30/04/2016

Jean Mistler et Joë Bousquet : Regards croisés entre deux amis d'enfance

S'il est inutile de vous présenter la vie du poète Joë Bousquet, alité jusqu'à sa mort dans une chambre de la rue de Verdun suite à une grave blessure de guerre, il nous est apparu intéressant de nous pencher sur le cas de son amitié avec Jean Mistler. La complicité intellectuelle entre les deux hommes débute alors qu'ils sont tous les deux élèves au lycée de Carcassonne. 

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Jean Mistler et Joë Bousquet au lycée de Carcassonne

Les origines de Jean Mistler sont Languedociennes par sa mère et Alsaciennes par son père ; ce chef de famille qui ne s'occupera guère de lui. Il fait d'abord ses études à l'ancienne école royale de Sorèze dans le Tarn - fort connue pour sa rigueur, ses traditions quasi militaires. Là, on défendait l'idéal de l'Ancien Régime. C'est d'ailleurs le seul établissement en France possédant encore une statue de Louis XVI dans son jardin. Le jeune Mistler est un brillant élève qui fait sa scolarité ensuite à Castelanudary et Carcassonne avant de préparer le concours d'entrée à l'École Normale Supérieure au lycée Henri IV à Paris.

À Carcassonne, Joë Bousquet - dont la famille est issue de la bourgeoisie catholique - se révèle être un esprit vif et brillant. Coureur de jupons et aimant la bagarre, sa vie d'avant guerre lui promettait un avenir au sein de l'armée plutôt que dans les lettres. C'est tout du moins ce qui transparaît dans les mémoires du chanoine Gabriel Sarraute, qui fut un peu son confesseur.

La Grande guerre

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© lepervierincassable.net

Joë Bousquet

Ce conflit qui ne devait durer que quelques semaines brisa la vie de bien des hommes qu'ils fussent anonymes ou illustres. Évitant de peu la mort grâce au courage d'Alfred Ponsinet, le lieutenant Bousquet du 156e régiment d'infanterie reviendra à Carcassonne, totalement paralysé des membres inférieurs. Pour ses actes de courage au combat, il recevra la Croix de guerre, la médaille militaire et la légion d'honneur. 

Jean Mistler n'a que 18 ans lorsqu'il se retrouve incorporé dans le 9e régiment d'artillerie de Castres. Après l'offensive du 20 février 1918 vers Vitry-le-François, il passe sous-lieutenant. Au sujet de l'armistice, il écrira : "La France commença à perdre la paix, le lendemain du même jour où elle avait gagné la guerre".

Les deux amis - à l'instar de l'ensemble des poilus de la Grande guerre - sortiront de l'effroyable boucherie comme fervents pacifistes. C'est à partir de là qu'il faut comprendre l'attitude de la majorité des Français qui soutiendront l'action de Pétain à partir de juin 1940. N'oublions pas qu'ils avaient en 1938 acclamé Daladier à son retour de Munich, après que la France a signé les accords avec Hitler pour éviter la guerre... Oui, mais ce soutien à Pétain sera diversement apprécié par les deux hommes.

La France occupée

Après la Grande guerre, Jean Mistler occupe le poste d'attaché culturel en Hongrie. Lorsqu'il revient en France en 1925, le ministère des affaires étrangères lui confie le Service des Oeuvres à l'Etranger où il succède à Paul Morand. Membre du parti Radical-socialiste, Mistler entre en politique et se fait élire à Castelnaudary comme député, grâce au soutien des frères Sarraut. A partir de 1932, il est nommé plusieurs fois ministre. Sa plus belle action sera la création de l'orchestre symphonique de la radio, ancêtre de Radio-France. Peu à peu, Mistler fait partie de l'aile droite du parti radical-socialiste... En mars 1940, il vote contre Paul Raynaud et devient l'un des artisans de l'avènement du maréchal Pétain - il votera les Pleins pouvoirs. Le 13 juin 1942, il recevra le chef de l'Etat Français à l'hôtel de ville de Castelnaudary dont il est le maire :

« C'est avec des hommes comme lui que nous referons le pays »

Il débaptise les rues de la cité chaurienne au nom de Barbès et de Gambetta, en les attribuant au vainqueur de Verdun.

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© résistance-caltelnaudary

J. Mistler et son Conseil municipal en 1941

Le maire de Castelnaudary démissionne en 1942 en s'opposant à la politique de collaboration de Laval. Il déclarera quand même le 21 août 1944 :

"Nous avons toujours dit qu'avec de l'intelligence et du travail, notre pays doit se faire de nouveau une place dans le monde. Peut-être si l'on nous avait davantage écouté depuis 4 ans, aurions-nous aujourd'hui moins de chemin à faire pour remonter la pente mais les regrets sont vains... Souhaitons que lorsque l'horrible épreuve que nous subissons prendra fin, les Français ne la prolongent pas encore par leurs divisions".

Jean Mistler ne sera pas poursuivi à la Libération pour avoir soutenu Pétain. 

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Son ami Bousquet comprend que la création de la Légion des combattants, sert de prétexte au soutien de l'action du gouvernement de Vichy. Pétain souhaitait s'appuyer sur les anciens combattants de 14-18 pour assoir son pouvoir. Si Joë Bousquet adhéra dans un premier temps à la Légion, il s'en affranchit. D'autres comme René Nelli, à l'instar de Mistler, couperont tous liens avec Vichy seulement à la fin de 1942, après avoir eu des fonctions dans la politique locale. Dans une lettre envoyée à Mistler en juillet 1942, Bousquet explique son engagement :

"J'ai cru rêver. Mais comme j'avais eu la naïveté de m'inscrire à la Légion (en même temps qu'Aragon !) et que j'attends une occasion de me faire radier - sans aucune espèce de tapage, tu n'en doutes pas - j'attends la suite de cet incident et j'écrirai à Gélis* qu'étranger, de tout temps, à la politique et n'ayant jamais appartenu officiellement à un parti, je le priais de ne plus me considérer comme faisant partie de la Légion - où j'étais entré sur l'affirmation qu'il s'agissait d'une réunion d'anciens soldats étrangers à la politique... Qu'en penses-tu ? Doit-on envoyer une telle lettre de démission à Vichy ?"

Dans ce courrier extrait de "Lettres à Stéphane et à Jean" par J. Bousquet - préfacé par René Nelli- il est indiqué comme écrit à la date de juillet 1940. Or, cela ne peut pas être vrai. Pourquoi ? Pour la simple raison que Bousquet y soutient le préfet Jean Cabouat qu'il considère comme "un homme très bien" qui évita la bagarre lors de la manifestation du 14 juillet. 

"Je ne peux pas finir cette lettre sans te dire un mot de l'ahurissement qui m'a pris ce soir, quand on m'a dit quels efforts étaient menés contre Cabouat. Ça c'est vraiment trop ! Cabota a évité le 14 juillet une bagarre. C'est la première fois que je vois un préfet conquérir les plus hargneux par son attitude. On peut dire - tant il a inspiré de confiance à tous - qu'il n' y aura pas de coup dur à Carcassonne tant qu'il y sera préfet. Depuis longtemps, d'ailleurs, il agissait ici avec la plus grande sagesse. Il est vraiment un homme très bien."

Cabouat a été préfet de l'Aude entre 6 juin1941 et le 16 septembre 1942 ; la manifestation est celle menée par des Républicains contre Vichy, le 14 juillet 1942 à la statue de Barbès. Cela sous-entend que Joë Bousquet n'a quitté la Légion qu'après juillet 1942. * Germain Gélis (Chef communal de la Légion française des combattants et de la Révolution nationale)

La description de l'homme "très bien" contraste avec le récit de Daniel Fabre dans "Histoire de Carcassonne" chez Privat (1984) à la page 263, au sujet des suites de la manifestation résistante du 14 juillet 1942 :

"Ces journées eurent par ailleurs des conséquences néfastes pour la Résistance. Arrestations, assignations à résidence, internements, privèrent le mouvement de ses animateurs. Piccolo, arrêté un temps en juillet 1942 dut quitter l'Aude pour un maquis lozérien. Bruguier fils qui lui succéda à la tête du réseau Combat fut arrêté à son tour. Parti ensuite pour le maquis du Gard, il fut remplacé par Roubaud, assisté de Vals."

Elle contraste également avec une lettre de Jean Cabouat (préfet de la Creuse) du 19 décembre 1940 envoyée à Vichy dans laquelle, il dénonce le Dr Elman Moïse  en ces termes :

"La personnalité du Docteur ELMAN s’apparente étroitement à une catégorie d’étrangers qui n’ont nullement appris à aimer la France et qui l’ont au contraire desservi utilisant à leur seul profit l’hospitalité et l’appui qu’ils en avaient obtenus. C’est un métèque « dans le sens de plus antipathique et le plus mauvais du mot." (Source : Mediapart)

Cela n'enlève rien à l'opposition de Bousquet à Vichy et à l'esprit de résistance à la censure littéraire, mené depuis sa chambre de la rue de Verdun avec plusieurs écrivains réfugiés. Bousquet logea des juifs et des artistes pourchassés par Vichy : Julien Benda, Simone Weil, Max Ernst, etc... Peut-être était-il - au pire - obligé de jouer un double jeu pour ne pas éveiller les soupçons. Je me suis toujours posé cette question : Comment entretenir autant d'activités subversives en plein Carcassonne occupé sans être inquiété ? N'ayant pas assez étudié Bousquet pour le moment, je me garderais bien de toute conclusion hasardeuse.

La complicité littéraire

En 1971, l'Académicien Jean Mistler fait paraître chez Grasset "La route des étangs". Or, c'est à partir d'un fait divers que lui avait raconté Bousquet que son ami écrira ce roman. Sur la route des étangs de Leucate, deux fils d'une riche famille du Minervois se tueront dans un accident. Au moment de l'impact, ils n'étaient pas encore décédés et demanderont le secours d'un prêtre. Comme par l'enchantement du Saint esprit, un curé passait par là. C'était un homme de Dieu qui s'adonnait plus au négoce et aux plaisirs qu'aux devoirs de sa charge. Il avait été d'ailleurs défroqué.

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La route des étangs

On trouvera cette anecdote dans "Le médisant par bonté" à la page 155 - ouvrage de Joë Bousquet publié en 1947. 

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Voilà deux esprits littéraires remarquables qu'il nous paraissait important d'étudier dans leurs courbes parallèles et divergentes. L'un eut la vie et le corps brisé par un obus se retrouva dans une chambre, l'autre à qui l'on pardonna de s'être trompé après s'être retrouvé dans une autre chambre (Le conseil National de Vichy), devint Académicien. 

Sources

Lettres a Stéphane et à Jean / 1975

Cahier d'histoire de Revel N°20

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27/04/2016

Le témoignage de Louis Bouisset, rescapé du massacre de Trassanel en août 1944

Début août 1944, le groupe est attaqué par l'aviation nazie. Il reçoit l'ordre de se replier sur la grotte de Trassanel, poursuivi par des patrouilles allemandes, mais s'arrête le dimanche 6 août dans le ruisseau de la Grave. Une arrière-garde est laissée pour faire disparaître les traces, pendant que le gros des troupes repart. Mais lorsque les Allemands débarquent par surprise au Picarot, ils prennent l'arrière-garde sans même avoir besoin de combattre. Les prisonniers sont torturés, sept exécutés d'une balle dans la nuque à la Pierre Planté, élevée peu après par les résistants, portant les noms des disparus. Pendant ce temps, le reste des maquisards a rejoint la grotte de Trassanel, à l'aube du 8 août. Alertés de la présence allemande, ils décident de s'enfuir par un ravin. L'ennemi les mitraille, faisant de nombreux morts dont Antoine Armagnac. Une trentaine sont pris, conduits à Trassanel, dont le maire Edmond Agniel vient d'être pendu, ayant refusé de collaborer avec les occupants. Les Allemands fusillent 19 maquisards morts pour la France. Ce maquis aura perdu 44 hommes. (La dépêche)

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© DDM

"Deux échappent miraculeusement au massacre bien que grièvement blessés. L'un est Louis Bouisset, de Conques et l'autre, Henri Tahon, de Roubaix. Henri Tahon sera retrouvé inconscient mais vivant. Il fut adopté par le bataillon "Minervois". Il est décédé fin décembre 1977 à Fournes-Cabardès où il s'était retiré."

(La Résistance Audoise / Lucien Maury / 1980)

Nous avons retrouvé le témoignage de Louis Bouisset sur ces évènements tragiques, livré à la presse le 27 janvier 1951. Soit exactement sept ans après les faits. Il nous a paru intéressant de les transcrire ici tant à cette époque, ils sont encore vifs.

Que se passa t-il le 8 août 1944 ?

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La grotte des maquisards

Armagnac et ses compagnons étaient engagés dans un combat qui les mit aux prises, non seulement avec les hitlériens, mais encore, parmi eux, des Waffen SS français. Nous avons été pris à la grotte de Trassanel, et déjà, là, démontrant leur cruauté, les blessés sont achevés devant nos yeux. L'officier nous donna alors l'ordre de nous mettre en route. 

- Marchez. Nous allons à Villeneuve où se trouvent nos camions. Vous serez conduits en Allemagne, où vous deviendrez des travailleurs.

Mais ceci n'était pas la vérité. A peine huit cents mètres de Trassanel, il donne l'ordre de s'arrêter sur le bord d'un chemin encaissé. Les monstres ont tout calculé. Ils vont nous assassiner, froidement.

- Faites votre dernière prière ! dit brutalement l'officier nazi.

Nous sommes dix-neuf maquisards qui nous préparons à mourir fièrement pour la liberté de la France. Deux fusils-mitrailleurs sont placés à environ cinq mètres de nous et croisent leurs tirs.

- Feu !

Sous la rafale, le camarade se trouvant à mes côtés est projeté contre moi et me sauve la vie. Une vive douleur à mon bras droit me fait apercevoir que je suis blessé. 

Encore le plus terrible c'est le coup de grâce. Je n'ai pas besoin de vous dire tout ce qui m'est passé par la tête. Avant moi, c'est le coup de grâce pour seize camarades. J'entends crépiter seize coups de révolver avant que n'arrive mon tour. Un coup sourd me fait croire que ma tête a éclaté. Je reprends mes esprits : la balle dans la nuque est sortie près de la tempe droite.

Après avoir rampé quatre-vingts mètres, je me retrouve dans une vigne où je passe la nuit. Le lendemain, mes cris alertent trois personnes, mais, devant le monceau de cadavres jonchant le chemin creux, les deux femmes partent à grands cris, l'homme me dit : "Je viens !", et va appeler du renfort à Trassanel. Je suis soigné dans une cabane, et ensuite la Résistance, alertée, arrive Félix Roquefort et quelques autres me transportent à Villegly, où je ne resterai pas longtemps, car déjà la Gestapo est sur notre piste. Louis Bouisset poursuit :

"Au moins dites-le : Qué jamai armoun pas aquelis criminels ! D'ailleurs nous ne le permettrons pas"

Que pensez-vous du réarmement allemand ?

Ah ! ça par exemple. Il faut le dire et l'écrire, jamais une pensée pareille ne peut germer dans un cerveau humain ! Non, mais, vous vous rendez compte un peu. Qu'ils ne viennent pas nous raconter des histoires, pour ma part, j'y suis passé et ça suffit. Réarmer ces bandits ? Jamais de la vie ! C'est vrai que cela dépend du reste de la population. Signifier au gouvernement que les Français n'acceptent pas Eisenhower et son Etat-major du réarmement allemand. Ce qu'il nous faut, c'est un gouvernement qui veuille construire la Paix, et non dépenser des sommes astronomiques pour préparer une guerre contre les héros de Stalingrad et aux côtés des bourreaux de Trassanel.

Voilà des paroles qui n'ont pas perdu leur sens depuis 1951...

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24/04/2016

L'Aude submergée par un flot de migrants

Qu'ils arrivent par la route ou par le train, c'est un flot discontinu de migrants auquel le département de l'Aude est confronté depuis quelques mois. Le gouvernement français dépassé par l'ampleur du phénomène  tente de s'organiser après la débâcle de nos armées face à l'invasion allemande. Au début du mois de mai 1940, les nazis se sont emparés de la Belgique jetant sur les routes de France deux millions de ses citoyens  et avec eux des Luxembourgeois et des Hollandais - ils ne veulent pas revivre l'expérience des massacres perpétrés par l'armée du Kaiser en 1914. Vers le 4 juin, les armées alliées totalement dépassées par l'avancée de la Wehrmacht n'ont d'autre choix que de tenter de rallier l'Angleterre par Dunkerque. Bientôt les allemands seront aux portes de Paris qui se déclarera ville ouverte. Sur les routes, on observe un flot discontinu de civils en fille indienne qui faute d'avoir pu sauver leurs biens, tentent de sauver leur peau. Les plus fortunés fuient en voiture, les autres en charrette à bras transportant ce qu'il leur reste de souvenirs. Où vont-ils ? Le savent-ils eux-même ? Certains d'entre-eux ne verront pas l'inconnu, ils resteront inertes sur l'asphalte touchés par la rafale d'un Stuka de la Luftwaffe qui s'amuse à les dégommer du ciel - comme à la fête foraine. 

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Les Belges sur les route de France

A partir du 23 mai, un grande partie du gouvernement belge s'est repliée sur Poitiers. On compte 2 millions de belges, 50 000 Hollandais et 70 000 Luxembourgeois et bientôt 3 millions de français cherchant un point de chute en France. Trois départements seulement sont destinés à acceuillir les réfugiés : Hérault, Ardèche, Haute-Garonne. Tout ceci pose des problèmes de sécurité, mais les autorités françaises sont dépassées par le flot d'arrivants ; ceci ne va pas sans mesures policières afin de contenir l'exode et maintenir un peu d'ordre. Petit à petit la vie des réfugiés s'organise...

Dans l'Aude, le préfet ouvre des centres de répartition à partir du 21 mai avec l'arrivée des premiers convois. Le ravitaillement des 25 000 exilés belges, luxembourgeois et hollandais s'établit à Carcassonne en juillet 1940 dans l'école Jean Jaurès, à la demande du préfet Sadon par Raymond Azibert. On y distribue de la nourriture provenant en partie de la Croix-rouge américaine. La préfecture organise la répartition des réfugiés dans toutes les communes du département via les centres d'accueil.

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© DDM

Militaires belges en exil dans l'Aude

Les officiers du 4e régiment de grenadiers après un transit par le camp du Barcarès, arrivent par le train à Moux. Les civils seront logés dans des familles audoises qui feront tout leur possible pour leur être agréable. Pourtant le département de l'Aude est loin s'en faut le plus riche, mais l'élan de générosité supplante la misère.

 Après l'armistice signé par Pétain le 22 juin, un coup de poignard vient se loger dans le dos des belges. Des négociations s'ouvrent entre Hitler et le l'Etat Français. La France organise alors le rapatriement des réfugiés en train vers Gand et Bruxelles. A partir de la fin août, les communes de l'Aude doivent conduire les exilés étrangers et français vers les centre d'accueil de Narbonne (Ecole de Cité), Bram, Couiza et Carcassonne. Ils doivent s'y présenter avec leur certificat et trois jours de vivres. Le 21 août, un premier convoi de 1200 belges est formé à Narbonne.

Les expulsés d'Alsace-Lorraine

Le 7 août 1940, la Moselle se retrouve de fait annexée au Reich et sous l'administration du Gauleiter Josef Bürckel. Le lendemain, la préfecture de Moselle s'établit à Montauban. Les Allemands possèdent des fiches de renseignement sur les individus ayant préféré la France à l'Allemagne durant la Grande guerre. Les Mosellans sont alors jugés ingermanisables donc indésirables et expulsés de leur territoire. Les nazis entendent repeupler ce département avec des aryens provenant de la Sarre. On peut sans problème évoquer le terme d'épuration ethnique. Retenons simplement ce chiffre de 84 000 expulsés entre les mois de juillet et novembre 1940. Ils laissent sur place leurs maisons ; on ne leur permet d'emporter que 50 kg de bagages et 2000 francs vers la zone dite libre. Le départ se fait en bus jusqu'à Lyon d'où partiront 66 trains entre le 12 et le 23 novembre 1940, vers les département d'accueil du sud de la France.

 Le 21 novembre, Otto Abetz réussit à convaincre Hitler d'arrêter des expulsions jugées comme contre-productives. Le Gauleiter n'est pas de cet avis... Le 21 février, l'Allemagne créée une commission pour le rapatriement des réfugiés qui en feront la demande. Sur 749 demandes, seulement 82 seront acceptées. La commission sera supprimée trois plus tard.

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©shpn.fr

Après le départ des belges, les audois accueilleront les Mosellans dans un pays où seul le vin coule à flot. Ils avaient déjà donné beaucoup aux belges, mais se sacrifieront quand même pour les nouveaux arrivants. Le centre de ravitaillement de Carcassonne à l'école Jean Jaurès poursuit l'aide aux réfugiés. Avec l'arrivée des Alsaciens les 8, 9 et 10 septembre il a distribué 43 188 repas pour 6000 personnes. Depuis son ouverture en juillet 1940, six ou sept normaliens de 18 à 20 ans de la région de Nancy rendent des services à la bonne marche du centre. Ils sont logés à l'école normale de Carcassonne dans le grand plus dénuement et sans ressources. 

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© ASCOMEMO

Chez Mme Courset à Coursan

A partir de novembre 1940, plusieurs trains en provenance de Lyon acheminent les réfugiés Mosellans dans l'Aude. Le préfet Alapetite a ouvert deux centres d'acceuil ; l'un à Narbonne à l'école de Cité, l'autre à Bram (château de Lordat ?). Chaque centre est dirigé par un Commissaire de police chargé de faire remplir une fiche pour chaque expulsé. Elle doit comporter le nom du chef de famille, la profession, le nombre de membre de la famille, la commune d'origine. Un récépissé leur est ensuite délivré. Au bout du compte les familles réparties selon la commune d'origine seront dirigées vers une ville ou un village du département. Par exemple, les villageois de Vaux logeront à Conques-sur-orbiel.

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© ASCOMEMO

La famille Adrian d'Haboudange

Les Audois feront ce qu'ils peuvent afin de loger au mieux les réfugiés, en partageant leurs maigres ressources. Ces derniers leur apprendront à se méfier des Allemands ; certains aideront les maquisards. A Carcassonne, ils fondent chez Miailhe au Café glacier le "Groupement des expulsés de Lorraine et d'Alsace de Carcassonne et du département de l'Aude". Le 7 décembre 1941, la préfecture les autorise à fêter St-Nicolas ; un char défile autour des boulevards et une gerbe est déposée au monument aux morts. Dans la salle du Café glacier, les enfants reçoivent des jouets et des friandises. 

A la fin de la guerre, lorsque les Mosellans expulsés rentreront chez eux ils ne découvriront que des ruines, leurs maisons sans leurs meubles et dans un triste état. Jamais ils n'oublieront la générosité des Audois ; c'est parce qu'aujourd'hui la génération qui pouvait témoigner s'éteint lentement qu'il faut rappeler ces souvenirs de fraternisation. 

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A Carcassonne, au pied de la statue de Jeanne d'arc... une plaque commémorative inaugurée en mai 1945, témoigne de la reconnaissance des Mosellans. 

 

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31/03/2016

La conférence Anti-maçonnique de Robert Vallery-Radot, le 26 octobre 1942

Que l'on le veuille ou pas ; que l'on l'accepte ou pas... Carcassonne a toujours été une ville conservatrice et profondément catholique. Elle se distingue en cela de sa rivale Narbonnaise, beaucoup plus laborieuse et populaire. Il y a dans la capitale audoise depuis fort longtemps une bourgeoisie qui dirige ou qui pèse fortement sur sa destinée. Quand on nous parlons d'élan bourgeois, nous ne faisons pas de distinction entre ceux de gauche et ceux de droite. Le Radicalisme socialiste a prouvé dans notre région qu'il s'accommodait fort bien de la politique de Vichy. Il n'est d'ailleurs pas étonnant de voir quelques noms célèbres localement émerger aux côtés des maréchalistes, dès 1940. Dans ce contexte, doit-on s'étonner de voir l'écrivain catholique Robert Valléry-Radot au Théâtre municipal, le 26 octobre 1942 ?

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Qui est Vallery-Radot ?

Robert Vallery-Radot (1885-1970), croix de guerre et légion d'honneur à la boutonnière pour ses faits d'armes durant la Grande guerre est ami de Mauriac et Bernanos avant 1914. Tenté par le fascisme en 1930, il milite contre la Franc-Maçonnerie et publie de nombreux ouvrages sur ce thème. En 1940, il rejoint le régime de Vichy et doit s'exiler en Espagne à la Libération pour échapper à l'épuration. Après l'amnistie, il est ordonné prêtre en 1953 et finit ses jours à l'abbaye cistercienne de Bricquebec (Manche). Il prend le nom de père Irénée.

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Dans son ouvrage "La contrition de Joë Bousquet", le chanoine Sarraute indique que Vallery-Radot s'est rendu au chevet de Joë Bousquet en 1942 : "Admirateur du poète François-Paul Alibert qui était un ami de Joë Bousquet et plus qu'un ami, une sorte de maître, c'est certainement en sa compagnie qu'il vint le voir." Radot rendit compte de sa visite au chanoine Sarraute en ces termes à propos de Bousquet : "C'est un gnostique". (...) Il lit Erigène, Saint-Jean de la Croix, mais il n'y a pas chez lui la moindre pratique."

La conférence

"En présence d'un public attentif et nombreux M. Vallery-Radot fait un historique très documenté de la Franc-Maçonnerie rappelant ses origines à Londres, en 1777, d'où elle s'étendit immédiatement en France, tout en restant sous l'obédience du roi d'Angleterre et de deux pasteurs anglicans qui édictaient les mots de passe. 

 L'orateur met en évidence la coopération d'idées et d'action de la City anglaise et de la F-M, l'influence néfaste des écrivains français du XVIIIe siècle tels que Voltaire, Montesquieu, Diderot qui symbolisent l'esprit maçonnique, et on arrive aux déplorables résultats dont nous supportons les funestes conséquences.

M. Vallery-Radot montre que les adeptes de la secte sont de trois sortes : les naïfs, les fanatiques et les profiteurs. Il espère que les premiers auront compris ; quant aux autres, il déclare qu'ils doivent cesser de nuire. L'orateur insiste sur l'action criminelle conjuguée de l'Angleterre et de la F-M pour nuire à la France. Il rappelle les évènements de Fachoda, la scandaleuse attitude des francs-maçons qui, en juin 1917, tenaient un congrès à Paris pour empêcher la paix avec l'Autriche qui aurait mis fin à la guerre un an plus tôt. Il dénonce le rôle d'hommes d'état américains et anglais dont le but était d'asservir la France comme le montrent les plans Young, Dawes, etc... et flétrit l'alliance de la finance internationale de la Cité de Wall-Street, cimentée par les liens maçonniques.

Aussi, M. Vallery-Radot n'hésite pas à affirmer que les responsables de la défaite sont les francs-maçons alliés aux juifs et soutenus par le communisme destructeur. La guerre actuelle, dit-il, est une guerre d'idées qui met d'un côté les barbares d'Asie alliés aux juifs et aux maçons et de l'autre les défenseurs de la civilisation européenne. Il faut prendre position et l'orateur conclut en proclamant que la France, fière de son passé à ses traditions, ne peut pas hésiter et confiante dans son destin suivra les directives du Maréchal qui lui a montré la voie de la renaissance et de la résurrection."

(L'Eclair / 1942)

Si de nombreux catholiques ont été bercés par la propagande de Vichy, c'est qu'ils se faisaient la même idée que Vallery-Radot sur le déclin de la France, ci-dessous exprimée en 1941. Une idée qui n'a pas disparu... Le discours de M. Valléry-Radot résumé par l'Eclair en 1942, a encore aujourd'hui un côté très contemporain. Ce qui est intéressant à étudier, ce sont les rapports sociologiques et idéologiques assez troublants entre Carcassonnais, que l'on nous présente depuis 1944, à priori, comme opposés.

"Il ne s’agit pas de savoir s’il y a tel ou tel Juif qui a bien servi la France (il en existe certes et nous en connaissons), mais si, dans son ensemble, la nation juive, par sa conception économique du monde, autant que par le ferment révolutionnaire qu’elle porte héréditairement en elle, a tenté par tous les moyens de dissoudre la chrétienté. Or, les faits sont là."

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21/03/2016

Lucien Roubaud (1906-1999), un grand Résistant oublié...

Lucien Roubaud naît en 1906 à Toulon. Il est orphelin ; son enfance très pauvre aurait pu le conduire sur des chemins pas très fréquentables, s'il n'avait eu l'opportunité de se réfugier dans les études grâce au secours des bourses. Admis à l'Ecole Normale Supérieure en 1926, c'est là qu'il fait la connaissance de Suzanne Molino - sa future épouse. Suzanne sera l'une des trois premières femmes admises à l'ENS ; une situation extrêmement rare pour l'époque. C'est à l'intérieur de ce creuset normalien qu'ils font la connaissance de leurs amis Simone Weil et Georges Canguilhem - né à Castelnaudary et futur résistant.

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Lucien Roubaud

Après son agrégation en 1935, les deux époux sont nommés en Corrèze avant d'arriver à Carcassonne à l'automne 1937 avec leurs enfants. Parmi eux se trouve Jacques Roubaud - mathématicien et écrivain - dont nous parlerons dans un prochain article. Suzanne et Lucien Roubaud enseignent au lycée de Carcassonne respectivement, l'anglais et la philosophie. Le nouveau professeur reprend la poste laissé vacant par de Ferdinand Alquié, nommé au lycée Condorcet à Paris.

lucien roubaud

Laissons à Jean Cau - secrétaire de J-P Sartre et Prix Goncourt 1961 - qui fut son élève à Carcassonne, le soin de nous raconter les méthodes d'enseignement de Lucien Roubaud.

"Un colosse sportif et qui nous initiait à la philosophie avec un santé de champion ; et qui réussissait à nous parler des Descartes comme d'un athlète qui aurait hésité entre jouer au rugby et écrire "Le discours de la méthode". Du sport, avec Roubaud, la philo. Un joyeux exercice pour soulever, comme haltère de plume, les concepts. Un matin d'hiver, je ratai, avec ma grosse boule de neige, dure et tassée, le copain que je visais et la boule vin s'écraser sur la tête de M. Roubaud. Pile.

- Je dois vous punir, mais choisissez la punition.

- Un sonnet, Monsieur

- Très bien. faites-moi un sonnet. Voici le titre : Boule de neige.

Je composai le sonnet. Et, à partir de ce jour, à chaque fois que je chahutais en classe, la sanction tombait."

lucien roubaud

La maison, rue d'Assas à Carcassonne, où vécut la famille Roubaud pendant la guerre.

La Résistance

Lucien Roubaud - avec le soutien de sa femme - va peu à peu s'affirmer comme l'un des dirigeants de la Résistance régionale. Du côté de sa belle famille Molino, sa belle-mère Blanche, cachera des juifs pendant l'occupation ce qui lui vaudra le titre de Juste parmi les Nations : Caroli Brulh, Levy Bruel, Renée Mayer, Nina et Georges Morguleff. Ce dernier entrera dans la Résistance audoise aux côtés de Lucien

lucien roubaud

Georges Morguleff

Voici comment Lucien Roubaud entra en Résistance :

" Au début, je n'ai pas eu d'autres contacts que celui de mes amis, de mes relations habituelles. Tenez, un exemple... C'était peu après l'Armistice. Un élève qui s'appelait Astruc, qui n'était pas dans ma classe mais que je connaissais au club de football, est venu me voir chez moi. Il m'a dit : "Je veux partir à Londres..." Son père était colonel ou général d'aviation. Il avait pris contact avec des aviateurs.  Je lui ai répondu : "Je pars aussi s'il y a de la place..." Une petite valise, une brosse à dents, nous avons filé vers l'aérodrome... Hélas, ce fut un départ manqué... Sans doute n'était-ce encore que des enfantillages, mais qui montraient notre désir que les choses ne s'arrêtent pas là...

lucien roubaud

A. Picolo après son retour des camps

L'affaire est devenue eu peu plus sérieuse avec Albert Picolo qui, avant d'être déporté à Buchenwald a, sans doute, été le premier organisateur de la Résistance dans l'Aude. Ancien candidat socialiste à Carcassonne, Picolo était, comme moi, professeur au lycée, mais il avait été révoqué dès le début par Vichy. Il connaissait beaucoup de socialistes aussi quelques communistes. Le magasin de sa femme, qui était pharmacienne, était devenu un lieu de rendez-vous. Je me souviens, que fusil de chasse à la main, nous partions avec lui reconnaître les endroits où ultérieurement nous pourrons faire des embuscades.

lucien roubaud

L'ancienne pharmacie Picolo, avenue Bunau-Varilla

Plus sérieusement, nous faisions aussi de la propagande orale et nous menions campagne contre les quelques pétainistes de l'endroit. Nos propos trouvaient un écho certain auprès des petits commerçants du quartier : le réparateur de vélos, le menuisier, le tonnelier, etc... C'était limité, mais c'était très net. Nous nous sommes manifestés plus ouvertement lors de la cérémonie du 11 novembre 1940... Ainsi, au fil des mois, avons-nous monté plusieurs manifestations, dont celle où Picolo a arraché le bouquet qu'on venait de remettre à un allemand (Le SS Dr Grimm, NDLR) qui venait faire une conférence à Carcassonne. Peu à peu ces manifestations ont pris de l'ampleur."

Lucien Roubaud allait prendre du galon au sein de la Résistance, d'abord comme responsable régional du journal "Combat" puis du M.U.R (Mouvements Unis de Résistance) pour la R3. C'est-à-dire Aveyron, Aude, Hérault, P-O, Lozère et le Gard. Il se heurta aux refus politiques régionaux de certains, qui selon lui " durent se régler au niveau national". Henri Noguères fut de ceux-là... Faut-il s'étonner que le nom de Lucien Roubaud ne figure pas dans son ouvrage de 3500 pages en cinq volumes " L'histoire de la Résistance en France". Une omission coupable sans doute, du célèbre historien, malgré l'importance de Roubaud comme président du Comité Régional de Libération et au sein de l'Assemblée Consultative Provisoire en 1946. C'est d'ailleurs cette nomination qui motive son départ pour Paris la même année, où il logera... dans la rue d'Assas située dans le Vie arrondissement de la capitale.

Le fondateur du Midi-Libre

Le journal de Montpellier "l'Eclair" qui paraissait sous l'occupation est dissous à la Libération. Il est repris en main par la Résistance régionale et c'est Lucien Roubaud qui trouve le nouveau nom. Le Midi-Libre paraît pour la première fois le 27 août 1944. Lucien Roubaud nomme à la direction du quotidien Armand Labin dit Jacques Bellon dans la Résistance. Il sera l'époux de Denise Hulmann (Bellon) à qui l'on doit les nombreuses photographies du poète Carcassonnais Joë Bousquet.

lucien roubaud

Le 27 août 1944

Après une retraite dans l'Aude, le couple Roubaud s'en est allé discrètement. D'abord Suzanne en 1993, puis Lucien six années plus tard. On aimerait aujourd'hui avoir leur opinion sur la prise en main récente du Midi-Libre par l'ancien journal Radical-socialiste longtemps financé par René Bousquet - chef de la police de Vichy. 

A savoir que « La Dépêche », premier quotidien régional français de l'époque, a collaboré avec l'Allemagne nazie pendant quatre ans et 1.500 numéros, en enfonçant le maréchal Pétain, en traitant les résistants de « terroristes » et « d'étrangers », de Gaulle de « traître » et de « lâche » et en disqualifiant les juifs. « Le juif doit vivre au grand jour », lit-on, le 23 novembre 1941, dans un article sur les dispositions l'écartant des sociétés anonymes pour l'empêcher « de devenir nuisible, le protéger de ses propres instincts ». « La Dépêche », interdite de publication le 20 août 1944, sera autorisée à reparaître le 22 novembre 1947 sous son nouveau nom « La Dépêche du Midi ». (Les échos / 3 mai 2001)

Ne cherchez pas de nom de rue "Lucien Roubaud" ; il n'appartenait à aucun parti politique. Il faut penser que dans cette région, la carte de membre a suffi à certains pour se construire un postérité à laquelle ils étaient assez loin de pouvoir prétendre. Aux vrais résistants le sens du devoir accompli, aux autres les médailles...

Sources

Chronique de la Résistance / Alain Guérin / 2010

La boucle / Jacques Roubaud / 1993

Midi-Libre : Un journal dans sa région / 1995

Croquis de mémoire / Jean Cau / 1985

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16/03/2016

La vérité sur la naissance de la Résistance audoise nous est enfin révélée...

Roger Stéphane (1919-1994) de son vrai nom Roger Worms, fut l'un des tout premiers en France à s'engager dès 1941 dans l'organisation des réseaux de Résistance. Né de confession juive dans une famille bourgeoise, homosexuel et militant communiste, il avait sans doute toutes les dispositions pour déplaire au régime de Vichy. Roger Stéphane co-fondera le journal l'Observateur en 1950. Après son suicide en 1994, il sera inhumé au cimetière d'Ivry.

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© Tout est bien / R. Stéphane / 1989

Roger Stéphane en costume F.F.I

Avec l'aide de Jacques Rénouvin (1905-1944), il participe à la création du réseau et du journal Combat. Le 1er octobre 1941, il est envoyé dans l'Aude par Rénouvin qui le charge de l'organisation et de la direction de la Propagande dans ce département. A Narbonne, Carcassonne, Montpellier, il démarche quelques-uns des 80 parlementaires réfractaires de juillet 40, dont on pourrait supposer qu'ils constituent un vivier naturel de résistance depuis que le 14 août, dans son discours du "Vent mauvais" Pétain a annoncé la suppression des indemnités des parlementaires (Source : Enquête sur l'aventurier - 2004)

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Roger Stéphane raconte avec une grande précision son passage dans notre département et les personnes qu'il a tenté de mobiliser à la cause de la Résistance naissante. Voilà qui devrait poser un regard différent et peut-être complémentaire sur l'histoire de la Résistance locale. Dès les premières années de l'occupation, Carcassonne fut le vivier de la résistance intellectuelle à Vichy. C'est ici qu'elle s'organisa, c'est ici qu'elle mobilisa pour défendre l'honneur perdu de la patrie. Ils n'étaient pas nombreux à cette époque et venaient d'ailleurs... réfugiés de la zone occupée. 

Narbonne

 6 octobre 1941

Roger Stéphane débarque à Narbonne dans l'après-midi par le train et assiste à une réunion d'amis chez le Dr Lacroix, maire de Narbonne révoqué par Vichy :

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Achille Lacroix

"Après une bonne heure de palabres, de discussions, de questions insignifiantes, nous allons "boire un verre". Les mots sublimes (I) : En sortant, Lacroix dit à un de ses anciens adjoints : "Voyez-vous, mon vieux, c'est le commencement de la revanche." Ne pas s'imaginer un instant qu'il s'agit de la revanche de la France, ni même, ce qui serait moins beau, de la revanche du parti socialiste. Non : il s'agit exclusivement de la revanche de la section narbonnaise dudit parti contre ses adversaires électoraux.

Il est impossible qu'il n'y ait pas dans cette ville une personne intéressante, une personne à qui parler. Mais je ne l'ai pas trouvée. Il paraît que le groupe d'hier représentait l'élite. Brrr... Les mots sublimes (II) comme je parle à Lacroix de son éventuel avenir politique, il évoque sa popularité : passant dans la rue Droite à vélo, il reçut, pendant cent mètres, vingt et un coup de chapeau. Il les a comptés. Je ne sais pas si je réussirai à faire du bon travail, mais je sens que je sortirai misanthrope de ce métier de "bonimenteur de la Résistance".

Carcassonne

Le surlendemain, il passe voir le sénateur Bruguier; il était à Montpellier. Sa femme envoie Stéphane chez un journaliste de la Dépêche qui le reçoit cordialement jusqu'au moment où il lui parle de ce qui l'amène :

C'est alors l'indifférence la plus extraordinaire que j'ai rencontrée., le silence le plus buté, le plus définitif.  Enfin, suis allé chez le député Gout absent. Donc journée ratée.

14 octobre 1941

Visite au sénateur Bruguier qui se dérobe. Il viendra à nous au dernier moment. Je lui précise que nous ne tiendrons aucun compte des amis de la dernière heure. 

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Le député Henri Gout

Suis allé ensuite voir un professeur qui remet sa réponse "à huitaine". Découragé, je tente de téléphoner au Dr Gout, député, qui était la semaine dernière dans sa propriété à la campagne. Par un heureux hasard, il est ici et accepte de me recevoir immédiatement. C'est un parlementaire radical-socialiste, dans toute l'horreur de ce terme, doublé d'un petit médecin de province. Il m'indique deux de ses amis que je puis aller trouver en toute confiance, précisant à propos de l'un deux, procureur de la République et retraite : " Je lui disais justement tout à l'heure : si l'on venait me demander de désigner un préfet de l'Aude, je vous désignerais immédiatement."

Quoique député, le docteur prétend ne connaître personne d'autre à Carcassonne : on le connaît, mais il ne connaît point. Les mots sublimes (III) : "Je puis bien être l'âme d'un mouvement, je n'en puis être l'animateur." Je lui propose de réunir ses amis chez lui pour vendredi, afin que je leur explique de quoi il s'agit. Il accepte, ce qui ne m'empêchera pas d'aller les voir demain matin.

En le quittant, je flâne dans la ville et entre dans une librairie qui me paraît particulièrement bien fournie. J'y demande, sans grand espoir de réponse affirmative, si l'on connaît l'adresse de Benda et de J. Bousquet. On m'indique seulement où habite ce dernier, que je me décide immédiatement à aller voir, bien que n'étant pas muni de l'introduction de L. Aragon.

Joe Bousquet est jeune - il ne paraît pas quarante ans - assez plaisant ; sa chambre : assez sombre, seulement éclairée par quelques tableaux surréalistes et cubistes. De nombreux livres. Comme il me reçoit couché, je m'interroge stupidement sur son état : blessé à la colonne vertébrale à la guerre 14-18, il n' a pas, depuis lors, quitté son lit. Il ne manifeste aucune amertume. Il me parle avec enthousiasme des Fleurs de Tarbes, le dernier livre de Paulhan.

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Julien Benda

J'ai la bonne fortune de rencontrer chez lui Julien Benda qui me reconnaît aussitôt et manifeste une sympathique curiosité. Nous évoquons l'Ordre et les Volontaires. Nous descendons faire quelques pas ensemble. Il m'entretient de ses projets contrecarrés de départ en Amérique. Il se montre très intéressé par mon activité et me propose de m'emmener demain chez un sénateur de ses amis. Je l'ai trouvé aussi jeune, aussi allant qu'avant la guerre, et surtout, aussi logique, aussi sûr. Rien renié, rien ajouté à ce qu'il ne cessa jamais de proclamer. Etonnamment serein.

15 octobre 1941

Longuement vu Julien Benda, d'abord seul, ensuite avec son ami, le sénateur Bruguier. Il ne suffit pas à Benda d'être antihitlérien. Il est germanophobe. Il s'oppose violemment à la thèse des deux Allemagnes. Il n'existe, d'après lui, qu'une Allemagne, et cette Allemagne nous a constamment empêchés de vivre en paix. Il a trouvé trop modéré le traité de Versailles et souhaite que si les Anglais gagnent la guerre, ils mettent l'Allemagne définitivement hors d'état de nuire.

Comme je m'élève contre ces généralisations abusives, il me demande si les Allemands ne généralisent pas, eux, à propos des Juifs. "Mais c'est précisément contre ces injustices que nous luttons." - "La justice internationale et la justice individuelle sont incompatibles." me répond-il. D'après lui, notre défaite fait partie des multiples tentatives de subversion de la réaction : 4 mai, affaire Boulanger, affaire Dreyfus, 6 février... et 1940. Ce qui distingue celle-ci des autres, c'est que la réaction, en faisant ouvertement intervenir l'étranger, joue le tout pour le tout. Et comme elle perdra...

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Le sénateur G. Bruguier

Le sénateur Bruguier : une belle tête d'honnête Français : assez ronde, avec des cheveux gris et des yeux doux. Un léger accent du Midi. Environ soixante ans. M. Bruguier écoute avec intérêt, et me promet son concours, plus exactement ses indications. Je sens ses fils m'envier. Un mot sublime (IV) : "C'est au Sénat qu'est dévolue la mission de sauver la France." Il est sénateur socialiste. 

Julien Benda me raccompagne fort aimablement à la gare. Nous parlons un peu de Gide, qu'il n'apprécie guère. Pour lui, "Gide est un démagogue, puisque, de son propre aveu, il a besoin d'approbation." Puis il s'élève contre les éloges exagérés que l'on décerne à Bernanos. Certes, cet écrivain est courageux ; mais la confusion dans les esprits est telle que l'on crie au génie, confondant les valeurs morales et les valeurs intellectuelles. Il ne s'agit pas d'établir une hiérarchie entre les valeurs mais une séparation.

Depuis hier, Benda me répète : "Nous sommes en plein belphégorisme." et développe cette formule. L'ennui est que je n'aie point lu Belphégor et ne sache pas ce qu'est le belphégorisme. Pour Benda, les écrivains doivent se taire, retourner à Kant jusqu'à nouvel ordre. Il a écrit trois livres depuis l'armistice...

Narbonne

16 octobre 1941

Jacques Rénouvin est venu le rejoindre. Réunion chez le Dr Lacroix.

Carcassonne

17 octobre 1941

Il arrive ce matin avec Rénouvin et déjeune chez Auter, restaurant dans la rue de la gare.

Nous sommes allés ensuite chez le Dr Gout. Aucun de ses amis n'est là, tous se contentant de leur oisiveté. Par contre. Bruguier est venu. Pour le sénateur et il cite de nombreux exemples individuels à l'appui de sa thèse, l'union d'après-guerre ne se fera ni sur les partis, ni sur les idées, mais sur les hommes. Il nous donne d'intéressants renseignements sur la conduite des deux assemblées. En nous quittant, il nous propose de dîner chez lui ce soir.

Auparavant, Renouvin et moi allons voir Picolo, militant syndicaliste dont Bruguier nous a donné l'adresse. C'est un de ces hommes purs, désintéressés, honnêtes, comme on en trouvait seulement dans le syndicalisme. Nous donnera sa réponse ce soir. Pendant que Renouvin, fait une course, je cause avec lui. Je lui dis qu'à mon sens le malheur de la France réside dans le fait que les partis de gauche sous-estimaient la valeur de la patrie, et les partis de droite la valeur de la liberté. Il me dit : "Croyez-vous que quand nous avons exclu les communistes qui pourtant de bons copains et d'efficaces militants, ce n'était pas par patriotisme ? Ça nous a brisé le coeur." J'aime cette race d'hommes.

Dîner donc chez Bruguier. Parlé de la crise du socialisme, des responsabilités des socialistes. Il dissimule mal son regret de n'avoir pas été ministre en 1936. Il reproche à Blum de s'être alors entouré de "freluquets". J'ai aimé qu'il dise : "Nous autres socialistes", impliquant dans "ce nous autres" Renouvin qui s'était fâché avec son cousin parce que celui-ci s'était marié avec la soeur de Monnet.

Quels enseignements ?

Ces mémoires nous révèlent les difficultés rencontrées par les premiers résistants pour rallier les  parlementaires - n'ayant pas voté les pleins pouvoirs à Pétain - à leur cause. On peut légitimement penser que le premier mouvement de résistance à Carcassonne le 14 juillet 1942 devant la statue de Barbès à l'initiative d'Albert Picolo, trouve son fondement grâce à l'opération d'unification de Roger Stéphane en octobre 1941. D'ailleurs lors de cette manifestation qui réunit 2000 personnes, ne trouve t-on pas en tête de cortège Henri Gout et Georges Bruguier ? Picolo distribuait déjà les tracts de Combat - fondé par Renouvin - depuis 1941 au sein de l'usine de Salsigne. Qui a une avenue à son nom dans Carcassonne ? Albert Picolo  qui fut le premier à y croire ou Henri Gout, le député qui sera ensuite maire de la ville ?

Elles révèlent également que la Résistance dans l'Aude s'est organisée dès l'automne 1941, grâce à une intervention extérieure au département. Grâce aussi aux intellectuels qui avaient fui la capitale en zone occupée et trouvés refuge chez Joë Bousquet. N'oublions pas les milliers de personnes en juin 1942 pour accueillir le maréchal Pétain à Carcassonne...

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