13/08/2018

L'ethnologue Boris Vildé (1908-1942) et son séjour secret à Carcassonne...

Boris Vildé naît en 1908 à Saint-Petersbourg (Russie) et émigre avec sa mère et sœur après le décès de son père. D'abord en Allemagne, il fait la connaissance d'André Gide venu donner une conférence à Berlin en 1932. Ce dernier lui présente Paul Rivet, directeur du Musée de l'Homme alors que Vildé poursuit ses études en France. Après s'être marié en 1934 avec la fille de l'historien Ferdinand Lot, le jeune ethnologue obtient la nationalité française le 5 septembre 1936. Le 1er janvier 1939, il est nommé au Musée de l'Homme, comme directeur du département des Peuples polaires. Mobilisé dans l’armée française, il est fait prisonnier par les Allemands le 17 juin 1940 dans le Jura. Il s’évade et regagne Paris début juillet. Dès le mois d’août 1940 à Paris, il fonde l’un des premiers mouvements de Résistance, qui se désigne comme " Comité National de Salut Public" qui sera ensuite connu sous le nom de "réseau du Musée de l’Homme". Composé d’intellectuels parisiens et de collègues du Musée de l’Homme, ce groupe est formé au départ par Yvonne Oddon, bibliothécaire du Musée, Boris Vildé et Anatole Lewitsky, autre émigré d’origine russe employé au Musée, également ethnologue et responsable des collections. 

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© museeborisvilde

Dans cette France majoritairement pétainiste jusqu'en 1942, l'ancien émigré russe distribue des tracts anti-nazis, organise des réseaux et mène toute une série d'actions jugées comme terroristes par le pouvoir. D'après le poète Joë Bousquet, le mouvement de résistance à Carcassonne a eu une triple origine. Envoyé de Paris par Jean Paulhan, Boris Vildé réuni le groupe de Pierre Sire afin d'organiser un réseau dans la capitale audoise. C'est après son troisième séjour à Carcassonne, que l'ethnologue se fera arrêter par la Gestapo. Il sera fusillé au Mont Valérien le 26 février 1942. Nous avons cherché un lien entre les dires de Joë Bousquet et Vildé ; après plusieurs recherches, nous sommes tombé sur "Journal et lettres de prison 1941-1942" qu'il rédigea lors de sa détention. 

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Chez Auter, rue Courtejaire

Dans son ouvrage, Vildé rapporte qu'il n'y a rien de mieux qu'un vieux Chambertin 1916 "Celui qu'on peut encore avoir chez Auter à Carcassonne". Pendant des années, Auter fut le restaurant le plus renommé et le plus chic de la ville. On peut donc affirmer que des rendez-vous avec Vildé furent pris dans cet établissement autour d'un repas. Son arrestation prématurée fera capoter le réseau. Signalons également la venue de Roger Stéphane émissaire de Louis Aragon ; ce dont nous avons déjà parlé.

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L'ancien restaurant Auter est désormais occupé par le maroquinier Stalric.

Sources

Journal et lettres de prison / Boris Vildé

Pierre Sire, le résistant / Joë Bousquet

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12/08/2018

L'oraison funèbre de l'écrivain Pierre Sire par Joë Bousquet

"Pierre Sire est mort à Carcassonne à cinquante-deux ans. Il avait publié des romans, quelques poésies, collaborait régulièrement aux Cahiers du sud. La biographie de cet écrivain tient en quelques lignes. Né à Coursan, il a fait ses études à Carcassonne, a séjourné un an en Espagne avant d’entrer au 81e d’Infanterie. Deux ans de service, plus de quatre ans de guerre, des mois de captivité.

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Pierre Sire

(1890-1945)

Abondamment cité et décoré, il est en 1939, capitaine et chevalier de la Légion d’honneur et rejoint un bataillon alpin. Après, il connaît, comme nous tous, les humiliations de la défaite et chassé de son logis par un soudard, surmené par tous les devoirs auxquels il s’astreint, inscrit, dès 1941, dans la Résistance, il mène dans la grande misère des années sordides par une douloureuse et lucide agonie.
Sire, comme il le disait lui-même, en s’amusant beaucoup, était un des ces Français que le Maréchal Pétain accusait d’avoir beaucoup revendiqué et peu servi ; en vérité, toute sa vie d’interne à l’Ecole Normale et les dures vacances qu’il passait avant 1914, dans un village affamé par la crise viticole, outre les douze ans vécus sous la loi des guerres, Pierre Sire, comme tous ses collègues, avait connu les humiliations du fonctionnaire payé en francs de fumée et condamné à mendier le peu qui lui était nécessaire. A t-on besoin de montrer la sottise de ce reproche qui néglige les causes et condamne les victimes, essayant de déshonorer ceux qui, n’ayant jamais connu l’aisance, n’ont pu végéter sans revendiquer. Parfois, ses yeux s’éclairaient. Avec une curiosité d’enfant, il interrogeait ses amis sur leur adolescence inactive, sur leur jeunesse dévoyée ; à la lumière de leurs paroles, il se faisait une idée de ce que la bourgeoisie paresseuse appelait le bonheur. Il s’était voué à l’enfant qu’il avait choisi avant d’être un homme et, fiancé dans l’innocence, toute sa vie, il avait entretenu une seule ambition : incarner le bonheur et l’orgueil de celle que, par un instant, il n’avait cessé d’admirer et de chérir. Son activité littéraire, son activité sociale supposaient ce don entier de sa personne qui, en le vouant à un être l’approchait de son idéal, et lui inspirait ce sentiment qui, ces dix dernières années, a fait de lui la conscience d’un groupe où personne désormais, ne peut plus se passer de son souvenir : Pierre Sire avait pitié de ceux qui doutaient.


Une philosophie fort à la mode en ce moment, et issue, nul ne s’en étonnera, d’un cerveau gagné au nazisme, suggère que l’existence est absurde. Rien de plus admirable que le produit de cette honnête spéculation. La pensée ne peut pas donner un sens à l’existence, qui la domine et la fait ce qu’elle est ; et comme elle ne sait pas devant ce résultat, avouer son impuissance, au lieu de douter de ses propres calculs, elle doute de la vie. Or, une conviction est bien acquise aux hommes d’âge mûr. Ils ont appris à mépriser les livres, cependant ils savent que la conscience d’un homme n’est pas le fruit du temps, mais la force du temps ; ils savent que personne ne vit, ni ne meurt au hasard. On dirait que nous naissons pour affronter la vie qui nous est faite et lui substituer toute une vie que nous sommes.
Aussi profondément déchirés par la mort de Pierre Sire, nous n’oserons cependant pas dire qu’il est mort trop tôt. Ce n’est pas à notre cœur d’appeler prématurée l’heure où sa conscience a pris la place de sa personne. Il ne nous reste qu’à interroger notre raison. Peut-être apprendra t-elle, elle qui ne connaît pas la mort, les devoirs qui nous sont dictés par cette existence entrée aujourd’hui dans la vérité et devenue pour toujours la lumière de nos mémoires.

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Le jardin Pierre et Maria Sire au pied du Pont vieux

Il y a trois parts à distinguer dans l’existent de Pierre Sire. d’abord, le confident et les disciple de Claude Estève, qui prépare, avec Mme Sire, ses premiers livres dans sa solitude studieuse de Cailhau. Cet officier - revenu à 25 ans de la guerre - ne pense qu’à recommencer ces études. Il sait qu’un homme est tout ce qui existe moins le peu qu’il est lui-même. Il n’a pas de protecteurs, il n’a nulle ambition. Comme Claude Estève qui, en sortant de Normale Sup s’est mis à l’école des poètes de vingt ans, il recommence sa culture, il travaille.


Un jour, un poste sera libre au lycée de Carcassonne. Quelques amis voient le Préfet de l’Aude, lui demandent quelles démarches il faut entreprendre pour caser Pierre Sire au chef-lieu. « Fichez-moi la paix avec vos recommandations » répond l’administrateur avec force. « Il s’agit du meilleur maître du département. Qu’il demande le poste et nous le lui donnons, son inspecteur et moi. Mais il n’a que des désavantages professionnels à l’obtenir ». Pierre Sire était un excellent professeur. Il ne prenait pas un grand souci de ses intérêts professionnels. Il demanda et obtint le poste de Carcassonne. Ainsi s’ouvrit la deuxième période de sa vie qui se confond, comme nous le verrons bientôt, avec l’activité du groupe audois. Notons enfin avec respect et émotion que la mort de Pierre Sire intervient à l’apogée de la troisième période, celle qui faisait de lui le maître et l’initiateur de ceux que des ambitions et des goûts artistiques avaient d’abord réunis.


Un jour, sous son influence, et sans cesser de former une association intellectuelle, nous comprenons qu’écrire n’est pas un jeu. Ce qui est l’intérêt des lettres, c’est la réalité sociale qu’elles mettent en jeu. Sire nous persuade que l’écrivain est l’élu d’une société d’esprits, et qu’il ne parle bien aux hommes que s’il a conscience de parler en leur nom. Cette période avait été préparée par les relations quotidiennes jadis entretenues avec le grand socialiste Frantz Molino.
Depuis longtemps, Roubaud était des nôtres. C’est l’honneur de Sire d’avoir compris le premier que journalistes, théoriciens du socialisme, militants du progrès politique et moral avaient beaucoup à nous apprendre et devaient entrer d’office dans notre association de travailleurs. Guille, Milhaud, Vals devenaient nos amis et nous nous avisions que nos buts étaient les mêmes. Une association France-URSS allait se fonder à Carcassonne et nous demander de collaborer avec elle. On jetait, avec notre ami M. Lavielle, les bases d’un Cercle français co-anglais. Sire était l’homme de tous ces projets et si nous l’avons bien compris, il en serait l’âme désormais."

Nos articles sur Pierre Sire

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Source

Midi-Libre / Avril 1945

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11/08/2018

La librairie Breithaupt conserve en ses murs un secret historique...

Trop peu de Carcassonnais savent aujourd'hui, le secret que renferme la librairie Breithaupt, 33 rue Courtejaire. Le temps fait sont œuvre d'érosion sur la mémoire collective, laissant aux fossoyeurs de l'histoire toute liberté pour agir à ses dépens. Aussi, essayons-nous autant que nous le pouvons, de rétablir ou d'approfondir certaines vérités que la modestie des héros d'hier, a complètement absorbée. Les vrais, ceux qui ont pris des risques, n'ont jamais fait valoir autre chose que leur sens du devoir. 

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 Monsieur Jules Breithaupt, né le 10 juillet 1910 à Carcassonne, mit sa librairie à la disposition de la Résistance pendant toute la durée de la guerre. Comme boîte à lettre "officielle" de l'armée des ombres, elle servit à faire transiter des messages entre les différents responsables et les maquis. Ces lettres se trouvaient placées en haut de la dernière étagère et lorsqu'un Résistant se présentait, il n'avait qu'à dire le mot de passe suivant : "Je recherche un livre de..." L'auteur, bien entendu, n'existait pas ! Jules Breithaupt recevait également dans son magasin le gratin de la Résistance régionale : Gilbert de Chambrun, Jean Graille, Jean Bringer, Lucien Roubaud, etc. Un bon endroit pour ne pas se faire remarquer ? Pas tant que cela... Louis Amiel, le bras droit de Bringer, faillit être confondu par la Gestapo alors qu'il avait acheté des cartes d'Etat-major chez Breithaupt. Par chance, lorsqu'il fut arrêté par elle, les agents de la sinistre police secrète Allemande allèrent à deux magasins de là chez Roudière, afin de prouver qu'Amiel s'était fourni chez eux. La Kommandantur était cliente de Roudière pour ses imprimés, mais aucun employé ne reconnut le futur Président du Comité Local de Libération. Quelque temps après, Amiel fut relâché.

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A la libération, Jules Breithaupt obtint sa carte de Résistant. Sans exagérer, on peut dire que sa librairie n'est pas qu'un lieu de culture, c'est aussi un lieu de mémoire de la Seconde guerre mondiale. 

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09/08/2018

Aux victimes du maquis de Trassanel : Ce que l'on n'a pas encore écrit...

La veille de la tragédie qui devait coûter la vie de 43 jeunes maquisards du maquis Armagnac, une quarantaine de soldats Allemands en armes se présentent au hameau de Lacombe. Il s’agit pour la majeure partie d’entre-eux d’un détachement du 71e régiment de l’air dit « de Lisieux » commandé par le capitaine Nordstern. Cet homme grand et maigre qui porte des lorgnons s’est déjà tristement distingué lors des attaques contre Villebazy, Lairière, Ribaute et Moux, où il n’a laissé que la mort derrière lui. Son équipe de criminels de guerre semble fort bien rompue aux méthodes expérimentées en Biélorussie. Sans un concours de circonstances, le village de Villebazy aurait dû, par exemple, être entièrement incendié. Il ne sera que pillé…

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© Un village français / Télérama

Donc, ce matin du 7 août 1944 après les renseignements communiqués à la Gestapo par le milicien Fernand Fau (1924-1944) et l’agent français Robert de Lastours, les unités partent de la caserne de la Justice, route de Montréal, à l’assaut du maquis de Trassanel. Se trouvent également des officiers de la police secrète Allemande de Carcassonne, des miliciens ainsi que des unités françaises combattant dans la SS. Le maquis Armagnac formé le 4 juillet 1944 avec des éléments du Corps Franc de la Montagne noire, comprenait à cette époque 85 hommes. Le 7 août 1944, le groupe quitte le camp au lieu-dit " Picarot" pour se rendre à la grotte de Trassanel. Seule, une arrière-garde de sept hommes reste au camp pour faire suivre les munitions et le ravitaillement.

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Hameau de Lacombe

A l’entrée du hameau de Lacombe (Pradelles-Cabardès), le convoi Allemand stoppe à la première ferme qu’il trouve. C’est celle du cultivateur Justin Miailhe, laitier de son état. Sous la menace et pour éviter - selon ses dires - que les membres de sa famille ne soient pris en otage : "J’ai guidé les Allemands, du hameau de Lacombe, mon domicile, à la ferme Laribaud, PC du maquis Armagnac (…) Aucun témoin n’a assisté à la contrainte faite en ma personne par les Allemands, vu que j’étais seul à mon domicile ". Au mois d’août 1944, la ferme Laribaud était inhabitée. Les seules personnes qui la fréquentaient faisaient toutes parties du maquis Armagnac. Dans sa déclaration, Justin Mialhe ajoute : "Après être arrivé à la ferme précitée en compagnie des Allemands, ces derniers ont immédiatement incendié en ma présence, tout ce qui se trouvait sur leur passage. J’ai été ensuite ramené à mon domicile par le même officier qui m’avait contraint de l’accompagner." (Déclaration à la gendarmerie du Mas-Cabardès le 11 janvier 1948)

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Pont de l'Orbiel à La Grave (Ilhes-Cabardès)

Le 8 août 1944 vers 5h30 du matin, M. Rocachet demeurant à "La grave" sur la commune des Ilhes-Cabardès, aperçoit par la fenêtre de sa chambre un soldat Allemand sur le pont de l’Orbiel. Le militaire après avoir lu un papier qu’il tenait entre ses mains, fait signe à un convoi composé d’une soixantaine d’hommes de se diriger vers le Picarot.
Vers midi, Madame Rocachet voit arriver quatre Allemands venant de la forêt du "Picarot", alors qu’elle déjeune avec ses enfants. Ils se dirigent vers le village et rejoignent la colonne qui y stationne. Jusque-là rien de particulier ne se passe, mais vers 18 heures elle entend un groupe d’homme descendant de la forêt. Elle se met alors à la fenêtre et aperçoit quelques jeunes gens : "Je les ai reconnu pour être de la région. Je ne puis dire exactement le nombre (7 à 8) encadrés par une quinzaine de soldats allemands. Ils ont franchi le pont, se sont dirigés vers les Ilhes. Un quart d’heure après, j’ai vu une camionnette venant de la direction des Ilhes qui a stoppé devant ma maison. A ce moment-là, sept jeunes gens, en compagnie d’une dizaine d’Allemands, sont descendus de la camionnette. Le véhicule a fait demi-tour est allé s’arrêter sur le pont de la Grave. Ils ont amené les jeunes gens en direction de la forêt du Picarot et au bout de quelques instants j’ai entendu un coup de feu. J’ai compris que ces jeunes gens venaient d’être fusillés. Aussitôt après, j’ai vu les soldats allemands fusils à la main, ils sont repartis en direction des Ilhes. Prise de peur, je n’ai pu aller vers le lieu du crime. Ce n’est que le lendemain matin qu’un monsieur qui m’a dit être du maquis, m’a demandé où se trouvaient les jeunes gens fusillés de la veille. Je lui ai indiqué l’endroit. Ces jeunes gens ont été fusillés environ 800 mètres de mon habitation, dans une vigne en direction du Picarot."

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Ne le voyant pas revenir l’arrière-garde laissée au Picarot, le chef décide de détacher un groupe de Russes pour savoir ce qu’il était advenu d’elle. Vers 15h30, un de ces hommes revient blessé et s’exclame : "Les Allemands ont fait l’arrière garde prisonnière." Il raconte que leur chef, le lieutenant de l’Armée rouge Alexandre, était blessé et demandait du secours. Pierre Gonzalez se rend alors sur les lieux et ramène le chef Alexandre à la grotte de Trassanel. Pendant ce temps, le chef du maquis Antoine Armagnac donne l’ordre de repli vers Citou. Chargés des bagages et des armes, le groupe quitte la grotte en direction de Cabrespine. Au bout de deux cents mètres, des coups de feu crépitent ; ce sont les Allemands qui les attaquent. A 16h30 heures, les assaillants encerclent et ouvrent le feu sur les hommes du maquis qui ripostent de toutes parts. Les armes et les munitions manquent ; l’ennemi s’acharne à la grenade. Les maquisards sont obligés de se rendre, l’ennemi portant une tenue de camouflage les délestent de leurs portefeuilles. "Plusieurs d’entre-eux parlaient correctement le français", souligne Pierre Gonzalez. D’après Louis Bouisset :  "Parmi les hommes qui faisaient partie de cette expédition, il y en avait quelques uns, dont je ne puis dire le nombre, qui portaient au casque un carré tricolore et qui parlaient correctement le français, ce qui m’a laissé croire que ces hommes, ce n’était tout simplement que de vrais miliciens, mélangés à des soldats Allemands. Je dois vous signaler qu’un milicien du nom de Fau, tué à Conques, a été trouvé en possession du révolver d’Armagnac chef du maquis, qui se trouvait avec nous. A mon avis, pour que cet homme soit en possession de cette arme, c’est qu’il devait se trouver parmi les Allemands, le jour du combat aux environs de Trassanel." (Déclaration à la gendarmerie de Conques le 16 décembre 1945)

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Waffen SS français engagés sur le front Russe

Il s’agit très certainement de français engagés dans la SS au sein de la Légion des Volontaires Français contre le Bolchévisme. Quant à Fau, il est également à l’origine de l’arrestation de Jean Bringer, chef FFI de l’Aude, le 29 juillet 1944.

Mais les Allemands refusant de reconnaître ceux qu’ils appellent terroristes, comme des soldats d’une armée régulière, ne respectent pas les lois de la guerre. A la grotte de Trassanel, les prisonniers valides sont séparés des blessés. Ces derniers, soit huit au total, sont achevés sur place ! Le reste des hommes capturés est conduit au village de Trassanel. Sur la place, les Allemands les font boire et leur donne la moitié d’une cigarette à chacun. La dernière du condamné, sans doute…

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L'église et la place de Trassanel

En colonne par deux, gardés par leurs bourreaux, les jeunes maquisards prennent la route vers Villeneuve-Minervois. A 800 mètres de Trassanel, obligés de descendre dans un petit ruisseau, les Allemands les mettent sur les rangs et leur donnent l’ordre de se serrer. L’officier qui commandait fait mettre les armes en batterie puis dit à ces jeunes maquisards : "Maintenant, camarades, c’est fini, vous pouvez faire votre dernière prière." L’ordre de tirer est alors donné. Ces jeunes tombent les uns sur les autres avant que le coup de grâce ne les achève. Louis Bouisset le reçoit, mais par miracle la balle ne le tue pas. Pierre Gonzalez, d’abord protégé par le cadavre de l’un de ses camarades, il réussit à s’enfuir à travers la vigne ne recevant qu’une balle à la fesse. Deux fusillés, Bouissou et Tahon ont échappé à la mort. Le Roubaisien Tahon, atteint par une rafale à la cuisse à tenté de se relever. Le Feldwebel commandant le peloton s'est alors approché de lui et lui a donné le coup de grâce en pleine tête. La nuit arrive, la fraîcheur ranime le blessé. Fuyant le lieu de son supplice, il se traine sans but, perdant son sang en abondance, mais luttant farouchement contre la mort qu'il sent si proche.
Au petit jour, les habitants de Trassanel, venant relever les fusillés, s'aperçoivent de l'absence du corps de Tahon. Mais suivant ses traces de sang, ils arrivent ainsi aux premières maisons de Villeneuve où ils apprennent que Tahon, à bout de force, a été découvert par deux jeunes filles du village. Transporté dans une maison amie, il y reçoit les premiers soins du docteur Jourtau du maquis de Citou... et il échappe à la mort. Orphelin et sans aucune attache familiale (ses parents avaient été tués lors du bombardement de Roubaix), il fut adopté par le "Minervois".
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Trassanel

Vers 18h45, deux hommes habillés en Allemand débarque chez Louis Catuffe à Trassanel. Ils lui intiment l’ordre de les accompagner à la cabine téléphonique. En cours de route, l’un d’eux qui parlait un français très pur lui lance les paroles suivantes : "Si vous avez des fils, vous n’avez qu’à les envoyer dans le maquis, vous verrez comment on les arrangera." En arrivant à la cabine téléphonique, le même individu a demandé le 14/96 à Carcassonne. L’opératrice voulant sans doute savoir qui est à l’appareil, l’homme rétorque : "Ici, police Allemande puisque vous êtes si curieuse." La conversation se fait ensuite en Allemand par l’intermédiaire de l’autre homme. Il pourrait s’agir de l’interprète Alsacien du SD René Bach et de Oskar Schiffner, sous-chef de la Gestapo de Carcassonne. (Déclarations à la gendarmerie du Mas-Cabardès le 24 octobre 1944)

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© Le blog des godillots

Lieu de l'exécution des 19 maquisards

A 22 heures, deux voitures et quatre camions Allemands seraient arrivés à Limousis. Paul Guilhem âgé de 52 ans demeurant dans ce village, déclare avoir été contraint de monter avec eux pour leur indiquer la route menant à Trassanel. L’expédition meurtrière étant terminée, pourquoi donc encore un convoi d’Allemands ? Arrivé à Trassanel, le convoi se serait arrêté sur la place. "Ces Allemands m’avaient promis de me ramener à mon domicile mais ils me prirent à Villeneuve-Minervois et me menacèrent de ma prendre à Carcassonne. Finalement, je pus leur échapper." D’après M. Guilhem, l’exécution aux lieu avant que les Allemands ne le prennent à Limousis. (Déclaration à la gendarmerie de Conques le 25 octobre 1944)

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Oskar Schiffner

(Sous-chef de la Gestapo de Carcassonne)

Plusieurs personnes ont été soupçonnées successivement d’avoir dénoncé l’emplacement de ce maquis aux Allemands. Un sieur Chesnais a été abattu pour ce motif par la Résistance, puis René Bach, interprète de la Gestapo, qui a prétendu que le maquis avait été donné par un homme s’étant présenté aux Allemands sous le faux nom de Robert et qu’il désigna comme étant C, cultivateur à Fournes. Ce dernier connaissant l’emplacement puisqu’il avait été chargé de porter le pli lui donnant l’ordre de changer de position. C a fait l’objet d’un non-lieu au bénéfice du doute. Difficile de le condamner sur les seules déclarations de Bach. On a soupçonné les dénommés Chiocca Jean dit le « Marseillais » et Munaretto Bruno, tous deux membres du maquis. Capturés et détenus à la Maison d’arrêt de Carcassonne, ils furent libérés par Schiffner - sous-chef de la Gestapo- - le 19 août 1944, alors que leurs camarades Roquefort Pierre, Hiot Jean et Juste Léon seront massacrés à Baudrigues le même jour.
Pourtant lorsqu’on interroge Munaretto à Bordeaux le 20 août 1948 celui-ci déclare : "Le 8 août 1944, j’ai été fait prisonnier par les Allemands. Lorsque je suis descendu à Trassanel pour chercher du ravitaillement, j’ai été encerclé par les Allemands vers 10 heures du matin. Ceux-ci m’ont obligé sous la menace de mort de les conduire à l’emplacement de mon maquis. J’ai été contraint de m’exécuter et c’est ainsi que plusieurs de mes camarades ont été arrêtés par les Allemands tandis qu’un autre groupe d’Allemands était parvenu aux gorges de Trassanel." L’ancien maquisard sera ensuite amené à Carcassonne pour y être interrogé, selon les méthodes de la Gestapo locale. A cette époque, les interrogatoires étaient menés sous la contrainte par Bach et Schiffner. A t-il parlé ? Sans présumer de la culpabilité ou pas des uns et des autres, on peut simplement s’étonner de deux choses. La première : Chiocca et Munaretto ont été relâchés le 19 août 1944, jour du massacre de Baudrigues. La seconde : Munaretto, mis en présence de Schiffner à Bordeaux en 1948, dira ne pas le reconnaître. Toutes les victimes ont reconnu Klaus Barbie à son procès, c’était 43 ans après…

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La tombe de Fernand Fau au cimetière de Conques

Après le conflit, on a recherché les criminels de guerre. Les membres de la Gestapo de Carcassonne ont été extradés et présentés devant un tribunal militaire : Oskar Schiffner, Hermann Eckfellner, Karl Wenzel, Mücke, Schlutter ont bien entendu refusé de collaborer et ont nié avoir commis ces crimes. Seul Schiffner a été condamné à quelques années de prison… Eckfellner est mort en prison avant son procès. Dieu sait ce que le capitaine Nordstern est devenu après la capitulation nazie. Fernand Fau a été exécuté très rapidement le 18 août 1944 au bord d’une route près de Conques. Aujourd’hui, il repose à 30 mètres environ des maquisards de Trassanel dans le cimetière de Conques-sur-Orbiel. René Bach a été fusillé après son procès en septembre 1945.
Selon Raynaud, chef du maquis Armagnac, on dénombre 43 victimes de cette tragédie. Les rescapés sont Valéro, Vidal, Amor, Demercier, Gonzalez, Bouisset et Doutre.

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© Le Maitron

Inhumation des maquisards

Selon plusieurs témoins, les corps des victimes étaient méconnaissables ; les bourreaux s’étaient acharnées sur elles. Le lendemain du 8 août, le Président du Comité de Libération de Cabrespine M. Joseph Greffier, indique que les hommes du village ont relevé sur les lieux 15 victimes. La Croix-rouge sur place le 10 août, en a identifié cinq et les a inhumés au village. D’autres ont été amenés à Villeneuve-Minervois. Simon Garcès de Cabrespine a constaté que les victimes étaient éparpillées dans le bois, le visage mutilé. Baptiste Jeantet, garde-champêtre à Cabrespine, a reconnu Yves Arnaud de Caunes-Minervois, ramené au domicile de ses parents.
Les victimes identifiées à Cabrespine sont : Roquefort Christophe (Conques), Armagnac Antoine (Conques), Arnaud Yves (Caunes), Cabanes Paul (Lastours), Pepiot Georges (Lastours), Caruesco Angel (46, rue de la République à Carcassonne), Picarel Emile (Conques), Belaud Jacques (Conques), Bruguier (Narbonne), Lavigne Henry (114 rue Marlec à Toulouse), Khilloun Rabias (Salsigne) et Etienne Paul (Mas-Cabardès). Trois n’ont pas été identifiés.
A Villeneuve-Minervois, l’instituteur Emile Revel donne 11 jeunes tués dont les corps ont été amenés au village. Quatre identifiés dont Travain Marcel (Villeneuve), Georges Gaston (Montpellier), Baudevin Jacques, Jules Prosper (Arras) et huit inconnus inhumés au cimetière.

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Les tombes des maquisards de Conques-sur-Orbiel

Sources

Rapports de gendarmerie et auditions des témoins

(1944-1948)

Ces archives ne se trouvent pas à Carcassonne !

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07/08/2018

Le monument funéraire du compositeur Jacques Charpentier à Carcassonne

Il y a maintenant un an et presque deux mois, disparaissait le compositeur Jacques Charpentier (1933-2017). Cet homme d'une grande valeur intellectuelle et musicale avait choisi de résider à Carcassonne où il s'était établi au cours des années 1960. Au n°5 de la rue Trencavel, il composa la majeure partie de ses œuvres, dont son opéra en langue occitane : "Beatris de Planissolas". Délaissant l'infernale Cité médiévale et son flot de touristes, il avait pris pour asile un appartement situé à proximité de la place Carnot. C'est là qu'il finit ses jours après avoir consacré toute sa vie à la musique.

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Jacques Charpentier repose au cimetière "La conte" à Carcassonne (Carré 32B, Emplacement 152). Depuis quelques jours, un monument funéraire digne de ce qu'il fut, rappelle son souvenir. 

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Ce buste fut taillé par Robert Zilch de Reichenstein alors que le musicien n'avait que dix-huit ans. Pour l'anecdote, le célèbre sculpteur et le père de Jacques Charpentier s'étaient trouvés ensemble dans un camp de prisonniers durant la Seconde guerre mondiale. L'artiste à qui l'on doit trois des quatorze médaillons de la Faculté de médecine de Paris, promit de faire le buste de Jacques, si son père et lui revenaient vivants d'Allemagne. Cette sculpture resta longtemps dans le jardin du n°5 de la rue Trencavel, mais aujourd'hui elle a trouvé sa juste place au-dessus de son modèle.

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© Christophe Guibbaud / ABACAPRESS

Jacques Charpentier devant le Palais Royal à Paris

Dans notre ville où l'on célèbre plus facilement la mémoire des joueurs de rugby que celle des musiciens,  espérons que le choix d'être inhumé à Carcassonne ne sera pas pour cette illustre personne, un enterrement de seconde classe pour sa musique. Le cas de Paul Lacombe est sur ce point assez éloquent...

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06/08/2018

Ce chef de gare de Carcassonne surnommé "Hitler"...

Le 10 août 1942, les cheminots parisiens de la CGT appelaient à la grève générale contre l’Occupation Allemande. Pendant toute la durée de la Seconde guerre mondiale, des milliers d’entre-eux menèrent des actions individuelles afin de lutter contre l’ennemi. Certains mirent du sable dans les boîtes de roulement pour bloquer les moteurs, firent dérailler les trains, refusèrent de travailler. Au total, près de 9000 cheminots auront donné leur vie pour la libération de la France. Au fil des décennies, les liens avec ces tristes épisodes de l’histoire et leurs actes héroïques se sont estompés. Au bout de 75 ans, une forme d’ingratitude peut être même ressentie dans les rangs des anciens, quand ils voient leurs gouvernants supprimer un statut gagné de haute lutte.

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Image d'illustration

Bruno Ganz dans "La chute" / film de 2004

A Bram, le 10 août 1944 ce sont six wagons de marchandises qui se sont lourdement effondrés au milieu des flammes et de la poussière. Trois cheminots venaient de faire sauter la voie ferrée secouant dans un même laps de temps, l’ensemble de la gare. Ces fonctionnaires, membres du réseau Résistance-Fer, ne s’étaient pas trompés de cible. Le train de marchandises françaises acheminait de la nourriture réquisitionnée, pour l’amener en Allemagne. La politique de collaboration décrétée par Pétain, autorisant de tels transfert affamait toute la population française. Le journal vichyste « L’Eclair » condamnait l’attentat le lendemain dans ces colonnes, en ces termes : « Qui empêche les transports et l’arrivée des denrées alimentaires nécessaires dans notre région ? Les Anglo-Américains, par leurs bombardements incessants ; leurs alliés, les maquisards et les Résistants, par leurs vols, pillages, par la destruction des voies et des moyens de communication ou de transport ».

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© Musée de la Résistance en ligne

Après l’explosion, les voies ferrées et une partie de la gare étaient saccagées. Il fallut trois jours pour tout réparer. Un ancien cheminot se souvint : « Il y avait tellement de déchets que lorsqu’on en a renversé une partie par-dessus les remblais, on a enterré une vache et un char ! » Il poursuit son récit en évoquant le triste sort d’un ingénieur d’origine juive, qui travaillait à la gare de Carcassonne et qui a été déporté : « J’étais près de la voie et j’ai vu la Gestapo le prendre. Il s’est exclamé : « Je suis fier d’être juif ! J’étais près de lui. » 

A Carcassonne, chaque agent de la SNCF était doublé par un Allemand qui n’hésitait pas à dégainer pour un oui ou pour un non. Les soldats étaient énervés car les trains roulaient mal. Il n’y avait plus d’huile pour graisser et attacher les wagons. Au milieu de cette peur de travailler, le chef de gare était un Allemand. Les cheminots le surnommaient Hitler, à cause de sa moustache et de sa mèche de cheveux. La ressemblance s’arrêtait paraît-il là, car Hitler faisait de la résistance à sa façon : « Il changeait les étiquettes des trains de ravitaillement pour les empêcher de partir vers l’Allemagne. Grâce à lui, les Carcassonnais ont pu manger un peu plus pendant quelque temps. »

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Sur le quai de la gare de Carcassonne, une plaque un peu isolée rappelle le souvenir des cheminots victimes de la Seconde guerre mondiale.

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© Rail et Mémoire / Blog

René Dualé assassiné le 20 août 44 au Quai Riquet par les nazis

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