31/01/2016

Le 3 février 1814, le pape Pie VII traverse Carcassonne avec son escorte.

Le 15 août 1801, la ratification du Concordat par le pape Pie VII visait à normaliser - si l'on peut dire - les relations entre le Saint-siège et le gouvernement français. Or, les soixante-dix-sept articles organiques promulgués le 18 avril 1802 entendent faire de l'église de France une église nationale, indépendante de Rome. Dans un souci de diplomatie et pour faire abroger ces articles, le pape Pie VII accepte le 2 décembre 1804 de venir sacrer Napoléon Bonaparte, Empereur des Français. Non seulement il n'obtiendra pas ce qu'il était venu chercher, mais l'Empereur exigera que Rome se range à ses côtés contre l'Angleterre. Pie VII ne peut s'y résoudre arguant qu'il est un pasteur universel empreint de neutralité politique. L'Empereur engage alors des mesures coercitives contre Rome, dont le point culminant sera l'occupation militaire du Vatican et l'enlèvement du pape Pie VII par le général Radet dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809.

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© BNF

Le pape est arrêté au Quirinal et conduit à Savone. Pendant cinq années, il va refuser les demandes de Napoléon 1er, malgré l'envoi de nombreux émissaires pour lui arracher une signature. Avant de partir pour la campagne de Russie, le petit caporal fait transférer secrètement Pie VII vers Fontainebleau.

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L'hospice du Mont-Cenis (Savoie) avant la construction du Barrage

À l'hospice du Mont-Cenis - aujourd'hui, englouti sous le barrage du même nom - le pape, malade et épuisé par le voyage reçoit l'extrême onction, le 12 juin 1812. Il est sauvé par les bons soins du Dr Balthazar Claraz ; il arrive huit jours plus tard à Fontainebleau. Pendant dix-neuf mois de captivité, il appellera Napoléon "Mon fils" : "Un fils un peu têtu mais un fils quand même."

Sous la pression, le pape finit par signer le 25 janvier 1813 le Concordat de Fontainebleau, par lequel il abdique sa souveraineté temporelle et consent à venir s'installer en France. Il se rétracte trois mois après et redevient prisonnier d'état. Forcé par la situation politique en Europe, Napoléon 1er restitue ses Etats au pape. Ce dernier repart libre de Fontainebleau à bord d'une voiture tirée par six chevaux, le 23 janvier 1814 et traverse la France pour rejoindre Rome. Deux autres voitures de quatre chevaux, composent l'escorte. Le voyage est secret mais dès Orléans le pape est reconnu. Avertis par les maîtres de poste, le clergé, les autorités et les fidèles se massent sur son passage. L'escorte interdit alors le passage dans les grandes villes.

Après Limoges, Uzerche (29 janvier), Pie VII couche à Cahors (31 janvier) et Grisolles (1er février). À Villefranche-de-Lauragais, il effectue une halte à 16h devant la maison de Bernard Marty. Le 2 février, il passe la nuit à Castelnaudary.

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Dans la maison de M. Denille à Alzonne, il se repose avant de repartir pour Carcassonne. Il pleut à verse quand le pape passe en direction de Narbonne.

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Pie VII par Jacques Louis David

"L'évêque avait envoyé au devant de Sa Sainteté son séminaire, qui avait à sa tête un de ses directeurs. Le colonel fit arrêter les voitures et le Saint Père se rendit aux désirs ardents de ces jeunes Lévites qui reçurent sa bénédiction. La moitié des habitants de Carcassonne était sur la route. Le Saint Père accueillit de la manière la plus distinguée le digne évêque de cette ville. Il s'était présenté devant sa voiture et lui avait demandé la permission de l'accompagner jusqu'à Moux. Arrivé à Moux, le pape l'ayant reçu dans sa chambre, il le fit assoir près de lui et lui ouvrit son coeur. Pendant la demi-heure d'audience qu'il lui donna, il lui témoigna le grand étonnement où il était de voir qu'il y avait encore en France un si grand nombre de jeunes candidats à l'état ecclésiastique. L'évêque bénissant le seigneur de la faveur qu'il avait eue, n'arriva à Carcassonne qu'après minuit.

Le préfet de Carcassonne était absent lorsque le pape y passa. Étant arrivé à dix heures du soir, et apprenant qu'il couchait à Moux, il prit des chevaux de poste, et partit aussitôt dans une voiture avec sa famille. Après avoir passé la nuit dans l'auberge, auprès du feu, ils purent entrer le matin dans la chambre du Saint Père. M. le Préfet s'étant jeté à ses genoux, lui fit un compliment auquel le Saint Père fut très sensible ; tous furent admis au baisement des pieds et de l'anneau. Quand Sa Sainteté eut béni les chapelets et les croix que la femme du préfet avait présentés à bénir, le préfet présenta son épée au Souverrain Pontife, le priant de vouloir la bénir. C'est, lui dit le Saint Père en riant, un instrument de guerre, et non de paix. Saint Père, lui répondit le préfet, j'assure Votre Sainteté que je n'en ferai pas mauvais usage. Sa Sainteté mit ses deux mains sur l'épée, et la bénit."

(Précis historique du voyage et de la captivité de Pie VII / 1814)

Il s'agit du Baron Trouvé, préfet de l'Aude qui, sentant le vent tourner se rangera bientôt de côté de la Restauration. Au moment où il apprit le passage du pape, il se trouvait à Castelnaudary pour des manoeuvres militaires. Il arriva à Moux à trois heures du matin. Dans ce village, le pape Pie VII passera la nuit dans le logis d'Antoine Robert Théron, maître de poste, situé sur le Grand chemin. Né à Mirepeisset, il était le fils de François Théron.

De cet évènement, la tradition populaire aura gardé ce dicton :

A Mos, an Papas et papillons

A Sant Coat, avèm d'aïga.

(À Moux, ils ont le pape et les papillons. À Saint-Couat, nous avons l'eau)

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06/01/2016

Souvenirs du quartier des Capucins (Acte 2)

Les modes de consommation

Les mères de famille se rendaient chaque jour à l'épicerie, afin d'acheter les denrées indispensables à la réalisation du repas du midi. On ne faisait pas de réserves à l'époque ; cette visite permettait de faire un brin de causette. Les produits étaient le plus souvent vendus en vrac et en petites quantités. On trouvait les légumes secs dans de grands sacs de jute, posés au sol ; l'huile dans un baril avec un robinet ; le sucre, dans un tonneau ; le café, dans un bocal. La ménagère n'avait pas besoin de grandes quantités : 1/4 de litre d'huile, 1/4 de café, 1/2 livre de sucre. Une moulinette servait à raper les 50 grammes de gruyère et parfois, on se retrouvait avec des morceaux de la croute... Le beurre était protégé des mouches par un tulle  ; il était débité au moyen d'un fil de fer tendu entre deux tiges de bois. Une fois à la maison, on le conservait dans un bol à l'abri de l'air recouvert d'eau qu'il fallait remplacer tous les jours. Les frigidaires n'existaient pas encore et les quelques glacières contenant de la glace étaient rares dans les maisons.

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Une grosse boite contenait des sardines vendues à l'unité. On apportait une assiette et on en demandait une ou plusieurs : "Si tu veux, mets un peu d'huile en plus, ça fera saucer le pain." Un jour une maman dit à son fils : "Tiens, va t'acheter une sardine. Fais attention !" L'enfant achète sa sardine que l'épicière lui enveloppe dans du papier ; il revient, triomphant à la maison serrant précieusement son achat dans sa main, mais, hélas, la mère, dans le papier ne trouve rien. La sardine avait glissé et s'était sauvée... dans le ruisseau.

Dans ces épiceries, on y trouvait aussi du savon de Marseille, de la soude, de l'eau de Javel, du cirage, des bougies, etc...

La morue

Le vendredi, dans de nombreux foyers, on mangeait de la morue. Le matin, ce poisson très bon marché était vendu séché et salé trempant pour le dessaler depuis la veille dans une bassine d'eau. Elle était installée bien en vue à l'étal du magasin.

Le laitier

À la tombée de la nuit, paraissait chaque soir le laitier. M. Dedieu arrivait à la porte en s'annonçant : Me voilà ! Me voilà ! Parfois c'était Madame Pujol, aidée par sa fille Georgette et une copine.

Les boulangeries

Dans les années 1930, il y avait quatre. Trois dans la rue Neuve du mail : Bonnafil, Alazet et Castel. Une rue des Arts qui disparut suite à l'incendie de sa maison : Lannes. 

Qu'elles étaient aimables et souriantes nos boulangères Mesdames Bonnafil et Castel. Par contre, Mme Alazet, grande silhouette sèche comme un sarment, était peu affable et ses pains pâlots ; il est vrai qu'avec son mari malade et le magasin vétusté, rien ne pouvait porter à la gaité. Que dire de nos boulangers, auréolé de cheveux flamboyants et Joseph Castel, affichant une certaine corpulence, presque toujours en tenue de travail : tricot de flanelle sans manche, ceint autour des reins d'un pagne lui servant de tablier. Son rituel cri de ralliement en frappant ses mains enfarinées : "Juju ! Il y a du monde." Et les pains ! Boules de 2 kg - jusqu'en 1939 - achetées surtout par les ouvriers agricoles du quartier. Il allaient  travailler à la plaine Mayrevieille et emportaient le pain pour le casse-croute. 

Après la Seconde guerre mondiale, les pains ont diminué de poids. Un travailleur de force avait droit à 550 grammes par jour en 1942. On consommait aussi la fougasse ou fouasse, puis le Charleston. Les fours était chauffés au bois. En 1932, arriva le mazout qui, bien que pratique incommodait le voisinage. Bonnafil fut le premier à utiliser le gaz pour son four, mais la nationalisation de la compagnie du gaz fit augmenter les tarifs. On revint alors au mazout. 

S'ajoutaient quelques pâtisseries boulangères : gâteaux à l'anis, gâteaux aux fritons, gâteaux à la courge. Enfin n'oublions pas la procession des plats que les mères de famille apportaient, en fin de matinée, chez le boulanger : macaroni au gratin, tomates farcies, etc... Ceci afin qu'ils les mettent au four encore chaud, plats que l'on venait rechercher religieusement à l'heure du repas. Il faut aussi rappeler que sous le four, se trouvait une étuve : on apportait dans un sac du duvet de canard ou de pie, pour faire sécher et empêcher les mites de s'y installer. Le duvet servait par la suite à garnir des coussins et même des oreillers.

Les fêtes

Si dans les années 1932-1933, organisées par les membres de la Boule joyeuse, avaient lieu des festivités au Café des Américains (boulevard Barbès), c'était uniquement la fête du boulevard Barbès. C'est après la guerre que fut créée la fête du quartier des Capucins grâce à Antonin et Lucie Lavigne (habitant rue des Rames), Camarasa et son épouse aidés par les prisonniers libérés et les jeunes des Chantiers de jeunesse. Il faut également compter sur Alliaga dit "Le pacha" qui habitait dans la rue Fortuné avec sa femme et sa fille.

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Outre la fête en elle-même avec son orchestre, dont nous avons évoqué le souvenir dans l'acte 1, d'autres réjouissances burlesques s'ajoutaient à l'évènement. 

Une pittoresque noce avec des invités déguisés avec dans les premiers rôles, Marius Ramon, Antoine Rouzaud et d'autres gais lurons ; un numéro de cirque avec Aliaga en dompteur juché sur une plate forme, face à Franco  en bête sauvage crachant du feu. Une autre année, toujours Aliaga, en Pacha et auprès de lui, chargé de l'éventer avec une grande feuille de palmier, Lucien, vêtu d'un pagne et barbouillé de noir de la tête aux pieds. Le cheval de Castel transformé en zèbre dont la pluie, malheureusement, détruisit le chef d'oeuvre pictural. Il y eut Joseph, recroquevillé et couché ans un landau, habillé en bébé, coiffé d'un bonnet brodé et à la bouche, une sucette géante. Il fut promené dans les rues par Ségura, déguisé en nounou.

Une fois, une tombola fut organisée dont le lot était un petit cochon, qu'un brave homme, un peu naïf, promenait dans une petite carriole, dans les rues du quartier et dont il avait la surveillance. Un matin, on lui fit une petite plaisanterie en lui disant : "Pobro amic, nous ont panat lé porc ! D'émotion, le pauvre gardien tomba par terre, raide... disons... dans les pommes. Les plaisantins n'avaient plus envie de rire, heureusement, tout se termina bien. La fête fut interrompue une année ; il y avait eu un décès. Me Pailhès, huissier, habitant rue Alba, s'était noyé en faisait de la plongée sous-marine. Il régnait dans ses soirées, une chaleureuse et amicale ambiance entre toutes les générations ; tous s'en donnaient à coeur joie, dans une gaieté générale.

Ces souvenirs sont extraits du travail de Simone Dariscon

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04/01/2016

Souvenirs du quartier des Capucins (Acte 1)

Difficile aujourd'hui de faire comprendre aux nouveaux habitants de ce quartier de la ville, la raison pour laquelle on le nomme "Les capucins". Le père Anselme, le dernier capucin à la robe de bure de ce couvent - est décédé depuis plusieurs années. Quant aux bâtiments monastiques fondés en 1867, ils ont été rasés en 2002 avec le concours de la municipalité de l'époque.

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Le couvent avant 2002

On trouve en lieu et place, une résidence d'un béton déjà ravagé par treize années d'intempéries. Cette destruction attira la foudre des riverains du quartier, mais rien ne sut empêcher l'appât du gain d'un promoteur immobilier, qui n'avait que faire des kermesses de charité du secours catholique... Imaginez-vous la Trivalle sans Notre-Dame de l'abbaye, la Barbacane sans Saint-Gimer ou encore la Pierre blanche sans le Sacré-coeur ?

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En 1962, un projet avait déjà mobilisé la population du quartier. La municipalité Fil souhaitant réhabiliter les vieilles bâtisses, devait les raser l'ensemble des Capucins. La mode était au immeubles en béton confortables et modernes, dans le style de Saint-Jacques - le Viguier. Pendant six mois, les habitants menés par M. Manceret se sont battus contre ce projet. Grâce aux manifestations, aux pétitions et au fusil de Mme Milhès devant sa porte, la ville rendit les armes. Il faut dire que ce quartier depuis l'attaque du fort du mail au début du XXe siècle, connaît très bien le mot Résistance.

La naissance du quartier

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Bordé par l'allée d'Iéna, le boulevard Barbès, la place d'armes et la rive gauche de l'Aude, ce quartier s'est construit entre le Pech Lagastou et la route impériale 119 ; en partie sur les terres de M. Laraignon. D'ailleurs de nombreuses rues portent le nom d'anciens propriétaires de terrains agricoles. On peut comparer le dessin urbain des Capucins à celui de la Bastide St-Louis, en raison de ses rues à angle droit et perpendiculaires. Il y a 100 ans, on compte 502 maisons abritant 1005 ménages pour 3592 habitants ; la population totale de la ville est de 28 868 habitants. Après la Grande guerre, des familles d'immigrés espagnols s'y sont installées, entassées parfois dans une seule et même maison.

La vie sociale

 Dans ce petit village, les gens vivaient chichement des travaux agricoles ou du traitement des chiffons. D'autres, étaient matelassiers, bourreliers, charbonniers ou tailleurs de pierre, comme Vidallet. Lefarré et Izquierdo avaient choisi la tonnellerie. Pierre et Robert Campagnaro réparaient leurs voitures dans un garage de la rue Alba. À Patte d'oie - le dépôt d'ordures du quartier - accueilli à partir de 1934 la base de production de mortier destinée aux grands travaux de construction de la ville.

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La jeunesse des années 30

 Le couvent donnait du réconfort moral aux épreuves de la vie et la soupe populaire y était servie. Cependant, la plus grande force aux Capucins, c'était la solidarité entre les habitants de toutes conditions, de toutes confessions, de toutes origines.

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La jeunesse des années 60

Le clochard Esquive appelé de son vrai prénom Georges, faisait partie de la famille.

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Personne n'a oublié Pierre Moffre, le coordonateur de cet élan humaniste. Si vous avez suivi Gino Cervi et Fernandel dans Don Camillo, il est inutile d'en dire davantage...

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La famille Loustot (Café de l'Industrie)

On ne se rencontrait pas dans d'austères hypermarchés, mais dans l'une des vingt-cinq épiceries, quatre boulangeries, deux cafés (Industrie et Lapasset). 

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La boulangerie Bonnafil

Les loisirs

Le samedi soir, tout ce petit monde dansait chez Quintilla au Païcherou en sifflant un "blanc" sous la tonnelle. À l'époque, Florent Quintilla ou Paul Chapeau te faisaient passer sur l'autre rive grâce au bac et son fil d'acier, tendu d'un bout à l'autre. Monplaisir d'été - une autre guinguette - attendait les amoureux qui se bécotaient pas sur les bancs publics mais dans le foin d'une grange, à l'abri des regards. D'autres, un peu plus grands, fréquentaient le lupanar du Chat noir, rue Laraignon. Ils y rencontraient les bidasses du 51e bataillon indochinois, en garnison à la caserne Laperrine.

Les écoles

Les garçons allaient à l'école publique, située à l'angle des rues du Mail et du 24 février - l'école Barbès l'a remplacé ensuite. L'immeuble appartenait au directeur M. Poux. Les instituteurs s'appelait Tarbouriech, Déjou, Sirven, Bès, Poux... Certains ont connu la règle en fer sur les doigts, la privation de la récré... À une autre époque, le corps enseignant c'était MM. Montech (directeur), Fages, Sadourni, Massine, Calvairac et Mme Avizou. Les filles étaient obligées d'aller à André Chénier.

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La plaque de l'école Sainte-Marie se trouvait sur le couvent de la place Davilla. Elle a été sauvée par J. Blanco.

Il y avait également des écoles privées comme celle des Frères de la doctrine chrétienne, rue des Amidonniers. Elle était vulgairement nommée, l'école des frères quatre bras. Ceci à cause de leur tenue vestimentaire : paletot sur les épaules porté en satinette, à grandes manches non enfilées flottant au vent. Les filles allaient à l'ancien patronage Jeanne-d'arc devenu écoles Sainte-Marie et Saint-Michel. Notons également une l'école maternelle des soeurs de Saint-Aignan, à l'angle de la rue des amidonniers et de la rue neuve du mail. Elle a fermé avant 1930.

Au moment de la construction de la nouvelle école Barbès, des préfabriqués avaient été installés à Patte d'oie pour le filles. Le jeudi, il n'y avait pas classe - c'est maintenant, le mercredi - on allait piquer une tête dans la païchère à Aude. Oui ! Quand tu es des Capucins, tu vas à Aude (le fleuve). On y croisaient ceux du club nautique ; les Crochemore, Septours, Lamy, Séguy, etc... D'autres écoliers se rendaient au patronage (école Saint-Michel), au cinéma "Les Capucines " (rue des Amidonniers), ou chez le scalp des coiffeurs Pécal et Bosc.

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© Claude Marquié

Le cinéma "Les Capucines" était tenu par Marcel-Yves Toulzet. C'était une ancienne chapelle... Tout a été rasé pour une résidence immobilière.

Le catéchisme

À la sortie de l'école les enfants allaient au catéchisme chez Mlle Pelouze, rue des amidonniers. L'abbé Gironce avait une voix de stentor et ne plaisantait guère, contrairement à l'abbé Lapalu.

Le Cagadou

Dans la descente de la rue Marceau Perrutel jusqu'au jardin de Bièche, était le cagadou. Malheur à celui, incapable de parcourir la pente en patin à roulettes sans réussir à se tenir debout. À vélo, l'exploit se résumait à descendre sans user des freins. Le manque de courage excluait tout participant de la bande à "Pichule" alias Gérard Almerge et de ses copains Fanfe, Rigadens, Titan, Baluchon, Villeuch, Guéga, Nano, Escudéro, Boutiole, etc...

Le sport

Les soirs d'été, on sortait les chaises devant les portes pendant que les gosses rêvaient aux exploits de l'ASC XIII, en tapant dans le ballon ovale au jardin de Bièche (ASPTT Tennis). Ce dernier était aussi les rendez-vous des embrassades sur la bouche. Les associations sportives animées par des bénévoles comme Alex Lagarde, ne transformaient pas les enfants en voyous des rues. Elles leur donnaient l'esprit de discipline et de camaraderie. On jouait également à la pétanque sur les terrains de Laperrine ou de Macao. Pour le jeu lyonnais, les champions de la boule joyeuse se nommaient Loustot, Ferrer, Fourès ou Fuzier.

Les fêtes

Personne n'a oublié la fête du quartier des Capucins avec l'orchestre José Marson, sur la place Joseph Poux. Les farandoles dans les rues, les lampions, les bals... Elle durait deux week-end consécutifs. On allait chercher le buis dans les bois pour la décoration de l'orchestre. Des mains bénévoles réalisaient des guirlandes... "La placette" n'étant pas goudronnée, il fallait aplanir le sol avec de la terre, de la sciure et des planches de bois. Autour de la piste de bal, le cafetier Loustot installait la buvette. Des glaces et des friandises étaient vendues par des marchands ambulants comme MM. Soler, Coma-Pérez ou Alcas. 

Pendant que José Marson chantait "Oh ! Cathy, Cathy", les gens entamaient la danse des sucettes. 

Le jeudi après-midi précédant la fête, il y avait le tour de table chez les commerçants et artisans. Le dimanche matin entre 9h et 15h, il se faisait chez les habitants du quartier. En échange d'un morceau de musique joué par l'orchestre, les riverains donnaient un peu d'argent pour financer les festivités.

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Cet article a été réalisé grâce aux témoignages d'anciens qui ne sont plus là... Citons l'excellent travail de mémoire de Mme Dariscon, tragiquement disparue. Je vous prie de m'excuser si par hasard, il devait y avoir quelques erreurs ou oublis, car je n'ai pas connu cette époque et je n'ai jamais habité ce quartier. Je lance un appel à toutes les bonnes volonté afin d'enrichir ces témoignages. Envoyez-moi vos souvenirs et vos vieilles photos, car il y aura d'autres épisodes à cet article.

andrieu-martial@wanadoo.fr

Remerciements

Alex Lagarde, Jean Lapasset 

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13/12/2015

Le voyage de Gustave Flaubert à Carcassonne en 1840

L'auteur de Madame Bovary et de Salambô, s'est arrêté à Carcassonne en 1840. Il nous livre un récit très précis de ce qu'il a pu observer dans notre ville durant son passage, dans un carnet de voyage qui ne sera publié qu'en 1885.

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Gustave Flaubert 

À l'âge de dix-neuf ans, une fois son baccalauréat en poche, ces parents lui offrent un voyage dans le sud de la France. Parti de sa Normandie natale pour rejoindre la Corse, via Bordeaux, Bayonne, Irun, Bagnères-de-Luchon, Toulouse, le Languedoc, la Provence maritime avec Marseille et Toulon. La Bibliothèque historique de Paris possède depuis 1931, les 36 carnets manuscrits des notes de voyages de Gustave Flaubert.

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© pmg éditions

"C'est à Toulouse qu'on s'aperçoit vraiment que l'on a quitté la montagne et qu'on entre en plein midi. On se gorge de fruits rouge, de figues à la chair grasse. Le Languedoc est un pays de soulâs, de vie douce et facile ; à Carcassonne, à Narbonne sur tout la ligne de Toulouse à Marseille, ce sont de grandes prairies couvertes de raisins qui jonchent la terre. Ça et là des masses grises d'oliviers, comme des pompons de soie ; au fond, les montagnes de l'Hérault. L'air est chaud et le vent du sud fait sourire de bien-être. Les gens sont doux et polis. Pays ouvert et qui reçoit grassement l'étranger, le languedoc n'offre point de saillies bien tranchées ni dans les types, ni dans le costume, ni dans l'idiome. Tout le mid en effet y a passé et y a laissé quelque chose : Romains, Goths, Francs du nord aussi, dans la guerre des Albigeois, Espagnols à leur tour, tous y sont venus et y ont chassé tout élément national et primitif ; la nationalité s'est retirée plus haute et plus sombre dans les montagnes, ou plus acariâtre et violente dans la Provence. Quoique je n'aie rien retrouvé du Midi du Moyen-âge (à l'exception de quelques sculptures albigeoises à en juger par leur ressemblance avec les monuments persans à cause de la reproduction du cheval ailé et d'autres symboles ultra-caucasiques que n'a point employé le Nord), la différence n'en reste pas moins sensible entre les deux provinces. En arrivante Nîmes, par exemple, qui est pourtant encore du Languedoc, tout est changé et la population y est criarde et avide ; elle ressemble, je crois, à ce que devait être le bas peuple de Rome, les affranchis, les barbiers, les souteneurs, tous les valets de Plaute. Cela tient sans doute à ce que je les vus à l'ombre des arènes et dans un pays tout romain."

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"Le lendemain de mon arrivée à Carcassonne, j'ai été sur la grande place. C'est là une vraie place du Midi, où il fait bon dormir à l'ombre pour faire la sieste. Elle est plantée de platanes qui y jettent de l'ombre, et la grande fontaine, au milieu ornée de Naïades tenant entre leurs cuisses des dauphins, répand tout alentour cette suave fraîcheur des eaux que les pores hument si bien."On y tenait le marché: dans des corbeilles de jonc étaient dressées des pyramides de fruits, raisins, figues, poires; le ciel était bleu, tout souriait, je sortais de table, j'étais heureux."

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"En face de la ville moderne il y a la vieille, dont les pans de murs s'étendent en grandes lignes grises de l'autre côté du fleuve, comme une rue romaine. On y monte par une rampe qui suit la colline ; on passe les tours d'entrée et l'on se trouve dans les rues. Elles sont droites et petites, pleines de tas de fumier, resserrées entre de vieilles maisons la plupart abandonnées ; de temps en temps un petit jardin avec une vigne et un olivier s'élève entre des toits plats. Sur une place, il y a un grand puits roman dont le dedans est tout tapissé d'herbes ; personne n'y puise plus de l'eau, les plantes poussent au fond dans la source à moitié comblée. La ville est entourée d'un réseau de murs romains par la base, gothiques par la tête, on les répare, on les soutient du moins. Les portes aux mâchicoulis sont encore debout, mais je n'y ai trouvé ni soldat romain, ni archer latin, disparus également sous l'herbes des fossés. Si on regarde du côté de la campagne tout est radieux et illuminé de soleil et flambe de vie. La vieille ville est là, assise sur la colline, et regarde les champs étendus à ses pieds depuis longtemps, comme un vieux terme dans un jardin."

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"L'église est gothique d'extérieur, romane à l'intérieur."Quand nous y sommes entrés, on moulait une vieille sculpture illisible où l'on ne voyait que confusément des cavaliers, une tour, un assaut. Qu'est devenu maintenant le déblaiment de la chapelle latérale ?

Dans la cathédrale de la ville neuve, chapelle très remarquable par deux statues, l'une de saint Benoist et l'autre de saint Jean. C'était vendanges tout le long de la route jusqu'à Nîmes, aussi avons-nous vu des charrettes couvertes de baquets rougis, partout on cueillait la vigne dans les champs. Il était environ midi quand nous entrâmes à Narbonne."

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27/10/2015

Charles Ingalls, Mlle Beadle et le révérend Alden étaient aussi à Villalbe...

Laura Ingalls Wilder a écrit en 1932 un roman intitulé "Little house in the big woods". Ce livre a été scénarisé ensuite avec quelques libertés et adapté à la télévision américaine par Michael Landon au début des années 1970. Inutile de vous présenter "La petite maison dans la prairie" - histoire quelque peu puritaine d'un village du Minnesota - qui nous a arraché bien souvent des larmes. Nous avons été touchés par les bons sentiments et la morale de ces villageois rassemblés autour du maire, de l'institutrice et du révérend. 

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Charles et Caroline Ingalls, les parents de la vraie Laura Ingalls

Loin de tout sentimentalisme puritain et moraliste, je voudrais vous faire connaître mon enfance dans mon petit village à 5 km de Carcassonne. En fait, il s'agit d'un hameau qui comptait au moment de mon arrivée avec mes parents en 1973, quelques 500 âmes. Des gens simples et sans histoires qui se connaissaient tous, qui s'avaient s'entr'aider et se réunir autour des valeurs essentielles de la famille, de l'école et des associations. Certains allaient à la messe, d'autres n'y allaient jamais. Il y avait un club de football, un comité des fêtes, un club de pétanque, un club des aînés. Toutes les générations se fréquentaient et se respectaient, car on nous avait appris à saluer les personnes âgées. On se disait bonjour et on prenait des nouvelles du voisin. Tout ceci n'avait rien de puritain, c'était la vie de ce village, il y a encore 30 ans.

Charles Ingalls

(Louis Andrieu)

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Faisant office de maire, malgré sa fonction de conseiller municipal, il était la caution d'officier d'état civil dans le hameau. Combien de fois, il a mangé froid et rentré tard le soir pour arranger tel villalbois ou telle famille en difficulté. Faire remettre l'électricité ou l'eau, les dossiers de surendettement, trouver un logement à une famille de marocains mis à la rue, exercer ses pouvoirs de police...etc. Un vrai sacerdoce pendant 12 ans. C'est également grâce à lui que l'école de Villalbe, n'a pas fermé faute d'un quota assez important d'élèves ; qu'on a construit ensuite la maternelle. Son honnêteté et sa droiture étaient appréciées de tous, au-delà des idées politiques. Il n'a jamais touché un centime pour sa fonction et aucun membre de sa famille n'a été embauché comme employé de mairie. 

Mlle Beadle

(Andrée Denat)

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Mon premier souvenir de l'école de Villalbe, c'est la rentrée en Cp ; j'avais cinq ans en 1976. J'étais impressionné car dans la classe, il y a fait des très grands. Madame Denat avait des élèves du Cp au CM2 dans une classe unique, dans laquelle les bureaux en bois portaient encore les encriers en porcelaine avec de l'encre violette. Nous apprenions à former les belles lettres au porte plume ; les pleins et les déliés. Madame Denat écrivait au tableau noir les exercices ; elle le retournait pour que nous puissions voir les corrections. Les parents participaient au conseil d'école, ce qui réglait bien des problèmes sans heurts. Quand la classe s'achevait, elle n'avait pas besoin de montre, il lui suffisait de pencher sa tête vers la fenêtre pour regarder l'horloge de l'église. Vous pouvez y aller, disait-elle, sauf ceux qui restent en étude surveillée jusqu'à six heures. Cette grande dame, fervente défenseur de l'école publique laïque, ne donnait pas de devoir à la maison. Elle jugeait que les enfants devaient consacrer les heures après la classe, à se divertir.

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Fête de l'école en 1980

Dans mes souvenirs, notre institutrice nous faisait écouter France culture et les chansons de Jean Ferrat. Pour cela, elle avait un vieux poste radio dont l'antenne était cassée ; pour ne pas que l'écoute soit brouillée, elle posait son doigt sur le trou laissé par l'antenne. Pour les fêtes de fin d'année, la famille Denat (Jean Denat était maître à Maquens) organisait la fête de l'école. Dans le préau, la mairie avait installé une estrade sur laquelle nous jouions une pièce de théâtre : Jofroi de la Maussan (Jean Giono). Au préalable, les rôles ayant été distribués, nous allions dans le logement de fonction de l'institutrice pour répéter avec sa mère Madame Moulin ; elle-même maîtresse en retraite à Lanet. Les décors sur une toile en papier avaient été peints par Jean Denat et ses fils. Le jour de la représentation, tout le hameau était là, même ceux qui n'avaient pas d'enfants scolarisés. A la fin, mon père qui avait récolté des sous auprès des parents, offrait en leur nom un livre sur la peinture à Madame Denat ; elle aimait tellement cela. Quand je vois qu'aujourd'hui - après ce qu'ont fait les époux Denat pour notre éducation - l'école du hameau a été baptisé du nom de Pierre-Paul Riquet, cela me fait mal de tant d'ignorance.

Révérend Alden

Abbé Maurice Vidal

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Voilà un vrai ! Pas de ceux qui vous jouent de la guitare autour d'un feu de camp, mais qui vous ouvrent le coeur et l'âme, peu importe si vous y croyez ou pas à l'éternel. Il enseignait le grec et le latin au lycée Saint-Stanislas ; son frère était général. Sans s'en vanter, il a porté de sa poche des secours en pièce sonnantes et trébuchantes à des familles dans le besoin, même athées. Il a donné l'extrême onction, visité les malades, accompagné les défunts au cimetière. Vous en connaissez aujourd'hui qui font cela ? Maintenant, on a des laïcs pour les enterrements... Si demain je venais à trépasser, je veux un rabbin ou un pasteur s'il n'y a pas de curé ; les bigotes, je les ai assez fréquentées de près. D'abord au cathéchisme dans la maison la plus fortunée du village, ensuite comme enfant de choeur. Je me souviens de Madame Verdier qui jouait l'harmonium de l'église ; on aurait dit qu'elle montait le Tourmalet quand elle poussait sur les pédales. Je ne vous parle même pas du choeur de chant ; il a souvent plu à Villalbe les jours de messe. Tous les dimanches, ma mère nous habillait pour l'office avec interdiction de traîner ensuite. Il fallait de suite enlever les beaux habits... Gare, si nous revenions avec des tâches. À la messe, nous n'y apprenions qu'à aimer notre prochain ; à cette époque, on ne cassait pas les abribus, ni les poubelles, ni les fleurs dans les bacs. Nos parents avaient la main trop leste...

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Pélerinage occitan à Lourdes en 1981

L'abbé Vidal organisait des pèlerinages à Lourdes et le bus était plein. Bien sûr, il y avait des réfractaires à la vierge Marie dans le village... Je devais avoir huit ans... le curé au moment du repas dans le restaurant, passe voir ses ouailles aux différentes tables. Là, il me vient une phrase malheureuse qui n'a pas fait rigoler mes parents de suite :

- Monsieur l'abbé, vous empoisonnez !

- Mais enfin, mon petit je n'empoisonne personne, répondit-il avec embarras.

En fait, mon père qui avait toujours le sens de la dérision, m'avait dit un jour :

- Le curé d'Alzonne quand il pète, il empoisonne.

Il n'en fallut pas davantage pour faire la relation fort à propos.

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Repas du foot : MM. Ricard et Tisseyre en 1979

 Voilà donc ma petite maison dans la prairie telle que je l'ai connue à Villalbe. À ce trio de personnalités du village, on peut ajouter : MM. Dominé Michel (Boulanger), Madame Ormières (Journaux), René Tisseyre (Club de foot), M. Ricard (aînés du village), Bernard Tisseyre et Bernard Rougé (Comité des fêtes) et tant d'autres... distingués comme faisant partie de cette communauté de gens simples et bien élevés.

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21/10/2015

Quand on s'achoulait sur les peirous...

Ne cherchez pas dans la langue de Molière le verbe pronominal "s'achouler" ou pire "s'espatarrer" car ils proviennent de la langue occitane. Cela n'empêche pas que dans nos villages, ils soient entrés dans le langage courant du français, pour désigner l'action de s'assoir avec force où de tomber fortement sur le sol. En ce qui concerne les peirous, il s'agit de perrons devant les maisons de nos villages en Languedoc.

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 La rue des peirous

À Villalbe, il y a une rue des peirous. Ce sont des espèces de bancs naturels en pierre devant les maisons, où les riverains venaient s'assoir le soir à la veillée pour discuter avec le voisinage. En occitan, "pèira" ne signifie t-il pas pierre ? Cette pratique sociale était très répandue à l'époque où la télévision n'existait pas. 

À la Barbacane

Dans le plus vieux quartier de Carcassonne avec la Trivalle voisine et principalement dans la rue longue, les discussions allaient bon train durant les soirées estivales. C'est précisément lors de ces moments privilégiés de cordialité que les cultures se mélangeaient. En effet, ce quartier était connu pour avoir accueilli des familles espagnoles, italiennes ou gitanes. On y apprenait le patois occitan sur le devant de porte... 

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Dans la rue longue...

 "L'Occitan, nous l'avons appris sur le pas de la porte, le soir, à la fraîche, assis sur des chaises, en discutant avec les voisins ou les parents. (Ramon Gougaud)"

Après le repas du soir, les vieux sortaient les chaises qu'ils enfournaient en posant les coudes sur le dossier. Les femmes, la vaisselle à peine achevée, sortaient avec leur tablier et venaient se mêler aux conversations. Quand les gosses se couraient après dans la rue dans un bruit étourdissant de cris juvéniles, les voix s'élevaient et tout le quartier connaissait la vie des uns et des autres. Vers dix heures du soir, seules les tours illuminées de la Cité donnaient un peu de soutien à l'astre lunaire, avant que l'allumeur de réverbère ne passe. 

"Parfois, les hommes jouaient aux cartes, mais l'essentiel c'était de parler. En Occitan, bien sûr. Et nous, les gamins, saisissions les mots, les expressions, à la volée : "Val maï un pitchoun degourdit qu'un gran estabousit"

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La famille Barberis en 1962, rue longue

 

Quels étaient les sujets de conversations ?

"D'abord et essentiellement des nouvelles du quartier et de la rue. Que devenait un tel, à quelle heure était rentré le fils de la voisine... Évidemment, les absents avaient torts et quelques oreilles devaient siffler comme des locomotives. À ce jeu du ragot, les grands-mères étaient redoutables. Elles préféraient compter les fiancés de la belle du quartier que ceux de Stéphanie de Monaco. Un second sujet revenait tant dans les années 1930 que dans les années 1950 : la guerre. Ici ou là, se trouvait toujours un ancien pour raconter quelque période noire ou quelque anecdote héroïque. L'actualité locale ou nationale pimentait, de temps à autre, les débats. C'était surtout au moment des élections.

Les réunions se déroulaient entre voisins par petits groupes. Il n'était pas rare qu'on s'interpelle à cinquante mètres de distance. Ce n'était pas propre à la Barbacane ; dans les autres quartiers de la ville, on papotait le soir entre voisins : place Jospeh Poux, rue Pasteur, place Saint-Gimer, rue Trivalle, rue du 24 février... Les anciens évoquent encore les fêtes d'autrefois qui débutaient en mai par la Barbacane, avril à la Trivalle et août à la Cité. Dans un article de la Dépêche daté de 1992, on fait parler ceux de la rue de la Gaffe comme Mme Pouilhes, les époux Terrer et Izard. Mme Jamma fournissait le cresson et le persil à tout le quartier.

"Nous allions danser au Pont-rouge, à Grougnou. Les gens étaient à pied et ne pouvaient quand même pas faire 10 km tous les soirs. On se distrayait sur les chaises et moi je préfère ça à la télévision."

Mme Gallego explique qu'elle a quitté la Trivalle pour le quartier "ennemi", celui de la Barbacane. Malheur à ceux qui durant le tour de table des fêtes de la Trivalle dépassaient le milieu de la rue de la Gaffe. Rue Longue, Mme Del Pino s'ennuie chez elle le soir ; elle préfère retrouver ses voisines le soir dans la rue. Nous sommes en 1992...

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On les revoit assis sur leurs vieux bancs de pierre ou sur les pas de portes, l'été, après le dîner. pour la plupart, des hommes ; la vaisselle, les gosses en bas âge, des grands-parents malades et une pudique retenue sexiste retenant la plupart des femmes "dedans". On les revoit groupés par une même langue (le français, l'espagnol, mais aussi le patois, à défaut d'occitan). Il y avait toujours plusieurs groupes par pâté de maisons.

Le plus souvent, c'était toujours les mêmes qui prenaient la parole, toujours les mêmes qui contredisaient et toujours les mêmes qui comptaient les points en silence. Certains jouaient à la pétanque, d'autres aux cartes dans les cafés, d'autres poussaient la chansonnette ou faisaient de la musique. D'autres, encore - et ils étaient nombreux - préféraient faire le tour des boulevards en marchant pour s'arrêter au gré des visages connus, aperçus sur un banc ou croisés en chemin. Les rares postes de télévision étaient en noir et blanc et ne les retenaient pas tous à la maison. Pas encore. Les jeunes jouaient au ballon dans la rue ou sur les places, ou bien se défiaient à vélo pour un tour de quartier où ils ne croisaient guère que quelques voitures... en stationnement. Quand la nuit avançait, commençait les "tustets" et les visites interdites dans les cimetières.

La rue et l'avenir nous appartenaient. Comme chantait Ferrat, on serait flic ou fonctionnaire, de quoi attendre sans s'en faire que l'heure de la retraite sonne. Il oubliait, Jean Ferrat, de préciser que nous serions aussi chômeurs pour certains d'entre nous. 

Bref, c'était notre enfance avec ses dimanches poulet-frites et gâteaux. Avec ses nuits blanches et ses soirs bleus d'été. Quelque part en France, c'était notre enfance. À Carcassonne, quartier des Capucins ou route de Toulouse, dans les années 60, c'était notre enfance à bien d'autres pareilles. (Gérard Denoy)Capture d’écran 2015-10-21 à 10.35.58.png

Les perrons de la rue longue en 2015

 

Source

La dépêche du midi / Novembre 1992

Photos

Martial Andrieu

Paola Bourrel

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