. Une forte personnalité sans compromission, notent ceux qui l'ont connu.

Capture d’écran 2016-05-24 à 17.49.01.png

© ADA 11

L'opposant à Vichy

Nos conclusions ne peuvent avoir de valeur que si elles s'exposent à l'appui de témoignages rédigés par des personnalités de valeur. Lucien Roubaud - un grand Résistant et ami de Picolo - expose les faits suivants :

"Il a sans doute été le premier organisateur de la Résistance dans l'Aude. Le magasin de sa femme, pharmacienne, était devenu un lieu de rendez-vous. Je me souviens que, le fusil de chasse à la main, nous partions avec lui reconnaître des endroits où ultérieurement nous pourrions tendre des embuscades. Plus sérieusement, nous faisions aussi de la propagande orale et nous menions campagne contre les quelques pétainistes de l'endroit. Nos propos trouvaient un écho certain auprès des petits commerçants du quartier : le réparateur de vélos, le menuisier, le tonnelier, etc... C'était limité, mais c'était très net. Nous nous sommes manifestés plus ouvertement lors de la cérémonie du 11 novembre 1940... Ainsi, au fil des mois, avons-nous monté plusieurs manifestations, dont celle où Picolo a arraché le bouquet qu'on venait de remettre à un allemand (Le SS Dr Grimm, NDLR) qui venait faire une conférence à Carcassonne. Peu à peu ces manifestations ont pris de l'ampleur." (Léon Roubaud)

48026518.jpg

Friedrich Grimm

(1888-1959)

Le 12 juin 1942, le théâtre municipal de Carcassonne avait fait le plein pour écouter la conférence du Dr Grimm - bras droit de Josef Goebbels. Picolo eut à ce moment-là la hardiesse d'arracher le bouquet de fleurs, que les collaborateurs allaient tendre à cette éminence grise du parti nazi. Ceci en pleine rue Courtejaire... Il venait ainsi de se signaler auprès des autorités préfectorales.

Albert Picolo recevait par kilos des exemplaires du journal "Combat" dans des emballages pharmaceutiques, dans l'officine de sa femme, avenue Buneau-Varilla. Il recruta pour la distribution des tracts et fonda l'Action ouvrière au sein de la mine de Salsigne. Le 14 juillet 1941, il dessine un grand V sur la vitrine de la pharmacie de sa femme.

Son arrestation

Capture d’écran 2016-05-24 à 17.49.25.png

© ADA 11

Le 14 juillet 1942, à l'initiative d'Albert Picolo une manifestation à lieu à la statue de Barbès ; elle réunit 2000 à 3000 personnes. Parmi les personnalités, on compte Henri Gout, Georges Bruguier et son fils, René Nelli... pris à partie par le S.O.L (Service d'Ordre Légionnaire). Picolo n'y est pas car la veille, il a été arrêté par la police.

"J'avais admiré les manifestants antipétainistes de 1942, devant le monument aux morts, bien moins nombreux, certes, que ceux du 1er mai d'après la Libération (et à cette cérémonie-là on n'avait pas amené les enfants) : une manifestation organisée par notre ami Albert Picolo, qui lui avait valu d'être arrêté par la police vichyste et exilé, en résidence surveillée."

Le 15 septembre 1942, la section spéciale de la cour d'appel de Montpellier condamne avec sursis Albert Picolo, professeur de chimie, jugé par le tribunal de Carcassonne pour menées antinationales, détention et distribution de tracts. (Archives Nationales / côte BB/18/7064 n°35)

P1050774.JPG

© ADA 11

La résistance en Lozère

Brûlé à Carcassonne, Picolo poursuit son action clandestine en Lozère.

À Langogne, il devint le responsable de l’AS. Convoqué à une réunion des cadres de l’AS de Lozère à Marvejols le 30 août 1943 à 21 h, et présidée par Henri Cordesse alias « Robert ». Picolo, étant à Mende, ne put être prévenu. Son adjoint, un agent de la police allemande, ancien journaliste à Montpellier le fut à sa place. La Gestapo, interrompant la réunion de l’AS put capturer la plupart de ses membres. Picolo fut arrêté à son retour à Langogne. Comme ses compagnons d’infortune il fut transféré à la villa des Rosiers au siège de la Siecherheitspolizei de Montpellier où il fut torturé. (Le maîtron)

La déportation vers Buchenwald

Le 23 octobre 1943, le convoi part de Compiègne en direction de Buchenwald. Le matricule 31267 se trouvera là-bas avec d'autres compagnons d'infortune Carcassonnais comme Charles Lespinasse. Le 20 avril 1945, lors de l'évacuation du camp de Flössenburg il réussit à s'évader et à rejoindre les alliés, cinq jours plus tard.

Capture d’écran 2016-05-13 à 08.46.03.png

© ADA 11

"Albert Picolo dès son arrivée fut incorporé dans le "troupeau" conduit sous une pluie de coups que leur distribuait les bergers. Ces hommes accomplissaient 12 heures de labeur. Seul, le hasard fut qu'il fut affecté bientôt à un Kommando. La blanchisserie fut dès lors son lieu de travail. Et ses journées employées au raccommodage ou au nettoyage des vêtements n'étaient troublées que par les longs appels que faisaient les gardiens. Parfois 20 minutes suffisaient à appeler les hommes, parfois trois heures ne suffisaient pas à leur besogne. Et si l'un deux s'effondrait c'était la mort et l'inévitable four crématoire."

Le retour des "musulmans"

A l'intérieur des camps, les SS appelaient "Musulmans" ceux qui ne tenant plus debout étaient en passe d'être choisis pour la sélection - autrement dit la chambre à gaz. Picolo revint de cet enfer, mais dans quel état !

Capture d’écran 2016-03-19 à 10.09.20.png

© Coll. Claude Marquié

Quelques temps après son retour de déportation

En avril 45, les premiers déportés survivants des camps nazis commencèrent à arriver. Et ceux qui étaient à peu près capables de tenir debout étaient reçus à l'hôtel Lutetia où leurs familles, ou leurs amis proches, venaient les reconnaître (il fallait, parfois, les reconnaître, comme on vient à la morgue dire d'un noyé, d'un suicidé : c'est lui), et les ramener parmi les vivants. Et c'est ainsi (et disons que c'était  dans le beau mois de mai) qu'un jour mon mère apprit qu'Albert Picolo était parmi ceux-là. il est allé à l'hôtel Lutetia. Il m'a emmené avec lui. Il voulait que je voie. J'ai vu. (Jacques Roubaud)

La reconstruction

Le 23 septembre 1945, il est élu comme conseiller général du canton ouest de Carcassonne en devançant  le candidat de la S.F.I.O, le Dr Philippe Soum. Albert Picolo quitta définitivement l'Aude en 1946 pour un poste d'Inspecteur de la Jeunesse et des Sports dans la Drôme, puis dans les Pyrénées-Orientales. C'est là qu'il s'éteignit à l'hôpital de Perpignan le 4 août 1975.

albert 002.jpg

Albert et Odette en 1958

Sources

Jacques Roubaud / La boucle / 1993 

Le maîtron

Archives de l'Aude

Archives Nationales 

Remerciements

390780_920.jpg

M. Jean-Pascal Picolo, petit-fils d'Albert

_______________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2016