10/06/2018

Ribaute et Moux : villages martyrs de la Seconde guerre mondiale

Ribaute

Le régime de Vichy avait interdit les bals, mais la jeunesse du pays bravait régulièrement l'interdiction. Le 23 juillet 1944 vers 22H45, alors que celle du village de Ribaute dansait au son d'un pick-up dans la vieille gare désaffectée des tramways de l'Aude, un terrible évènement allait survenir.

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La gare de Ribaute dans les années 1950

Une colonne de soldats Allemands de retour d'une opération contre le maquis à Vignevieille et visiblement excitée stoppa son macabre cortège à hauteur du bal clandestin. Plusieurs rafales de mitraillette sont alors tirées en direction du local et sur la maison d'Henri Maury, maire de Ribaute. La gare et le poids public sont criblés de projectiles. "Rendez-vous ! Haut les mains" La trentaine de jeunes rassemblés dans la gare s'enfuit à travers les vignes, lorsque plusieurs d'entre-eux sont atteints par le feu ennemi. Un véritable tir au pigeon ! Au sol, deux jeunes hommes gisent inanimés. André Beaudouy, né à Ribaute le 18 janvier 1921 est tué sur le coup par une balle explosive en plein cœur. Adrien Bringuier, né le 2 août 1910 à Camplong subit le même sort. A l'arrivée des gendarmes, les corps des victimes avaient été déposés, l'un à la mairie, l'autre chez ses parents. 

Cette furie meurtrière contre un groupe sans défense fera également trois blessés : Jean Boch, Antoine Miron et François Roux. Le jeune Francis Gélis sera embarqué sur l'un des camions des barbares et relâché le lendemain soir. Pour justifier ce crime de guerre contre des civils, l'autorité Allemande prétendra qu'elle venait de tomber dans une embuscade de maquisards F.T.P. Cette information sera bien entendu validée par la préfecture et le gouvernement de Vichy.

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Le lieu du drame, à la sortie de Ribaute

Les témoins

Antoine Miron, 24 ans, cultivateur à Ribaute, né le 8 avril 1920 à Chriribel (Espagne) déclare : Le 23 juillet 1944 vers 22h45 alors que je me trouvais dans le local de la Maison des jeunes (gare de Ribaute), j'ai entendu plusieurs spectateurs qui regardaient danser, dire : "Voilà les Allemands". Ils se sont sauvés. Presqu'aussitôt alors que je me trouvais à l'intérieur, j'ai entendu plusieurs rafales d'une arme automatique. Les balles atteignaient la façade du mur de ce local. Me voyant en danger je suis sorti, mais avant de franchir le seuil de la porte, j'ai été légèrement blessé par deux éclats de balle à la jambe gauche, au-dessus de la cheville. Je me suis sauvé dans une vigne et suis allé me caché près de la rivière Orbieu. Avant mon départ du local, mon camarade Beaudouy avait été tué sur le coup. Je n'ai entendu aucune sommation faite par les Allemands.

Le récit de Robert Anguille

La journée avait été belle et chaude. La nuit était tombée. Une nuit bien noire, sans lune, sans éclairage public pour cause de black out. Après avoir écouté les informations diffusées en français sur Radio Londres, «  Les français parlent aux français », je m’apprêtais à me rendre à l’ancienne gare du tramway, un petit bâtiment où la jeunesse ribautoise se retrouvait le dimanche au soir pour danser sur la musique d’un vieux pick up et où mon frère marié un mois plus tôt m’avait précédé avec son épouse. Mon père, qui se couchait tôt, sortit de la maison et fit quelques pas avec moi vers la route où il avait l’habitude d’aller ausculter le ciel pour se faire une opinion sur les probabilités météorologiques du lendemain.
Notre maison était celle qui se situe au n° 12 de la Rue Marcellin Albert ; nous avions donc à gravir les deux courtes rampes qui nous séparaient de la route. En arrivant à hauteur de l’impasse aujourd’hui baptisé François Mitterand, une ombre a surgi de la pénombre, nous avons reconnu à la voix notre voisine Emma, dont la maison se situait au n° 1 de l’impasse. Elle nous dit que plusieurs camions venaient d’entrer dans le village et qu’ils étaient stationnés sur la route, moteurs et feux éteints.
«  Je crois que ce sont des allemands », dit-elle. La nuit était si sombre qu’on ne voyait pas les véhicules qui n’étaient pourtant qu’à une vingtaine de mètres, mais on entendait des éclats de voix à l’accent germanique. Et puis, la voix inquiète de madame Marguerite Rouger, épouse de l’instituteur, qui cherchait son fils : « Vous n’avez pas vu Max ? ». A qui s’adressait-elle dans la nuit noire, sur la route où s’était arrêté le convoi ?
Soudain, une forte détonation et, avec le sifflement caractéristique des fusées, précisément une fusée éclairante s’élève, une sorte de serpent éblouissant éclairant pendant quelques instants d’une lumière crue les murs des maisons et les camions à l’arrêt sur la route. Mon père, à qui cette chose rappelait sans doute de sombres souvenirs, me saisit par le bras et nous redescendons précipitamment jusqu’à notre maison tandis que l’on entend le crépitement d’une mitrailleuse du côté de la gare.
La porte refermée à clef, avec mon père, ma mère et ma grand’mère maternelle nous allons vivre dans l’angoisse des heures interminables. Combien de temps les tirs ont-ils duré ? Dix minutes, peut- être davantage, avec de courtes interruptions. Enfin, après un moment de silence, une dernière et brève rafale.
Deux heures après ou peut-être davantage on frappe à la porte ; mon frère et sa femme entrent. Leurs visages reflètent la peur qu’ils ont connue, leurs habits déchirés témoignent d’une fuite précipitée à travers des broussailles et par des endroits ravinés.
Ils racontent : «  Nous dansions dans la gare dont la porte était grande ouverte lorsque des garçons qui prenaient l’air sont entrés et ont dit que des camions étaient là, à moins de quarante mètres. Le temps de s’interroger sur cette présence et c’est la fusée éclairante et le crépitement des armes à feu. C’est l’affolement. Certains sortent et sautent dans la vigne qui se trouve en contrebas ; d’autres restent terrés à l’intérieur après avoir refermé la porte en tôle épaisse. Lorsque les tirs marquent une pause la porte est rouverte et d’autres jeunes gens s’enfuient dans la nuit par la vigne. Ils iront tous se cacher dans le breil, un espace végétal naturel qui borde la rivière « Orbieu », là où débouche le « Rec ( ruisseau ) Torrent » .
Un silence lourd règne maintenant dans Ribaute. Les chiens qui aboyaient se sont tus.
Au petit matin la stupeur se lit sur les visages de celles et ceux qui se retrouvent dans la rue et sur la place pour parler de ce terrible événement.
On apprend qu’il y a eu deux tués, deux ou trois blessés légers et un enlèvement. Louis Beaudouvy, 23 ans, père d’une enfant de trois mois, a reçu une balle explosive en plein cœur. Un nommé Bringuier, homme d’une trentaine d’années qui habitait à Camplong et le jeune Francis Gélis, 16 ans, étaient embarqués de force sur un camion. Bringuier a tenté de s’échapper, on l’a retrouvé mort, criblé de balles, dans la partie haute de la rue de l’Abeille. Francis a été emmené à Carcassonne, obligé, au besoin à coups de crosse, de se tenir accroupi et les mains sur la tête tout au long du voyage. Ses parents réussiront à le faire libérer le lendemain.
Ce dimanche-là, la colonne des militaires allemands était montée à l’assaut d’un groupe de maquisards situé sur le territoire de la commune de Lairière, au bord du plateau de Lacamp. Il y avait eu des tués des deux côtés; les allemands ramenaient leurs morts dans leurs camions. A Durfort, où ils se sont arrêtés, ils ont trouvé du vin dans une cave, ils ont bu tout ce qu’ils ont pu engloutir et sont repartis non sans avoir mis le feu à la seule maison habitable de Durfort, inoccupée ce jour-là .
A Ribaute le mitraillage avait copieusement arrosé l’espace de l’ancienne gare. La porte en tôle épaisse du petit bâtiment a été transpercée à plusieurs endroits par les balles. On a relevé des dégradations de la façade . La maison de Mr Henri Maury, alors maire, a reçu de nombreux impacts. Pour se protéger des tirs, M. Maury et son gendre, Jean Sérasse, avaient plaqué des matelas contre les fenêtres.
Nous apprendrons le lendemain que le village de Moux a connu un pareil drame puisque deux jeunes hommes qui rentraient tranquillement chez eux ont été tués au fusil mitrailleur manié depuis l’un des camions qui ne se sont pas arrêtés.

Moux

Vers 23h30 ce même 23 juillet 1944, les mêmes criminels Allemands traversent le village de Moux. A la hauteur du café Rigaud, ils stoppent leurs camions lorsque plusieurs jeunes sortent de l'établissement. Il est tard et la loi proscrit l'ouverture des estaminets à cette heure avancée de la soirée. Le maire, M. Huc, avait déjà averti le patron qui n'en tint pas compte. Farail René et son frère Roger, Souquet Joseph et Raynaud Marcel font face aux soldats d'Hitler. 

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L'ancien café Rigaud, avenue Henri Bataille

"Les Allemands nous ont lancé un appel que j'ai pris pour une sommation. Je me suis arrêté et j'ai levé les deux mains en l'air. Immédiatement une rafale de mitraillette a crépité et m'a blessé à la main droite. Me voyant blessé, je me suis enfui. Une deuxième rafale m'a touché aux jambes, ainsi qu'au côté gauche. Je suis tombé par terre, et comme je commençais à perdre connaissance j'ai aperçu des soldats qui me fouillaient. Je suis resté évanoui je ne sais combien de temps et quand j'ai repris mes sens, j'ai appelé au secours. Ce sont des employés de la gare allemande de permanence à la dite station qui m'ont relevé et porté chez des voisins, Madame Noguès. J'ai parlé à mon camarade Souquet qui m'a répondu : "Je suis touché au bas ventre", tandis que l'autre ne m'a pas répondu. J'ai su après qu'il s'agissait de Raynaud.' (Farail Roger)

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La rue de la Bade, où Marcel Raynaud a été tué

A 2h15, le jeune Souquet, né à Moux le 19 Juillet 1926, succombait à ses blessures dans l'ambulance de la clinique Delteil. Elle n'atteindra Moux qu'à 3h30 du matin avec un officier de paix, le Dr Delteil et le gardien Laffont. Le jeune Raynaud Marcel, né à Moux le 31 janvier 1925, ne sera retrouvé que le lendemain matin dans la rue Bade, couché dans une mare de sang.

Hier, 23 courant à 23h30, j'ai quitté le café Rigaud, avec trois de mes camarades et mon frère Roger. Avant nous, cinq ou six soldats Allemands qui prennent la garde de la voie étaient sortis du café et se dirigeaient lentement vers l'avenue de la gare. Comme ces militaires étaient légèrement pris de boisson et craignant qu'ils nous cherchaient dispute, nous nous sommes arrêtés sur le trottoir pour leur laisser prendre de l'avance. A ce moment, un convoi automobile venant de la direction de Narbonne, marchant très lentement est arrivé à notre hauteur. Craignant une rafle, j'ai dit  :"Planquons nous" et nous avons longé le mur à droite du café en direction de Narbonne. Nous nous sommes engagés dans une rue transversale, seul Raymond Sieras a rejoint son domicile situé à 20 mètres du café dans le sens opposé. Ayant entendu crier "Halt", j'ai supposé que c'était le signal d'arrêt du convoi et j'ai continué à m'enfuir. Mon frère, Joseph Souquet et Marcel Raynaud, ont levé les bras et se sont arrêtés. N'en tenant aucun compte, les occupants du convoi ont tiré sur eux une rafale de coups de feu." (Farail René)

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Une plaque rappelle ce crime de guerre

Nous allons parler des coupables ! Il s'agit du 71e régiment de l'air de Carcassonne dit "de Lisieux" commandé par le capitaine Hermann Nordstern en relation avec la Gestapo de Carcassonne dirigée par le Unterscharführer-SS Hermann Eckfellner. Cette colonne Allemande descendait de Lairière où elle s'était attaquée au maquis de Villebazy. Plusieurs fermes avaient été brûlées... Ceci sur la dénonciation de l'emplacement du maquis par le milicien Brun.

Sources

ADA 11

Témoignage Robert Anguille

Archives militaires

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02/06/2018

André Riffaud (1923-1944), un nom de rue qui n'évoque plus rien...

Que reste t-il d'André Riffaut ? Une rue dans Carcassonne dont le nom n'évoque plus rien pour la majorité des habitants. Si seulement, mourir à 20 ans pour la liberté permettait d'obtenir une gratitude éternelle, à l'heure où l'on aurait bien besoin de nourrir ces symboles auprès de la jeunesse. 

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André Riffaut

(1923-1944)

Dès juillet 1943, André Riffaud s'était engagé dans le maquis Nisto et Esparros situé dans les Hautes-Pyrénées. Lorsqu'il revient dans son Aude natale, le jeune homme connu dans la clandestinité sous le pseudonyme de "Michel Gabin" prend le grade de lieutentant F.F.I au sein du maquis Jean Robert. Le 25 juillet 1944 alors qu'il se trouve au volant d'une Ford V8, lui et ses passagers sont attaqués par les Allemands et la Milice française près du village de Lairière. Au cours des échauffourées, Alcantara, Donaty et Prat sont tués. Bourges est fait prisonnier et sera libéré par les Allemands le 19 août 1944 de la Maison d'arrêt de Carcassonne. Quant à Riffaud, très sérieusement blessé aux jambes, il est amené. Interrogé à la prison par la Gestapo, il est laissé sans soins pendant trois jours et gardé par la Milice. Finalement transporté dans un état désespéré à l'hôpital général (actuel Dôme), le docteur Pierre Roueylou qui officiait à la clinique Brun, tentera l'impossible pour le sauver. Ce chirurgien soignait dans la clandestinité les maquisards de Villebazy.

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Les impacts de balles sur la Ford conduite par Riffaut

Le Dr Roueylou nous livre le témoignage poignant de sa tentative pour sauver André Riffaut, sous la menace des hommes de la Milice française de Carcassonne.

"Fin juillet 1944, les combats décisifs ont lieu, le rythme des évènements s’est fait plus rapide, la mort plus pressante, les passions plus aiguës encore. L’âme de la Résistance apparaît à fleur de peau.
L’ennemi a entrepris une vaste opération de démantèlement des maquis de l’Aude. Pour notre part, au maquis de Villebazy, nous avons dû décrocher et nous nous sommes dispersés avec, comme point de ralliement, les fermes de la Boulbonne et du Dessous dans le massif de la Malepère. les interventions, les liaisons se multiplient. On prend beaucoup plus de risques, mais une prudence au moins élémentaire doit rester de rigueur. J’ai donc accoutumé de passer mes nuits au maquis, ne réintégrant Carcassonne qu’à l’aube.
La dernière nuit avait été, un peu partout, particulièrement chaude. Ce matin là, un vendredi je crois, dès mon arrivée à l’hôpital (aujourd’hui, le Dôme. NDLR), j’apprends que plusieurs miliciens, blessés dans une embuscade, ont été hospitalisés.
Admis dans la nuit (je n’ose dire d’urgence), un blessé grave nous a été remis par les Allemands après évacuation de l’infirmerie de la prison où il a séjourné durant trois jours, sans aucun soin, depuis le mardi donc vraisemblablement. C’est dans cette prison de la route de Narbonne que l’infection s’allumera. Seuls des soins constant eussent pu l’éviter. Au vrai, les Allemands avaient été logiques dans leur mépris de soigner un homme de toute façon promis à la mort. Il avait dû y avoir, pour eux, mieux à faire.
Je suis très intrigué parce que personne ne sait rien de son identité et de ses origines et qu’il est gardé par trois miliciens en armes, me dit-on. Sans parler d’un quatrième qui a pris faction depuis quelques instants, mousqueton à l’épaule, à la grande porte d’entrée de l’hôpital.
Il d’agit donc, à n’en pas douter, d’un hôte de marque. Et de chez nous, c’est certain. J’en assumerai donc personnellement la charge, en plein accord avec notre chef du service chirurgical, le docteur Brun à qui j’ai déjà téléphoné.
Me voici donc dans le couloir, devant la porte d’isolement qui fait face au bloc opératoire. De fait, se tient là un premier milicien, colt dégainé. L’accès à la chambre m’est interdit, le passage ne me sera donné qu’après avoir décliné mon identité.
Silence de glace…
Deux miliciens sont debout dans le coin droit de la pièce. En armes naturellement.
Du lit blanc se détache le visage émacié d’un gamin de 20 ans, un visage de Christ dévoré par de grands yeux marqués par une interrogation : Suis-je enfin l’ami attendu en vain depuis trois jours ? Des yeux déjà lointains dans les orbites et comme enfoncés dans d’étroites cavernes. Une peau qui a dû être très mate, un nez dont les ailes battent la chamade. Des lèvres amincies et violettes, une langue rôtie, des pommettes saillantes, un front d’où perle une froide moiteur à laquelle viennent se coller quelques mèches d’une chevelure très particulière, d’un très beau blond cuivré.
Pas un mot entre nous. Gestes routiniers du professionnel. Pouls filant, température élevée, pâleur de cire. Mais des yeux qui se scrutent et deux mains qui s’étreignent.
André Riffaut, le clandestin « Michel Gabin », du maquis FTP Faïta, avait dès cet instant compris que j’étais bien celui qu’il attendait. Tout de suite je sais que je l’aimerai comme un frère.
Sur son visage se dessine un éclair, une rosée perce dans son regard. Difficile d’imaginer poésie plus véhémente.
André présente une plaie transfixiante de la racine de la cuisse droite. Son fémur est brisé, sa cuisse très œdématiée est déjà porteuse de marbrures typiques bien qu’aucune crépitation gazeuse ne soit encore apparue.
Mais André ne mourra pas. Je refuse cette éventualité. Il est trop jeune, trop beau, trop fort, trop exemplaire aussi. On le disputera à la mort et à ses tortionnaires et à leur univers inhumain. Par tous les moyens. J’en fait serment. Et pourtant cet état septicémique, ces marbrures - comme tout cela est inquiétant.
Visite du docteur Brun. Un maître authentique auquel je voue un respect filial. pronostic sombre auquel je refuse, sans mot dire, de m’associer.
Contact immédiat avec le Corps-franc du maquis de Villebazy. C’est entendu, dès que l’état d’André ke permettra, un commando l’arrachera à la milice qui sera massacrée. Mon plan est déjà arrêté.
Mais le soir, vendredi soir, André flotte sur la fièvre, serait-il déjà un agonisant qui je bercerai en vain ? Et serait-il vrai que la vie peut ainsi lancer, à toute volée, la graine de mort, même sur un enfant de 20 ans ? Il faut pourtant se rendre à l’évidence. Les marbrures ont progressé, une crépitation fine très caractéristique est maintenant perçue. La gangrène pavoise.
Une opération de la dernière chance sera tentée. Le membre sera sacrifié en totalité. Avec les moyens de l’époque, c’est-à-dire sans banque du sang et sans antibiotiques. Simplement du sérum antigangréneux - inefficace comme on sait, au moins à ce stade. Pour le sang, d’un groupe assez rare dont je fais par chance justement partie, j’en donnerai deux fois dans quelques heures qui suivront l’intervention.
Il faut sauver cet enfant…
La journée de samedi est marquée sinon par une rémission mais en tous cas par un état qui ne paraît pas se dégrader. On reprend espoir, pour peu de temps puisque le dimanche, vers midi, André est comateux. Il s’éteindra en fin de soirée.
Je revois l’enfant mort, un jeune garçon dont j’ai encore dans ma main les mains qui refroidissent.
Les miliciens quittent la chambre, devoir scrupuleusement accompli, puisqu’ils avaient, un premier moment, exigé même d’assister à l’intervention.
Dois-je le taire ? Si grande peur que j’aie de connaître une bouffée de haine. Il est vrai que j’ai appelé et que j’appelle encore vengeance. Longtemps déjà pourtant que c’est fini.
Le père est arrivé. Mais je reste seul avec mon petit mort. Donnez-moi la paix ! La chambre sent l’innocence. Y a t-il 33 ans de cela, est-ce aujourd’hui ? J’ai vécu chaque minute de cette agonie et la lassitude m’écrase encore.
Le corps d’André, enveloppé dans un linceul tout blanc, est hissé sur un charreton que nous pousserons, le père et moi, jusqu’au plateau Paul Lacombe où demeure la famille. Les roues qui crissent, déchirent la soie de la nuit qui tombe.
Michel Gabin, pour un temps encore, sera inhumé le mardi soir à Carcassonne même. Une foule immense, évaluée à plus de 3000 personnes l’accompagne malgré la présence de l’appareil policier milicien que nous reconnaissions au passage. L’âme profonde du pays a enfin, après bien des atermoiements, des reniements, des démissions, pris conscience de ses devoirs.
Le père aumônier, l’abbé Pons (Chanoine Auguste-Pierre Pont. NDLR), donnera l’absoute dans l’église de Saint-Gimer et prononcera une très belle oraison funèbre."

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Le monument érigé en mémoire des quatre victimes du 25 juillet 1944 dans le village de Lairière.

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30/05/2018

L'exode des miliciens de l'Aude vers l'Espagne et l'Allemagne le 15 août 1944

L'article que nous vous présentons aujourd'hui est le fruit de plusieurs mois de recherches et d'enquêtes. On marche sur des œufs ! Après tout, ne fait-on pas d'omelette sans en casser ? Les fils et filles de déportés, de résistants brutalisés, d'habitants menacés n'ont-ils pas le droit de savoir ce qu'il est advenu de leurs bourreaux ? Car enfin, on peut faire croire qu'en fusillant en septembre 1944 quelques responsables et une majorité de sous-fifres, la France avait définitivement vengé leurs morts et disparus. La grande partie de ceux qui avaient du sang sur les mains s'en sont sortis. D'autres qui n'ont pas pu les suivre ou ont eu le malheur de croire qu'au mois de septembre ils pourraient se rendre, n'ayant que peu de choses à se reprocher, furent passés par les armes. Leurs chefs ont rejoint l'Espagne ou l'Allemagne. Voici comment...

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© René Dazy

Le 10 août 1944, Joseph Darnand rédige pour les chefs régionaux les ordres de repli des miliciens et de leurs familles. L’ordre est transmis par un courrier spécial le 12 août 1944. Ces instructions vont poser un cas de conscience aux responsables miliciens confrontés aux questions de leurs inférieurs ; partir ou non ? Les plus compromis dans l’action armée contre les maquis au sein de la Franc-Garde n’ont plus le choix pour échapper au peloton. Ils ont été suffisamment avertis du sort que leur réservait la Résistance par tous les canaux à sa disposition par lettres de menaces ou par Radio-Londres : « Miliciens assassins, fusillés demain ! » Certains feront tout de même le choix de rester, ne pouvant se résoudre à quitter leur famille et leurs biens. Ils tenteront de se dissimuler, comme ceux qui n’ont fait qu’adhérer sans jamais être mobilisés. La plupart seront rattrapés et fusillés en cour martiale dès le début du mois de septembre 1944. Il faut regrouper le maximum de Miliciens à Nancy. Les centaines de Franc-Garde compteront lorsque quand les Allemands pèseront ce que représente chacun des chefs de la Collaboration. Darnand dispose d’un poids supérieur au PPF de Doriot avec sa Milice. Les miliciens de la zone nord devront gagner Nancy, ceux de la zone sud se rassembleront d’abord à Dijon en passant par la vallée du Rhône.

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Robert Pincemin, chef de la Milice de l'Ariège

L’exode débute le 15 août 1944, où toute la Franc-Garde de Pamiers est évacuée vers Lyon avec à sa tête Robert Pincemin. Le chef de la Milice départementale de l’Ariège amène ses hommes sans encombre à bon port. La tâche s’avèrera plus périlleuse pour le convoi de Toulouse. Le lendemain, les femmes et les enfants de miliciens sont d’abord évacués en train. D’après une estimation, ils seraient six cents. Bloqué à Moux (Aude) pendant trois jours à cause de la retraite de l’armée allemande, il n’arrivera dans la capitale héraultaise que le 20 août à midi. La Franc-Garde toulousaine se dirige par la route et en camions via Castelnaudary, Carcassonne et Narbonne en direction de Montpellier qu’elle atteindra le 20 août.

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Caserne Iéna, à Carcassonne

A Carcassonne, Les Franc-Gardes se rendent chez eux, prennent leurs effets. Les familles qui ne l’ont pas fait rejoignent la caserne Iéna. Les réticents se voient proposer 500 francs du chef Granade pour partir. Le convoi des chefs miliciens et du Groupe collaboration s’élance le 16 août 1944. Le soir même, ils arrivent à la caserne de la Lauwe à Montpellier avec familles, bagages et armes. La date du 15 août à Lyon ne pourra pas être tenue en raison du retard des miliciens de Carcassonne. Départ le 17 août vers 21h de Montpellier vers Nîmes. Le pont d’Avignon étant coupé, il faut faire demi-tour vers Montpellier. Des dizaines d’autos, car et camions sont stoppés dans la campagne avec miliciens, femmes et enfants. Le convoi vient de Montpellier. Le chef Pissard va aux nouvelles. Attente. Le soir du 18 août arrive. Ce n’est que le lendemain à 8 h que le convoi part vers Perpignan via Béziers et Narbonne. La colonne fait alors 200 mètres de long. On apprend de Pissard qu’il est impossible de passer en Espagne. Le contre-espionnage français a tenté de fermer la frontière des Pyrénées pour empêcher le passage des collaborateurs vers l’Espagne de Franco. Jacques Pissard prononce alors la dissolution et distribue le butin de la Milice ; il donne à chacun 5000 francs. Dislocation, chacun part par petit groupes de son côté. Les uns vers la vallée du Rhône, les autres vers l’Espagne.
Une partie du groupe de Carcassonne accompagne celui de Perpignan qui se fait fort de passer en Espagne. Dans Perpignan, les Franc-Gardes se mettent en civil et gagnent les villages, la montagne. Ceux de l’Aude tentent de repartir dans leur département, se font voler leur véhicule par les Allemands et certains se font repérer et arrêter. Il formeront les premiers contingents des cours martiales.
Le 19 août 1944 à 14h, les chefs de la Milice et du Groupe collaboration de Narbonne se rassemblent devant la Kommandantur, partent dans 3 voitures qui se mêle au convoi Allemand qui quitte la ville.

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Miliciens effectuant un contrôle dans la campagne

La dislocation passée, tous les chefs reprennent la route vers l’Allemagne abandonnant les sans grades à leur sort tragique. Ils attentent le renfort de la colonne de Toulouse conduite par Pérricot ; elle arrive à Montpellier le 20 août. Au même moment, le train de leurs familles parti depuis quatre jours est à l’arrêt. Le chef de gare de Montpellier refuse de la faire repartir.
A 14h, la Croix-Rouge évacue les femmes et les enfants vers l’Enclos St-François, établissement religieux jouxtant la caserne de la Lauwe et le quartier de la Gestapo. La Croix-Rouge n’a pas voulu prendre les Miliciens qui voulaient rester, à cause de la mauvaise réputation de la Milice.
A 14h30, le convoi de Toulouse repart avec les chefs Jacques Pissard, Eugène Gaudin (régional 2e service), René Hoareau (Chef Hérault), Cros (chef régional militaire), etc.
Montpellier, Nîmes, Uzès, Remoulins, Roquemaure, Orange, Pont St-Esprit, Montélimar, Valence et Lyon. Ils y arrivent vers le 24/25 août 1944. Ils ne subissent qu’une attaque aérienne mais pas des maquis. Lyon est encore occupée par les Allemands.

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Hôtel Continental à Barcelone

Ceux qui ont réussi à passer en Espagne se retrouvent à l’hôtel Continental de Barcelone. Le 2 janvier 1945, une note secrète du renseignement signale la réorganisation des collaborateurs et miliciens français en Espagne. A Figueras, la Milice française est dirigée par un nommé Martin, réfugié d’Alsace et Lorraine, au service des Allemands.
A Barcelone, les miliciens français ont repris leur activité, leur siège se trouve à l’hôtel Continental, où actuellement sont groupés 100 miliciens environ sous les ordres de Peretti della Roca, ancien sous-préfet de Céret (PO). L’activité de ces hommes en Espagne est très remarquée par Franco, la Phalange et les troupes Allemandes.

C’est plus difficile pour ceux du Midi Languedocien, mais certains y parviennent et formeront la dernière garde d’Hitler dans Berlin (par exemple, Robert Pincemin).
Parmi les miliciens en Espagne : Abel Bonnard, Paul Fréchou y restera deux ans avant de gagner l’Argentine. François Gaucher arrivé en 1947 y finira sa vie. Jean Filiol travaillera dans la filiale d’un grand groupe de cosmétiques. Les deux tiers des miliciens ont bénéficié de l’aide du Secours national français » fondé par Pierre Héricourt, ancien conseil français à Barcelone et par Laffon, ancien attaché de presse à l’ambassade de France. En Argentine, les collaborateurs se retrouvent à la brasserie Adam’s près du port de Buenos Aires.

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© Martial Andrieu

Cartographie de l'origine des miliciens par cantons

Les anciens Franc-Garde de l’Aude passés en Espagne connurent des fortunes diverses. Gilbert de N, chef de cohorte, condamné à mort par contumace par la Cour de justice de l’Aude, se mariera à Barcelone et bénéficiera des honneurs de la presse franquiste. Il mourra dans la capitale catalane en 1978. Marcel M, condamné à mort par contumace le 20 avril 1945, se cachera dans un couvent jusqu’à la loi d’amnistie. Une fois revenu dans son village, le rejet de sa famille le poussera au suicide en 1953. D’autres comme Amédée M finira sa vie en Argentine (Godoy Cruz) où il mourra en 2006 sans jamais avoir eu à répondre de ses actes contre le maquis de Villebazy. Amédée de L fondera une entreprise en Argentine, s'installera à Paris en 1953 et se constituera prisonnier en 1959, avant d'être acquitté par le Tribunal Militaire de Marseille. Idem pour les chefs Sayos, Castel ou Prax. Ce dernier, chef départemental de la Milice de l'Aude, bénéficiera de plusieurs lettres de soutien d'habitants de son village.

Parmi ceux qui gagnèrent l'Allemagne, certains s'engagèrent dans la SS aux côtés des Allemands. Les autres, considérés comme "Clochards de la Milice" se feront arrêter en Italie avec Darnand. D'autres réussiront à se planquer et finiront leur vie dans les départements du Sud-est de la France, sans jamais remettre les pieds dans l'Aude.

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Milicien fusillé à Grenoble

Les miliciens jugés à partir de décembre 1944 échapperont d’une manière générale à la mort. Les peines de mort prononcées à partir de janvier 1945 seront très souvent commuées en travaux forcés à perpétuité. Avec les différents décrets, ces travaux forcés se transformeront en peines d’emprisonnement. De remises de peine en remise de peine jusqu’à l’amnistie de 1951.
Les condamnés à mort par contumace pourront se cacher à l’étranger et rentrer en France au moment de la loi d’amnistie. Le cas de Georges O, condamné à mort par contumace et qui se mariera en septembre 1948 à Paris, prouve les défaillances dans la recherche des fugitifs.

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© Martial Andrieu

Classement par catégories socio-professionnelles

Les fusillés de septembre 1944 (26 au total) : 37 ans de moyenne d’âge. Le plus âgé a 56 ans, le plus jeune 18 ans. Parmi eux, 1 chef départemental, chef 2e service, chef de transport, armurier, chef de centaine, 2 chefs de trentaine et 2 chefs de dizaine.

56 % des miliciens audois condamnés à mort par contumace sont rentrés après l’amnistie.
27 peines de mort ont été commuées en Travaux forcés à perpétuité.
6 % est resté à l’étranger (Espagne, Tunisie, Algérie)
5,79 % ont été fusillés dont 73% en septembre 1944
Le pourcentage des miliciens disparus n’est pas quantifiable.

NB : Les noms des personnes évoquées dans cet article sont déjà cités dans les livres ci-dessous. Pour la compréhension de l'article, il nous a paru essentiel de les nommer à nouveau. 

Sources

La libération confisquée / Jacques-Augustin Bailly

Historia n°40 / La Milice

La fuite des Miliciens en Allemagne

Encyclopédie de l'ordre nouveau / G. Bouysse

ADA 11

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27/05/2018

Villa de la Gestapo de Carcassonne : de nouvelles révélations inédites...

Ce matin, tambours et trompettes résonneront devant ce qu'il reste depuis trois ans de l'ancienne villa de la Gestapo, à l'occasion du 75e anniversaire de la création du Conseil National de la Résistance. Hier, les porte-drapeaux de la mémoire et fers de lance des postures gardèrent le silence, alors qu'ils avaient toute légitimité pour exiger que l'on ne détruise pas ce bâtiment. Où étaient-ils ? Aujourd'hui, ils seront bien là devant les objectifs de la presse locale et à côté des représentants de l'état. 

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La villa de la Gestapo avant 2015

Lors du procès des responsables du massacre de Baudrigues en 1953 devant le Tribunal militaire de Bordeaux, plusieurs enquêtes furent entreprises par la Direction Générale de la Sureté Nationale. Parmi ces dossiers, nous avons retrouvé les investigations menées afin de savoir s'il y avait une salle de tortures dans l'ancienne villa de la Gestapo. L'inspecteur de police judiciaire André Pech réalisa plusieurs plans des bâtiments, qui lui permirent de définir avec exactitude l'emplacement de chaque pièce et les changements apportés par les services de police Allemande.

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En bas, l'entrée dans le parc par la route de Toulouse. La maison du concierge servait de prison provisoire, avant les interrogatoires. Toutes les fenêtres avaient été renforcées par des barres de fer cadenassées.

Cette belle demeure avait été construite à la fin du XIXe siècle par le père de Gilberte Ormières, épouse Follet. Cet homme possédait une usine de chiffons au début de l'allée d'Iéna, côté pont d'Artigues. En 1943, la famille Follet sera contrainte à laisser sa villa aux services du SD (Gestapo). Jusqu'au 19 août 1944, les agents de la police secrète Allemande y tiendront leurs bureaux et procèderont à des interrogatoires musclés, principalement contre les maquisards.

Agents du SD

Eckfellner Hermann (Chef du SD), Schiffner Oskar (Sous-chef), Bach René (Interprète), Schonbeck Franz (Inspecteur auxiliaire), Geisswinckler Max (Portier), Schluter Karl (Inspecteur), Möller Hans (Chauffeur), Schmidt Rudolf (Inspecteur), Mücke (Inspecteur), Wenzel (Inspecteur), Zeller Aloïs (Inspecteur), Hoffmann Herbert (Inspecteur), Janeke Johan (Inspecteur). Pol Eva (Dactylo), Bachauser Crista (Interprète), Langes Kläre (Dactylo).

Personnels travaillant à la Gestapo

Sallen Joseph (Jardinier), Terre Anita (Aide cuisinière).

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Le rez-de-chaussée

Le jardinier Joseph Sallen indique la pièce A comme étant le bureau de l'économe. Il ajoute : "Je n'ai jamais remarqué de salle, dans cet immeuble, aménagée en chambre de torture. A diverses reprises, pendant que j'étais dans le jardin, j'ai entendu des cris poussés par des malheureux qui étaient interrogés, après arrestation, par la Gestapo. Je ne me suis jamais rendu compte comment ceux-ci étaient torturés, mais ils n'avaient certainement pas besoin d'avoir de pièce spécialement aménagée à cet effet, pour brutaliser les nombreuses personnes qui ont été victimes des agissements de ce service. Le 19 août 1944, vers midi, j'ai été un des premiers à entrer dans la villa sise 67, route de Toulouse, en compagnie d'un nommé Sarroca qui m'avait demandé d'aller lui ouvrir la porte, pour chercher des documents de la plus haute importance. C'est sous la menace qu'il m'a obligé à l'accompagner. Il n'a pris qu'une moto que les Allemands de la Gestapo avaient abandonnée dans la cour intérieure d'entrée."

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La pièce C servait de réfectoire (Salle à manger)

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Le 1er étage

Dans la pièce n°1 se trouvait le bureau d'Eckfellner (Unterscharführer-SS) ; c'est là que de nombreux patriotes furent frappés à coups de matraque, de nerfs de bœufs. Les mains attachées derrière le dos, on soulevait les bras pour les écarteler. Eckfellner dormait dans la pièce n°3. Au n°2 se trouvait le bureau d'une dactylo et dans le n°4, le bureau de Schiffner (Scharführer-SS) avec sa secrétaire. C'était également une pièce d'interrogatoire dans laquelle opérait également René Bach. La salle de bains n°1 bis faisait office de cabinet noir, car toutes les issues étaient bouchées avec du papier noir. Dans les WC n°7, le lavabo et le bidet avaient été enlevés. C'est sûrement dans la Salle de bains n°6 que se faisait la torture de la baignoire, immersion par impression de noyade. C'est là que fut interrogée Madeleine Billot le 11 juillet 1944, après son arrestation sur le Pont vieux.

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Le couloir d'entrée dans lequel passèrent tant de victimes

Madame Ormières épouse Follet, raconte : "Le 19 août 1944, jour de leur départ de Carcassonne, j'ai été une des premières à pénétrer dans l'immeuble et à constater les dégâts qui y avaient été commis par les membres de cette Gestapo. Quelques heures avant moi, une personnes accompagnée par le nommé Sallen, ancien jardinier de la Gestapo, avait visité l'immeuble."

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"Dans toutes les cheminées des pièces du rez-de-chaussée et du 1er étage, d'énormes tas de papiers brûlés s'y trouvaient. Cela avait eu pour effet de faire éclater les canons des cheminées et de briser les marbres et les glaces situées au-dessus. La cheminée du chauffage central était également emplie de papiers consumés (...) Dans la cave, je n'ai rien remarqué de particulier. Dans le jardin anglais, situé derrière l'immeuble, il a été découvert d'assez importantes quantités d'explosifs : cheddite ou dynamite, qui y avaient été enterrés. Au deuxième étage, il y avait six chambres aménagées en dortoir pour le personnel de la Gestapo."

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© L'indépendant

L'ensemble des documents qui m'ont permis de réaliser cet article ne se trouvent pas aux archives de l'Aude. Je ne souhaite pas communiquer l'endroit où je les ai trouvés, car il serait trop facile pour certains d'aller s'y servir. Il m'a fallu des mois pour en faire la découverte. Je serai bientôt en mesure de révéler qui a ourdi la machination visant à faire arrêter Jean Bringer, chef départemental F.F.I. Ce que je puis à l'heure actuelle vous affirmer, c'est que cela a été fait par des Résistants. Comme avait dit Bach : "On nous l'a servi sur un plateau..."

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25/05/2018

Louis et Angèle Nicol, un couple de résistants Carcassonnais oubliés

Louis Nicol, né le 10 août 1901, fut à Carcassonne de ceux qui refusèrent dès 1940 de prêter allégeance au maréchal Pétain. Ce petit noyau d'opposants, réunis lors de la venue de Jacques Rénouvin au Grand café glacier en 1941, se plaça d'emblée derrière la bannière du mouvement "Combat". Rénouvin leur conseilla de trouver une clinique comme lieu de camouflage et de repli pour les maquisards ; le meilleur endroit pour passer inaperçu. Dès 1943, sollicité par Picolo, Sablé et Nicol, le docteur Emile Delteil accepte de mettre son établissement à disposition de la Résistance. 

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Louis Nicol

Cet ingénieur des ponts et chaussées, intègre dans la Résistance audoise le N.A.P (Noyautage des Administrations Publiques). C'est-à-dire qu'il fait partie d'un service de renseignement à l'intérieur de son administration. A Carcassonne, ils sont au nombre de trois : Sablé (P.T.T), Aimé Ramond (Police) et Nicol placés sous l'autorité du chef départemental Jean Bringer. Monsieur Robert Anguille a fort bien connu Louis Nicol et grâce à son concours, nous sommes en mesure de retranscrire ses souvenirs...

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La maison des époux Nicol, 24 rue G. Brassens (anc. rue de l'hospice)

"J’ai fait sa connaissance en septembre1939 lorsqu’il est allé habiter à Lagrasse pour assurer l’intérim de l’Agent Voyer du service vicinal rappelé sous les drapeaux. Louis Nicol avait été réformé à la suite d’une maladie contractée dans sa jeunesse. J’avais alors quinze ans. Mon père, chef-cantonnier, travaillait sous ses ordres.
L’homme était d’un abord facile. Son épouse, Angèle, ancienne employée des postes, l’avait suivi dans cette nouvelle affectation. Des relations d’amitié s’établirent très vite entre nous ; les parents de Louis Nicol possédaient une petite propriété au hameau de Labastide-Couloumat, sur la commune de Belpech, voisine de la commune de Lafage où était née ma grand’mére maternelle Henriette Tissandier, dite « Marie ». Ce voisinage contribua fortement à nous rapprocher. Louis connaissait le patois occitan de cette région.
Après la capitulation de juin 40, il quitta Lagrasse pour Carcassonne où je le retrouvai en janvier 44 lorsque je vins occuper dans les ponts et chaussées un emploi de dessinateur qu’il m’avait signalé. Je logeai pendant quelque temps chez lui, au 1er étage du 24 rue de l’Hospice (actuellement rue Georges Brassens), au-dessus du garage Cadrès.. C’est là, qu’un soir il reçut la visite d’un homme qui resta pour moi sur le moment un inconnu mais dont j’appris après la libération qu’il s’agissait de Jean Bringer, chef départemental de la Résistance. Ce soir-là jean-Bringer venait prendre possession d’extraits de carte sur lesquels étaient portés les points singuliers tels que les ponts, les tunnels, les passages à gué, les accidents de terrain, etc… Louis Nicol, son visiteur et moi, après avoir échangé quelques banalités levâmes nos verres à la libération de la France.
Je fus aussi témoin de l’action résistante de Louis Nicol à qui il arrivait de quitter le soir son domicile pour réceptionner du matériel parachuté. Ces jours – là je mangeais chez lui et je restais près de son épouse en attendant son retour. Je me souviens d’une nuit où il ramena une toile de parachute. Mais c’était aussi des résistants, parachutés ou non, qui venaient au 24 rue de l’Hospice pour y passer seulement une nuit car ils changeaient souvent de domicile. Après la libération, J’eus l’occasion d’en rencontrer un alors qu’il lui rendait visite ; cet homme avait été parachuté plusieurs fois. Il raconta qu’une nuit son parachute ne s’ouvrit pas, mais il était équipé d’un second parachute ventral qu’il parvint à ouvrir ce qui lui permit d’atterrir sans trop de mal : la poche de son parachute dorsal avait été soigneusement cousue ! Infiltration de la résistance par un agent ennemi ? Règlement de comptes ? cet homme n’en dit rien.
Outre les parachutages, Nicol se rendait parfois, en fin de journée, dans quelque forêt voisine pour faire des essais d’explosifs dans le but d’abattre des arbres afin de couper la route à l’armée allemande, dans l’éventualité d’un débarquement des troupes alliées sur le littoral méditerranéen.

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Angèle Nicol, née en 1902 et décédée en 1987, faisait partie d’un réseau de résistance constitué d’agents des P.T.T. Cela, je ne l’appris que plus tard ; ce dont j’ai été le témoin c’est son écoute des messages personnels diffusés par Radio Londres – « Les français parlent aux français ».
La mission de Jeanne- Marie, la fille du couple, âgée de 12 ans en 1944, était de porter des messages à domicile ou de les remettre discrètement, sans un mot, sans un regard, à quelqu’un qui l’attendait posté sur son passage lorsqu’elle se rendait au lycée de jeunes filles ; j’en fus le témoin involontaire un jour où il faisait beau et où je trainais sur le boulevard Camille Pelletan avant d’aller à mon travail. Jeanne-Marie, qui devint professeur agrégé d’Espagnol est toujours en vie et réside à Carcassonne.
Les faits rapportés ci-avant se sont déroulés entre janvier et avril 1944. Aux environs du 15 avril je dus passer comme tous les jeunes hommes de ma classe une visite médicale à la suite de quoi je fus déclaré « apte au travail », ce qui signifiait que j’allais partir pour le S.T.O. Louis Nicol me conseilla vivement de démissionner de mon poste de dessinateur et de retourner à Ribaute, chez mes parents; dans le cas où je recevrais l’ordre de partir pour l’Allemagne, il me dirait comment rejoindre le Maquis. Je suivis ses conseils et ne fus pas inquiété ; les choses commençaient à mal tourner pour l’occupant.

Lorsque Louis et puis Angèle décédèrent l’Union des combattants fit paraitre des articles relatant l’action résistante de ces deux personnages et qui m’en apprirent beaucoup car l’un et l’autre se montraient fort discrets et très modestes sur ce sujet. C’est ainsi que j’appris qu’il était entré dans la résistance en mai 1942 avec Charles Lespinasse.
Après la libération de Carcassonne, Louis Nicol m’invita à l’accompagner à la clairière de Beaudrigues où, un mois plus tôt avaient péri de la manière qu’on sait, une vingtaine de personnes dont Jean-Bringer. Dans une petite cabane en maçonnerie ouverte à tous les vents on pouvait voir, rassemblés dans quelques caisses des débris humains, dont un pied de femme dans sa chaussure. Aux branches des arbres s’étaient accrochés des lambeaux de vêtements et, terrible spectacle, de longs viscères séchés par la chaleur de l’été et qu’un vent léger balançait doucement.
Louis et Angèle reposent dans le petit cimetière du hameau de Labastide-Couloumat, près de Belpech."

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Jean Bringer dit "Myriel"

Les époux Nicol logeaient également Noël Blanc alias "Charpentier", chef du SOAP (Service des parachutages) pour l'Aude. Louis Nicol avait présenté ce jeune homme à Jean Bringer en mai 1944. Le soir où charpentier a disparu, il devait aller à une réunion chez Delteil. D'après les époux Nicol, il était très inquiet et avait peur de s'y rendre. Il sera assassiné dans la clinique du Bastion, le 6 septembre 1944. Emile Delteil affirma ne pas être dans son établissement ce soir là, mais à Espéraza. Un alibi que nous savons désormais inexact et qui fait peser de lourds soupçons sur le chirurgien. Personne n'a osé parler à cette époque, d'abord parce que cela risquait de mettre en question la probité de l'ensemble de la Résistance. Ensuite, parce que le tout le monde craignait le groupe très puissant de Delteil.

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24/04/2018

Cet homme qui empêcha la destruction des platanes du square Gambetta...

De 1248 à 1570, l'emplacement de l'actuel square Gambetta était occupé par le jardin et le couvent des Cordeliers. Il fut démoli sur l'ordre d'un commandant militaire afin de permettre à la ville basse de se défendre contre les huguenots.

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Le nouveau square Gambetta réalisé en 2016

La construction du Pont neuf entre 1850 et 1873 amena la la création d'une place sur le terrain appelé autrefois, "la place au charbon". On pensa dessiner une place triangulaire, puis le Conseil municipal dans sa délibération du 18 janvier 1950 opta plutôt pour la forme rectangulaire que nous connaissance encore aujourd'hui.

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Le Square Gambetta en 1900

En 1859, l'architecte Buckler proposa d'entourer la place d'une double rangée de platanes. Le 8 décembre de l'année suivante, Antoine des Plas eut l'idée de faire construire un bassin central alimenté par une gerbe d'eau. Ce jardin ainsi aménagé en son centre prit le nom en 1864 de Sainte-Cécile, patronne des musiciens. Restait à délimiter ses abords par une clôture en pierre de Beaucaire. Son espace désormais parfaitement matérialisé, prit la dénomination de square Gambetta en 1881, soit un an avant la mort de l'illustre défenseur de la République.

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Durant l'été 1944, les Allemands craignant un débarquement allié sur les côtes méditerranéennes vont ordonner la destruction de ce merveilleux havre de paix. Le colonel commandant la place militaire de Carcassonne, souhaite que l'axe donnant sur la route de Narbonne soit dégagé, afin de contrer l'avancée des troupes alliées. Des Carcassonnais sont alors réquisitionnés, mais aucun d'entre-eux ne souhaite vraiment raser ce magnifique jardin. C'est sous la contrainte que la municipalité devra se plier aux exigences de l'occupant. Les micocouliers, les saules pleureurs et autres arbustes remarquables disparaissent à jamais, tout comme les bassins et le superbe kiosque à musique. Dans le boulevard entourant le square, des tranchées anti-char sont creusées. Voilà le triste spectacle de cet été 1944 !

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Le square après le départ des Allemands

Certains éléments du décor seront mis à l'abri et sauvés par les municipaux. Deux statues : Mercure et La France blessée. La première se trouve actuellement dans la cour du musée des beaux-arts ; la seconde au cimetière Saint-Michel. D'autres, comme les balustres en pierre de Beaucaire, se trouveraient chez un particulier dans le quartier du Païchérou. Peu de choses, en somme. 

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En revanche, la double rangée de platanes plantée en 1859 a résisté à la destruction du square. Vous pouvez encore l'admirer de nos jours, elle est vieille de 159 ans ! Au moment de la démolition, le colonel Allemand demanda avec insistance à Roger Gayraud, chef des services techniques de la mairie, que l'on active l'abattage des platanes. L'employé communal trouva alors un subterfuge afin de l'empêcher. Il rétorqua à l'officier que le S.T.O (Service du Travail Obligatoire) avait considérablement diminué ses effectifs et que, par voie de conséquence, la vitesse d'exécution s'en trouvait altérée. M. Gayraud fit valoir que l'on ne pouvait répondre aux souhaits de l'autorité militaire avec pour seule main-d'œuvre, des retraités diminués par les restrictions alimentaires. Le débarquement en Provence n'ayant eu lieu que 4 jours avant le départ des troupes Allemandes, l'affaire en resta là. 

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Désormais, lorsque vous passerez sous les ombrages des platanes du square Gambetta, vous aurez sans doute une pensée émue pour Roger Gayraud.

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