16/03/2016

La vérité sur la naissance de la Résistance audoise nous est enfin révélée...

Roger Stéphane (1919-1994) de son vrai nom Roger Worms, fut l'un des tout premiers en France à s'engager dès 1941 dans l'organisation des réseaux de Résistance. Né de confession juive dans une famille bourgeoise, homosexuel et militant communiste, il avait sans doute toutes les dispositions pour déplaire au régime de Vichy. Roger Stéphane co-fondera le journal l'Observateur en 1950. Après son suicide en 1994, il sera inhumé au cimetière d'Ivry.

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© Tout est bien / R. Stéphane / 1989

Roger Stéphane en costume F.F.I

Avec l'aide de Jacques Rénouvin (1905-1944), il participe à la création du réseau et du journal Combat. Le 1er octobre 1941, il est envoyé dans l'Aude par Rénouvin qui le charge de l'organisation et de la direction de la Propagande dans ce département. A Narbonne, Carcassonne, Montpellier, il démarche quelques-uns des 80 parlementaires réfractaires de juillet 40, dont on pourrait supposer qu'ils constituent un vivier naturel de résistance depuis que le 14 août, dans son discours du "Vent mauvais" Pétain a annoncé la suppression des indemnités des parlementaires (Source : Enquête sur l'aventurier - 2004)

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Roger Stéphane raconte avec une grande précision son passage dans notre département et les personnes qu'il a tenté de mobiliser à la cause de la Résistance naissante. Voilà qui devrait poser un regard différent et peut-être complémentaire sur l'histoire de la Résistance locale. Dès les premières années de l'occupation, Carcassonne fut le vivier de la résistance intellectuelle à Vichy. C'est ici qu'elle s'organisa, c'est ici qu'elle mobilisa pour défendre l'honneur perdu de la patrie. Ils n'étaient pas nombreux à cette époque et venaient d'ailleurs... réfugiés de la zone occupée. 

Narbonne

 6 octobre 1941

Roger Stéphane débarque à Narbonne dans l'après-midi par le train et assiste à une réunion d'amis chez le Dr Lacroix, maire de Narbonne révoqué par Vichy :

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Achille Lacroix

"Après une bonne heure de palabres, de discussions, de questions insignifiantes, nous allons "boire un verre". Les mots sublimes (I) : En sortant, Lacroix dit à un de ses anciens adjoints : "Voyez-vous, mon vieux, c'est le commencement de la revanche." Ne pas s'imaginer un instant qu'il s'agit de la revanche de la France, ni même, ce qui serait moins beau, de la revanche du parti socialiste. Non : il s'agit exclusivement de la revanche de la section narbonnaise dudit parti contre ses adversaires électoraux.

Il est impossible qu'il n'y ait pas dans cette ville une personne intéressante, une personne à qui parler. Mais je ne l'ai pas trouvée. Il paraît que le groupe d'hier représentait l'élite. Brrr... Les mots sublimes (II) comme je parle à Lacroix de son éventuel avenir politique, il évoque sa popularité : passant dans la rue Droite à vélo, il reçut, pendant cent mètres, vingt et un coup de chapeau. Il les a comptés. Je ne sais pas si je réussirai à faire du bon travail, mais je sens que je sortirai misanthrope de ce métier de "bonimenteur de la Résistance".

Carcassonne

Le surlendemain, il passe voir le sénateur Bruguier; il était à Montpellier. Sa femme envoie Stéphane chez un journaliste de la Dépêche qui le reçoit cordialement jusqu'au moment où il lui parle de ce qui l'amène :

C'est alors l'indifférence la plus extraordinaire que j'ai rencontrée., le silence le plus buté, le plus définitif.  Enfin, suis allé chez le député Gout absent. Donc journée ratée.

14 octobre 1941

Visite au sénateur Bruguier qui se dérobe. Il viendra à nous au dernier moment. Je lui précise que nous ne tiendrons aucun compte des amis de la dernière heure. 

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Le député Henri Gout

Suis allé ensuite voir un professeur qui remet sa réponse "à huitaine". Découragé, je tente de téléphoner au Dr Gout, député, qui était la semaine dernière dans sa propriété à la campagne. Par un heureux hasard, il est ici et accepte de me recevoir immédiatement. C'est un parlementaire radical-socialiste, dans toute l'horreur de ce terme, doublé d'un petit médecin de province. Il m'indique deux de ses amis que je puis aller trouver en toute confiance, précisant à propos de l'un deux, procureur de la République et retraite : " Je lui disais justement tout à l'heure : si l'on venait me demander de désigner un préfet de l'Aude, je vous désignerais immédiatement."

Quoique député, le docteur prétend ne connaître personne d'autre à Carcassonne : on le connaît, mais il ne connaît point. Les mots sublimes (III) : "Je puis bien être l'âme d'un mouvement, je n'en puis être l'animateur." Je lui propose de réunir ses amis chez lui pour vendredi, afin que je leur explique de quoi il s'agit. Il accepte, ce qui ne m'empêchera pas d'aller les voir demain matin.

En le quittant, je flâne dans la ville et entre dans une librairie qui me paraît particulièrement bien fournie. J'y demande, sans grand espoir de réponse affirmative, si l'on connaît l'adresse de Benda et de J. Bousquet. On m'indique seulement où habite ce dernier, que je me décide immédiatement à aller voir, bien que n'étant pas muni de l'introduction de L. Aragon.

Joe Bousquet est jeune - il ne paraît pas quarante ans - assez plaisant ; sa chambre : assez sombre, seulement éclairée par quelques tableaux surréalistes et cubistes. De nombreux livres. Comme il me reçoit couché, je m'interroge stupidement sur son état : blessé à la colonne vertébrale à la guerre 14-18, il n' a pas, depuis lors, quitté son lit. Il ne manifeste aucune amertume. Il me parle avec enthousiasme des Fleurs de Tarbes, le dernier livre de Paulhan.

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Julien Benda

J'ai la bonne fortune de rencontrer chez lui Julien Benda qui me reconnaît aussitôt et manifeste une sympathique curiosité. Nous évoquons l'Ordre et les Volontaires. Nous descendons faire quelques pas ensemble. Il m'entretient de ses projets contrecarrés de départ en Amérique. Il se montre très intéressé par mon activité et me propose de m'emmener demain chez un sénateur de ses amis. Je l'ai trouvé aussi jeune, aussi allant qu'avant la guerre, et surtout, aussi logique, aussi sûr. Rien renié, rien ajouté à ce qu'il ne cessa jamais de proclamer. Etonnamment serein.

15 octobre 1941

Longuement vu Julien Benda, d'abord seul, ensuite avec son ami, le sénateur Bruguier. Il ne suffit pas à Benda d'être antihitlérien. Il est germanophobe. Il s'oppose violemment à la thèse des deux Allemagnes. Il n'existe, d'après lui, qu'une Allemagne, et cette Allemagne nous a constamment empêchés de vivre en paix. Il a trouvé trop modéré le traité de Versailles et souhaite que si les Anglais gagnent la guerre, ils mettent l'Allemagne définitivement hors d'état de nuire.

Comme je m'élève contre ces généralisations abusives, il me demande si les Allemands ne généralisent pas, eux, à propos des Juifs. "Mais c'est précisément contre ces injustices que nous luttons." - "La justice internationale et la justice individuelle sont incompatibles." me répond-il. D'après lui, notre défaite fait partie des multiples tentatives de subversion de la réaction : 4 mai, affaire Boulanger, affaire Dreyfus, 6 février... et 1940. Ce qui distingue celle-ci des autres, c'est que la réaction, en faisant ouvertement intervenir l'étranger, joue le tout pour le tout. Et comme elle perdra...

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Le sénateur G. Bruguier

Le sénateur Bruguier : une belle tête d'honnête Français : assez ronde, avec des cheveux gris et des yeux doux. Un léger accent du Midi. Environ soixante ans. M. Bruguier écoute avec intérêt, et me promet son concours, plus exactement ses indications. Je sens ses fils m'envier. Un mot sublime (IV) : "C'est au Sénat qu'est dévolue la mission de sauver la France." Il est sénateur socialiste. 

Julien Benda me raccompagne fort aimablement à la gare. Nous parlons un peu de Gide, qu'il n'apprécie guère. Pour lui, "Gide est un démagogue, puisque, de son propre aveu, il a besoin d'approbation." Puis il s'élève contre les éloges exagérés que l'on décerne à Bernanos. Certes, cet écrivain est courageux ; mais la confusion dans les esprits est telle que l'on crie au génie, confondant les valeurs morales et les valeurs intellectuelles. Il ne s'agit pas d'établir une hiérarchie entre les valeurs mais une séparation.

Depuis hier, Benda me répète : "Nous sommes en plein belphégorisme." et développe cette formule. L'ennui est que je n'aie point lu Belphégor et ne sache pas ce qu'est le belphégorisme. Pour Benda, les écrivains doivent se taire, retourner à Kant jusqu'à nouvel ordre. Il a écrit trois livres depuis l'armistice...

Narbonne

16 octobre 1941

Jacques Rénouvin est venu le rejoindre. Réunion chez le Dr Lacroix.

Carcassonne

17 octobre 1941

Il arrive ce matin avec Rénouvin et déjeune chez Auter, restaurant dans la rue de la gare.

Nous sommes allés ensuite chez le Dr Gout. Aucun de ses amis n'est là, tous se contentant de leur oisiveté. Par contre. Bruguier est venu. Pour le sénateur et il cite de nombreux exemples individuels à l'appui de sa thèse, l'union d'après-guerre ne se fera ni sur les partis, ni sur les idées, mais sur les hommes. Il nous donne d'intéressants renseignements sur la conduite des deux assemblées. En nous quittant, il nous propose de dîner chez lui ce soir.

Auparavant, Renouvin et moi allons voir Picolo, militant syndicaliste dont Bruguier nous a donné l'adresse. C'est un de ces hommes purs, désintéressés, honnêtes, comme on en trouvait seulement dans le syndicalisme. Nous donnera sa réponse ce soir. Pendant que Renouvin, fait une course, je cause avec lui. Je lui dis qu'à mon sens le malheur de la France réside dans le fait que les partis de gauche sous-estimaient la valeur de la patrie, et les partis de droite la valeur de la liberté. Il me dit : "Croyez-vous que quand nous avons exclu les communistes qui pourtant de bons copains et d'efficaces militants, ce n'était pas par patriotisme ? Ça nous a brisé le coeur." J'aime cette race d'hommes.

Dîner donc chez Bruguier. Parlé de la crise du socialisme, des responsabilités des socialistes. Il dissimule mal son regret de n'avoir pas été ministre en 1936. Il reproche à Blum de s'être alors entouré de "freluquets". J'ai aimé qu'il dise : "Nous autres socialistes", impliquant dans "ce nous autres" Renouvin qui s'était fâché avec son cousin parce que celui-ci s'était marié avec la soeur de Monnet.

Quels enseignements ?

Ces mémoires nous révèlent les difficultés rencontrées par les premiers résistants pour rallier les  parlementaires - n'ayant pas voté les pleins pouvoirs à Pétain - à leur cause. On peut légitimement penser que le premier mouvement de résistance à Carcassonne le 14 juillet 1942 devant la statue de Barbès à l'initiative d'Albert Picolo, trouve son fondement grâce à l'opération d'unification de Roger Stéphane en octobre 1941. D'ailleurs lors de cette manifestation qui réunit 2000 personnes, ne trouve t-on pas en tête de cortège Henri Gout et Georges Bruguier ? Picolo distribuait déjà les tracts de Combat - fondé par Renouvin - depuis 1941 au sein de l'usine de Salsigne. Qui a une avenue à son nom dans Carcassonne ? Albert Picolo  qui fut le premier à y croire ou Henri Gout, le député qui sera ensuite maire de la ville ?

Elles révèlent également que la Résistance dans l'Aude s'est organisée dès l'automne 1941, grâce à une intervention extérieure au département. Grâce aussi aux intellectuels qui avaient fui la capitale en zone occupée et trouvés refuge chez Joë Bousquet. N'oublions pas les milliers de personnes en juin 1942 pour accueillir le maréchal Pétain à Carcassonne...

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10/03/2016

Les Jourdanne : Deux maires, une même famille...

Gaston Jourdanne

(1858-1905)

Avocat de son état - il siège comme élu dans le Conseil municipal du maire Omer Sarraut, en mars 1887. Prenant le contre-pied de son éducation conservatrice et catholique, il se tourne politiquement du côté des anticléricaux du parti Radical. Après la mort soudaine d'Omer Sarraut, il occupe les fonctions de maire par intérim entre octobre 1887 et mars 1888. Sur plainte de l'opposition, qui l'accuse de fraude électorale, Gaston Jourdanne est condamné à un mois de prison.

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© Chroniques de Carcassonne

"M. Gaston Jourdanne, a été incarcéré ce soir, à deux et demie. Dès onze heures du matin, les gendarmes se présentaient, porteurs d'un mandat d'arrêt, à la porte de la maison qu'il habite, Grand-rue, 44. Ils sont entrés dans le magasin tenu rue Courtejaire, par Charles Jourdanne, et ont expliqué le motif qui les amenait. M. Charles Jourdanne leur a fait remarquer qu'il était chez lui, et leur a fait comprendre que, s'ils persistaient à entrer, ils s'exposaient à des poursuites graves pour violation de domicile. Ces gendarmes ont fait appel au Commissaire central, qui s'est rendu sur les lieux, accompagné de M. Béziat, deuxième adjoint. Ces magistrats n'ont pu vaincre la résistance opiniâtre de Charles Jourdanne, et ont été obligés d'aller chercher les ordres auprès de M. le procureur de la République.

Mais la nouvelle s'était bientôt répandue dans la ville, et une foule nombreuse accourait de toutes parts, et attendait sous une pluie battante, le dénouement de cette affaire. M. Gaston Jourdanne après son retour de Lézignan, lundi soir, aurait voulu suivre sa musique, la lyre Carcassonnaise, seulement couvert sur sa tête d'une casquette de musicien en toile blanche. Cette imprudence fut cause que mardi matin, M. Jourdanne ne pouvait plus parler et resta au lit. Les médecins constatant son état lui recommandèrent le repos absolu. Cependant, le Parquet envoyait mardi soir les docteurs Cordes et Rigail qui, après vu le malade, constatèrent qu'une angine catarrhe s'était déclarée.

Des ordres durent donnés, et la gendarmerie avisée d'aller procéder à dix heures à l'arrestation de M. Gaston Jourdanne. Mais devant la déclaration de la famille Jourdanne, la brigade entière a été appelée pour contenir la foule. Pourtant, force est restée à la loi ; et à une heure et demie, une civière a été requise pour transporter M. Jourdanne à la maison d'arrêt. 

La foule était nombreuse de la rue Courtejaire à la prison. Quelques applaudissement ont éclaté devant la maison Jourdanne et devant la porte de la maison d'arrêt.

(Le rappel de l'Aude / 21 juin 1888)

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A la suite de cette affaire, Gaston Jourdanne ne pourra plus exercer de fonctions électives. Il se retire dans son domaine de Poulhariès à Carcassonne et se consacre pleinement à l'oeuvre félibréenne. L'ancien premier magistrat de la ville rédige de nombreux livres sur les traditions et la culture occitane. Il est également à l'origine du Comité des Cadets de Gascogne en 1898, dont ne nous reste que le feu d'artifice  tiré depuis les remparts de la Cité médiévale. Gaston Jourdanne pourra prématurément en 1905 à l'âge de 47 ans. Une place porte son nom, face au centre des impôts.

Jules Jourdanne

(1892-1983)

naît le 21 novembre 1892 à Carcassonne. Il est le fils d'Alexandre Joseph Paul Jourdanne et d'Aurélie Passérieux, résidants à Cazilhac. Après ses études secondaires, il entre à l'Institut National agronomique et habite à Paris. Durant la Grande guerre, c'est un remarquable officier - lieutenant puis Capitaine - au 3e régiment d'artillerie ; ceci lui vaudra la Croix de guerre et la légion d'honneur. En 1921, Jules Jourdanne épouse Marie-Thérèse Ancelme avec lequel il aura une fille - Magali. Cette dernière se mariera avec Pierre Castel (dit de la Reille). En sa qualité de docteur en droit, il publie en 1928 "Les associations de fonctionnaires et le recours pour excès de pouvoir." En 1938, les époux Jourdanne habitent 3, square Gambetta à Carcassonne.

Un maire nommé par Vichy

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En février 1941 - sur décision du gouvernement de Vichy - Albert Tomey démocratiquement élu depuis 1919 à la tête de la ville est remplacé par Jules Jourdanne, maire nommé. C'est le cas - voir ci-dessus - d'un très grand nombre de maires de la zone libre. Jules Jourdanne dont la pensée politique avait suivi celle du maréchal Pétain au-delà de son admiration pour le vainqueur de Verdun, rassemblait toutes les qualités pour administrer Carcassonne selon les lois de Vichy. Le 11 mars 1941, le conseil municipal de Carcassonne compte dans ses rangs : MM. Combe, Nelli, Grossetête, Carrière, etc... (source : ADA 108W32)

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Le Conseil départemental de l'Aude nommé par Vichy

D'après l'historien Claude Marquié, Jules Jourdanne refusa de toucher ses indemnités de maire et se serait contenté d'expédier les affaires courantes de la ville, sans prendre une part active aux lois coercitives de Vichy. C'est ce qui sans doute lui a voulu de ne pas être inquiété à la Libération. (Les dimanche dans l'histoire / La dépêche)

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© Martial Andrieu

Jules Jourdanne, Philippe Pétain, le préfet Cabouat

Le 14 juin 1942, Carcassonne reçoit la visite du maréchal Pétain et lui adresse un accueil des plus fervents. Ci-dessus, le maire Jules Jourdanne sort de la maternité de Carcassonne avec à ses côtés Philippe Pétain et Jean Cabouat, préfet de l'Aude. Le 24 août 1944, Louis Amiel - Président du Comité de Libération - remplace Jules Jourdanne qui se retire dans son domaine de Samary, situé à Caux-et-Sauzens. C'est dans ce village qu'il est inhumé depuis 1983.

Généalogie

Quel lien de parenté entre Gaston et Jules Jourdanne ? Le grand-père de Jules - Pierre Guillaume, né le 11 février 1827 - était le frère du père de Gaston - Jean-Pierre Hippolyte, né le 26 février 1822. Leurs parents : Alexandre Hippolyte (Marchand de cuirs) et Marie-Françoise Rieussec, habitant rue St-Vincent (actuelle rue Tomey). 

Sources 

Gallica

ADA (Etat-civil et recensement militaire)

Le rappel de l'Aude

Merci à J. Blanco pour son aide iconographique

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02/03/2016

Georges Antoine (1926-1945), héros de la Libération de la France.

Georges Antoine

est né le 11 juin 1926

à Carcassonne.

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Il n'a que 17 ans lorsqu'il décide de rentrer dans le combat clandestin contre les Allemands. Un peu maladroitement... Il s'adressa d'abord à un Maquisard nommé "Lecointre" près de Montolieu qui lui indiqua comment rejoindre le maquis : "Tu diras que tu viens de la part de Marcellin Horus". Ainsi, Georges Antoine pu rejoindre le maquis de Montolieu. Le dit "Lecointre" l'avait aiguillé vers le chef Marcellin Horus, qui était comme lui de Villesèquelande. Lorsque ce dernier l'apprit, il convoqua immédiatement un Conseil de guerre qui se tint chez M. Fraisse à St-Martin-le-vieil en présence de Pigauche, Horus, Bardou, etc...

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Avec ses camarades à Villesèquelande

La crainte de M. Horus fut que Georges Antoine qui aurait été vu quelques temps avant arborant l'insigne de la Milice à la boutonnière, ne dénonçât le maquis aux Allemands. Georges Antoine prouvera tout au long de sa trop courte existence son grand courage au combat. Après la Libération de l'Aude, il continuera la lutte au sein de la 2e Unité du 81e régiment d'infanterie - dit des "sans-culottes" fondé à Carcassonne le 16 décembre 1944.

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A Strasbourg en 1944

Son neveu a été le témoin des activités de son oncle et des évènements pendant l'occupation à Villesèquelande. Nous avons décidé de les retranscrire ci-dessous avec son autorisation.

"Je vivais chez ma grand-mère et son compagnon Émile Goza qui était ouvrier agricole chez Campourci. Mes parents venaient et vivaient également dans cette maison avec mon oncle Georges Antoine. Je n'ai pas le souvenir de l'arrivée des Allemands au village, j'étais trop jeune. Je sais qu'il s'étaient installés dans la propriété Campourci qui se trouve à l'entrée de Villesèquelande. Je pense qu'ils étaient venus dans ce village car le général Sarrail y avait des terres et une maison. Ils devaient se délecter de venir envahir le patrimoine de celui-ci, même s'il était déjà disparu ; la première bataille de la Marne avait démontré que l'armée l'armée de Sarrail avait tenu. Le temps s'écoulant les maquis ont vu le jour et la résistance a commencé à s'organiser ; mon oncle était de ceux-là. Il transportait mitraillettes, grenades et munitions pour les maquis. Tout ceci était enterré dans le jardin que cultivait Émile Goza en face du cimetière. Ceux qui devaient récupérer le matériel avait comme signe le bras de la pompe du puits vers le bas. Il s'avère que deux soldats allemands qui étaient rentrés à la maison - ils faisaient comme bon leur semblait - se trouvaient là un jour où mon oncle Georges rentrait avec un sac à dos dans lequel il y avait une mitraillette et cent cinquante cartouches. Ils ont questionné ma mère en disant : "Terroriste, terroriste !" . Elle répondit : "Laboureur". Georges est parti vers ce qu'on appelait "la passade" ; je l'ai suivi, il voulait monter la mitraillette pour tirer sur les Allemands. Mon père l'en a dissuadé parce que tout le village aurait été peut-être massacré, en représailles.

Quand en août 1944, le débarquement est arrivé, deux Allemands étaient dans la cuisine à côté du poste à lampe et disaient : "Reich Kapout". Émile Goza leur dit alors en patois : "Fichez-moi le camp d'ici". Ces allemands pleuraient en disant : "Demain Perpignan". En ce qui concerne la Libération de Villesèquelande, aucun coup de feu ; les allemands sont partis comme ils étaient venus, mais moins fiers et belliqueux. Cependant, sur la route de Bram se trouvait un camion. Marcellin Horus tenait une mitraillette et avait peur que ce camion ne soit piégé. L'attente à longue distance se déroulait quant un garçon du village et mon père ont bondi sur le véhicule en disant qu'il n'y avait pas de danger. En effet, ce camion était la propriété du boucher de Bram qui s'était vu prendre son véhicule par les troupes allemandes. Le camion étant tombé en panne peu après, ils l'avaient tout simplement abandonné. 

J'ai également le souvenir qu'un lundi de pâques allant faire l'omelette sur l'herbe au château d'Alzeau, se trouvait dans un petit champ en bordure de la route, un petit char allemand qui certainement en panne, avait été sabordé par la troupe. Les allemands qui venaient sans être invités chez Émile Goza nous donnaient à ma soeur et moi des bonbons. Nos parents nous interdisent ensuite de les manger, car on nous avait dit qu'ils étaient empoisonnés.

Un soir, nous venions avec ma tante Marie-Rose, mon grand-père et peut-être aussi ma cousine Monique de Carcassonne à Villesèquelande à pied (9 km). Heureusement, j'étais dans une poussette. Au niveau du plateau d'Herminis, le maquis a fait sauter un pylône. J'ai le souvenir du bruit de la déflagration et de ma tante qui invectivait ceux qui l'avaient fait sauter. Un soldat allemand est alors arrivé un fusil à la main et s'en est pris au grand-père, avant que ce dernier ne réussisse à lui faire comprendre qu'il n'était pour rien dans cette explosion. J'ai appris que ce soldat était venu en courant du poste qui se trouvait avant le pont qui enjambe la voie ferrée Carcassonne - Quillan. Ce poste était au service des eaux en bordure de la route."

Mort pour la France

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© MemorialGenWeb

Le monument aux morts de Villesèquelande

Georges Antoine a été mortellement blessé dans le nettoyage de la forêt noire avec la 1ère armée du Rhin. Il appartenait à la 2e compagnie du 81e RI de Carcassonne, formé à Carcassonne. Ces 2216 hommes comprenaient les bataillons de Picaussel, Rodez, de l'Aveyron, Janvier, des volontaires de l'Hérault, Myriel et du 2e bataillon de marche de l'Aude. Son corps fut exhumé et placé au cimetière Saint-Michel lors d'une cérémonie le 28 octobre 1945, au cours de laquelle Marcellin Horus prononça le discours suivant :

"C'est au nom du conseil municipal et de la section des anciens combattants de la commune de Villesèquelande où Georges Antoine a vécu pendant plusieurs années jusqu'au jour de sa mort glorieuse ;  que je viens saluer en m'inclinant respectueusement devant la dépouille de notre ami et camarade.

Devant ce cercueil j'ai le devoir de lui apporter l'hommage de la patrie et la cordiale et affectueusement sympathie de ses concitoyens. Il était au milieu de nous avant  le déchaînement de la tourmente. Nous l'avons connu plein de jeunesse et de santé. Hélas, la guerre l'a pris bien jeune. La destiné cruelle n'a pas voulu qu'il revienne vivant parmi nous où l'attendait l'affection de toute sa famille.

A l'âge de 17 ans, il prit avec courage le chemin de l'honneur et c'est dans le maquis de la Montagne noire qu'il commença à combattre pour la Libération du sol Français. Engagé volontaire au 81e RI, il continuait à servir et le 16 août 1945, je recevais la confirmation officielle et combien pénible de sa mort au champ d'honneur pour la France. A ce titre, il est digne de notre gratitude, de notre admiration profonde mais que ton sacrifice soit une leçon pour nous apprendre à maudire encore et toujours la guerre et les fauteurs de guerre.

Dors en paix Georges Antoine ! Que cette terre qui t'a vu naître et sous laquelle tu vas reposer, soit légère et que la présence devant cette tombe de tous ceux qui ont voulu te dire un dernier adieu, soit en même temps une atténuation à la douleur des tiens, une preuve de nos sentiments d'estime et de reconnaissance."

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Marcellin Horus (au centre) et ses compagnons d'arme

Sources

Aude Horus

M. Jean-Pierre Antoine

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20/02/2016

L'exécution par la Résistance d'Albert Kromer, chef de la Milice à Carcassonne

Albert Kromer né le 12 juin 1905 à Belfort, commerçant 21 rue Georges Clémenceau, est exécuté avec Elise Journet née le 17 février 1903 à Carcassonne - son épouse - au second étage de son appartement situé rue Tranquille.

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Le Midi Socialiste / 25 février 1944

Le chef de centaine Kromer fut avec René Bach - l'interprète de la Gestapo - la figure la plus redoutée de la collaboration Carcassonnaise. Marié à une Carcassonnaise depuis le 23 octobre 1929, il tenait un magasin de jouet dans la rue de la gare depuis plusieurs années. En représailles après l'affaire de Belcaire dont nous allons parler plus bas, la Résistance commença par lui adresser un courrier le 8 décembre 1943, puis un cercueil miniature pour lui souhaiter une Bonne année 1944.

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© ADA 11 / 107W230

L'exécution de Kromer

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Le magasin de jouet Kromer et leur appartement

© Google maps

Les chefs de la Résistance, ayant décidé d'éliminer Kromer, demandent aux dirigeants de la Région R3 de leur fournir des volontaires pour l'abattre. On leur envoie deux jeunes gens appartenant aux groupes francs. Il s'agit de Louis Bonfils alias "Paulo" né le 12 août 1920 à Nice et de Mathieu alias "Fracasse". Le premier sera fusillé à Montpellier pour avoir ensuite tenté d'assassiner le chef du groupe Collaboration de Narbonne, le 7 avril 1944. Le second, fit partie du commando qui assassina Philippe Henriot le 28 juin 1944 à Paris ; il sera tué pendant la Libération de la capitale en août de la même année.

Mathieu se présente donc le 24 février 1944 à la porte du domicile des époux Kromer, rue Tranquille à Carcassonne. Il tire trois balles de pistolet 7,65 ; deux atteignent Kromer qui est tué sur le coup, la troisième atteint sa femme qui s'était portée à son secours. Blessée au visage, elle est transportée à la clinique Cathala (route de Toulouse) où elle décèdera le lendemain.

Aux obsèques des époux Kromer, tout ce que Carcassonne compte de collaborateurs et miliciens est là, dont 120 francs-gardes en uniforme avec leurs armes. Les allemands offrent deux couronnes et sont représentés par quatre officiers dont un colonel. L'enquête confiée à deux inspecteurs du Service régional de police judiciaire de Montpellier ne donnera rien.

Après l'exécution, les deux Résistants furent pris en charge par l'abbé Courtessole. L'équipe resta à Carcassonne, tantôt hébergée par madame Fournier, tantôt à l'hôtel.

L'affaire de Belcaire

Au début du mois de novembre 1943, les allemands avaient eu connaissance que des réfractaires du S.T.O (Service du Travail Obligatoire) se cachaient à Belcaire et Camurac, où ils recevaient de l'aide. Ils exigèrent de la police française qu'elle mène une enquête. Les commissaires Pierre Escudey et Gabriel Creupelandt furent chargés de la mission. Ils étaient Résistants et dressèrent, bien entendu, un rapport négatif. Celui-ci n'ayant pas convaincu la Gestapo, c'est là qu'entre scène Albert Kromer - membre du P.P.F et chef de la Milice sous le numéro MO-221. Accompagné par l'inspecteur de la Gestapo Hoffman, ils font une descendante à l'hôtel Bayle de Belcaire. Ils y recueillent des renseignements en se faisant passer pour des résistants. Ils apprennent que L'hôtel Bayle héberge des clandestins et que le menuisier Julien Toustou, emploie en cachette des réfractaires du S.T.O.

 Le 29 novembre au cours d'une opération menée au petit matin par 60 soldats du 71e régiment de l'Air, cantonné à la caserne Laperrine de Carcassonne, des policiers allemands, de René Bach et de miliciens avec Albert Kromer, plusieurs personnes sont arrêtées. Elles sont amenées dans les geôles de la caserne pour y être interrogées. Seront déportés en Allemagne : Jacques Vacquié (Maire de Camurac), René Bayle (Hôtelier), Julien Toutou (Menuisier), René Fournet, Raymond Demarchi, Baptiste Arnaud et Raymond Dieuzère.

Témoignage de Reine Bayle en 1989

"J'avais flairé un piège quelques jours auparavant en voyant dans l'hôtel deux hommes, un chef de la Gestapo et un marchand de jouet nommé Kromer. Le 29, lors des arrestations elle aperçoit que les allemands arrachent du registre de l'hôtel la page où est inscrit le nom du commerçant. Le lendemain, raconte Reine, je suis allée à Carcassonne, à la préfecture et au commissariat pour avoir des renseignements sur l'arrestation de mon frère René, puis dans une rue du centre ville j'ai reconnu ce Kromer dans son magasin. Grâce à une cousine, on m'avait indiqué le marchand de jouets. Revenue à Belcaire, il y avait le sous-préfet, on faisait semblant de ne pas croire mes explications. Par chance, les allemands ne m'ont jamais interrogé. Je n'ai pas été inquiétée."

Le 10 janvier 1944, une perquisition a lieu dans le bureau du commissaire Escudey et au domicile de son adjoint, Gabriel Creupelandt. Ils sont envoyés en déportation. Pierre Escudey, né à Toulenne le 24 novembre 1909, mourra à Neuengamme le 6 janvier 1945.

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Gabriel Creupelandt, né à Roubaix le 31 décembre 1910, mourra le 28 février 1945 à Vaihingen. Ce dernier a son nom gravé au Monument aux morts de Bram.

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Leurs noms figurent sur une plaque en hommage aux "Morts pour la France" dans la cour du commissariat de Carcassonne.

Sources

La 2e guerre mondiale dans l'Aude / J. Allaux

La Résistance audoise / Lucien Maury

Archives de l'Aude

Généanet

Merci à Sylvain le Noach pour ses renseignements sur G. Creupelandt

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16/02/2016

L'arrestation d'André Coste par la Milice Française

Le policier André Coste - natif de Fanjeaux - était un agent P2 des S.S.D.N (Services Spéciaux de la Défense Nationale) pendant la Seconde guerre mondiale. Après avoir rendu ses services au sein de la Résistance à Paris, il arrive à Carcassonne en octobre 1942 afin d'y remplir plusieurs missions. Elles consistent notamment à recueillir des renseignements de personnes jugées dangereuses pour l'Armée secrète : Miliciens, membres du P.P.F (Parti Populaire Français), agents de la Gestapo, etc... Son appartement situé dans la rue de l'aigle d'or, lui permet d'observer les mouvements dans le Grand café Not de la place Carnot. C'est le siège du P.P.F et le lieu de rendez-vous des miliciens.

Dans le livre "La Résistance audoise" de Lucien Maury paru en 1980, André Coste raconte son arrestation par la Milice Française en mai 1944. Dans les détails, il explique comment et grâce à qui il a pu finalement échapper au triste sort qui l'attendait. Nous avons trouvé par hasard dans les archives de l'Aude, un document dactylographié de septembre 1944. Il s'agit de l'interrogatoire de l'un des collabos qui l'a fait arrêter ; il nous a paru très intéressant de confronter les deux versions. 

Le récit d'André Coste

Le 20 mai 1944, j'avais rendez-vous avec Müller sous-officier d'aviation du groupe Testa. Il avait une chambre dans l'immeuble de la droguerie Arnal, face à la gare, près du café Continental. Notre rendez-vous était fixé à 13 heures dans cette chambre, au deuxième étage, où on accédait par un immense escalier. Nous échangeâmes divers renseignements puis nous décidâmes de ne pas quitter la chambre en même temps. Il partit donc le premier. Quant à moi, je restai trois-quarts d'heures environ avant de partir. Descendu au premier étage, qu'elle ne fut pas ma surprise de me trouver en face de trois miliciens , qui, révolver au point, s'approchèrent, me fouillèrent ; parmi eux un résistant authentique, l'officier de paix Aimé Ramond, du Commissariat de police !...

Presse de questions, je leur dis que je venais de la chambre au-dessus qu'un ami m'avait prêtée où j'avais rendez-vous avec une fille qui n'était pas venue. Il m'obligèrent à remonter dans la chambre où ils perquisitionnèrent sans aucune autorisation, ne trouvèrent rien de compromettant, sauf des tenues de sous-officier d'aviation qui appartenaient à Müller. Ces tenues les inquiétaient. Ils me demandèrent le nom de mon ami, son adresse, que je donnai. Quelqu'un fut envoyé prendre Müller qu'on trouva fort heureusement. Ce dernier confirma aux miliciens ce que je leur avais dit quant à ma présence dans sa chambre. C'est d'ailleurs "l'alibi" que nous nous étions donné en cas de "coup dur". Mais les miliciens n'en étaient pas tellement convaincus, ils voulurent savoir le nom et l'adresse de cette jeune fille. Je leur dit que je la connaissais à peine depuis trois jours, qu'elle n'agitait pas en ville, mais du côté de Lézignan, qu'elle ne m'avait donné aucune précision sur son domicile et qu'elle s'appelait "Josiane", c'est tout ce que je savais.

Ce qui m'inquiétait surtout, et me rassurait à la fois, c'était la présence de Ramond avec les miliciens, Ramond qui faisait semblant de ne pas me reconnaître et qui ne m'adressa pas une seule fois la parole. Les idées les plus "moches" me passèrent par la tête. Müller ou Ramond était-il un agent double ? Comment Ramond savait-il que j'étais là ? Tout cela ne me paraissait pas possible. Après un interrogatoire sommaire et une perquisition de la chambre de Müller, qui ne fut pas arrêté, nous quittions cette chambre ; d'autres miliciens étaient en faction au rez-de-chaussée et dans la rue. Je fus conduis au siège de la Milice, Place Carnot, de là, toujours avec Ramond et deux miliciens, au domicile de ma femme, rue de l'Aigle d'or, menottes aux mains. Encore une fois, cette pauvre femme me vit arriver encadré de miliciens pour perquisitionner ; elle fut, elle aussi, interrogée, menacée, en présence de notre petite fille qui n'arrêtait pas de pleurer.

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Le siège de la Milice à Carcassonne

Pendant que les miliciens perquisitionnaient dans une pièce qui se trouvait sur le palier de l'appartement, à gauche au premier étage, Ramond et moi, nous nous trouvâmes seuls dans une des deux pièces qui donnaient sur la rue. Raymond qui ne m'avait jusque-là jamais adressé la parole, me dit spontanément :

- Surtout ne bouge pas, je te sortirai de là, mais-moi faire. Tu n'as rien de compromettant ici ? Sur ma réponse négative, il me fit un petit signe de tête qui voulait die "ça va". Ce furent ses seules paroles.

Ma femme fut interrogée pendant les deux jours que je restai place Carnot et gardée à vue. Je fus ensuite transféré au lieu-dit "Bouttes-Gach", un ancien asile où étaient stationnés les miliciens de choc qui participaient aux opérations de police, patrouilles et attaques de maquis.

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L'ancien asile de Bouttes Gach a été rasé, route de Toulouse.

Un jour, Ramond vint me voir (nous étions seuls) et m'expliqua comment j'avais été arrêté. J'avais été aperçu dans la rue par deux membres du Comité d'Action P.P.F de Carcassonne, Fontvieille et Lamouret, ces deux-là devaient me connaître ou avaient quelques renseignements sur moi. Je les connaissais parfaitement puisque j'avais fait leur fiche, en septembre 1943, et celle de tous les gros bonnets de ce mouvement à Carcassonne, qui avait son siège rue de l'Aigle d'or, même rue que celle de mon domicile. Or, suivi par les deux cités ci-dessous, je ne m'étais pas aperçu que j'étais "filé" ; ça peut arriver même à un ancien policier ! L'un deux avait dû rester sur place et l'autre était allé à la Milice, place Carnot où se trouvait le chef de centaine très connu pour son activité débordante à Carcassonne et dans les environ. F... se rendit avec un autre chef milicien trouver le commissaire de police Fra auquel ils expliquèrent qu'ils allaient procéder à l'arrestation d'un Français et demandèrent l'assistance d'un responsable de la police française. Ce fut Ramond qui fut désigné par le commissaire. La Milice prenait soin lorsqu'elle procédait à des arrestations de Français, d'être accompagnée d'un policier Français, de façon que l'arrestation soit officielle.

Un jour, au début de l'après-midi, la Milice, comme d'habitude, me descendit au siège place Carnot. Pendant que je l'attendais, sous la surveillance de deux miliciens, je pouvais voir Ramond qui discutait avec un chef de la Milice, celui qui a été fusillé à la Libération. Je fus introduit dans le bureau, Ramond me dit dit à ce moment-là :

- On va vous amener au Commissariat de police, nous avons quelques questions à vous poser.

Il passa un coup de fil et bientôt arriva une voiture avec un gardien de la paix. rond monta derrière avec moi, je n'avais pas de menottes, elles m'avaient été retirées dès mon arrivée à la Milice et non remises par Ramond. dans la voiture, il me remit un papier sur lequel était écrit :

"Arrivés devant la porte du Commissariat, tu me bousculeras et partiras en courant, prends la première rue à droite et rue Voltaire, presque en face de la clinique Delteil au N°X... au premier étage, une porte en face l'escalier, tu entres et tu attends, il n'y aura personne. Tu t'enfermes à clé et ne réponds que si tu entends frapper deux fois à la porte. Tu me rends ce papier." Ce que je fis.

Arrivés devant le Commissariat dont la porte d'entrée était dans le rue du Crédit agricole Mutuel, j'appliquai les consignes données : bousculade, Ramond fit semblant de tomber et de me poursuivre jusque dans la petite rue qui donne rue Voltaire. Je ne devais jamais plus le revoir. Arrêté avec Myriel le 29 juillet 1944, il périt sur le dépôt de munitions de Baudrigues le 19 août 1944. Grâce à lui qui avait tout prévu, mon évasion réussit sans grand mérite pour moi.

Je n'oublierai jamais ses dernières paroles lorsque, dans la voiture qui nous ramenait au Commissariat de police, je lui dis qu'il ferait bien de partir avec moi. Il me répondit : "Je ne peux pas, mon travail n'est pas fini."

Aimé Ramond était employé dans la Résistance au "Noyautage des administrations", au sein même du Commissariat de Carcassonne. Avec certains de ses collègues résistants et au milieu de la majorité des autres, Vichystes, il s'employa à recueillir des informations et à sauver des patriotes. Il mena un exercice périlleux afin de ne pas se faire repérer ; c'est aussi pour cela que l'on retrouve sa signature sur le registre de condoléances de Philippe Henriot, exécuté par la Résistance en juillet 1944 à Paris.

 L'interrogatoire de Fontvieille

J'appartiens en qualité de membre du P.P.F de la section de Carcassonne, depuis 1932. J'ai fait partie de la Légion Française des Combattants, depuis sa fondation, mais je n'ai pas adhéré au S.O.L ni à la Milice.

Dès le début de mon entrée dans le P.P.F, j'ai été chargé de faire des adhésions. C'est le nommé J... qui m'a fait entrer dans ce parti, et m'avait plus particulièrement chargé de faire des abonnés au journal "L'émancipation nationale". Je n'ai réussi dans cette dernière opération qu'à faire trois abonnés.

J'ai adhéré au groupe Collaboration de Carcassonne dès sa première réunion et j'ai été inscrit par un nommé De F, demeurant actuellement à Saint-Papoul. Je n'ai assisté qu'à deux réunions organisées par le groupe Collaboration et la Milice, à savoir : la conférence de Dr Grimm et celle de Henriot. En revanche, j'assistais régulièrement à toutes les réunions et conférences organisées par le P.P.F. Celles-ci avaient lieu en caractère privé et n'étaient qu'ouvertes aux membres du parti.

Dans quelles circonstances, avez-vous fait arrêter le nommé Coste de la Résistance par la Milice de Carcassonne ? Je vous demande de me répondre en toute franchise.

Il y a environ quatre mois, j'ai aperçu la présence au café Not du nommé Gayraud et d'un moniteur que j'ai appris par la suite qu'il s'appelait Coste, et qui consommaient à une table voisine de la mienne. Je me trouvais à ce moment-là en compagnie de membres P.P.F ; les nommés C..., I... et Lamouret. Comme je doutais que le nommé Gayraud appartenait à un groupe de la Résistance, nous avons défiguré l'invité de Monsieur Gayraud avec qui il discutait à voix basse et nous avons compris que nous avions affaire à un individu suspect. Lorsque cet individu s'est levé, mon camarade C... est sorti pour voir la direction qu'il prenait. Quelques instants après il est revenu nous joindre nous déclarant qu'il n'avait pas pu se rendre compte où il était passé. Au cours de la discussion qui s'en suivit, le nommé Lamouret nous demanda de faire notre possible pour établir l'identité de cet individu et de son domicile. Bien qu'intrigué par la présence de cet individu à Carcassonne, je ne me suis jamais livré à aucune surveillance sur lui. Je n'ai jamais cherché à savoir ce qu'il faisait et son identité. J'ai toujours cherché à l'éviter, craignant cet individu et le prenant pour un "terroriste".

Ne revoyant plus cet individu avec mon camarade Lamouret, nous en avons conclu qu'il avait dû quitter la ville. Un mois environ après, j'ai rencontré cet individu au moment où il rentrait dans l'immeuble Arnal qui fait corps avec mon bureau. Comme je sortais de celui-ci, je suis revenu sur mes pas et je suis allé dire à Monsieur Lamouret, mon associé, que cet individu était là. A ce moment-là, il m'a dit : "Je vais prévenir la Milice, faites le guet et regardez qu'il ne ressorte pas." Immédiatement un groupe de miliciens conduit par C de la Reille, s'est rendu sur les lieux et a attendu que cet inconnu sorte de l'immeuble pour l'appréhender. Dès l'arrivée de la Milice, j'avais quitté les lieux sans attendre le résultat de l'opération. C'est à 14 heures 30 seulement que j'ai connu que cet individu avait été arrêté et que la Milice s'apprêtait à la relâcher, n'ayant rien trouvé de suspect sur sa personne et au cours d'une perquisition effectuée à son domicile. C'est mon collègue Lamouret qui m'a mis au courant de cela.

Par la suite, mon camarade Lamouret devait faire une réflexion suivante : "Il a dû aller rejoindre son ami Gayraud et on n'aurait pas dû le relâcher, car vous le reverrez revenir à Carcassonne avec une mitraillette à la main !" Lamouret a prononcé des paroles par suite de l'absence de cet individu à Carcassonne pendant une période de trois mois environ.

Je n'ai jamais appartenu ni fourni aucun renseignement aux service de Police allemande. Je sais qu'au sein du P.P.F existait les Comités d'Action chargés de pourchasser pour le compte du Bureau de Placement allemand et ensuite pour le compte de la Gestapo, les réfractaires au S.T.O. Parmi les individus travaillant pour ces organismes, le seul individu que je connaisse et habitant Carcassonne est un nommé M... qui demeure rue Barbès, sur le côté gauche en se dirigeant vers la Place Carnot, sous un porche, et à proximité d'un marchand de primeurs. Je puis vous fournir quelques précisions sur le sus-nommé : C'est le nommé C... qui l'a enrôlé à Carcassonne et l'a présenté à Lamouret.

M... est allé faire un stage de trois semaines à un mois. Ce stage a eu lieu, si je m'en souviens, vers la fin juillet commencement d'août 1944. En plus du nommé M..., il y avait aussi le nommé B..., réfugié de Toulon demeurant à Axat, et le nommé F... de Castelnaudary.

J'ai rendu des services notamment aux nommés S..., tripier à la Trivalle et M..., coiffeur domicilié à la Barbacane, et j'ai empêché ceux-ci d'être affectés à l'usine de tuilerie de Limoux. C'est en qualité d'ami Monsieur F... que j'ai obtenu satisfaction.

Si j'ai agi ainsi vis-à-vis du nommé Coste, c'est que j'ai cru être menacé par celui-ci. Je croyais avoir affaire à un terroriste et être visé par celui-ci en tant que membre du P.P.F. J'affirme que c'est surtout sous la pression des nommés C..., I... et Lamouret que j'ai agi ainsi.

"Fonfon" a été condamné aux Travaux forcés à perpétuité par jugement de la Cour Martiale, en date du 10 septembre 1944.

Le nommé Gayraud alias Marty, était un membre important de la Résistance. Nous avons caché volontairement certains noms divulgués dans cet interrogatoire quand nous n'avons pas pu vérifier leur authenticité. Seuls Fontvieille et Lamouret étant cités dans le livre "La Résistance audoise".

Sources

ADA 11

La Résistance audoise / L. Maury / 1980

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05/02/2016

L'urne des déportés retrouve sa place au pied du monument à la Résistance.

À une date que l'on estime être celle de l'inauguration du monument à la Résistance au Square Gambetta - soit en 1948 - une urne contenant de la terre provenant du camp de Buchenwald a été scellée au pied du monument. Elle aurait été ramenée par les déportés et déposée lors de la cérémonie officielle à cet endroit.  Nous n'avons pas de certitude concernant la date précise - il faudrait consulter les registres des délibérations du conseil municipal de Carcassonne - en revanche, les photos et cartes postales en ma possession attestent de l'existence de cet objet en ce lieu au moins jusqu'aux années 1990. 

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L'urne au pied du monument à la Résistance

En 2013, je saisissais Madame Tamara Rivel - adjointe à l'urbanisme - sur la disparition de l'urne après la destruction du square Gambetta et sa transformation en parking souterrain. Celle-ci commissionnait des agents municipaux afin de tenter de la retrouver. Sans succès...  Si tous les autres monuments du jardin avait été rassemblés aux serres municipales avant 2009, l'urne en fonte ne s'y trouvait pas. Notre hypothèse c'est qu'elle fut jetée à la benne ou, au mieux, récupérée par un ouvrier pour son usage personnel.

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Les collégiens et les élus à Sachsenhausen

L'histoire en resta là, quand en juin 2014 Tamara Rivel - Conseillère départementale - proposa au président Viola de refaire une urne et de profiter du voyage annuel des collégiens en Allemagne, pour ramener de la terre des camps. Le président André Viola trouvant l'idée excellente fit les démarches auprès de l'ambassade d'Allemagne afin d'obtenir les autorisations. De mon côté, à sa demande, je fournissais les photos à Madame Rivel, nécessaires à la reconstitution du précieux objet. Le Conseil départemental fit une demande écrite au maire de Carcassonne en vue d'obtenir l'autorisation de remettre à une date non précisée, la nouvelle urne à Gambetta. 

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Les collégiens s'en étant revenus d'Allemagne, la terre ramenée du camp de Sachsenhausen était gardée précieusement. Avec l'aval de l'Architecte des Bâtiments de France, on fabriqua un réceptacle en marbre en guise d'urne avec les noms de MM. Viola et Larrat ; ce dernier ayant accepté de se joindre à la future manifestation symbolique dans un élan d'oeucuménisme politique.

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Dans le journal Perspective - organe de communication du conseil départemental de l'Aude - le président Viola annonce l'inauguration pour le 24 janvier 2016. La date sera finalement déplacée au 3 février.

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Je regrette de n'avoir pas pu me rendre à cette inauguration et je m'en suis excusé auprès des autorités compétentes ; j'habite à 350km de Carcassonne. Selon les observateurs sur place, les discours n'ont pas évoqué l'histoire de l'urne primitive et de son parcours. Ceci aurait permis de comprendre les raisons d'une telle manifestation aujourd'hui ; mais aurait suscité l'embarras de certains élus vis à vis d'un objet dont ils avaient la charge.

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