30/10/2017

Dénoncés à la Gestapo pour avoir écouté Radio-Londres, rue Laraignon

Les époux Vinsani menaient une existence ordinaire et discrète à Carcassonne pendant l’Occupation. Ni la Milice française, ni la police allemande n’étaient au courant que le mari avait durant la guerre civile espagnole, soigné des Républicains et partageait des idées communistes. Ce couple aurait bien pu ne pas être inquiété s’il n’avait pas été dénoncé par Madame Marguerite S, habitant rue Laraignon et serveuse de son état ; la voisine d’à côté, qui ayant la cuisse légère s’amusait à recevoir des soldats allemands chez elle. Madame Vinsani excédée par le vacarme quasi quotidien engendré par ce remue-ménage, eut le malheur de se plaindre auprès de cette sans-gêne. Se sentant sans doute protégée par sa collaboration horizontale, la voisine lui répondit alors : "Et vous ? Lorsque vous faites marcher Londres jusqu’à une heure du matin… Je vous dénoncerai à la Police allemande !"

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© Pinterest / Un village français

Le 4 juillet 1944 vers 19h45, deux allemands en civil se présentent au domicile des époux Vinsani alors que ceux-ci sont en train d’écouter Radio-Londres en langue italienne. Inutile de préciser qu’il était formellement déconseillé de se livrer à ce type d’activité, au risque d’être dénoncé. C’est sans aucun doute ce qu’il arriva après que la voisine eut prévenu la Gestapo. Sans aucun ménagement, les agents perquisitionnent la maison et amènent Monsieur Vinsani dans une des geôles de la caserne Lapérine. Son épouse l’accompagne, mais il lui est signifié de se rendre le lendemain dans les locaux de la Gestapo, au numéro 67 route de Toulouse.

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© Pinterest / Un village français

Après avoir pris soin de faire brûler chez elle les documents qui pouvaient compromettre son mari, madame Vinsani se rend à 9 heures du matin au rendez-vous. Elle est accueillie fraîchement par deux allemands : le chef est brun, c’est Eckfellner ; l’autre est blond et lui sert d’interprète sans toutefois parler correctement le français, c’est Schiffner. On lui pose alors tout un tas de question. Elles s’enchaînent les unes après les autres sans que parfois l’on prenne même le temps de la laisser y répondre : "Où avez-vous connu votre mari ? Depuis quand êtes-vous mariée ? S’est-il rendu en Espagne ? Est-il Communiste ?" A ce flot d’interrogations, madame Vinsani répond qu’elle a connu son futur époux à Perpignan, qu’elle s’est mariée avec lui voilà cinq ans à Maureillas (Pyrénées-Orientales). Elle nie ses déplacements en Espagne et ses idées Communistes.

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© Pinterest / Un village français

Préparée à l’avance, on cherche à lui faire signer une déposition rédigée en langue allemande. Elle comprend que les perquisitions chez elle n’ayant rien données, la police allemande use d’un subterfuge pour obtenir des aveux. Elle refuse donc d’apposer sa signature sur un document dont elle ne comprend pas le sens. On la fait descendre au rez-de-chaussée dans une pièce où elle reste un moment sans que l’on s’occupe d’elle. Au bout d’un instant, madame Vinsani est invitée à passer dans une autre pièce où l’attendent Schiffner et René Bach. Ce dernier, interprète Alsacien de la Gestapo de Carcassonne, lui indique qu’elle est folle et qu’on allait la faire interner à Limoux. Refusant à nouveau de signer, le tortionnaire lui dit alors : "On fera votre maman prisonnière !" Elle bondit de sa chaise : "Vous ne ferez pas une chose comme celle-là !" Eckfellner, le chef de la Gestapo, lui adresse alors un violent coup de poing dans la poitrine qui la fait asseoir sur son siège.
Vers 13 heures, nouvelle demande :

"Voulez-vous signer ?"

"Non"  

"Alors vous prison."

Elle est alors conduite à la caserne Laperrine.

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L'ancienne villa de la Gestapo, avenue F. Roosevelt

Le lendemain, la Gestapo ramène Philippine Vinsani dans ses locaux de la route de Toulouse pour un nouvel interrogatoire. Nouvelle insistance pour la faire signer et nouveau refus. Notons que pour si terrible que furent les autorités allemandes envers leurs prisonniers, jamais elles n’agissaient en dehors des règles du droit dictées par le Reich. Il fallait toujours des aveux signés.

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La cheminée de la villa avant sa destruction en 2016

"Dans la pièce où je me trouvais, se trouvait au coin de la cheminée, un fusil mitrailleur. Le chef de la Gestapo l’a pris en main et s’est mis à parler en allemand avec Bach qui se trouvait assis à un bureau, dont il avait tiré dans le tiroir un révolver qu’il chargeait avec des balles. Toute cette mise en scène a certainement été faite pour m’intimider et me faire croire qu’ils allaient m’exécuter. Ayant eu réellement peur et pris d’envie de vomir. Bach m’a dit : "Vous n’allez pas rendre ici, allez aux WC au fond du couloir." Lorsque je revins, Bach me dit : "Vous allez rester 15 jours sans manger ici." Comme je ne voulais pas signer, il m’a dit qu’on allait contrefaire ma signature. Au bout d’un moment, le chef est revenu porteur de mon sac à main, qui m’avait été retiré au cours de mon incarcération. Bach m’a dit : "Vous êtes en liberté, gardez pour vous tout ce qui a été dit et fait ici, car vous êtes en surveillance, vous ne vous en sortirez pas comme aujourd’hui. Je suis sortie sans signer la fiche et mon mari a été libéré au bout de quinze jours."

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Le couloir de la villa avant sa destruction

Les époux Vinsani ont jugé plus prudent de quitter Carcassonne et de n’y revenir qu’après la libération de la ville. Quant à leur dénonciatrice, elle a arrêtée avec sa sœur puis tondue. Elle écopa de la peine d’Indignité nationale avec confiscation de 20 % de ses biens.

Sources

Procès de René Bach / ADA 11

Jugements de la chambre civique de l'Aude

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27/10/2017

L'arrestation de Mlle Billot sur le Pont vieux le 11 juillet 1944 par le police allemande

L'histoire que nous allons vous raconter n'est pas issue d'un épisode de la série télévisée "Un village français". Et pourtant... Il s'agit d'un fait réel qui s'est produit durant l'été 1944 à Carcassonne et qui démontre, s'il le fallait, les énormes risques que prirent certaines personnes pour la libération de la France. Mademoiselle Madeleine Billot née à Gaillac (Tarn), étudiante en pharmacie, venait juste de fêter le 5 juillet 1944 ses trente ans, lorsqu'elle fut arrêtée par la police allemande, interrogée, incarcérée et envoyée en déportation. 

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© Un village français / France 3 (Droits réservés)

Photo d'illustration

Ce mardi 11 juillet 1944 à 14 heures, Madeleine Billot a rendez-vous sur le Pont vieux avec le délégué de l'O.M.A de Montpellier qui possède son signalement. Depuis quelques temps déjà, cette jeune femme est membre du secrétariat régional des Mouvements Unis de Résistance. Ses parents sont pharmaciens au numéro 20 de la rue de Verdun.

"Les hommes étaient plus souvent fouillés dans les gares. J'adjoignis au secrétariat régional, une jeune femme de Montpellier qui prit le nom de "Joseph" et à mon secrétaire Radon, une étudiante de Carcassonne, Madeleine Billot dite "Arsène".

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Arsène, vêtue d'une veste rouge avec un livre à la main descend le Pont vieux en direction de la Trivalle, à la rencontre de son contact. Elle doit l'amener à une réunion des responsables de la Résistance régionale chez M. Mouton, conseiller d'état honoraire. Elle détient également un bon du trésor de 500 000 francs provenant d'Alger qu'elle doit remettre à M. Arnal, agent d'assurances, afin que celui-ci lui remette la somme en liquide payable après la Libération. Ce qu'elle ignore c'est que l'homme avec lequel elle a rendez-vous, a été arrêté le samedi précédent. Sur lui, on trouva un carnet portant les indications suivantes : "A la date du 11 juillet - 2 h - 6 h Carcassonne - Pont vieux - jeune fille blonde veste rouge, livre à la main". Madeleine ne se méfia pas lorsqu'à l'extrémité du pont, elle crut voir la personne qui devait l'attendre ; celle-ci lui prit la bicyclette et l'accompagna. Un peu plus loin, surgit alors un autre individu aux cheveux roux, de forte corpulence, âgé d'une quarantaine d'années, qui l'intercepte : "Police Allemande. Amenez-vous à la réunion". A cet instant, afin de faire diversion, elle donne le bon du trésor à l'individu ayant servi d'appât. Comme si là était la vraie raison du rendez-vous, alors qu'en fait il n'existe pas de lien. 

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© L'Indépendant

Villa de la Gestapo, 67 rte de Toulouse

Quelle réunion, répond-elle ? J'amenais cet ami prendre une tasse de thé chez moi." Madeleine Billot est alors amenée sans ménagement dans les locaux de la Gestapo, situés au N° 67 de la route de Toulouse. Précisément, à la villa qui fut rasée en 2016 malgré mes protestations. 

Où cette réunion devait-elle se tenir ?

Nous avons dû chercher qui était ce monsieur Mouton, avec pour seul indice sa qualité de Conseiller d'état honoraire. Où résidait-il dans Carcassonne ? Paul "Henry" Mouton (1873-1962) était né à Carcassonne et le père de Simone, épouse Cahen-Salvador, qui occupera plus tard la présidence de l'Association des Amis de la Ville et de la Cité. Quant à son domicile, la famille Mouton possédait depuis 1850 le domaine de La Jasso sur la plaine Mayrevielle. Stéphane Rives, l'actuel propriétaire nous le confirma. Voilà donc un endroit bien à l'abri des regards, dans lequel cette réunion devait se tenir. Gilbert de Chambrun dans ses mémoires "Journal d'un militaire d'occasion", raconte l'issue de cette réunion avortée par l'arrestation de Madeleine Billot alias Arsène.

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Le domaine de la Jasso, lieu probable de la réunion clandestine

"Des cartes étaient dépliées sur la table, lorsque nous apprîmes que Madeleine Billot dite "Arsène", membre du secrétariat régional et organisatrice de la réunion, venait d'être arrêtée à quelques centaines de mètres de là... Une femme de chambre de la maison, qui fut témoin de son arrestation, nous alerta. Le fait que la Gestapo devait se douter qu'il s'agissait d'une réunion importante rendit la dispersion difficile. Je contournai la ville avec deux camarades. L'arrivée d'un convoi militaire sur la route, nous fit nous dissimuler derrière un talus. Les camions se suivaient à intervalles rapprochés, escortés par des motocyclistes. Un petit canon tracté fermait la marche. A vue de nez, les effectifs dépassaient ceux d'une compagnie. Les officiers et les hommes portaient l'uniforme bleu. C'était la Milice de Carcassonne qui allait attaquer dans la montagne, un maquis d'une cinquantaine d'hommes, armés de quelques armes individuelles, que nous n'avions aucun moyen d'avertir. Pendant ce temps, la Gestapo nous recherchait dans le quartier du vieux pont. Bringer, chef départemental FFI de l'Aude fut arrêté au mois de juillet. Il devait mourir à la veille de la Libération : les Allemands en retraite l'attachèrent ainsi que Ramond et plusieurs autres résistants sur les caissons de munitions, qu'ils firent exploser. Georges Morguleff le remplaça comme chef départemental FFI, assisté de Meyer dit "Jean Louis", chef départemental adjoint au titre des FTP. Raynaud, Bousquet, chef de bataillon d'active. Maury dit "Frank", chef du maquis de Picaussel."

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© Laurent Denis / FTV - téléstar.fr - Un village français

La Milice française avec son insigne Gamma et l'uniforme bleu

 Qu'est devenue ensuite Mlle Billot ?

Madeleine Billot fut interrogée dans la villa de la Gestapo par les agents de la police allemande : Qui est Philippe ? Où devait se tenir la réunion ? Comme elle ne répondait pas, on l'amena à la salle de bains où elle fut frappée. Quand René Bach entra vers 15 heures, il se mit dans une colère folle contre ses collègues qui s'étaient précipités, plutôt que de la suivre pour savoir où elle allait. Mlle Billot raconte :

"J'ai été amenée à lui faire remarquer s'il n'avait pas honte de laisser maltraiter une femme. Il m'a répondu que si j'avais parlé, cela ne me serait pas arrivé. Quant à lui, je ne crois pas qu'il m'ait frappée. S'il l'a fait, il a pu me donner quelques coups parce que les horions et les gifles pleuvaient sur moi."

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© Pinterest - Un village français

Interrogatoire du SD (Gestapo)

Conduite ensuite à la Maison d'arrêt de Carcassonne entre 19 heures et 20 heures, elle fut à nouveau interrogée par Bach le lendemain. Ceci, dans le but de tenter de la faire parler. Malgré son habileté, l'interprète de la Gestapo n'y arriva pas. Toutes les enquêtes et interrogatoires n'ayant rien donnés, Madeleine Billot fut transférée à Montpellier le 20 juillet 1944, puis dirigée sur Romainville le 31 juillet. Le 15 août 1944, elle était déportée vers le camp de Ravensbrüch en Allemagne.

"Dès que je suis arrivée au cap de Ravensbrüch, toutes les femmes ont été déshabillées et dépouillées de tous leurs bijoux et des valeurs qu'elles pouvaient porter. Tout ce que nous avions a été confisqué et nous n'avons jamais pu retrouver trace de quoi que ce soit. Nous avons été habillées d'une culotte, d'une chemise et d'une robe légère. Ces vêtements appartenaient à l'administration allemande. Dans le camp, nous nous levions à trois heures et l'appel durait une heure ou deux. Nous faisions des corvées de sable, de pommes de terre et de bois. Nous logions dans des baraques et nous couchions à trois par lit. Une ou deux fois par semaine, il était procédé à des appels qui duraient de 18 heures à l'heure très avancée de la nuit. Comme nourriture, on nous donnait une boisson chaude dès le réveil, une soupe à midi et le soir. Nous étions gardées soit par des soldats SS, soit par des femmes SS, soit encore par la police intérieure du camp qui était faite par des prisonnières polonaises. Cette vie était douce en comparaison de celle de Rönigsberg où nous étions employées à la construction les unes d'une route, les autres d'un camp d'aviation. Nous étions obligées de travailler également 12 heures par jour, par tous les temps : pluie, neige et froid. Nous étions aussi battues pour les motifs les plus futiles et nous vivions dans des conditions d'hygiène déplorables."

Madeleine Billot passera par plusieurs camps : Torgau, Ravensbruch et Roenigsberg. C'est dans ce dernier camp qu'elle fut libérée par les Russes le 5 février 1945. D'après les archives de la Résistance conservées à Paris, Mlle Billot se mariera avec M. Saint-Saëns. Qu'est devenue ensuite cette personne ? Contrairement à ce qu'affirme la délibération du Conseil municipal de Carcassonne du 28 juin 2012, afin de lui attribuer un nom de rue, Mlle Billot n'est pas morte dans un camp. Rendons grâce à la ville de lui avoir donné le nom d'une artère, à côté de celle de Paul Henri Mouton, à la zone de la Ferrandière. Il est cependant regrettable qu'aucun panneau n'indique à cet endroit ce qu'elle fut.

Sources

Service historique de la défense / GR 16 P

Procès de René Bach / ADA 11

Journal d'un militaire d'occasion / G. de Chambrun / 1982

Notes, synthèses et recherches / Martial Andrieu

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© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2017

23/10/2017

La cavale du tortionnaire de la Gestapo de Carcassonne, le 18 août 1944

René Lucien Bach, né le 11 juillet 1921 à Voerderlingen de Guillaume et de Julie Fisher. Il est de nationalité française. A l’âge de trois, il déménage avec ses parents à Metz et habite à Montigny-les-Metz, 88 rue de Reims, jusqu’à l’âge de 18 ans. Après ses études primaires, il quitte à 17 ans l’école normale pour suivre des cours de comptabilité à l’école Pigier. 

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René Bach à Carcassonne lors de son procès

A la déclaration de guerre, Bach s’engage à Metz dans la Marine Nationale pour une durée de cinq ans. Il est ensuite dirigé vers Rochefort à l’école des Fourriers jusqu’en mars 1940. Est-ce à cet endroit qu’il rencontra sa future épouse, native de Saintes ? De Rochefort, il est affecté à Cherbourg où il est embarqué sur le contre-torpilleur Guépard. Débarqué le 1er décembre 1941 à Toulon, il restera jusqu’au 1er janvier 1942 au quartier général de la marine à Marseille. Muté à l’intendance maritime de Toulon avant le sabordage de la flotte en novembre 1942, Bach se replie sur Annecy avec le service de la solde où il restera jusqu’au 16 avril 1943, jour de sa mise en congé d’armistice.

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C’est à l’occasion d’une annonce passée dans « Le lorrain » de Riom afin de trouver un emploi, que René Bach reçoit plusieurs propositions. Il opte pour la plus rémunératrice, à savoir celle émise par la Kommandantur de Carcassonne offrant 2400 francs mensuels à l’essai, puis de 3000 francs. Ce quotidien catholique lorrain paraît en zone libre sous le nom de « Trait d’union des réfugiés de l’Est » et sera interdit le 23 septembre 1943 par Vichy.

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© David Mallen

Soldat allemand devant l'Hôtel Terminus en 1943

A son arrivée à Carcassonne, Bach se présente à la Kommandantur (Grand hôtel Terminus), puis est détaché en qualité d’interprète à la Feld-gendarmerie jusqu’au 1er novembre 1943. Approché par la police allemande (Sicherheitsdienst) communément appelée Gestapo, il entrera à ce service le 7 ou 8 novembre 1943, comme interprète et chauffeur avec des appointements nettement supérieurs de 4000 francs mensuels. Il y restera jusqu’à son départ précipité de Carcassonne le 18 août 1944, soit deux jours avant la libération de la ville.

Marié le 7 juin 1944 à Saintes avec Jeannine Marcelle Dabin, née le 26 septembre 1926 à Saintes, sans profession. Elle demeurait 31 rue de l’arc de triomphe à Saintes.

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L'appartement de Bach au premier étage

René Bach occupa un logement réquisitionné par la mairie au N° 1 rue Barbès (1er étage) du mois de juin 1943 à la mi-juin 1944, chez Mme Maris Berthe, veuve Griffe âgée de 44 ans. Cette dame signale un homme discret qui n’était pas loquace et avec lequel elle n’a jamais entretenu de relations, en dehors de celles entre un locataire et son propriétaire. Bach rentrait la nuit et se levait le matin à 7 heures pour se rendre à son travail. Il ne venait dans la journée que pour relever son courrier qu’il recevait régulièrement. Ce n’est qu’au cours des quinze premiers jours de juin 1944 que sa femme est venue le rejoindre ; le couple s’est ensuite installé dans une maison de la rue Pierre Curie, à deux pas de la villa de la Gestapo située route de Toulouse.

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© automobileancienne.com

Le 18 août 1944, le couple Bach s’enfuit de Carcassonne pour Metz (lieu de résidence de ses parents) au volant d’une licorne réquisitionnée par la police allemande, appartenant à M. Baret, contrôleur des contributions indirectes. Il prend la direction de Narbonne où il déjeune et couche ensuite à Nîmes. Le lendemain, destination Rocquemaure, ville dans laquelle les fugitifs séjourneront pendant cinq jours. En reprenant la route, toujours en voiture, après avoir passé à Orange, ils prennent la direction de Piolenc.
Ils seront arrêtés dans cette commune le 1er septembre 1944 chez M. Franchi par le gendarme Ulysse Péchoux, âgé de 24 ans. Les activités de Bach dans le département de l’Aude sont inconnues de la gendarmerie d’Avignon, qui dans un premier temps procède à un simple contrôle d’identité. Le couple Bach voyage avec plusieurs malles contenant, outre des effets personnels du quotidien, 32 cartes d’alimentation provenant de personnes déportées en Allemagne, un carnet avec les noms et adresses de juifs, un insigne de la Milice, un brassard FFI et 27 000 francs en billets neufs. Le suspect portait sur lui trois pistolets de calibre 7/65 et 6/35, des chargeurs, des munitions et cinq grenades. Au cours de son interrogatoire à Orange, afin de ne pas être reconnu, il prétexta que ces armes provenaient d’un maquis auquel il appartenait du côté de Chalabre. Bien entendu, lors de son audition à Carcassonne, il s’avéra qu’il les avait prises dans le stock de la police allemande.

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Piolenc (Vaucluse)

L’interprète de la Gestapo de Carcassonne, contrairement à ce qu’il affirma plus tard, n’a jamais eu sur lui la carte vert anis délivrée par la police allemande de Montpellier. Dans son porte-carte, les gendarmes trouvent un ausweiss à son nom délivré le 26 août 1943 par l’Etat-Major allemand et une fausse carte avec sa photographie établie au nom d’Alain Séverac, inspecteur de police. Ce faux document avait été fabriqué par lui-même. Le lieutenant Gilbert Burlin de la brigade d’Avignon qui interrogea Bach en septembre 1944, déclara le 16 juin 1945 : "Je considère Bach comme un homme intelligent, toujours maître de lui. J’ai la conviction profonde que cet individu s’est livré, en collaboration avec les services allemands, à une action anti-française."

Interrogé à deux reprises par M. Million, président du Comité de Libération et d’Epuration d’Orange, son attitude soulève de sérieux doutes. Le premier interrogatoire considéré comme "sévère", ne donne pas de résultats positifs. C’est alors que l’on prend la décision d’envoyer deux gendarmes à Carcassonne, MM. Roussel et Péchoux. A leur retour, ils annoncent "que la prise était la bonne, Bach, faisant partie de la Milice et de la Gestapo." Les rapports envoyés par le 2e bureau des FFI de Carcassonne d’une part, et par la Police politique sont sur point très éloquents : "Bach, René Lucien, né le 11 juillet 1921, interprète et agent de la Gestapo, est un individu très dangereux à l’origine de la plupart des arrestations de patriotes et sympathisants patriotes du département de l’Aude…" Il est même recommandé de prendre des dispositions afin que Bach ne tente pas de se suicider ou de s’échapper…

Fort de ces renseignements, un nouvel interrogatoire est mené ; ne cherchant pas cette fois à nier l’évidence, Bach indique qu’il ne s’expliquera qu’à Carcassonne. Le 23 septembre 1944, sur ordre du chef départemental FFI de l’Aude, le capitaine Raynaud et le lieutenant Chaumont viennent à Orange chercher le suspect qui leur est remis avec ses effets personnels. Madame Jeannine Bach resta détenue à la prison d’Orange avant que l’on ne décide de la relâcher quelques semaines plus tard. En effet, la lettre du 5 octobre 1944 envoyée à Carcassonne afin de savoir ce qu’il convenait de faire de l’épouse du suspect, n’a jamais obtenue de réponse. Voyant qu’elle se trouvait enceinte, il fut décidé de la relâcher. René Bach lors de son jugement en juillet 1945, déclara ne pas avoir d’enfant de cette union.
Madame Bach a toujours avoué qu’elle ne savait rien des activités de son mari. On lui remit ses deux valises qui lui appartenaient et la somme de 27 000 francs qu’elle possédait. Nous ne savons pas ce qu’il est advenu de Madame Bach par la suite.

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A son retour dans l’Aude, Bach est d’abord interrogé par plusieurs résistants dans la mairie de Villeneuve-Minervois, dont le capitaine Raynaud et Paul Barrière. Depuis le 17 août 1944, le maquis Armagnac sous le commandement du capitaine Raynaud avait fusionné avec le maquis de Citou sous la bannière du Corps Franc Minervois.


Pourquoi Bach n’a t-il pas été directement transporté à Carcassonne ? Au cours de cet entretien, dont il n’existe aucun Pv, qu’a t-on voulu tirer de lui ? Le capitaine Raynaud rapporte que Bach a reconnu avoir reçu la somme de 50 000 francs de Paul Barrière, qu’il ne s’agissait pas d’une escroquerie et qu’il comptait les rendre. Pourquoi la Résistance a t-elle versée cet argent à ce criminel de la Gestapo Carcassonnaise avec pour seul prétexte qu’il avait besoin d’argent en raison de son futur mariage ? Cette déposition de Paul Barrière au procès Bach est assez surprenante, d’autant plus qu’elle ne suscita pas de questionnement de la part du magistrat. La divulgation de cette affaire n’avait-elle pas pour but de faire passer l’accusé pour un traitre, prêt à se vendre au plus offrant ?
Lors du procés, Bach niera avoir demandé de l’argent à Barrière et d’en avoir reçu en retour : "Ces déclarations sont suspectes car il nie même que je sois intervenu pour le faire libérer, alors qu’il l’a reconnu jusqu’à présent, et que Boyer Louis a indiqué que j’étais intervenu en faveur de Barrière et que j’avais obtenu sa libération."

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© Pablo Iglesias 

Bach devant les juges


Dans le cahier manuscrit que Bach écrivit en prison pour sa défense, indiquant les personnes à faire citer, il dit avoir été surpris de voir Paul Barrière en juin 1944 en état d’arrestation car il le connaissait très bien. Il se portait garant de lui. Barrière lui aurait alors dit que la dénonciation venait de Pierrot G d’Espéraza. Grâce à son intervention, Barrière aurait été remis en liberté. De son côté, Paul Barrière qui occupait la fonction d’agent de renseignement au sein de la Résistance (espionnage), affirma que sa libération était due à la manière avec laquelle il trompa les Allemands et à Louis Boyer, le secrétaire de la L.V.F. René Bach n’intervint, selon lui, en sa faveur que parce qu’il pensait être en présence d’un collaborateur victime d’une dénonciation.

Au début du mois de juin 1944, la confiance dans l’issue de la guerre a changé de camp. Les Allemands sont de plus en plus harcelés par les attaques des maquis et s’attendent à un débarquement des forces alliées. D’après la déposition d’Antoinette Marty, sténo-dactylo à la L.V.F, René Bach se plaignait du traitement dont il était l’objet de la part de ses chefs : "J’ai fait venir ma femme. J’ai demandé à ce qu’on me réquisitionne un appartement. Il l’a été mais au bénéfice d’un officier Allemand. Je travaille jour et nuit. Je vais abandonner pour aller planter des choux." Antoinette Marty affirme que Bach fut menacé d’être tué par son chef. Voici qu’elle aurait été sa réponse : "Si vous les mettez à exécution (les menaces), ma femme possède des documents mentionnant des irrégularités commises dans les services de la Gestapo." 
 Bach n’a t-il pas cherché à prendre contact avec la Résistance pour lui offrir ses services  ? Ceci expliquerait qu’il ait touché ce prêt de 50 000 francs (9000 euros d’aujourd’hui) de Paul Barrière avec l'accord de ses chefs, que le couple semblait encore en partie détenir en billets neufs lors de son arrestation à Piolenc. Par ailleurs, les billets neufs provenaient-ils des parachutages alliés ? Il est prouvé que Bach n’a jamais disposé de compte en banque. La Résistance s’est-elle trompée en pensant pouvoir retourner Bach en sa faveur ? Les évènements tragiques de Trassanel début août 44, dans lesquels Bach s’illustrera de sinistre manière contre les maquisards, ne lui donnent pas raison.

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Schiffner à son procés à Bordeaux en 1953

Toutefois, à l’approche de la Libération de Carcassonne, des tentatives de communications s’opèrent entre les parties belligérantes. Arrêté en même temps que Jean Bringer (Myriel) et Aimé Ramond, le Dr Émile Delteil est accusé d’avoir donné des soins à des maquisards dans sa clinique. C’est là d’après les autorités allemandes, la moindre des accusations portées contre lui. La femme du docteur Delteil tente alors de faire libérer son mari par tous les moyens : la préfecture et le Dr Girou, alors président de l’ordre des médecins. Elle finira par obtenir sa libération par le biais d’un amie, proche du SS Scharfûhrer Oskar Schiffner, sous-chef de la Gestapo de Carcassonne. Nous apprenons alors les circonstances de cette opération, grâce au témoignage du Dr Delteil, venu plaider en faveur d’Oskar Schiffner lors de son procès à Bordeaux en 1953.

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"Le président Guille lui pose la question : Quel rôle à joué Schiffner dans votre libération de la prison le 19 août ? Si vraiment j’étais condamné à mort, Schiffner a joué un rôle. Il avait été touché par une amie de ma femme. Le 19 août, vers une heure et demi, il est arrivé à la prison pour nous rendre nos papiers. Il nous a confirmé que nous allions être libérés. Je lui ai dit : « Où sont les autres ? (Sous-entendu, Bringer et Ramond, NDLR). « Ils sont partis ce matin ». Comme il avait été gentil avec ma femme et lui avait permis de venir me voir, je lui ai dit : « Où allez-vous ? » Il m’a répondu, je ne sais pas. Je lui ai demandé ma carte de visite et je lui ai dit, si vous ne pouvez pas passer, venez chez moi, je vous ferai remettre aux autorités militaires régulières." (Le Midi-Libre, 20 mars 1953)

Le sous-chef de la Gestapo Schiffner, criminel de guerre responsable des exactions contre les maquis de l’Aude, fut arrêté. Son procès se tint à Bordeaux en mars 1953 au cours duquel, on le condamna à 20 ans de travaux forcés. Il bénéficia de la mansuétude liée aux relations Franco-Allemandes d’après-guerre, retourna chez lui à Hof (Bavière). Réintégré dans la police allemande de cette ville, l’ancien vice-champion d’Allemagne de boxe en 1927 finit sa vie tranquillement en 1995 à l’âge de 86 ans. (source : Sylvain le Noach)

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Jean Bringer

Pendant que le Dr Delteil était détenu à la Maison d’arrêt à Carcassonne en compagnie de Bringer et Ramond, la Résistance audoise tenta de négocier la libération de ces deux derniers auprès de René Bach. Paul Barrière fit cette déposition lors du procès.

"Lorsque le chef Myriel fut arrêté, par le service de renseignements, nous fîmes plusieurs offres d’argent à Bach pour essayer de faire relâcher Jean Bringer. Nous lui fîmes même dire officiellement par Boyer : Qu’il aurait la vie sauve et un quitus pour la somme de 50 000 francs."

Bach nia qu’on lui fit cette proposition, qu’il aurait accepté pour sauver sa peau. Dans l’article du Midi-Libre de 1945, il est dit que Barrière, qui ne s’était pas rendu au procès comme témoin à décharge, aurait indiqué dans sa déposition que les 50 000 francs auraient été versé à Bach pour faire libérer Mlle Billot, agent de liaison de la Résistance. Or, cette explication ne figure pas dans la déposition officielle. Ceci est illogique puisque Mlle Billot a été arrêtée le 11 juillet 1944, soit un mois après le versement de cette somme.

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Baudrigue au lendemain de l'explosion


Jean Bringer périt avec Ramond lors de l’explosion de Baudrigue le 19 août 1944, soit le lendemain du départ du couple Bach en direction de Narbonne. L’agent de la Gestapo Fernand Fau ayant livré Jean Bringer, sera exécuté par un groupe de trois résistants du Corps Franc Lorraine (Maquis de Villebazy), à Villemoutaussou le même jour. Bach sera interné à la Maison d’arrêt de Carcassonne où il se plaindra que les colis de nourriture qui lui sont envoyés, arrivent ouverts et délestés de leur contenu. La suite nous la connaissons, puisqu’il sera reconnu coupable et fusillé sur le champ de tir de Romieu.

Sources

Procès de René Bach / ADA 11

Midi-Libre / Mars 1953

Midi-Libre / Juillet 1945

Notes de Julien Allaux / ADA 11

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20/10/2017

La destruction du maquis de Villebazy et la mort de Pierre Rocalve, le 17 juillet 1944

Le 17 juillet 1944, des troupes allemandes procédèrent à une opération à Ladern-sur-Lauquet, ainsi qu’au village de Villebazy. A la suite de l’attentat commis à la gare de Madame (Villalbe), sur le chauffeur d’un train de marchandises, la police allemande soupçonnait la présence d’un maquis dans les environs. Ces soupçons avaient été confirmés par un rapport de Pedro Niubo-Solsona. Cet espagnol était entré comme agent à la Gestapo parce que souhaitant se marier bientôt, il avait besoin d'argent pour célébrer son union. D'après René Bach, il donna en échange plusieurs maquis dont celui proche de la Bastide-en-val et de Montjardin. Sur ce dernier, à défaut de mettre la main sur les maquisards, les allemands saisirent des armes et des explosifs. Il dénonça également des compatriotes républicains espagnols comme Maric-Font, demeurant rue Longue à Carcassonne. Repéré par la Résistance à Lastours, il vint se réfugier à la gendarmerie de Saint-Hilaire avant de partir en Allemagne. Niubo ayant quitté Carcassonne, à la suite d’une tentative d’enlèvement, l’affaire est restée en suspens, jusqu’au jour où Joseph Robert (agent Gestapo MO 203, demeurant rue Racine à Carcassonne)  a déclaré à la police allemande que le fils du boulanger de Ladern-sur-Lauquet ou de Saint-Hilaire, ravitaillait le maquis en pain. Par l’intermédiaire de la préfecture, cet homme fut convoqué. Le père s’étant présenté, il fut arrêté et relâché. Fernand Fau (Agent Gestapo MO 229) a alors été envoyé en mission dans cette région, et trois ou quatre jours après, l’opération a été organisée. Ce Fau était spécialisé dans la reconnaissance des maquis et livra celui de Jacques à Villebazy ; comme d'ailleurs il sera le responsable de l'arrestation de Jean Bringer à Carcassonne. Sa vie se terminera au bord d'une route, exécuté probablement par la Résistance.

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Photo d'illustration d'une attaque contre un maquis

L’opération contre Villebazy a été commandée par Schiffner, Wendsel, Schlutter du côté de la police allemande et par le lieutenant Mathaus du 71e régiment de l'air. Les troupes ont été envoyées avec des canons anti-chars. René Bach, interprète de la Gestapo, indique :

"J’ignore quel était l’officier qui commandait ce renfort. j’ai su par la suite qu’un nommé Rocalve avait été arrêté et incarcéré à la maison d’arrêt de Carcassonne. J’ai su ce fait car j’ai été chargé de faire connaître à la préfecture de l’Aude, que le dit Rocalve était mort, qu’il avait été abattu parce qu’il avait essayé de s’enfuir. J’ignore si cette version était exacte, c’est toujours celle que les soldats ont donné à la police allemande lors de l’enquête ; je n’ai pour ma part jamais interrogé Rocalve. Je ne puis vous dire si le nommé Ménard que vous l’indiquez a été interrogé ou arrêté. J’ai su simplement qu’il avait été arrêté. Après son arrestation, lorsque la liste de la préfecture m’a été présentée, pour que je puisse dire quels avaient été les motifs de ces arrestations."

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Entrée du village de Ladern-sur-Lauquet vers 1945

En amont de cette opération, Pierre Rocalve demeurant à Ladern-sur-Lauquet et boulanger de son état, fut arrêté car accusé de ravitailler le maquis de Villebazy en pain. D'après le rapport de la gendarmerie de Saint-Hilaire dressé par le Maréchal-des-Logis chef Roucayrol nous avons la déposition d'Alice, l'épouse de Pierre Rocalve en date du 4 mars 1945.

Mon mari a été arrêté par les Allemands à son domicile le 17 juillet 1944 à 8 heures. Il était accusé d'avoir ravitaillé le maquis en pain. Après l'avoir sauvagement frappé dans la localité, ils l'ont conduit à Carcassonne et déposé à la maison d'arrêt. Le 19 juillet, j'ai été informée par la préfecture que mon mari avait été tué dans sa cellule ce jour même, à 14 heures. Je me suis rendue immédiatement à Carcassonne, à la morgue de l'hôpital où le corps de mon mari avait été déposé. J'ai constaté que mon mari avait été torturé pendant son internement à la Maison d'arrêt. Il avait le côté gauche abimé par les coups qu'il avait reçus. J'ignore les moyens employés par les bourreaux. En plus de cela, il avait les poignets brisés ; son corps avait été traversé par des balles dont deux sur la poitrine et une troisième qui était sortie par la nuque. Des ecchymoses étaient visibles à la face et à la tête. Le corps de mon mari a été ramené à Ladern le 21 juillet où il a été enterré. Lors de ma visite à la morgue de Carcassonne, j'ai été accompagnée par Mesdames Peyra, Jean et Ferrateau.

Alice Rocalve s'est ainsi retrouvée veuve à l'âge de 29 ans avec deux enfants de 9 ans et 6 jours. Jean Amouroux, âgé de 57 ans et transporteur à Ladern-sur-Lauquet, déclare que le 17 juillet 1944 il a été arrêté par les Allemands à l'entrée du village.

Après avoir été fouillé, il m'ont fait mettre tout déshabillé dans le fossé. A ce moment là, j'ai aperçu un autre groupe d'Allemands qui sortait du village et amenaient Fernand Rocalve en le brutalisant à coups de crosse de fusil. Ils l'ont fait monter sur le terrain de sport et là, un Allemand parlant correctement le français, l'a interrogé en continuant à le frapper. Comme Rocalve ne disait jamais rien ; ils l'ont laissé sur place entouré de quatre soldats avec mitraillettes. A ce moment là, un autre groupe d'Allemands amenait le jeune Prosper Maynard qui a été aussi roué de coups. Quelques instants après, le chef des Allemands a donné l'ordre du départ. Fernand Rocalve a été traîné au pied d'un camion où il ne pouvait monter. Voyant cela, quatre Allemands l'ont saisi et jeté à l'intérieur du véhicule. J'ai regagné mon domicile après en avoir reçu l'ordre, puis les camions sont partis tout de suite en direction de Carcassonne. 

Raymond Peyra, âge de 57 ans et secrétaire de mairie, donne ce témoignage 

Le 17 juillet, vers 8 heures, je me trouvais au jardin où je travaillais. A un moment donné j'ai entendu du bruit et j'ai aperçu avec stupéfaction le nommé Fernand Rocalve, qui était entouré d'un groupe d'Allemands armés, constitué par six ou sept hommes. Rocalve, en m'apercevant, s'est arrêté et m'a appelé en me faisant signe de la main. Voyant cela un Allemand lui a donné un brusque coup de pied dans les jambes et ils se sont dirigés vers la sortie du village. J'ignore ce qu'il s'est passé ensuite.

Fernand Rocalve ne fut pas le seul à avoir brutalisé, le jeune Prosper Maynard, âgé de 19 ans, né le 31 mars 1925 à Ladern-sur-Lauquet (Aude) le fut aussi.

Le 17 juillet 1944 vers 7 heures 30, un groupe d’allemands armés de mitraillettes et de fusils se composant d’une quinzaine d’hommes, s’est présenté au domicile de Maynard et ont demandé à parler à son père qui était maire de la commune. Ils ont demandé à ce magistrat s’il n’avait pas un fils de 20 ans. Sur sa réponse affirmative, deux des soldats, parlant correctement le français, ont dévisagé le fils Maynard en disant : « C’est bien lui ». Encadrant ce dernier, ils l’ont invité à les suivre.
Parmi ces militaires allemands, Maynard a reconnu le nommé Fau, milicien notoire et agent de la Gestapo. Le jeune Maynard fut alors conduit à proximité de la cave de la localité et ensuite au terrain de sport où un interrogatoire serré a eu lieu. Il a été demandé à ce dernier, s’il savait où se trouvait le maquis, l’effectif et l’armement dont il était doté. Maynard a dit ignorer tout et ne connaître personne. Voyant que le jeune Maynard ne voulait pas causer, il a été placé face au mur et une rafale de mitraillette a été tirée à ses côtés en vue de l’effrayer.
Au terrain de sport, le jeune a été frappé avec un piquet de bois. Cette opération terminée, les Allemands et les Miliciens ont montré à Maynard, le plan du maquis de Coumemazières et l’ont invité à monter en voiture avec eux. Ils l’ont conduit en direction du dit maquis. Arrivés à Villebazy, ils ont frappé à nouveau Maynard à coup de poing. Au préalable, ils avaient demandé à l’approche de cette localité, le chemin du maquis. Sur ces entrefaites, une moto montée par deux hommes et appartenant au maquis est arrivée. Interrogés, ces hommes ont été contraints par la violence, d’avouer la présence du maquis, le nombre d’hommes le composant ainsi que la matériel qu’il détenait. Aussitôt, les allemands ont déchargé des armes automatiques et les ont faites transporter à dos par Maynard qui au cours de cette opération a été frappé à coups de crosse de fusil. A la suite de diverses opérations effectuées en vue d’attaquer le maquis, les allemands ont conduit Maynard à Carcassonne et l’ont jeté en prison.

Le 18 juillet dans la matinée, Maynard a été interrogé par les gardiens de la prison. Comme le détenu ne comprenait pas très bien les questions posées, il a été giflé et frappé avec violence à coups de poing. Dans la soirée du 18 juillet, la Gestapo fit subir un nouvel interrogatoire à Maynard, lequel a été à nouveau rossé de coups de poing et a eu les poignets tordus. Il a été ensuite relâché. La Gestapo tenta en menaçant régulièrement ce jeune garçon de le retourner en sa faveur ; il ne lui donnera jamais satisfaction.

L'opération contre Villebazy

Le 17 juillet 1944 à 17 heures, les troupes d’occupation, accompagnée de miliciens d’un nombre inconnu, firent une opération de nettoyage contre le maquis de Coumemazières. Cette ferme est située à 2 kilomètres de l’Est du village de Villebazy.

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Le domaine attaqué par l’artillerie allemande subit de graves dommages et fut en partie détruit. Le contingent des maquisards au nombre de 27 réussit à s’échapper et à gagner les bois environnants. Seul un Nord-Africain, âge de 30 ans environ, trouva la mort, abattu par les troupes d’occupation.
Sous les effets du bombardement, le feu fut communiqué à la forêt ; 300 ha de bois sis dans la série domaniale de la commune de Saint-Hilaire, ont été la proie des flammes. A 17 heures 20, les troupes de nettoyage allemandes prirent possession du village de Villebazy. La presque totalité de la population avait quitté son domicile pour se réfugier dans la campagne, laissant leurs domiciles ouverts.
Toutes les maisons ont été pillées sans exceptions et le butin du vol s’établit ainsi :

Marius Desarnaud

(Maire de Villebazy)

4800 francs en liquide. Deux réveils. Une grand quantité de linge. Les tickets d'alimentation du mois en cours. Le préjudice s'élève à 40 000 francs environ

Marie Désarnaud

4800 francs en liquide. Linge de corps. Préjudice : 30 000 francs environ.

Louise Romieu

Une paire de bœufs de travail âgés de six ans. Un couple d'oies. Préjudice : 100 000 francs environ.

François Arnaud

Deux jambons. Préjudice : 5000 francs

Joséphine Martinolles

Un jambon. Un cochon vivant de 70 kg. Un pot de graisse et une montre bracelet. Préjudice : 10 000 francs.

Henri Roger

10 cuillères en argent massif. 5 fourchettes et 7 couteaux. Une montre en or. Préjudice : 30 000 francs.

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Caisse aux armes du maquis de Villebazy

Quant à l'incendie, son estimation par M. Callabat (Garde forestier) s'élève à deux millions de francs. Jusqu'au 21 juillet à 15 heures, le feu fut combattu par les populations de Saint-Hilaire, Villebazy et Gardie. Cette opération militaire contre le maquis de Villebazy fut menée conjointement par des militaires Allemands et des membres de la Milice française.

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© ADA 11

Membres de la Milice française à Carcassonne

Sources

Rapports de Gendarmerie sur les crimes de guerre / Mars 1945

Liste des agents de la Gestapo / Procès Bach / 1945

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19/10/2017

L'arrestation de Belcaire et Camurac par la Gestapo, d'après le procès de René Bach

Dans le courant de l’été 1943, Reine Bayle et d’autres habitants avaient remarqué la venue à Belcaire et Camurac des inspecteurs de police des renseignements généraux : Coulon et Poilane. En conversant avec ceux-ci, ils apprirent qu’ils faisaient une enquête sur M. Vacquié, maire de Camurac, à la requête de M. le préfet Freund-Valade. En effet, M. Vacquié avait révélé à ses amis que M. Freund-Valade l’avait avisé à plusieurs reprises en lui recommandant de se méfier, car il y avait de nombreuses dénonciations le concernant. Cette déclaration est confirmée par le préfet de l’Aude - alors en résidence surveillée chez lui - interrogé le 15 juin 1945 par la brigade de La Roche-Chalais. Doit-on pour autant y accorder tant de crédit, sachant que ce haut fonctionnaire de Vichy fit arrêter de nombreux résistants (le procureur Morelli, mort en déportation) et d’Israélites ? Sa déclaration est pour le moins étrange pour quelqu’un d’aussi zélé.

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Belcaire, place de la mairie

« M. Jacques Vacquié, maire de Camurac, dont j’apprends avec tristesse le décès en Allemagne, avait mon estime et ma confiance. Ses sentiments foncièrement anti-allemands s’accordaient parfaitement avec les miens ; aussi, malgré sa réputation de « Gaulliste », je le fis nommer fin décembre 1942, Conseiller départemental. Cette désignation ne fut pas agréable à tout le monde et peu de temps après, il me revint de-ci-de-là , que certains propos étaient colportés, désignant l’intéressé comme un propagandiste actif du Comité de Londres. C’est pourquoi, à deux ou trois reprises, je l’ai averti d’être sur ses gardes et de prendre toutes précautions utiles. »

Le préfet esquive les réponses aux questions sur les auteurs de la lettre de dénonciations, en disant qu’il n’était plus en poste au moment où elles sont arrivées à la préfecture. Il était indiqué dans cette lettre anonyme qu’il y avait encore des armes à Belcaire, et qu’on veuille bien avertir les trois personnes qui avaient fait l’arrestation précédente. L’ex-inspecteur Marcel Galy, a déclaré que cette enquête s’était montrée infructueuse, la lettre anonyme avait dû été détruite. Cette lettre n’avait pas été postée de Comus ou de Camurac mais de Carcassonne, car le timbre en portait le tampon. Il se peut que se soit un habitant de ces villages qui l’avait posté depuis Carcassonne à l’attention de la Kommandantur. Elle indiquait qu’on veuille bien avertir les personnes qui avaient participé aux arrestations de Belcaire et de Camurac qu’elles seraient tuées.

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Marc Freund-Valade

Voici le rapport de l’enquête adressé par les Renseignements généraux à Marc Freund-Valade le 27 septembre 1943, alors que celui-ci n’est normalement plus à Carcassonne depuis le 16 du même mois, puisque nommé à Limoges.

« Vacquié Jacques, né le 17 novembre 1898 à Camurac, marié, trois enfants, industriel à Camurac a été élu maire aux élections de 1935. A cette date, il affectait l’étiquette radical-socialiste et ses amis lui reprochaient la tiédeur de ses opinions, tendant vers les partis de droite. Bien que nommé conseiller départemental en 1942, il n’a pas abandonné ses anciennes opinions, c’est du reste le cas de toute la population de la commune. Bien qu’il semble ne pas approuver toujours la politique du gouvernement actuel, il ne peut être accusé d’avoir tenu des propos antinationaux parce qu’aucun fait précis n’a pu être recueilli contre lui. Ancien combattant de 14-18, il ne se cache pas d’être anti-allemand, et par conséquent anti-collaborationniste. Cependant, il a toujours soutenu le gouvernement actuel dans tous ses actes concernant le ravitaillement, pour lequel il se dépense sans compter, et applique strictement les ordres des circulaires de toutes sortes venant de Vichy. Il semble que l’accusation portée contre l’intéressé, ne soit pas fondée et provienne d’une personne désireuse de lui nuire par tous les moyens. »

Il semblerait que ce rapport n’est pas suffi à satisfaire la préfecture, puisque selon la déposition de Reine Bayle : Courant octobre 1943, l’inspecteur des RG, Poilane, est venu à Belcaire et m'a indiqué qu’il venait chercher des renseignements sur Vacquié, maire de Camurac. J’ai fait appeler personnellement le Dr Martre de Belcaire, qui a donné les renseignements demandés. M. Vacquié venant à passer lui-même devant l’hôtel, je l’ai mis en relation avec Poilane. Celui-ci à la fin de l’entretien a déclaré au Dr Martre : "Tant que nous viendrons ça ira, mais si la Milice ou la Gestapo s’en mêle, cela pourrait aller mal."
A l’évidence, la Milice était également sur la trace de Vacquié durant l’été 1943. Nous ne pouvons toutefois pas dire si la préfecture lui avait également transmis les lettres de dénonciation. Léon S, âgé de 24 ans, bûcheron-charbonnier à Comus (Aude), né le 3 septembre 1920, arrêté comme milicien en 1944 et réhabilité par jugement du 3 janvier 1945 pour action en faveur de la Résistance, confirme cette information :

"Sans pouvoir préciser la date, courant août 1943, en qualité de milicien, j’avais pour mission d’effectuer une enquête concernant le sieur Vacquié, de Camurac. Cet ordre m’avait été donné verbalement par le milicien C. Julien, qui fréquentait Mazuby (village proche de Belcaire, NDLR) et en particulier, la famille Louis C. Cette enquête avait pour but de démontrer les agissements et les relations qu’avait Vacquié, vis à vis de la Résistance. En possession de ce renseignement, j’ai cru faire mon devoir de prévenir Vacquié, et me rappelle très bien lui avoir dit que pour mon compte, il ne serait pas inquiété. C’est en qualité de milicien, que le nommé C s’était confié à moi, puisque la veille, j’avais adhéré à la milice, sur les conseils du sus-nommé. Il s’agissait de savoir s’il était de notoriété publique, que Monsieur Vacquié, ravitaillait et hébergeait des réfractaires, et s’il était l’agent de renseignements pour livrer passage aux résistants qui voulaient se rendre en Espagne. En ce qui concerne les recherches du nommé C., je ne puis vous donner de précisions.

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L'hôtel Bayle au début du XXe siècle

Les débuts de l’enquête

Vers la fin d’octobre ou début novembre 1943, un individu parlant bien le français est venu à l’hôtel Bayle et a demandé un monsieur à Reine Bayle.

"A ce moment-là, je lui ai dit que je ne connaissais pas la personne demandée. L’inconnu est sorti dans le village et est revenu vers 18 heures. Il a demandé mon frère René et le monsieur que je ne connaissais pas. De Marchi est alors intervenu dans la conversation pour dire qu’il avait mangé avec cette personne à midi et qu’ils étaient repartis. Il s’engagea à lui fournir l’adresse."

L’homme s’est ensuite adressé à René Bayle pour lui demander un service. Faire passer plusieurs hommes et officiers en Espagne. Se doutant de quelque chose de louche, Reine Bayle toucha son frère du coude. Celui-ci répondit alors qu’il y avait sans doute erreur car nous ne nous occupions pas de genre d’affaire. Reine fit aviser le jeune De Marchi qui logeait dans sa famille, évadé d’Allemagne et originaire de Langon. Ce dernier prit l’avertissement par dessus la jambe, s’exclamant qu’elle se méfiait trop et qu’elle voyait la Gestapo partout. A partir de ce moment-là, l’inconnu s’est lié avec De Marchi. Ils ont pris après le souper, le café ensemble et ont conversé à plusieurs reprises. D’après la déposition de Reine Bayle, De Marchi a dû trop parler, même s’il ne savait pas toute la vérité ; seulement que des gens étaient passés. L’inconnu est reparti à bicyclette sans que l’on ne le revit plus à Belcaire.
Vers le 16 ou le 17 novembre 1943, Reine Bayle reçut un coup de téléphone d’une personne demandant deux chambres pour le soir. De la part de qui ? L’interlocuteur répondit : "M. Kromer de Carcassonne".
Toutes les chambres étaient occupées, mais il indiqua qu’il viendrait quand même. Sa façon de s’imposer intrigua Mlle Bayle.

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L'hôtel Bayle vers 1935

Vers 16 heures, deux individus arrivèrent à l’hôtel depuis Chalabre et demandèrent une chambre. Reine Bayle leur demanda si c’était eux qui avaient appelé auparavant. Ils répondirent par la négative mais elle se méfia, car l’un d’eux mit le nom Kromer sur la fiche. Elle ne comprenait pas comment ayant déjà réservé par téléphone, il ne voulait pas reconnaître qu’il l’avait fait.

Kromer demanda aucun renseignement. Il s’adressa à De Marchi après le repas, coucha à l’hôtel et s’en alla le lendemain à Camurac. Il en redescendit le soir même, puis resta à Belcaire, jusqu’au surlendemain à six heures du matin. Kromer fit parler les gens de Belcaire et accompagné par De Marchi dont il avait gagné la confiance alla chez Julien Toustou, chez qui ce jeune travaillait.

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© Collection David Mallen 

L’opération de la Gestapo à Belcaire, a été montée à la suite d’un télégramme qui venait soit de la police à la demande de Montpellier, soit d’un autre service allemand ; ce télégramme signalait que dix individus armés devaient passer prochainement par l’hôtel Bayle à Chalabre pour regagner l’Espagne, ou un maquis. A la suite de ce télégramme, l’agent français du SD Kromer, ainsi que l’inspecteur auxiliaire du SD Hofmann, ont été envoyés à Chalabre. Là, il leur fut dit qu’il n’y avait aucun hôtel du nom de Bayle, mais qu’il y en avait un à Belcaire. En s’y rendant, ils ont obtenu des renseignements d’un certain Raymond (De Marchi). Il y avait également parait-il le nommé Dieuzère et d’autres personnes qui ont conversé avec eux.

"Il est exact que le jour où Kromer est venu à Belcaire en compagnie d’un agent de la Gestapo, j’ai vu Kromer au café Bayle dans la soirée. Il était en compagnie de De Marchi et nous avons parlé avec Kromer. Personnellement, je connaissais Kromer comme marchand de jouets et nous avons discuté ensemble de jouets, étant moi-même menuisier. Durant cette soirée, Kromer nous a offert à boire une bouteille de Blanquette. Il y avait outre Kromer et son acolyte, De Marchi, moi-même et deux ou trois consommateurs dont je ne me souviens pas. Au cours de la conversation, Kromer m’a dit à propos de son acolyte dont j’ignorais alors la qualité d’agent de la Gestapo : "Il fait passer la frontière. Est-ce que tu ne pourrais pas le cacher chez toi ?" "Etant moi-même artisan, lui ai-je répondu, je ne prends pas d’ouvrier."

C’est au cours de ces conversations que Kromer a eu les renseignements qui ont fait l’objet de son rapport. Dans ce rapport il y avait également que le sieur Vacquié avait fait passer en Espagne des réfractaires sur des sacs à charbon. Kromer et Hofmann avait reçu comme ordre lorsqu’ils furent envoyés à Chalabre de rester à l’hôtel et d’aviser la police allemande dès qu’ils verraient arriver les personnes signalées. Ayant appris que l’hôtel Bayle se trouvait à Belcaire, ils y sont allés de leur propre initiative. Ils n’ont pas découvert les personnes signalées, mais en faisant parler les gens, ils ont appris les éléments qui leur ont permis de faire le rapport, signalant la présence dans les environs d’un maquis.

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© ADA 11

René Bach à son procès en 1945 à Carcassonne

L’opération

Le 29 novembre 1943, les services de la police allemande se sont rendus à Belcaire et à Camurac. Pendant qu’un groupe de 30 hommes placés sous le commandant de l’adjudant-chef du 71e régiment de l’air cernait la localité de Belcaire, un autre groupe sous le commandement d’un adjudant de la même unité cernait Camurac. René Bach, agent interprète du SD de Carcassonne se trouvait pendant l’opération à Belcaire avec Oskar Schiffner, chef de la Gestapo. Janeke, lui, était à Camurac. Si Bach n’était pas d’abord à Camurac, il y est venu ensuite avec l’agent Kromer au début de l’après-midi.

Les arrestations à Belcaire

Vers 8 heures du matin, les militaires allemands accompagnés par René Bach investissent le village et commencent à procéder aux arrestations. Les personnes suspectées sont interpellées chez elles ou sur leur lien de travail puis conduites à l’hôtel Bayle, afin d’y être interrogées - Kromer écrivait des notes dans la salle d’interrogatoire de l’Hôtel Bayle. Les allemands avaient été informés de l’endroit où elles se trouvaient. On citera Jean Martre, Henri Tournier, Julien Toustou, Joseph Dieuzère, Roger Malet, Jacques Vacquié. Chacune d’entre elles reçurent des coups avant d’être transportées en camion à la caserne Laperrine de Carcassonne, où elles furent incarcérées. Leur interrogatoire brutal se fit dans la villa de la Gestapo, 67 route de Toulouse. Cette maison a été rasée en février 2015 malgré mes protestations. Les victimes furent amenées à témoigner lors du procès de René Bach devant la Haute cour de justice en 1945. Enfin, celles qui revinrent des camps de la mort où elles furent envoyées à l’issue de leurs interrogatoires musclés, ainsi que les personnes relâchées par la Gestapo. C’est grâce à ses témoignages et dépositions figurant dans ce procès conservé aux archives de l’Aude, que nous avons peu faire la synthèse de ce terrible récit. Chaque victime donne la même version des faits mais apporte des détails différents qui enrichissent cette histoire. Surtout, elle révèle le sort qui lui fut réservé avec ses camarades d’infortune.

Le docteur Jean Martre

(déposition du 19 mai 1945)

Le 29 novembre 1943, j’ai été arrêté à Belcaire en même temps que M. Vacquié. J’ai été arrêté alors que me trouvait à l’hôtel Bayle, par Bach qui se trouvait avec un allemand. C’est Bach qui m’a dit : "Je vous arrête." J’ai été gardé à l’hôtel et interrogé par Bach. Il me fut reproché d’avoir apporté une aide au maquis. Je n’ai pas été maltraité au cours de l’interrogatoire. J’ai été amené à Carcassonne, et gardé à la caserne Laperrine pendant huit jours. J’ai subi de nouveaux interrogatoires aux cours de ma détention à la Gestapo, route de Toulouse (villa rasée en 2015, NDLR). Je n’ai pas été maltraité et j’ai été relâché au bout de huit jours. J’ai eu l’occasion de parler avec Raymond De Marchi, Joseph Dieuzère et René Bayle. Ce dernier a eu la possibilité de nous montrer les coups qu’il portait à la figure. Il avait la pommette gauche tuméfiée, et il m’a expliqué qu’il avait été frappé à Belcaire par les allemands.
Bayle a été interrogé à la Gestapo, route de Toulouse, le premier. Je me trouvais seul en cellule à ce moment-là.

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© Belcaire-pyrénées.com

Plaque en hommage à René Bayle

Jean Martre Indique qu’au cours de sa détention à la caserne Laperine à Carcassonne, René Bayle ayant été interrogé, René Bach est venu lui faire signer sa déposition. Bayle constatant que ce qu’il avait dit ne coïncidait pas avec ce qu’on voulait lui faire signer, refusa. L’interprète lui a administré deux gifles pour l’obliger à s’y soumettre. Dans sa cellule avec Martre, René Bayle s’indigna : « Ce salaud de Bach m’a donné deux gifles pour me faire signer ».
De son côté, Mlle Reine Bayle, sœur de la victime, a constaté que son frère avait été maltraité au cours de son interrogatoire à Belcaire. Il aurait confié au docteur Jean Martre au cours de la détention commune, que les Allemands lui avaient fait le coup de « la chaise ». Celui-ci consistait à faire appuyer le patient sur une chaise, et une fois le dos courbé, à lui administrer des coups de matraques dans les reins.

Raymond De Marchi

Le Dr Martre signale que Raymond De Marchi lui avait dit que Bach en lui mettant son révolver sur la tempe, lui avait indiqué qu’il avait 5 minutes pour parler, sinon, il serait tué. De Marchi répondit : "Je ne dirai rien. Vous pouvez y aller tout de suite." Bach l’aurait a nouveau menacé, mais sans résultats. Il n’a pas mis sa menace à exécution.

Roger Malet

Le nommé Bach a commencé à m’ouvrir toutes les poches, pour voir ce qu’il y avait dedans, puis il m’a donné quelques coups de poings, et les militaires qui sont venus m’ont pris à moi, et à mon frère et nous passant de l’un à l’autre, en nous donnant des coups de poings, c’est ce que les inspecteurs de police m’ont dit être un passage à tabac.
Ils nous ont amené chez Dieuzère, mais Bach était parti. Nous avons été gardés à vue devant le mur, amenés à l’hôtel Bayle. Là, j’ai été interrogé, puis relâché. Je n’ai pas été brutalisé durant l’interrogatoire, mais j’ai entendu des camarades crier de douleur.

Joseph Dieuzère, 37 ans, menuisier.

Gisèle Dieuzère

(déposition du 16 juillet 1945)

Les allemands sont venus chez eux à 8 heures du matin, alors que sa sœur était couchée. Gisèle Dieuzère s’est levée en entendant les allemands demander son frère et est allée dans sa chambre. Elle a vu Bach et quatre militaires allemands demander à son frère s’il s’appelait bien Joseph. Ce dernier après lui avoir dit qu’il n’avait rien fait, Bach répliqua : "Vous saviez bien ce qui se passe à Belcaire"

Bach a obligé mon frère à se lever rapidement, et tout en le tenant en respect avec ses armes, il l’a bousculé, puis il fut donné ordre à mes frères de s’aligner contre le mur, les mains derrière le dos. Comme ils n’obéissaient pas rapidement, les militaires les ont bousculés, et les ont fait mettre contre le mur. Un soldat allemands a même donné à mon frère Jean des coups de baïonnette. Bach est parti et a laissé mes deux frères et moi-même sur la surveillance des deux soldats. Il est revenu à 11 heures 30 et a dit à mes deux frères d’aller avec lui à l’hôtel Bayle. Bach est resté au rez-de-chaussée. J’étais au premier étage mais j’ai entendu sa voix.
Mon jeune frère Jean âgé de 27 ans a été libéré à 14 heures. Quant à mon autre frère Joseph, il est revenu vers 15 heures sous la garde de trois allemands ; il nous a dit qu’il n’avait que 5 minutes pour faire sa valise et qu’il était obligé de partir avec les allemands.
Mon frère Joseph nous a dit qu’il avait été brutalisé et nous a montré ses reins, un militaire allemands lui ayant fait tomber le pantalon, nous avons vu que la région des reins était noire des coups qu’il avait reçus.

Joseph Dieuzère raconte son arrestation

ll est exact que le jour où Kromer est venu à Belcaire en compagnie d’un agent de la Gestapo, j’ai vu Kromer au café Bayle dans la soirée. Il était en compagnie de De Marchi et nous avons parlé avec Kromer. Personnellement, je connaissais Kromer comme marchand de jouets et nous avons discuté ensemble de jouets, étant moi-même menuisier. Durant cette soirée, Kromer nous a offert à boire une bouteille de Blanquette. Il y avait outre Kromer et son acolyte, De marchi, moi-même et deux ou trois consommateurs dont je ne me souviens pas.
Au cours de la conversation, Kromer m’a dit à propos de son acolyte dont j’ignorais alors la qualité d’agent de la Gestapo : « Il fait passer la frontière. Est-ce que tu ne pourrais pas le cacher chez toi ? » « Etant moi-même artisan, lui ai-je répondu, je ne prends pas d’ouvrier. »
Le 29 novembre 1943, lors de la venue des allemands à Belcaire, j’ai été arrêté et conduit à l’hôtel Bayle. A mon arrivée, il y avait des personnes de Belcaire arrêtées. J’ai été interrogé un des premiers après De Marchi. C’est Bach qui est venu m’arrêter en compagnie d’un agent de la Gestapo qui a procédé à mon interrogatoire dans une pièce du rez-de-chaussée. Dans cette pièce il y avait l’agent de la Gestapo avec qui Bach m’avait arrêté, Kromer et un feldgendarme. Il me fut reproché tout d’abord d’avoir employé à ma menuiserie des réfractaires, ensuite d’avoir fait passer la frontière à des réfractaires, et il me fut demandé si je connaissais Vacquié de Camurac et si je savais qu’il avait fait passer des réfractaires. Ayant répondu négativement, je fus obligé de m’appuyer sur une chaise et Bach le premier et l’agent de la Gestapo ensuite, m’ont donné sur le dos et sur les reins des coups de matraque en caoutchouc.
Bach m’ayant demandé quels étaient les deux jeunes gens qui se trouvaient chez le Dr Martre, je lui ai répondu que je savais qu’il y avait deux jeunes gens chez le Dr Martre, mais que j’ignorais qui ils étaient et d’où ils venaient.
J’ai été également frappé sur les épaules par le feldgendarme allemand.
Je n’ai été confronté avec personne et j’ai été amené à Carcassonne et ensuite déporte, bien que n’ayant rien fait et bien que n’ayant été confronté à personne.
Je n’ai subi aucune violence au cours de ma détention à Carcassonne. J’ai été déporté à Compiègne, puis de là, à Buchenwald jusqu’au 17 janvier 1944. A cette date, j’ai été envoyé au commando au camp de Dora où j’ai été employé à des travaux de terrassement jusqu’au mois de juillet 1944, moment où j’ai été envoyé au camp de Viéda, au mois de janvier 1945 étant tombé malade, j’ai été envoyé au camp d’Erich où je suis resté en traitement jusqu’au 4 avril 1945. A cette date, j’ai été évacué au camp de Sachsenhausen où j’ai été libéré par les troupes russes.

Julien Toustou, 43 ans.

(déposition du 19 mai 1945)

Le 29 novembre 1943, j’ai été arrêté à Belcaire, alors que je me trouvais dans mon atelier, et amené à l’hôtel Bayle. Là, j’ai été interrogé par un allemand en tenu militaire, et Bach qui me posait des questions en français. Pendant que j’ai été arrêté et transféré à l’hôtel Bayle, Kromer est venu perquisitionner avec les soldats allemands, et un officier de forte corpulence, et m’ont volé 47 000 francs que j’avais dans un tiroir de mon bureau. Durant mon interrogatoire à Belcaire, je n’ai subi aucune violence, c’est Bach qui me posait les questions, mais il donnait l’impression de diriger lui-même l’interrogatoire.
Transféré à Carcassonne, j’ai été à nouveau interrogé au siège de la police allemande, route de Toulouse. Nous étions détenus à la caserne Lapérine. Les transfèrement de la caserne Lapérine à la Gestapo étaient effectués en automobile. C’est Bach qui venait nous prendre, et qui se mettait dans la même automobile que nous. Il avait constamment le révolver au poing.

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© L'indépendant

Ancienne villa de la Gestapo, 67 rue F. Roosevelt

Au cours de cet interrogatoire que j’ai subi à Carcassonne, je n’ai reçu aucune violence. Il me fut reproché d’employer chez moi dans ma menuiserie des réfractaires. J’employais en effet le nommé Tournier Raymond d’Olonzac. Je n’ai pu nier ce fait. Il m’a été également reproché de faire le passage des réfractaires à la frontière. J’ai nié cela, bien que ce fut vrai.
Durant mon séjour dans les divers camps en Allemagne, j’ai pu grâce à mon emploi de menuisier, éviter de subir les traitements qui ont été infligés à certains de mes camarades de Belcaire ou de Camurac et qui ont laissé la mort en Allemagne. J’ai néanmoins été maltraité. Nous recevions des coups pour le moindre motif : notre ration quotidienne comprenait le matin, à 4 heures et demi une ration de pain, un morceau de cervelas d’un centimètre d’épaisseur environ et un bout de margarine. Le soir, nous percevions un litre de soupe préparée aux rutabagas. Il fallait fournir en échange un travail de 12 heures par jour. Pendant 21 jours nous n’avons pas eu de pain. Il nous a été distribué à la place , un litre de soupe. C’est d’ailleurs ce qui nous a complètement affaiblis.
Parmi mes camarades de Belcaire et de Camurac, je puis vous dire que le nommé Vacquié de Camurac est certainement décédé le premier à la suite de mauvais traitements qu’il a subis, et d’une bronco-pulmonie. C’est Dieuzère qui m’a confirmé ce fait. Il était en effet dans le même camp que Vacquié à Dora. Je puis vous certifier également que René Fournier, chauffeur de M. Vacquié est décédé d’un érysipèle, et a été placé encore vivant dans le wagon de la mort.
Le 3e qui est décédé est le nommé Arnaud Baptiste. Il est décédé alors qu’il se trouvait au camp de Dora, et il est mort dans les bras de Dieuzère. René Bayle est également décédé au camp d’Elrich. Il est mort poitrinaire, à la suite de mauvais traitements et de l’insuffisance d’alimentation.
C’est moi qui l’a porté à l’infirmerie, alors qu’il ne pesait plus que 25 kg.
Je ne puis vous dire ce que sont devenus les autres déportés ; ils sont vraisemblablement décédés à la suite des voyages qu’on nous fit faire lorsqu’on nous fit quitter le camp d’Erich à Bergen. On nous a en effet transportés durant cinq jours, avec comme nourriture un pain allemand, et pour ma part, je suis resté trois jours sans manger.

Henri Tournier, 25 ans.

(Hospitalisé au moment de sa déposition)

J’ai été arrêté le 29 novembre 1943 à Belcaire vers 8 heures chez M. Houstau qui m’employait comme manutentionnaire. Comme j’étais réfractaire du STO, je logeais chez M. Bayle, hôtelier à Belcaire. Bach accompagné d’un feldgendarme identifia toutes les personnes travaillant chez M. Houstau. Il demanda par la suite quels étaient les réfractaires au STO. Ils ont enfin appris qui j’étais, mais je ne puis vous fournir la moindre indication sur la personne qui a pu fournir ce renseignement.
J’ai été conduit et interrogé dans une chambre de l’hôtel Bayle par Bach assisté de plusieurs allemands. Il voulait savoir où se trouvait le maquis et s’il y avait des armes dans le village. J’ai toujours répondu négativement et c’est alors que Bach m’a asséné de violents coups de matraque sur les fesses et sur les reins. Bach semblait être le chef de ce groupe de personnes.
Bach m’a demandé également si l’hôtelier Bayle faisait passer des personnes en Espagne. J’ai toujours dit que je ne savais rien et j’ai prétendu que je me cachais à Belcaire pour ne me soustraire au STO sans avoir recours à une aide quelconque. Bach m’a alors encore asséné des coups de matraque sur les reins. Voyant qu’il ne pouvait rien obtenir, il m’a fait conduire dans une autre pièce en m’indiquant qu’il allait me faire fusiller.
Le jour même j’ai été conduit en camion à la caserne Lapérine où je suis resté jusqu’au 7 décembre 1943 avant d’être dirigé ensuite sur Compiègne vers l’Allemagne. J’ai été immédiatement interné aux camps de Buchenwald, Elrich et Sachsenhausen. J’ai été libéré dans ce dernier camp le 22 avril 1945 par les Russes. La vie au camp était très pénible. Nous étions très mal nourris et souvent frappés pour des motifs les plus futiles. Je mesure 1,80 mètre et quand j’ai été arrêté je pesais 70 kilos. Quand j’ai été libéré par les Russes, je ne pesais plus que 40 kilos.

Les arrestations à Camurac

Les habitants de Camurac se trouvaient rassemblés dans l’usine et sur la place du village, lorsque Bach est arrivé. En présence des Allemands, l’agent du SD demanda son identité à Pierre Vacquier et notamment s’il était le fils de Jacques. Sur sa réponse affirmative, Bach se frotta les mains et s’exclama : « Nous avons le fils, nous allons savoir ce qu’il s’est passé. » Comme Pierre Vacquié ne voulait pas répondre, Bach le prit à la gorge, le secoua en lui disant que ce n’était pas le moment de se taire car son père était fait, car il avait tout avoué.

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© Belcaire-pyrénées.com

Plaque en hommage en Jacques Vacquié

Pierre Vacquié

L’opération de Camurac a débuté vers 9 heures du matin et a été effectué par des militaires allemands. Le nommé Bach est arrivé vers les quinze heures de l’après-midi avec d’autres allemands, ainsi que Kromer. Les habitants de Camurac qui ont été arrêtés, se trouvaient déjà arrêtés et rassemblés à l’usine et sur la place du village, lorsque Bach et Kromer sont arrivés.
En ce qui me concerne, j’ai été interrogé par Bach, alors que je me trouvais dans le bureau de l’usine. Il y avait également dans le même bureau, des officiers allemands assis, et Bach se promenait dans le bureau. Dès que je suis entré, il m’a demandé mon identité. Il m’a demandé si j’étais parent avec Vacquier Jacques. J’ai déclaré que j’étais son fils ; à ce moment là Bach s’est adressé aux officiers qui étaient assis. Bach s’est frotté les mains, en disant : « Nous avons le fils, nous allons savoir ce qui s’est passé. » A ce moment-là, s’adressant à moi, Bacg m’a dit qu’il fallait que j’indique ce qui s’était passé l’été à l’usine, et si je savais qu’il y avait des réfractaires travaillant à l’usine. Je n’ai rien répondu… Il m’a alors pris à la gorge et m’a secoué, en me disant : « Ce n’est pas le moment de te taire, ton père est fait, il nous a tout avoué. » La seule chance de t’en sortir, c’est de parler. » Je lui ai répondu que je n’étais pas à la maison durant l’été, que j’étais étudiant à Toulouse.
Par la suite, j’ai été relâché après avoir reçu un coup de pied dans le derrière, donné par un militaire.

Baptiste Clergue, 35 ans

(déposition du 19 mai 1945)

Le 29 novembre 1943 et non le 30 mai 1943, la police allemande assistée des nommés Bach (agent du SD) et Kromer (Chef départemental de la Milice), se sont présentés à Camurac, accompagnés de soldats allemands. Après avoir cerné le village, ils se sont rendus à la scierie Vacquié, ou après avoir terrorisé les ouvriers, ils ont amené le patron de la scierie Vacquié Jacques, ainsi que les ouvriers René Fournet, Rolland Vanmuysen, Marcel Sutra, Baptiste Arnaud et François Toustou. Ces personnes, après avoir été brutalisées, ont chargées sur un camion à destination de Carcassonne. Huit jours après l’arrestation, les nommés Vanmuysen, Toustou et Sutra ont été relâchés.
Messieurs Vacquié, Fournet et Arnaud ont déportés en Allemagne et nous venons d’apprendre par leurs camarades d’infortune qu’ils étaient morts à la suite de la faim et des tortures endurées au camp de Dora. J’ajoute qu’à l’issue de la visite des troupes allemands à Camurac, la commune a eu à déplorer la mort de Castella Pierre, abattu par un soldat allemand.

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La scierie de Jacques Vacquié vers 1935

Marcel Sutra.

(déposition du 18 mai 1945)

Je me trouvais avec M. Vacquié, maire, lorsque nous fûmes arrêtés tous les deux par le chef de la Gestapo de Carcassonne. Il est arrivé seul, révolver au poing dans la scierie de M. Vacquié. J’ai été tenu en surveillance dans la scierie par des militaires allemands.
Ont été arrêtés avec moi à Camurac : MM. Vacquié, René Fournet (son chauffeur), Toustou François (contre-maître de la scierie), Vanmuysen Roland (Comptable de l’usine) et Arnaud Baptiste.

Comme les autres, Sutra a été détenu à la caserne Lapérine et interrogé sous la menace à la villa de la route de Toulouse. Il a entendu Bayle parler avec Bach à la caserne qui insistait pour lui faire signer sa déposition. « Je ne puis signer cela ». Bach lui disait violemment « Signez ». Il a entendu des bruits de coups faits sur les mains, sur la personne de Bayle.

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L'Hôtel Bayle en 2017 à Belcaire, lieu des interrogatoires

Nous avons effectué des recherches concernant les personnes déportées. Elles sont toutes parties de Compiègne le 14 décembre 1943 vers les camps de concentration ; soit quinze jours à peine après leur arrestation. Sur les huit hommes déportés, seuls trois sont revenus.

René Bayle, né le 28 décembre 1908. † 3 janvier 1945 à Dora

Arnaud Baptiste, né le 22 novembre 1919. † 23 mars 1944 à Dora

Jacques Vacquié, né le 10 novembre 1898. † 10 mars 1944 à Dora

Raymond De Marchi, né le 24 juillet 1919 à Leiden (P-B). † 5 avril 1955 à Buchenwald

René Fournet, né le 10 avril 1903 à Bordeaux. † 7 février 1944 à Lublin

Julien Toustou, né le 7 février 1902. Rentré

Joseph Dieuzère, né le 10 mai 1903. Rentré

Henri Tournier, né le 24 février 1920 à Olonzac. Rentré le 22 avril 1945 de Sachsenhausen

Léon Maugard, Etienne Auriol, Jean Martre, Roger Malet, Raymond Tournier, Roland Vanmuysen, Baptiste Clergue, Pierre Vacquié et Marcel Sutra avaient été relâchés non sans avoir reçus des coups.

Conformément aux règles que nous nous sommes fixées, nous avons gardé seulement les initiales des noms compromettants. Il y a encore de la famille dans ces petites communes et elles ne doivent pas payer aujourd'hui pour les agissements de leurs aînés. Nous ne nous mettrons pas au niveau des délateurs. Cet article a nécessité trois jours de travail. Ces dossiers sont consultables aux archives de l'Aude ; ceux qui souhaitent savoir leur identité peuvent s'y rendre. 

Sources

Procès de René Bach devant la Haute cour de justice à Carcassonne en 1945

Fondation pour la mémoire de la déportation

Notes, synthèses et recherches / Martial Andrieu

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© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2017

07/09/2017

Carcassonne, 24 août 1944. Cher François, mon chéri...

 Voici les premières lignes d'une lettre qui serait restée inconnue, si la curiosité de Monsieur William Perry  ne l'avait pas poussée à ouvrir le livre de Lucien Maury "La résistance audoise". La scène se passe tout récemment au Centre culturel de la mémoire combattante, où le vice-président prend régulièrement ses quartiers. A l'intérieur de cet ouvrage publié en 1980, une lettre manuscrite utilisée comme marque page attendait qu'une âme charitable voulût bien que l'on s'occupât d'elle. Le colonel Latournerie prit alors soin de la déchiffrer, de la dactylographier et de la confier à David Scagliola, le responsable de ce musée situé rue Trivalle. La seule recommandation que lui fit l'officier fut celle-ci : "Il faut retrouver Françoise !" Spielberg avait bien retrouvé au cinéma, le soldat Ryan au milieu des combats de Normandie. Comment diable mettre la main sur l'identité de Françoise, lorsque l'on a seulement son prénom sur une missive écrite voilà 73 ans ? Ne souhaitant pas que l'ami Scagliola se voit infliger une série de pompes, de corvée de chiottes ou encore de faire le tour de la Trivalle au pas de gymnastique, j'ai décidé de l'aider dans sa tâche. Plaisanterie mise à part, ce texte inédit apporte une orientation nouvelle à la connaissance de la Libération de Carcassonne. Ici, point de romance, ni d'héroïsme exagéré. Juste la vérité de l'instant...

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© André Zucca

Photo d'illustration d'une parisienne sous l'Occupation

Enfin nous voici libérés et Français. Carcassonne est à nouveau une ville Française. Mais hélas pas sans mal, ni sans deuils. Dimanche nous avons connu véritablement la barbarie allemande. De nombreux incidents se sont produits en ville, par les troupes de passage. Celles qui occupaient la ville sont parties samedi et dès l’aube ils ont commencé à faire sauter les munitions et l’essence. Partout où il y en avait c’était un brasier : Salvasa, la Justice (1), Lamourelle, l’école normale des garçons etc. Un peu partout ; vers midi ça a été l’école normale des filles, mais dans le parc c’était affreux à entendre et dans le fond on se réjouissait en pensant c’est la fin pour eux et pour nous et dans la nuit presque tous ont filé. Mais il arrivait des troupes venues de Toulouse et Bordeaux.

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© ADA 11

La croix gammée flotte à l'Ecole normale des filles, route de Narbonne

Le dimanche ils prenaient toutes les bicyclettes, rentraient même dans les maisons où ils ont commis des actes de banditisme, violé les jeunes filles. Colette a été sauvagement prise chez elle et amenée à la cave de Carayol, déshabillée et neuf énergumènes l’ont violée l’un après l’autre, puis l’ont assommée presque sous les yeux de sa mère et de son frère tenus en respect avec des révolvers. A la gendarmerie, une bagarre a eu lieu devant la porte entre le gendarme Raynal et deux boches, le gendarme à moitié assommé criait au secours lorsque Daubercies voyant le mousqueton du boche à terre le prit et frappa le boche sur la tête. Sur le moment tout s’était bien calmé et le commandant avait renvoyé Daubercies à sa maison afin que ce soit tranquille. Mais vers une heure et demie une auto s’arrête devant notre porte et le capitaine de gendarmerie ainsi que six boches armés de grenades, révolvers, mitraillettes et mousquetons sont venus le chercher, l’ont emmené et depuis nous sommes sans nouvelles (2). On croit qu’il est prisonnier d’une colonne qui est passée dans le Minervois et se dirige vers Saint Pons. Tout le monde dans la maison est atterré.

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© Bulletin de l'Académie des Arts et des Sciences / Tome LV

André Daubercies

(1901-1944)

Après que Lucien ait été libéré samedi voici de nouveau une situation plus triste encore. Ce n’est pas tout : vers une heure de l’après-midi une colonne qui était arrivée à pied et en vélo, et avait cassé la croûte sur les bords du canal face à ton ancienne maison (3), a eu la fâcheuse idée (en entendant de la mitraille sur la route de Toulouse, car ils se battaient entre eux) de tirer sur l’olivette. Ils ont braqué un canon au pont et d’autres ont passé la passerelle, et sur tous les gens qu’ils voyaient tiraient à bout portant. Il y a eu dimanche quarante tués, des maisons complètement brûlées, et des blessés sans compter. Parmi les morts il y avait Baratcia de la banque Le Crédit Lyonnais ainsi qu’un ancien employé de la gare Jean Rey de l’Olivette.

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© G. Sarraute / ADA 11

Sous le pont du chemin de fer, quai Riquet

En ville des isolés tiraient dans les principales rues à bout portant ; sur la route de Narbonne c’était la même chose : ils tiraient à travers les volets des maisons. A un moment deux étaient postés à la route au coin de Batz et tiraient dans toutes les directions. Ils ont aperçu madame Despagnet qui sortait la tête et ont tiré, la balle est venue sur le mur de Cavailly, tu verras quel trou ! En face chez Sempere, Georges Mas (4) employé à la ville au service des eaux allait en mission lorsqu’il a été grièvement blessé par des balles explosives qui lui ont déchiqueté le pied et la cheville, le sang giclait partout et chez Sempere où on l’avait rentré on aurait dit un abattoir. Sous le feu de la mitraille, le docteur Piétréra, Lucien Denat et d’autres sont allé le chercher pour le conduire chez le docteur (5) car les ponts étaient infranchissables, les boches tiraient partout. Hélas le pauvre Mas est décédé de ses blessures car son sang a été empoisonné. Vers la Conte, Cassan, une femme qui ramassait dans les vignes de l’herbe, a été blessée et est morte aussi.

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© Christian Mas

Charles Mas et son épouse

Moi pendant ce temps, ainsi que la famille Daubercies inconsolable et la famille Rivière nous étions réunis chez les Denat, une échelle posée contre le mur pour pouvoir passer dans les jardins, et une autre chez les Despagnet pour aller au parc. Vers sept heures le haut-parleur est passé disant que, si la population ripostait, on mettrait le feu à la ville et on prendrait quinze otages pour chaque Allemand tué. Songe la nuit que nous avons passé tous ! Le lendemain, plus rien, plus d’Allemands, rien que des isolés çà et là, mais on avait interdit la veille de sortir jusqu’à nouvel ordre. Vers deux heures un agent en vélo, lisant un papier, passait dans les rues disant de faire les courses au plus vite et de rentrer chez soi. J’essaie donc d’aller voir le patron car je savais par Fabrou qu’il était là. J’avais déjà préparé un mot pour donner à Caumes pour le lui porter car il n’y avait que la police dehors, les gendarmes même étaient en civil depuis la veille. Je vais donc à la viande pour moi et les Daubercies en compagnie de monsieur Despagnet.

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Le Corps franc de la Montagne noire défile dans Carcassonne

Arrivés chez Labarre l’horloger (6), le maquis faisait son entrée à la mairie. Immédiatement les agents ont débarrassé et la sirène a sonné afin que les gens rentrent. J’ai donné la lettre à Madame Labarre qui l’a passée au patron. Une heure après nous avons essayé de descendre avec les Denat Emilienne et Lucien, mais au pont (7) on nous en a empêché. Enfin mardi j’ai pu voir madame Mille qui m’a donné un bon potage. Dans la journée de mardi et depuis on fait la chasse à l’homme, car dans la campagne il y en a de cachés. Mardi et mercredi on a enterré les quarante morts de dimanche. Je suis allée mercredi soir à la sépulture de Baratcia. Mais hélas nous ne sommes pas tranquilles car des colonnes perdues errent aux alentours de Carcassonne et lorsqu’ils viennent trop près les sirènes sonnent l’alarme. Les hommes vont les pourchasser mais y laissent leur peau.

Aujourd’hui vendredi il y a eu les funérailles de six jeunes gens de la ville volontaires qui ont été tués à Pennautier. Parmi eux je connaissais le fils Poujade du Plateau (8) qui est le frère de madame Coste, le café Coste rue Chatran, puis le petit-fils de Marius Guiraud, celui de l’âne, qui est ami avec mémé Vito et le marin qui habitait au coin de Sabatier face à Georges. Il y avait aussi l’officier de paix Ramon que les Allemands ont pendu au château de Baudrigues.

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Devant la Milice, place Carnot. Les restes de Jean Bringer

Carcassonne était rassemblé place Carnot car on avait exposé les corps à la Milice, cette fois tout était bien organisé car pour les quarante premiers ce n’était pas tout à fait ça. On voit que le comité de libération nommé par Alger est en place depuis jeudi, et les drapeaux alliés flottent sur la mairie. Malheureusement il y a onze morts de plus des suites de blessures car ces balles explosives ne pardonnent pas. Maurice Chataigné le menuisier à côté d’Eugène est bien mal, ainsi que le petit Boyer qui est le fils de la femme de François Gouze, ainsi que le petit Combette du plateau. Les camps de F.F.I. arrivent pour repartir. Aujourd’hui Mazamet (9) est arrivé, ils ont mangé au square à midi et sont repartis sur Conques pour chasser les boches qui ravagent les villages.

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© Coll. Martial Andrieu

Femmes tondues à la Libération de Carcassonne


En ville, ils ramassent les miliciens et collaborateurs ainsi que les collaboratrices et les femmes qui ont été avec les Allemands. Ces dernières ont les cheveux rasés, on leur fait une croix, un U ou le tour de la tête et on leur laisse quelques mèches. Une que tu connais la Tavaillot est du nombre, elle n’ose plus sortir. Tandis que les collaboratrices et de la Gestapo comme la grande de Montlegun et sa copine, en plus d’avoir les cheveux rasés sont en prison. Il y a aussi l’Italienne et son père de chez madame Pia à côté d’Anduze. Les prisons de Carcassonne et Limoux regorgent. Les boches ont laissé du ravitaillement. Mardi on a touché presque une demi-livre de viande par personne, aujourd’hui vendredi une demi-livre de beurre et demain un peu plus de pain. Ces jours-ci quelques boulangers ont fait du pain blanc. On va toucher un demi-litre d’huile d’olives et des boîtes de sardines pour les J.

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Groupe de Miliciens au Square Gambetta


Vive la Libération, Vive de Gaulle, Vive la France. Cet après-midi, à l’École normale nous avons assisté au lever des couleurs par les enfants garçons et filles. Le drapeau a été amené à l’école en procession, tenu par quatre enfants de prisonniers, deux garçons et deux filles. Puis on l’a hissé, observé une minute de silence et tout le monde a chanté la Marseillaise. Aujourd’hui samedi, on vient d’apprendre la nouvelle que Mestre , le beau-frère de Mimi Bourdil, en allant braconner les lapins vers Baudrigues, a passé sur une mine et a sauté. On l’enterre demain à quatre heures et Ramon l’officier de paix à deux heures. A midi, comme je descendais voir madame Mille, on rentrait onze collaborateurs et miliciens. Il y avait Fages coiffeur, Poret docteur. La foule était déchainée, criait et applaudissait. Pas grand-chose de plus à te dire, demain huit jours qu’on a pris madame Daubercies et encore pas de nouvelles. Moi, pour ma part, j’ai eu tellement peur avec tous ces évènements que tous les jours depuis dimanche j’ai des pointes au cœur qui me font bien souffrir. Si ça continue j’irai au docteur pour qu’il me donne quelque chose.

J’espère que vous autres avez été tranquilles à la campagne et ne vous êtes pas trop fait de soucis pour nous. Enfin nous sommes en bonne santé et j’espère que ça continuera. Pour le moment je ne vais pas à l’herbe car il y a des francs-tireurs et puis des mines, alors je tiens à la vie et reste dedans. A bientôt de te revoir et de vous revoir tous. J’espère qu’une vie normale commencera bientôt pour nous. Mille gros baisers.
                                                               Françoise.

Notes du blog

1. Caserne de la Justice, route de Montréal. 2. Le gendarme Daubercies sera torturé et retrouvé mort avec le visage tuméfié, en bordure de la route de Villegly. Une stèle rappelle son souvenir. La gendarmerie de Limoux porte son nom (Source : J-L Bonnet / Bull. Académie des arts et des sciences / 2015) 3. Route minervoise, puis en face au Quai Riquet. 4. Il s'agit de Charles Mas, le père de Christian décédé en 2015. 5. Clinique du Dr Delteil, Bd Camille Pelletan. 6. En haut de la rue de la mairie (A. Ramond). 7. Pont neuf. 8. Plateau Paul Lacombe. 9. Corps Franc de la Montagne noire.

Si quelqu'un pense avoir des renseignements nous permettant d'identifier Paulette ou le destinataire de ce courrier, merci de le signaler en commentaires sur le blog. Au-delà de l'importance de votre témoignage, pensez aux conséquences pour M. Scagliola...

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