07/01/2017

Carcassonne sous la botte des nazis racontée par un témoin

Avant de passer à trépas, ce vieux monsieur a rédigé dans ses souvenirs destinés à ses petits-enfants un chapitre concernant la période de l'occupation à Carcassonne. Avec son autorisation, j'ai décidé de retranscrire son témoignage sur ce blog. Avec le temps, on a trop tendance à lisser l'histoire...

mobilisation_8963223248.jpg

Le 3 septembre 1939, déclaration de guerre à l’Allemagne. La mobilisation générale fut décrétée par voie d’affiches et de communiqués radio. Certains Français disaient que dans trois mois, nous serions de retour. Mon père et ma mère qui avaient vécu la Première guerre de 14-18, dit « aux enfants », il faut s’attendre à tout ce qui va nous arriver. Ils avaient bien raison ; les trois mois durèrent cinq ans. Cet évènement que j’ai vécu pendant ma jeunesse m’a marqué toute la vie. A dix ans, c’est là que l’on commence à se poser des questions sans apporter des réponses. Les analyses seront pour plus tard. C’est au jour le jour que les événements firent l’histoire.

réfugiés.jpg

Réfugiés espagnols en 1939

Ce jour là, tout le village étant dans la rue en écoutant la radio qui diffusait des informations continues sur les conditions de la mobilisation générale. Dès le lendemain, les gendarmes apportaient les ordres pour rejoindre leur affectation. Si les ouvriers agricoles, les employés de commerce furent mobilisés les premiers pour aller au front, je me rappelle que les « affectés spéciaux » autrement dit pour mes parents les « planqués », allèrent dans les services administratifs. Mon père disait : ce seront toujours les mêmes qui truqueront. Pour les étrangers espagnols qui étaient en France depuis longtemps, il n’y eut pas de problème. Ils furent naturalisés et mobilisables, ce que firent beaucoup des rescapés de la guerre d’Espagne qui attendaient pour rentrer chez eux le départ du général Franco.
Certains s’engagèrent dans la Légion et d’autres préférèrent attendre. Mais dès le début de l’occupation ils furent poursuivis par la police française et les soldats Allemands, étant pour la plupart communistes. Ils durent rejoindre ou former les premiers maquis dans la montagne de Salvezine ou Puivert. C’était les F.T.P (Franc Tireurs et Partisans)

Pour les émigrés Italiens venus chercher du travail en France ou fuir le fascisme de Mussolini, ils venaient pour la plupart de l’Italie du nord. Ils n’étaient pas trop aimés des gens du village sauf des patrons qui les faisaient travailler comme des esclaves, sous prétexte qu’ils étaient logés, qu’il avaient un lopin de terre pour jardiner, etc… Le gouvernement leur donna 48 heures pour partir rejoindre l’Italie ou se faire naturaliser et rester en France ; ce que firent beaucoup d’entre-eux surtout s’ils n’étaient pas mobilisables.

Capture d’écran 2017-01-06 à 19.40.41.png

Soldats français prisonniers en 1940

Comme je l’ai écrit, en 1939 j’avais 10 ans. Ce fut la débâcle, disons la débandade. Les officiers en premier, les soldats suivirent et furent faits prisonniers pendant quatre ans en Allemagne. La guerre éclair ne dura pas longtemps. Le maréchal Pétain demanda l’armistice et les Allemands occupèrent la moitié de la France et la pillèrent toute entière. Ce n’est qu’en 1942 qu’ils occupèrent notre sud.
Le 18 juin 1940, le général de Gaulle lança son célèbre appel depuis Londres. Quelques français partirent via l’Espagne pour l’Afrique du nord pour le rejoindre. 

3172773292.jpg

© Martial Andrieu

Pétain en 1942 à Carcassonne avec les G.M.R

En 1942, quand le maréchal Pétain vint à Carcassonne, nous fûmes seulement deux de la classe à refuser d'aller le saluer avec des petits drapeaux, sur les boulevards. Je fus puni. Le matin il fallait monter le drapeau français à un mat dans la cour de l'école et le soir, le descendre. Je profitais de cette punition pour faire une blague ; je descendis le drapeau et dessinais une croix de Lorraine sur la bande blanche avec du charbon. Toute la journée le drapeau flotta dans la cour de l'école avec l'emblème de la Résistance. J'étais fier de moi, mais j'ai eu droit à une belle engueulade.

soldats.jpg

© Martial Andrieu

Soldats de la luftwaffe à Carcassonne

Je me rappelle vaguement qu’un jour de 1942, le bruit courut à Carcassonne que tous les juifs avaient été arrêtés pendant la nuit par la police française. Le secret avait été bien gardé et la propagande avait bien fait son travail. Elle nous avait fait croire que c’était pour aller travailler en Allemagne ; nous étions loin de penser à ce que nous avons découvert après la guerre. Ce fait est une honte du gouvernement de Vichy et du maréchal Pétain qui n’est pas près d’être effacée. Pendant cette période les rafles étaient courantes, soit par les Allemands et la Gestapo, soit par la police française avec les miliciens. Un jour de 1944, j’allais à la gare expédier un colis pour un client par le chemin de fer. En haut des marches de l’entrée de la gare, je vois arriver dans deux ou trois camions des Allemands armés et qui se dirigent vers la gare au pas de course. D’un saut, je me retrouve dans le hall ; je jette mon paquet en criant : « Attention, une rafle ! ». Je bouscule le préposé et en courant le long de la voie, je passe sur le Canal, la route minervoise et descends le talus. J’arrive chez un client chaudronnier, j’explique ce qui se passe et il me cache derrière les cuves de gazogène en me disant : « J’espère qu’ils n’ont pas de chien. Moi, je ne t’ai pas vu ». Un peu plus tard, comme personne ne se manifestait j’ai pu sortir de ma cachette. Les Allemands m’ont-ils vu courir le long de la voie ? Je ne le saurais jamais, mais ils auraient pu me tirer comme un lapin.

caserne.jpg

© Martial Andrieu

Camions allemands dans la caserne Laperrine

En novembre 1942, les Allemands envahirent le sud de la France qui était à ce moment-là en zone libre. Alors tout changea… Ont vit fleurir à tous croisement, des panneaux directionnels écrits en allemand de style gothique. Les casernes furent occupées par des troupes ainsi que les différents hôtels de la ville. En règle générale les petits habitants subissaient la domination de Vichy et des Allemands : les réquisitions pour aller garder les voies ferrées la nuit, les journées de travail obligatoires pour faire des fortifications, le couvre-feu, etc. Beaucoup de Français communistes durent prendre le maquis, alors que les familles aisées étaient plutôt pétainistes ou passives. Si le haut clergé était dévoué à l’Allemagne, les curés de village étaient plutôt pour la Résistance. 

miliciens.jpg

Les miliciens

J’ai toujours gardé dans mon coeur la haine de l’envahisseur et des Français qui les ont soutenus. Dans ma profession j’ai côtoyé quelques miliciens. La milice avait été créée pour faire la chasse aux Résistants. Ils étaient en uniforme noir et armés. C’était des auxiliaires précieux pour l’armée allemande. Je ne citerai pas noms mais un quincailler de Limoux qui était client chez nous était chef de centaine. A son sujet, un jour j’étais en train de le servir et voilà que notre secrétaire vint le prévenir qu’on le demandait au téléphone. Il partit pressé nous disant qu’il allait revenir. A midi, avec mon frère nous sommes arrêtés par un barrage de miliciens et voilà que ce monsieur nous demande les cartes d’identités. Mon frère lui dit : « Mais monsieur B, il y a une demi-heure nous étions ensemble ». Il lui répond : « Je veux voir ta carte d’identité comme tout le monde ». Voilà l’esprit de la Milice française ! Il faut dire que ce jour-là des résistants avaient exécuté un agent de la Gestapo - M. Albert Kromer.

Hôtel Terminus.jpg

© Julien Allaux

Portrait d'Hitler dans l'Hôtel Terminus

Ce devait être fin 1943 début 1944, je travaillais aux établissements Baurès avec mon père et presque tous les jours je devais porter les factures des achats effectués par les troupes d’occupation, aux services administratifs logés à l’hôtel Bristol. Les plantons, des soldats âgés, étaient très sympathiques. Un gâteau, un verre de chocolat au lait et ils me demandaient dans leur charabia si j’avais écouté la radio de Londres. On plaisantait et je leur donnais les dernières informations. C’était le commencement de la débâcle sur le front de l’est. Les russes avaient repris plusieurs villes. Au mur, une grande carte avec les petits drapeaux allemands et russes. Je me suis permis de modifier la ligne de front. J’ai mis un petit drapeau russe sur Odessa - je pense. Un officier en tenue d’apparat entre à l’improviste. Il se campe devant la carte l’air étonné et appelle les plantons. Il leur demande des explications ; au début, calmement mais de plus en plus excité. Je reconnais que les soldats se sont fait engueuler pendant quelques minutes. Le peu que j’ai compris c’est qu’il voulait les envoyer en Russie. Catastrophe ! L’un d’eux dit que c’était moi le coupable. Aussitôt, il me souleva d’un coup de pied dans le cul et m’envoie dans un autre bureau où il ferme la porte à clé. Je ne suis pas resté longtemps à réfléchir ; je devais m’échapper le plus vite possible.

CARCA.jpg

© David Mallen

Soldat allemand devant l'hôtel Bristol

Il y avait une fenêtre mais nous étions au premier étage ; c’était trop risqué mais il y avait une dernière porte dans la pièce. J’écoute et j’entends un soldat qui chahute avec une femme. Quelques minutes après j’entends un bruit de porte et je me dis : « c’est le moment, il faut que je parte ». Doucement, j’ouvre la porte que n’était pas fermée à clé et je me retrouve dans un autre bureau. Le plus rapidement possible, je traverse cette pièce qui donne sur le couloir et dévale les escaliers jusque dans la rue. Le magasin où je travaillais n’était pas loin ; j’avertis mon père je rentrais à la maison. Je ne suis pas allé travailler pendant quelques jours. Il n’y eu pas de suites mais mais je ne revenais pas porter les factures dans ces bureaux.

Martyrs Baudrigues 2.jpg

Baudrigues (Roullens) après l'explosion

Les alliés avaient débarqué en Normandie et dans le sud de la France. Plus ou moins organisée l’armée Allemande voulait se regrouper. Londres avait l’ordre de les retarder le plus possible. Harcelés par les maquisards, il se repliaient un peu en débandade. Le dépôt de munitions avait sauté le samedi à midi. Avec un copain, nous voilà partis le dimanche matin pour voir s’il n’y avait pas à chaparder. Quelques dépôts étaient encore en feu et de temps en temps nous entendions de petites explosions. Nous sommes passés par le ruisseau qui était en bordure du parc. Arrivés devant, un premier dépôt était à moitié enterré de bombes de 300 kilos non explosées.
Un peu plus loin, nous sentons une odeur indéfinissable ; nous sommes au mois d’août et découvrons des débris humains un peu partout au sol, sur les arbres. Les Allemands en partant avaient signé leur départ. Nous l’apprîmes le lendemain. Tous ces cadavres étaient ceux de tous les prisonniers dit politiques de la prison de Carcassonne, qui avait été massacrés.

3687613021.jpg

Défilé de maquisards à Carcassonne

C’est l’épisode le plus difficile à écrire. Tout se mélange, la joie d’être enfin libérés et en même temps, nous apprenons les massacres que les troupes Allemandes avaient fait avant leur fuite. Je citerai pour notre département : Trassanel, Baudrigues, le quai Riquet à Carcassonne, Escales… Suite à l’appel du général de Gaulle, les Allemands furent attaqués de toutes parts sur les routes, sur les chemins de fer. Le prix à payer fut très lourd pour notre département, mais les maquisards arrivèrent de la montagne noire et du Pays de Sault. Ils défilèrent sur les boulevards, mais très peu avaient des tenues militaires. Cet évènement est pour moi inoubliable. Quelle joie ! Sauf pour les collaborateurs et les miliciens qui n’avaient pas pu fuir avec les Allemands ou quitté la France via l’Espagne ou l’Andorre. Ceux qui se firent prendre étaient traduits devant un tribunal de salut public instauré à l’école Jean Jaurès, qui était le PC des F.T.P qui essayaient de s’organiser.
La justice était expéditive ; il ne nous appartient pas de juger, mais dans le contexte je pense que j’aurais fait comme eux. Les miliciens qui avaient participé en uniforme avec l’armée allemande à leur chasse ne se privaient pas ; la torture était monnaie courante. Puis, c’était l’exécution et quelques fois les représailles pour la famille. Ils étaient considérés comme traîtres à leur patrie.
Ceux des maquis de la montagne noire qui savaient que plus de 40 de leurs camarades avaient été massacrés à la mitraillette, allez leur expliquer qu’il fallait une justice moins expéditive. Ce qui désole le plus quand on parle de ces évènements, on ne parle que de règlements de compte en laissant planer le doute que des innocents ont payé pour des actions qu’ils n’avaient pas commises. Pour ma part, témoin de ces évènements, je n’en connais pas. Par contre, j’ai connu des miliciens qui avaient fui en Espagne et qui sont rentrés sans être inquiétés quelques temps après. Certains furent jugés et condamnés à des peines légères puis amnistiés.

Femmes tondues à la libération de Carcassonne.jpg

© Martial Andrieu

Carcassonne, septembre 1944


Les femmes qui avaient collaboré avec les Allemands furent arrêtées. Il ne faut pas croire que seules celles qui avait couché avec l’ennemi, le furent. Beaucoup parmi elles avaient travaillé dans les bureaux administrés par les Allemands, à leurs côtés. Certaines comme interprètes ou comme dénonciatrices. Elles furent promenées tondues autour des boulevards de Carcassonne. Prenons l’exemple de deux filles qui couchaient avec un Allemand. L’une fut tondue et l’autre, proche de la famille d’un maquisard ne fut pas inquiétée.

855373831.jpg

© Collection privée

A la Libération, on vit fleurir sur tous les bras des brassards FFI. Ceux qui avaient fait du commerce très lucratif avec les Allemands ne furent pas trop inquiétés. Sauf, un entrepreneur de travaux publics qui travaillait à faire des fortifications avec du personnel requis. Il quitta Carcassonne en hâte, mais il s’avérera qu’il faisait passer les plans à Londres.
Quelques entreprises, dont un garagiste de Carcassonne réparait les camions de l’armée allemande. Quand les troupes ont quitté Carcassonne, les camions ne pouvaient pas rouler. Ils ressortirent comme par enchantement et ce monsieur, qui ne pouvait pas payer une clé à molette comptant, monta par la suite une affaire de transport international. Ce qui prouve que l’argent parachuté par les alliés pour les maquis, n’arriva pas dans sa totalité à destination.
Un médecin de renom, résistant de Carcassonne, partit à la Libération pour Marseille. Quelques temps après, il logea chez un chirurgien de ses amis résistants lui aussi. Mystère… On le trouva mort empoisonné. Cette affaire en son temps fit couler beaucoup d’encre, mais ne fut jamais élucidée.

056.jpg

© ADA 11

Que penser également de tous ces politiques qui permirent à l’Allemagne vaincue en 1918 de recommencer vingt ans après et d’avoir la meilleure armée du monde?
Que penser de l’attitude des Etats-Unis d’Amérique qui ne vinrent qu’en 1944, après que l’Armée Rouge a repris l’offensive en Russie, sinon pour s’imposer ?
Que penser après la fin des hostilités de la victoire économique du Japon et de l’Allemagne ?

A tous ces morts je dis : « Morts pour rien ». Vous avez fait votre devoir mais vous avez été les instruments d’un régime où rien ne compte compte plus que le pouvoir et l’argent. Ne nous laissons plus berner par ces gens-là et refusons tout conflit qui ne nous concerne pas.
Que penser des policiers (police d’état) qui devinrent après la guerre CRS ? Ceux là même qui allèrent dans le Vercors suppléer les Allemands en bloquant les routes pour éviter tout retrait ou tout approvisionnement des résistants. J’en ai connu plusieurs qui avaient pour excuse : « Je n’ai pas participé. J’étais cuisinier. » A croire qu’il n’y avait que des cuisiniers. A la Libération, très peu furent poursuivis. Ils formèrent ensuite les C.R.S

havre.jpg

Le Havre après les bombardements alliés de 1944

A la fin des hostilités, la France était à moitié détruite. Nous n’avions plus d’industries. Les Américains nous proposèrent le plan dit « Marschal » qui consistait à nous vendre à crédit tout ce qui pouvait être utile à la reconstruction du pays ; ce qui n’était qu’une façon de dépendance. Mais le général de Gaulle prévoyant cette manoeuvre, le refusa et la France fit avec ces propres moyens.

___________________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2017

21/09/2016

L'histoire de l'Auberge de Jeunesse de la Cité

En parcourant sur internet les différents sites faisant la promotion de l'Auberge de Jeunesse de Carcassonne, nous nous sommes rendus compte qu'aucun d'entre eux n'en évoquait l'histoire. C'est sûrement parce qu'ils l'ignorent ou qu'ils n'ont pas fait l'effort de se renseigner. Ce blog va donc une nouvelle fois leur rafraîchir la mémoire en espérant que désormais, ils intègreront dans leur communication le passé de cet endroit. 

Les fondateurs historiques

richard-schirrmann-400-8wgy-cover.jpg

Robert Shirrmann

En 1895, naît en Allemagne le mouvement des Wandervögel - les oiseaux migrateurs - qui sillonnent la campagne, demandent refuge aux paysans, désirent retrouver le contact avec la terre, l'eau, les forêts. En 1907, un maître d'école allemand, Richard Shirrmann, installe des couchettes dans sa classe pour recevoir des jeunes pendant les congés d'été. Marqué par la Grande guerre, l'instituteur milite en faveur de la paix et oeuvre pour la création d'Auberges de Jeunesse dans d'autres pays.

1310859-Marc_Sangnier.jpg

Marc Sangnier

(1873-1950)

En France, les Auberges de Jeunesse vont être introduites en 1925 par un militant de grand prestige : Marc Sangnier, journaliste, homme politique Démocrate-Chrétien, fondateur du "Sillon" (Mouvement social chrétien) puis de la Jeune République (Mouvement d'action catholique qui adhéra au Front Populaire contre l'avis du Vatican). La première auberge - l'Epi d'or - il la fonde chez lui à Bierville (Essonne). Deux ans après, il crée la première fédération des Auberges de Jeunesse (LFAJ).

En 1933, les mouvements syndicaux créent le Centre Laïque des Auberges de la Jeunesse (C.L.A.J) dont le président est Paul Grunenbaum-Ballin (1871-1969), vice-président du Conseil d'état. Ce mouvement ne s'entendra pas avec la LFAJ en raison de ses divergences sur la question laïque. Toutefois, les membres sont accueillis indifféremment dans les deux organisations.

Capture d’écran 2016-09-21 à 09.03.04.png

Le mouvement va connaître son plus grand essor en 1936, grâce à Léo Lagrange, Ministre de la Jeunesse et des Sports du Front Populaire.

Le fondateur Carcassonnais

Carcassonne ne restera pas étrangère à l'évolution. En 1935, un professeur de Lycée de la ville, Monsieur Caminade imitant Robert Shirrmann, mit deux pièces de son appartement à la disposition des "ajistes' de passage. C'est ainsi que l'on nomme les usagers des Auberges de Jeunesse. Il faudra attendre 1945 pour que se voit créer l'Auberge de Jeunesse de Carcassonne, à son emplacement actuel dans la Cité médiévale.

img200.jpg

Grâce à Michel Jordy - photographe et directeur de l'Hôtel de la Cité - propriétaire des bâtiments et ancien adjoint au maire du Dr Tomey, qui avait consenti un bail de 30 ans pour un loyer d'un franc mensuel, un groupe de jeunes "ajistes" s'est mit au travail. Sans l'aide des pouvoirs publics, le groupe local a aménagé l'Auberge qui a pu accueillir dans des conditions modestes jusqu'à 80 jeunes à la fois. Les soutiens financiers sont venus plus tard, avec M. Bapt - Directeur départemental de la Jeunesse et des sports; afin d'améliorer les conditions d'hébergement.

A l'expiration du bail en 1975, les successeurs de M. Jordy ont souhaité récupérer leur bien. La municipalité a donc fait l'acquisition du bâtiment et l'a rénové entièrement. La capacité est passée à 200 lits. En 1981, l'auberge de Jeunesse avait reçu 693 personnes. Elle passa à 977 l'année suivante. Les Auberges n'étant pas que des hôtels à bas prix, il fut créé un poste d'animateur permanent occupé par Yvon Gilabert. Le conseil d'administration en 1982 était constitué par : Guy Baron (Président), Joseph Dovetto (Vice-président), Bill Stansfield (Secrétaire) et Edouard Belmas (Trésorier).

Capture d’écran 2016-09-21 à 09.40.24.png

© La dépêche

En 2014, l'Auberge de Jeunesse de Carcassonne idéalement placée au coeur de la Cité médiévale classée à l'UNESCO avait accueilli près de 10 000 personnes. Elle continue à rassembler et à rapprocher dans la fraternité, les hommes et les femmes au-delà de leurs religions et de leurs origines. 

__________________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2016

19/09/2016

Les balayeuses de la place Carnot dans les années 1950

Après la Seconde guerre mondiale, ce sont des femmes employées par la commune qui nettoient la place Carnot après le marché. Armées d'un balai constitué de branches d'arbres, elles n'en étaient pas moins efficaces. Aujourd'hui, il faut recourir aux services d'une entreprise privée mécanisée pour réaliser le travail de nos aïeules. Pas sûr qu'avec les 800 employés communaux que compte la ville de Carcassonne, on ne trouverait pas quelques désoeuvrés pour nettoyer l'ancienne place aux herbes ; on ferait peut-être là certaines économies... C'est un autre débat, sans soute.

Capture d’écran 2016-09-19 à 09.11.22.png

La flèche indique Mme Julie Labarre, la mère de M. Antoine Labarre - policier bien connu et féru d'histoire locale. On lui doit bien des recherches sur le passé de notre ville. Dans la même famille, Mme Rose Sablayrolles vendait des légumes sur le marché. A l'arrière de toutes ces balayeuses, on distingue l'ancien kiosque de la place Carnot, disparu depuis. Des escaliers latéraux descendaient vers les toilettes publiques situées sous la place. Voici un passé qui ne manquera pas d'éveiller les souvenirs de certains d'entre vous. 

Merci à Mme Anne-Marie Bernard

_______________________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2016

30/08/2016

Qui était Pierre Charles Lespinasse (1885-1959) ?

On emprunte aujourd'hui des artères dans Carcassonne, sans savoir bien des fois quelle fut la vie de celui ou de celle qui en porte le nom. Le temps fait son oeuvre et l'oubli se creuse inexorablement ; quand la génération contemporaine de ces personnages s'éteint, plus personne ne s'intéresse à eux. On saura toujours qui fut Napoléon 1er mais, au niveau local, l'ignorance et le manque de curiosité sont tels que l'avenir apparaît des plus sombres les concernant.

lespinasse

Depuis le 10 février 1967, l'avenue qui borde le Canal du midi depuis le boulevard de Varsovie jusqu'à l'allée d'Iéna porte le nom de 

Pierre Charles Lespinasse

Lespinasse.JPG

Né le 11 décembre 1885 à Mussidan (Dordogne), Pierre Charles Lespinasse passe avec succès le concours des Ponts et chaussées. Avant la Grande guerre, il est affecté à La Réole puis à Agen. Mobilisé en 1914, il est gravement blessé à la tête par une pièce d'artillerie en Champagne le 25 décembre 1915. Il recevra quelques temps plus tard la Légion d'honneur pour ses actes de bravoure sur le champ de bataille. Après avoir épouse le 8 juillet 1919 Suzanne Claret dont il aura deux enfants : Guy et Ginette. Cette dernière exercera pendant de très nombreuses années comme professeur de danse à Carcassonne.

bastien.jpg

Le couple Lespinasse arrive à Carcassonne en 1920 où Pierre Charles est nommé comme Ingénieur des Travaux publics affecté au Canal du midi. Initié en 1907 dans une loge maçonnique d'Angoulême, il rejoint les Vrais amis réunis à Carcassonne dont il sera le Vénérable. Homme de gauche, il se présente aux élections sous l'étiquette socialiste, mais refuse au second tour la fusion avec les communistes laissant la victoire à la liste Radicale.

Le suspect de Vichy

Sa participation avant guerre à 31 groupements divers avec pour rôle celui de président, vice-président, membre, etc... le rangea directement dans le collimateur du régime de Vichy. Il n'était pas bien vu d'être membre du parti socialiste et Franc maçon de surcroît à cette époque. Sur ordre de Vichy, il est contraint de se démettre de la Franc-maçonnerie ; cette information est largement diffusée dans les journaux locaux afin que cet opposant au régime soit marqué comme les juifs plus tard, avec leur étoile de David. Le journal collaborationniste de Doriot (ancien du Parti Communiste et fondateur du PPF) écrit que Lespinasse doit quitter ses fonctions d'Ingénieur des Pont et chaussées. La machine à broyer s'emballe... Faisant fi de ses actes héroïques en 14-18, le maréchal Pétain le raye de la Légion Française des Combattants, le 26 septembre 1941. Le 7 septembre 1941, c'est un inspecteur de police et son adjoint qui viennent perquisitionner chez lui. Sa présence au défilé Républicain à la statue de Barbès le 14 juillet 1942 n'arrange rien à sa situation ; il est déjà fiché politiquement. 

Le 30 novembre 1942, le préfet Freund-Valade nommé par Vichy passe un coup de téléphone à l'ingénieur en chef de son service :

"M. Lespinasse, ingénieur à Carcassonne, est un gaulliste notoire, acharné, qui ne cesse de faire de la propagande et comme il le fait à haute voix, je vais prendre contre lui les sanctions les plus graves que mon autorité ma permet d'employer. J'avise son directeur de service."

Le 21 janvier 1943, sa maison est à nouveau perquisitionnée.

Le Résistant

L'action résistante de Charles Lespinasse dans la clandestinité débute le 15 avril 1943. Un mois après, il devient le chef de résistance du journal "Combat" et reçoit régulièrement à son domicile des combattants de l'ombre. Le comité de Salut Public se constitue avec Blasi et Morelli ; ce dernier, Procureur de la République de Carcassonne dénoncé par le préfet de l'Aude Freund-Valade ne reviendra jamais du camp de concentration. La place devant le tribunal porte son nom. Le 13 juillet 1943, Lespinasse figure sur la liste de 24 personnes à arrêter. C'est la Milice Française qui la présente au préfet.

Traqué par la police et la Milice de Carcassonne et pisté par la Gestapo, Charles Lespinasse quitte Carcassonne par le train, le 12 septembre 1943. Après un bref séjour à Limoges, il reste jusqu'au 10 octobre à l'hôtel des voyageurs de Peyrat-le-Château dans la Haute-Vienne avant de redescendre à Toulouse. Là, il laisse sa femme et ses enfants, rejoint l'Ariège pour tenter de passer en Espagne par l'Andorre afin d'atteindre Alger. Arrêté par une patrouille Allemande alors qu'il gravissait avec ses compagnons le sentier menant au Port de Siguier, à la frontière avec l'Andorre, il est incarcéré à la prison de Foix. Après un séjour à la prison Saint-Michel de Toulouse, il transite par Compiègne avant d'être déporté le 17 janvier 1944 à Buchenwald.

La déportation

ad11_ddeg3163_01.jpg

Pendant toute la durée de sa détention, Charles Lespinasse prendra de gros risques en notant précisément sur un carnet caché dans la doublure de sa veste, l'organisation, les plans et la vie à Buchenwald. Ce document exceptionnel est consultable aux Archives départementales de l'Aude.

Après sa libération le 23 avril 1945, il est hospitalisé pendant un mois dans un établissement américain en Allemagne. A son retour le 28 mai 1945 à Carcassonne, il raconte :

« Je descendais du wagon dans un état de faiblesse lamentable. La barbarie nazie avait fait de moi un homme diminué, au visage barbu, ne portant sur ses os qu’une peau infiniment petite. J’avais l’aspect d’un vieillard qui conserve la vie par son regard, son bon moral, sa confiance. J’oubliais un instant que j’étais un déporté dans un état physique impressionnant, sinon effrayant par ma terrible maigreur. »

Lespinasse reprit, après quelques mois de repos, ses activités d’ingénieur au Canal du Midi jusqu’à sa retraite le 1er juillet 1949. Aux élections municipales d’octobre 1947, il mena à Carcassonne la liste SFIO qui subit un échec sévère qu’il ne supporta pas. Il abandonna aussitôt son mandat de conseiller. Faute de majorité stable, le conseil municipal fut dissous le 17 mars 1950. Lespinasse fut nommé membre de la délégation spéciale chargée d’administrer la ville : ce sera sa dernière participation à la vie politique de Carcassonne. Son état de santé se dégrada car il avait contracté en Allemagne la tuberculose. Il abandonna ses fonctions dans plusieurs associations, notamment les HLM de l’Aude dont il présidait le conseil d’administration. Fin 1953, il quitta sa charge de vénérable des Vrais Amis Réunis qu’il avait occupée au total pendant une vingtaine d’années. Une des dernières manifestations à laquelle il participe est le congrès de l’Association des combattants volontaires de la Résistance qui se tint à Carcassonne le 5 décembre 1954 : le général Ginas, compagnon de la Libération, lui remit la croix de Commandeur de la Légion d’Honneur. Trois ans plus tard, en septembre 1957, Lespinasse fut élevé à la dignité de Grand Officier. Il décéda le 5 avril 1959. Au cimetière deux discours furent prononcés par Pierre Rives, au nom des déportés, et Jules Fil*, maire de Carcassonne, qui déclara notamment : « Le devoir, c’était pour lui le mot clé qui réglait sa conduite et quand il avait choisi plus rien ne pouvait le déterminer à revenir en arrière. » (Récit de Paul Tirand)

Pensées de Charles Lespinasse

La guerre

La guerre est la destruction de la chaumière, de la maisonnette, du bourg, des hameaux, des villages, de la ville, des régions, des nations, des usines, des industries, de l'existence, des places-fortes de terre, aériennes et navales, un défi à la vie, un abandon de soi-même, un mépris de l'esprit humanitaire, un progrès pour la mort, rend ridicule la Société des Nations, l'anéantissement de la concorde, de la collaboration, de l'entente internationale, la domination du capital, le travail au service du néant, au lieu de la beauté de l'art sous toutes ses formes, des prodiges de l'énergie de l'homme pour la suppression des autres, la défense d'un peuple, la préservation de ses droits, de ses coutumes, de sa race, de son régime, de ses moeurs, de ses usages, un devoir illusoire et patriotique qui n'est parfois qu'une haine d'étrangers, l'instruction et l'intelligence au service d'une technique meurtrière, la jeunesse met sa bravoure devant un matériel de feux, de lance-flammes, de balles, de grenades, de mines, de bombes, d'obus, de projectiles, de mitraille, de fusées ; l'agrandissement du territoire, les richesses des autres pays, l'ambition des colonies, l'espace vital, la protection de certaines puissances, la domination des états, la dictature des hommes politiques et de l'armée, la création du néant et non le rêve de la prospérité et du bonheur, l'extermination de l'être humain, la douleur dans la famille, le fléau de l'Humanité.

La paix

La Paix entre les nations est la suppression de la guerre, la préservation de l'individu, le maintien de la famille, la prospérité des Etats. 

La Paix est l'ennemie de la barbarie, de la sauvagerie, de la jungle, de la brutalité ou de la force brutale, de la violence, de la terreur, des dictatures.

La Paix est l'amie de la conservation de soi-même, du sentiment familial, du patriotisme sain et sans haine, du respect des autres et de la concorde dans le monde.

La Paix est la noblesse du coeur, le symbole de l'hospitalité, le temple de la fraternité, l'esprit de solidarité, la source du bien-être, le prélude du bonheur.

La Paix ce sont les facultés au service du progrès humain, le génie bienfaiteur des peuples.

La Paix est la justification du droit à la vie, l'épanouissement de la jeunesse et la liberté d'un régime.

La Paix intégrale est l'union sincère et durable de toutes les matières et le triomphe de l'humanité.

Sources

Histoire contemporaine en Languedoc

15 mois à Buchenwald / C. Lespinasse

___________________________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2016

30/05/2016

Le passage du peintre Marc Chagall à Carcassonne en 1927

L'écrivain et poète Joseph Delteil (1894-1978) né à Vilar-en-val - à seulement quelques kilomètres de Carcassonne - et Prix Fémina en 1925 pour son roman "Jeanne d'Arc", raconte dans ses mémoires la visite des peintres Marc Chagall et Robert Delaunay dans l'Aude.

images.jpg

Ce périple à travers les routes qui les mèneront de Carcassonne à Collioure via Limoux et Pieusse, intervient quelques mois après la projection du film de Dreyer adapté du roman de Joseph Delteil. Intitulé la Passion de Jeanne d'Arc, cette évocation de la vie de la pucelle d'Orléans est aujourd'hui considérée comme un chef d'oeuvre du cinéma muet. Delteil participa à l'écriture du scénario.

Capture d’écran 2016-05-30 à 10.02.41.png

Photo prise par Marc Chagall et colorisée pour la couverture du livre de Jean Girou "Itinéraire en terre d'Aude" réédité par Patrick Collot. On y voit Robert Delaunay, Joseph Delteil et Jean Girou.

"Un des plus charmants souvenirs que je garde de Delaunay, c'est le fameux voyage à Pieusse en automne 1927. Ils s'étaient embarqués, Chagall et lui, sur une vieille Oberland que Delaunay venait d'acheter, et sur laquelle il faisait hardiment ses premières gammes. A risques et périls, un jour mettant par inadvertance un bidon d'eau dans le réservoir à essence ; un autre jour (j'y étais) en enfonçant la barrière de chemin de fer, au passage à niveau de Pomas, et nous voilà bloqués au milieu de la voie, avec le train en perspective, lequel ne stoppa que de justesse (une jolie mort ratée pour cette brochette d'artistes, Delaunay, Chagall et bibi).

chagall.jpg

Marc Chagall dans les années 1920

Maman la Patoise était un peu éberluée devant Chagall, cet archange aux cheveux fous, et ce gros blondin apostolique de Delaunay. On se balada dans le pays. Delaunay toujours entreprenant, le nez au vent, conseillant d'emblée d'élever au Mas-des-cours d'élever, pourquoi pas, sur leurs collines trois cent mille moutons. A Carcassonne, à l'hôtel Moderne, j'ai vu de mes yeux Delaunay, sous prétexte d'ablutions, jetant un grand seau d'eau sur Chagall à poil : "Lave-toi donc, grand salaud !

Capture d’écran 2016-05-30 à 09.40.14.png

Il reste un vestige de cet hôtel inscrit sur la façade d'un immeuble situé dans la rue de la République. L'Hôtel Moderne et du Commerce dirigé par Louis Pons possédait une autre entrée rue Armagnac. C'est aujourd'hui, le Restaurant Inter Administratif.

Hall.jpg

Le Hall d'entrée à l'époque de Chagall

C'est à Limoux, route de Chalabre, dans une maisonnette champêtre, devant un paysage de vignobles pourpres, de lavande et de près que Chagall a peint les gouaches des Fables de La Fontaine.

chagall-La-Fontaine-026.jpg

Le renard et les poulets d'Inde

Et puis en route pour Banyuls, chez Maillol. Il y a avait je crois le docteur Girou et sans doute les Lazerme. Nous manquâmes deux ou trois fois de nous rompre le cou, par précipices, platanes ou explosions. Mais Delaunay avait la baraka. J'ai encore dans l'oeil la vision de Maillol en grande barbe, sur fond de rocs écarlates, une femme à ses pieds. Delaunay était songeur. 

Source

La Deltheillerie / Joseph Delteil / Ed Grasset / 1968

___________________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2016

06/02/2016

Le 25 octobre 1891, la crue du siècle fait 20 morts à Limoux et Carcassonne

Le 25 octobre 1891, le département de l'Aude a été entièrement dévasté par de terribles inondations semant la destruction, la ruine et la mort. Les quantités les plus abondantes de pluie sont tombées dans le massif des Corbières en suivant la ligne de faite qui sépare le bassin de l'Orbieu à celui de l'Aude et de ses affluents situés en amont de Carcassonne. Le vent très modéré de Nord-Ouest a poussé les nuages au-dessus des massifs ; leur séjour a été très long, ce qui explique les forts cumuls de pluie en ces endroits.

Capture d’écran 2016-02-05 à 19.08.50.png

Carcassonne

L'orage a grondé dès le 24 octobre à 8 heures et demi du matin avec une pluie dense et régulière, coïncidant avec une rapide dépression barométrique atteignant son maximum de 732mm8, le 25 octobre. Elle ne tarda pas à transformer les rues de la ville en torrent dans lesquelles 45mm d'eau étaient déjà relevés. Après une accalmie à 12h45, le vent se remit à souffler. A 15h20, il tomba une averse d'une extrême violence accompagnée des éclairs et du tonnerre. Vers 17h, on mesurait dix millimètres d'eau supplémentaire dans les rues. La pluie ne cessa qu'à 4 heures du matin ; on mesurait 180mm de sorte qu'en moins de 20 heures, il était tombé 281 millimètres.

L'Aude débordait à 2 heures du matin, s'élevant à 8 mètres au-dessu de l'étiage. Elle avait envahi tous les quartiers de la ville semant le désordre et la panique parmi les habitants.

"C'est entre onze heures et deux heures de la nuit que l'Aude, extraordinairement grossie par la pluie tombant sans interruption, a commencé à se répandre largement hors de son lit. Les faubourgs sont envahis : tous les quartiers qui longent le fleuve sont, en peu de temps, transformés en ilots ceinturés de canaux profonds, formés par l'eau rousse et limoneuse de l'Aude. L'eau se précipite dans les caves, dans les corridors, dans les appartements, voire même dans les lits, éveillant brutalement ceux qui s'étaient paisiblement endormis quelques heures auparavant. Beaucoup se hâtent de quitter leur demeure, emportant quelques effets de linge, qu'ils revêtent dans leur fuite éperdue. D'autres, cernés dans leurs appartements par un courant violent et incessant, pousser des cris désespérés pour appeler à l'aide, et pendant ce temps, le fleuve continue ses ravages, en vagissant les champs cultivés, rompant les arbres et les clôtures, démolissant les murailles et entraînant tout sur son passage. Et il pleut...

133.jpg

©ADA 11

La crue de l'Aude a atteint et dépassé toutes les crues précédentes marquées à l'étiage. Les eaux se sont avancées à l'intérieur de la ville, jusqu'à la rue de la préfecture. C'est-à-dire à près de 500 mètres au moins en dehors de son lit. Les quartiers les plus éprouvés ont été, d'abord, ceux des jardins potagers, puis ceux du Palais, du Pont-Neuf et du Pont-Vieux, de la Digue, ainsi que les faubourgs avoisinant la rive du fleuve, en remontant au-delà de Montplaisir et Patte-d'oie. Les jardins potagers ont été submergés ; des maisons qu'ils contenaient se sont écroulées ou sont endommagées, les habitants ont été obligés de monter sur les toits en attendant les secours. 

Tout au long du fleuve, depuis le Pont-Vieux, jusqu'au-delà de l'abattoir, on ne voit que des murs démolis, effondrement de terrains, grilles enfoncées ; le chalet de Montplaisir a été enlevé et balayé par le flot ; l'atelier d'électricité de la Société Méridionale, le moulin de l'île, les manufactures avoisinantes, l'usine à gaz, l'usine Sainte-Marie, l'usine Guilhem, la propriété Poitevin, la propriété St-jean, etc... Tout cela a reçu la visite des eaux causant des dégâts considérables.

131.jpg

© ADA 11

On voit par intervalles, passer, dans le remous des flots, vagues objets qui sont des meubles, des tronçons d'habitation, des cadavres de chevaux morts... A l'Hôpital général, les sous-sols et la chapelle ont été brusquement envahis par l'eau qui s'élevait au niveau des arches du Pont-Vieux, et a occasionné à cet endroit un effondrement de 7 à 8 mètres carrés. Aussitôt, on fait évacuer les enfants logés à cet hôpital, ainsi que les autres hôtes ; M. Delsol, avocat, membre de la Commission des hospices, Mme Delsol et M. Sauzède organisent les secours et cherchent à préserver les habitants de cet établissement de charité. La maternité est évacuée à l'Hôtel-Dieu où l'eau n'atteint pas les chambres.

130.jpg

© ADA 11

Dans la rue Bellevue, c'est M. Lhuilier, professeur de gymnastique, qui est éveillé par l'arrivée de l'eau ; il saute par la fenêtre et se sauve à la nage. Près de l'abattoir, c'est la famille Arbiade qui est sauvé par un pêcheur. Dans la rue de la Digue, un capitaine de cavalerie, réfugié sur le toit avec sa femme, est tiré du danger par des cavaliers du 17e dragons. Entre le Pont-Neuf et le Pont-Vieux, c'est le sauvetage dramatique de toute la famille Lasserre de d'autres personnes, secourues par des barques montées par des gendarmes.

Dans le prolongement de la rue Basse, deux femmes sont mortes : Marie Rigaud (née Andrieu) de 51 ans ; Adeline Andrieu épouse de Jean Rigaud, 17 ans, de Montréal. Les époux ont pu se sauver mes leurs épouses ont été étouffées par le flot.

Toutes les rues sont bloquées par des pompes qui vident les caves remplies d'eau. La perte des habitants est considérables ; plusieurs familles sont sans abri. Il n'y a plus de communications télégraphiques. La boulangerie Maymou a énormément souffert ; des chevaux de prix, des charrettes et des véhicules divers, des sacs de blé, des monceaux de pains ont été emportés. Tout le matériel de la Brasserie Lauer est sous les eaux. Dans la Société Méridionale d'électricité, les machines neuves sont cassées et une partie du béal construite pour la conduite des eaux, s'est éboulé. Dans les quartiers de la Trivalle et de la Barbacane, les petites maisons abritant des  familles d'ouvriers laborieux ont été détruites.

Selon des expertises menées par la ville, le montant du préjudice s'élève à 1.100.000 francs.

Limoux

Toute la journée du 24 a été pluvieuse ; les ruisseaux collecteurs sont infranchissables. Dans la nuit, l'orage redouble et la foudre tombe sur le séchoir de la Brasserie. Il met le feu à une poutre. Pendant ce temps l'eau monte et envahit tous les quartiers.

"A 2 heures, les vagues houleuses submergeant le Pont-Vieux ; les rues Blanquerie, Gourg d'En Gasc, du Palais et Saint-Victor sont déjà ravinées. Une demi-heure plus tard, ce sont les rues Paussifile, Pont-Vieux, Saint-Martin et Carrasserie. A trois heures, les 3/4 de Limoux sont sous les eaux.

Presque tout le quartier de l'Aragou et des rues Goutine, de la Brèche, de l'Officialité, Fusterie, Grammatique, Toulzane, de l'Orme, la Place au Bois, l'Esplanade... Ce sont des maisons qui s'écroulent et qui ensevelissent des malheureux, ce sont des familles qui se sauvent par les toits et ces cris partent de partout. Impossible de porter secours à ces martyrs ; la pluie tombe par torrents et l'Aude grossit toujours. Enfin, le jour apparaît... 

Capture d’écran 2016-02-05 à 19.06.41.png

Le pont vieux de Limoux après l'inondation

Ce n'est plus Limoux, c'est une ville bombardée. Les rues inondées sont remplies de vase gluante et encombrées d'épaves. La maison dite l'Arche du Pont-Vieux, est complètement effondrée. Deux vieilles femmes sont enfouies sous les décombres. Un arc-boutant artificiel les a protégées. Des hommes déboutés les sauvent.

La maison Cadenat, cordonnier, et Constans, propriétaire, rue St-Antoine, Petite-Ville, sont totalement écroulées. La maison de M. Lamouroux, rue Saint-Martin, louée à M. Denat Cadet (boucher) a toute la partie donnant sur la rue Paussifile effondrée. Le côté de la rue St-Martin menace de s'effondrer. Les maisons de MM. Bouchère et Estève sont emportées. Les moulins de Maynard et de Sournies sont détruits. Le Pont-Vieux est presque en ruine. Les jardins de la Sous-préfecture, de l'Hospice et du Presbytère sont emportés. L'usine à soufre est démolie en partie. Chez M. Peyre, l'eau a emporté 500 muids de vin. Les cafés Castéra et Moula sont détruits.

La maison de M. Numa Trauque et une partie de celle de M. Clercy, rue Blanquerie, ne forment qu'une montagne de ruines et sous ce bouleversement se trouvent 12 victimes. Cette maison était habitée par M. Trauque, sa dame, M. Ducasse, sa admet leur fillette, par la famille Raynaud (métayer) composée de cinq personnes, par M. Cabanes (plâtrier) et sa fille, par Mme veuve Saint-Loup et son fils. En entendant les craquements de la maison et ne pouvant se sauver par la rue, ils montent sur le toit de M. Clercy, leur voisin. M. Ducasse monte le premier, M. Renier dit Tillet (maçon), leur voisin, est à ses côtés et au moment où ils vont opérer le sauvetage, un craquement épouvantable, accompagné de grands cris de détresse, retentit ; M. Ducasse se penche dans le vide pour saisir au vol ceux qui lui sont chers ; il va disparaître à son tour ; Renier le retient et l'éloigne du lieu de l'horrible sinistre.

M. Ducasse allait sauver sa femme, il lui tendait la main; la maison s'écroule, Mlle et Mme Ducasse sont brisées par l'éboulement. M. Ducasse était fou de douleur. Dans la matinée, on a procédé à l'enlèvement des victimes : M. Trauque (50 ans) et sa femme (29 ans) ; Mme Raynaud tient enlacés les cadavres de son fils et de sa petite fille, âgée de 9 ans.

Les désastres furent si grands à Limoux que l'autorité militaire vient au secours de la ville. La garnison de Carcassonne fournit deux pelotons de dragons et celle de Montpellier, une forte équipe de soldats du génie.

Quelques exemples dans le département

La voie ferrée est détruite à hauteur de la gare de Madame sur une longueur de 160 mètres, sur l'axe Carcassonne-Quillan. A Puichéric, la moitié du village est inondée ; plusieurs pont sont détruits et 300 personnes sont à la rue. Certaines d'entre-elles ont trouvé refuge dans l'église.

A Lagrasse, deux hommes sont portés disparus. La caserne et les maisons sont démolies. Pertes énormes.

A Lastours, les bâtiments d'exploitation des mines de plomb-argentifère ont été rasés.

A Conques, l'Orbieu et le Rieussec ont débordé. Les maison de la partie basse du village sont sous 1,50 mètres d'eau. Le pont de Villalier est en partie détruit.

A Trèbes, l'Orbiel s'est jeté dans le Canal du Midi, en renversant les parapets du pont-canal

A Luc, le pont s'est affaissé et le remblai du pont de Fabrezan s'est effondré.

Sources

- Bulletin météorologique 

Imprimerie Polère à Carcassonne (1892)

- L'express du Midi 

_____________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2016