07/12/2017

A la cité, les évêques n'ont pas les mêmes valeurs....

Le cimetière de la Cité médiévale possède au moins une particularité : il possède deux tombes d'évêques inhumés côte à côte mais ne bénéficiant pas du même lustre, traitement et restauration. La comparaison ne s'arrête pas là... La première tombe, richement ornée des armes et d'une épitaphe, appartient à Mgr Bazin de Bezons (1701-1778) qui officia sous l'Ancien régime, comme évêque du diocèse pendant 48 ans. Il souhaita se faire inhumer ainsi à côté des pauvres, qu'il avait institués comme ses légataires universels. La première restauration de cette dalle funéraire fut opérée en octobre 1971 par un archéologue amateur. La dernière en date, nous la devons à l'Association des Amis de la Ville et de la Cité.

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"Ci-gît, Armand Bazin de Bezons, évêque de Carcassonne, remarquable par sa piété, exemple pour clercs et laïques, père des pauvres, plein de zèle pour la maison du Seigneur. Les héritiers reconnaissants, les pauvres, ont posé cette pierre. Décédé le 11 mai de l'an 1778 après avoir régi 47 ans le diocèse."

Juste à côté, de "l'évêque des pauvres" se trouve à même le sol la sépulture de Guillaume Besaucèle (1712-1801). Il fut évêque constitutionnel de Carcassonne pendant dix ans, de 1791 à 1801. Lors de la Révolution française, il se prononça en faveur de la Constitution civile du clergé et prêta le serment. Il échappa à la Terreur et mourra en 1801 sans avoir pu mener à bien ses réformes. Guillaume Besaucèle fut enseveli à côté de l'illustre Bazin de Bezons "se croyant l'héritier de sa doctrine et de son autorité" (Mahul - 5e volume - p.529)

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La tombe en marbre rose de Caunes-Minervois de Guillaume Besaucèle ne comporte pas d'inscription. Il est enterré comme les pauvres... Remarquons simplement la différence de traitement dans la restauration, entre deux évêques inhumés côte à côte. Les Carcassonnais seraient-ils davantage attachés au souvenir de l'Ancien régime qu'à celui de la Révolution française ? Je prends le risque d'affirmer ici que les catholiques de cette ville ne sont pas depuis 1789, majoritairement Républicains. Certains ont même cru qu'en 1940, un certain Philippe Pétain... C'est une autre histoire. 

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28/11/2017

Jean Amiel (1882-1964), érudit et écrivain oublié

Jean Amiel naît à Limoux le 9 février 1882. Son père, qui porte le même prénom que lui, est tailleurs d'habits, et Françoise Sabadie, sa mère, veille à l'éducation de ses enfants. Après des études chez les Frères des Ecoles Chrétiennes à Carcassonne, il exerce un temps le métier de son père puis se tourne vers le journalisme. Ses petites chroniques paraissent alors dans "Le télégramme".

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© Collection Martial Andrieu

Lorsqu'il passe le conseil de révision en 1902, on apprend qu'il exerce la profession de librairie à Carcassonne où il réside, 12 rue de la Liberté. Il est réformé à cause d'une hypertrophie du cœur, mais participera quand même à la Grande guerre, sans toutefois pouvoir prétendre en 1933 à la carte d'ancien combattant. Jean Amiel se marie en 1906 et ouvre sa librairie, 50 rue de la gare. En 1919, il est à l'initiative de la création du "Comité Saint-Régis". Le trésorier est Auguste Rougé, rue du Palais prolongée. Cette association organise des procession au tombeau de Saint-François Régis, né en 1599 à Fontcouverte. Jean Amiel qui en l'animateur le plus fervent, rédige une plaquette pour les pèlerins tout en continuant à publier des chroniques dans les journaux locaux.

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Saint-François Régis

"Dès 1909 il publie une série de plaquettes intitulées "Mes veillées littéraires" bientôt suivies, en 1911, par une présentation de "La Bibliothèque Publique de Carcassonne" qu'il lui serait bien difficile de reconnaître de nos jours diluée qu'elle est dans une Bibliothèque de l'Agglomération ! En 1919 il révèlera le 1er autographe du poète révolutionnaire et audois, André Chénier; celui-ci n'avait que 9 ans lorsqu'il apposa "d'une main déjà sûre" sa signature sur un acte de baptême le "12ème de Juin 1771". Il se fera connaître vraiment en 1928 en republiant une oeuvre d'histoire locale "L'Histoire des Antiquités et Comtes de Carcassonne" de Guillaume Besse qui ne se trouvait qu'en de rares exemplaires chez les érudits ou les bibliothèques locales." (Au nom de tous les Amiel / Jean-Louis Amiel)

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En 1929, il écrit "Six ataciens célèbres", "La vie amoureuse et tragique d'André Chénier" et "Le fait de Fontcouverte". "La maison de St André" en 1931, sur l'hôtel particulier de François II de St André, bourgeois drapier. "La Vie et les Mémoires de Delphine Roumieux 1830-1911" en 1936 aux Méridionales à Nîmes et un certain nombre d'opuscules et ouvrages dont "Petite vie illustrée de St J-F de Régis", "Album souvenir de Fontcouverte" et sur des personnalités audoises comme l'écrivain Henri Bataille ou Charles Cros  sur "Le révérend-père Clément Cathary S. J. (1828-1863) Missionnaire de Madagascar" (1957), etc.

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"Il tira de l'oubli plusieurs figures de l'histoire audoise et d'autres encore comme "Le libraire Jean-Baptiste Lajoux et ses fils (1786-1873)" une famille carcassonnaise de l'édition, ou analysa certains rapports de personnalités, comme "St Jean-François Régis et le St Curé d'Ars" qui ne parut qu'après sa mort, en 1969 ; il fit aussi des communications diverses comme celle sur "Le nom des tours de la Cité" en 1929 à la Société d'Etudes Scientifiques de l'Aude dont il était un fervent membre, article réédité d'ailleurs en 1981."

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Jean Amiel que l'on appelait également Jean d'Atax, en référence au fleuve Aude ainsi nommé par les Romains, était un brillant autodidacte amoureux de son département. Comme beaucoup de ses semblables, il est tombé dans l'oubli. Grâce à quelques recherches que nous avons entreprises et au travail biographie de Jean-Louis Amiel, nous vous présentons cet hommage. Jean Amiel est mort le 15 avril 1964 à Toulouse.

Sources

Au nom des Amiel / Jean-Louis Amiel

Recensement militaire / ADA

Annuaire de l'Aude / 1921

www.nom-amiel.org

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24/11/2017

Tradition festive disparue : Le tour de l'âne de Carcassonne

Il était à Carcassonne une tradition festive aujourd'hui disparue, dont l'origine remonterait au Moyen-âge : Le tour de l'âne. Dans un livre de Paul Basiaux-Defrance, l'auteur n'est pas tendre avec cette vieille tradition : "On en a fait une bouffonnerie et la malignité publique y voit plutôt un signe de tromperie et de discorde". Ainsi, le tour de l'âne serait une réminiscence d'un culte mithriaque. Mithra était sous l'empire romain honoré dans notre région. Ont dit également que les corridas en seraient une émanation. L'argument de Basiaux-Defrance prend son sens si l'on considère que le christianisme naissant, voulût interdire les autres religions. Les adorateurs de Mithra auraient créé le tour de l'âne comme subterfuge. A Alzonne, il existe les vestiges d'un temple de Mithra.

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En dehors des célébrations religieuses et des processions, le dernier marié de l’année, coiffé d’un gibus et vêtu d’un costume noir, parcourait les rues de la Cité à dos d’âne.Il devait également tenir une paire de cornes au bout desquelles pendaient des légumes, comme autant de symboles phalliques.
Autour de lui une farandole chantait un vieil air « siás coiol paure  òme … », (tu es cocu, pauvre homme).
En signe d’allégeance, les femmes devaient embrasser les cornes.

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La fête se terminait par un grand repas et grand bal devant la Porte narbonnaise. 
L'ouverture du bal débutait par la bataille des « gabels » ; des sarments de vigne avec lesquels les hommes mariés tapaient sur les jeunes pour les faire partir. 

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© Loupia

Tour de l'âne à la Cité vers 1920

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Le tour de l'âne en 1930

On reconnaît : Laurent Bergé, Cadène, Roger Béteille, Raymond Arino, Jean Roos, Julien Charles, Henri Céreza, Léon Maury, Antoine Sire, Etienne Aribaud, Paul Contié (Marié), Georges Béteille, Eugène Pueyo, Germaine Espanol, Antoine Barrabès...

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En 1954 : Eugène Pueyo, François Pujet (fait boire l'âne), Marcel Debez (Le marié), Jules Rainaud (trompette), etc.

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© Martial Andrieu

Tour de l'âne du 9 juillet 1965

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Le tour de l'âne se fit également pendant la fête de Saint-Saturnin à la Trivalle et s'exporta dans d'autres quartiers de la ville.

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Tour de l'âne à Villalbe pendant les fêtes du 15 août 1952.

Le tour de l'âne, dont la tradition était exclusivement entretenue par des habitants de la Cité s'éteignit en 1976. A cette époque, la cité médiévale devint un lieu de plus en plus touristique dans lequel les anciens citadins n'avaient plus guère leur place. Les maisons furent vendues et transformées en commerces. Si les citadins regrettent qu'on leur ait pris leur cité, ils ne disent jamais la plus-value immobilière qu'ils ont réalisée en vendant leurs biens. Entre 1976 et 1999, date du renouveau avec la création de l'association "Los ciutadins", le tour de l'âne se déplaça en la ville basse.

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Le tour de l'âne en 1983

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Le tour de l'âne dans la rue Courtejaire en 1986

La tradition reprit donc en 1999, mais seulement pour sept années. Depuis 2012, les anciens combattants de l'association "Los ciutadins" ont jeté l'éponge. Peut-être le tour de l'âne est-il mort de sa consanguinité. En effet, il fallait être un citadin pour monter sur l'âne. De nos jours, on fait des procès aux maires qui laissent sonner l'angélus, aux voisins dont le coq chante. Même les ânes seraient défendus par une association de défense animale... Alors chacun rentre chez soi, regarde Michel Drucker le dimanche et ne se mêle de plus rien. Ainsi va la vie, derrière désormais les ordinateurs où paraît-il on se fait plein d'amis... virtuels. Pendant ce temps, on nous transporte la fête de Saint-Nicolas à Cité qui n'a vraiment aucun lien historique ni traditionnel avec le Languedoc. "O tempora, o mores !"

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23/11/2017

L'évêque de Carcassonne intervint auprès du pape pour faire sacrer Napoléon III

Napoléon III avait souhaité, à l'exemple de son oncle, être sacré empereur à Paris par le pape. Nous savons grâce aux archives publiées sous le pontificat de Paul VI, le fin mot de cette histoire assez rocambolesque. Dès le mois d'août 1852, Louis-Napoléon Bonaparte engagea des négociations auprès de Pie IX et envoya deux émissaires à Rome : son aide de camp, Jules Comway de Cotte, et l'abbé Louis-Gaston de Ségur, fils de la célèbre comtesse. L'un comme l'autre s'en revinrent bredouille du Saint-Siège.

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Napoléon III

Élu en 1846, Pie IX avait dû s'enfuir de Rome pour se réfugier à Gaète. C'est grâce à la campagne d'Italie de l'armée française qu'il put revenir dans la ville éternelle. Ce que la grande histoire n'a pas retenu c'est l'intervention en octobre 1852 de Mgr de Bonnechose, évêque de Carcassonne. Il n'obtint pas davantage de succès... Pie IX fit traîner sa réponse, tenta de l'éluder, puis opposa un "Non possumus" invoquant l'impossibilité de transporter les saintes huiles à l'étranger : "Les papes ne vont pas porter le Saint-Chrême hors de chez eux. L'exception faite pour Napoléon 1er ne sera pas renouvelée", fit savoir Pie IX.

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Mgr de Bonnechose dans son habit de cardinal

(1800-1883)

L'évêque de Carcassonne revint malgré tout à la charge auprès du Saint-Père, mais celui-ci plus entêté que lui répondit :

"Eh bien ! Qu'il vienne à Rome comme Charlemagne et nous le sacrerons."

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Pie IX

Napoléon III refusa cette proposition. Il eut peur du ridicule car en 1832, il avait participé avec les "Carbonari" à l'envahissement des Etats pontificaux. Il avait fait le coup de feu contre les soldats du pape. Aller à Rome serait faire jaser l'Europe entière ! D'ailleurs, Mgr de Bonnechose comprit fort bien qu'il ne fallait pas insister davantage : "Je comprends qu'il redoute les souvenirs de jeunesse qu'il a laissés à Rome. Il dit qu'il a abjuré tout cela, qu'il est un autre homme. Eh bien, qu'il le prouve..." Napoléon le petit resta droit dans ses bottes et son sacre n'eut jamais lieu. Napoléon III fit sa demande de sacre auprès de Pie IX, mais celui-ci n'était prêt à en disposer qu'à condition que l'empereur abrogeât "tout disposition contraire au concordat".

N'oubliez pas si le cœur vous en dit de commenter les articles...

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20/11/2017

La malédiction des entrepreneurs du Grand Hôtel Terminus

Le 17 juin 2015 nous rédigions un article sur Raoul Motte, banquier de son état, à l'origine de la construction en 1914 du Grand Hôtel Terminus sur l'emplacement du vieil Hôtel Saint Jean Baptiste. Cent ans après sa mort, nous révélions que cet homme avait été fusillé lors de la Grand guerre pour abandon de poste en présence de l'ennemi. Il est l'un de nombreux soldats français jugés en conseil guerre et que la France n'a jamais réhabilités. Le lieutenant Motte, contre l'avis du gouvernement, sera exécuté par la seule obsession du général Berthelot. 

http://musiqueetpatrimoine.blogs.lindependant.com/archive...

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Nous pensions que ce pauvre homme avait été le seul à subir un tel coup du destin, sans préjuger que ce qu'était devenu Auguste Beauquier, son associé. Par chance, lors de nos recherches nous sommes tombés sur un vieil article de presse rédigé en 1951 par Jean Amiel. Cet érudit publiait des articles sur l'histoire locale dans le Courrier de la Cité.

Le Courrier de la Cité - 1951

S’il est des morts qu’il faut qu’on tue, dit-on parfois quelque peu brutalement, il en est d’autres, et beaucoup d’autres, si l’on veut se bien tenir dans la doctrine du Christ, qu’il faut que l’on salue.
De ce nombre est Auguste Beauquier, qui vient de mourir à Toulouse, à l’âge de 66 ans, il y quelques jours à peine. Ce nom ne vous dit rien, Carcassonnais de son âge et du nôtre ? Il est cependant lié très étroitement à celui de cet édifice magnifique qui orne aujourd’hui votre ville, près de la gare du midi, devant le Jardin des plantes et qui engage, pour sa large part le voyageur et le touriste à entrer chez vous et à y séjourner : le Terminus Hôtel.

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Hôtel Saint Jean-Baptiste

Nous nous rappelons, nous, vieux Carcassonnais, le vieil hôtel Saint-Jean Baptiste, avec son affenage, qui se trouvait là, sur cet emplacement, et qui avait reçu et hébergé des hôtes illustres, notamment le pape Pie VII et le roi Ferdinand VII d’Espagne, alors que l’un et l’autre, en 1814, rentraient d’exil et regagnaient leur patrie. Devant la vieille porte du vieil hôtel, quand les choses avaient véritablement leur prix et les gens leur dignité, l’on voyait périodiquement, quatre fois par an, en février, mai, août et novembre, un dragon, un beau dragon, armé de pied en cap, monter diligemment la faction : un conseiller à la Cour d’appel de Montpellier, qui venait présider la session de la Cour d’assise, y séjournait durant toute une semaine, ou un général y descendait, qui venait inspecter les troupes de la garnison. Vous pouvez revoir la silhouette de cette demeure ancienne aujourd’hui disparue à tout jamais, dans le Guide de Carcassonne que publia Gaston Jourdanne en 1900.

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C’était en 1912, quelque temps avant la Première guerre mondiale. Deux jeunes hommes de notre bonne ville de Carcassonne s’avisèrent qu’à la place du vieil hôtel Saint-Jean Baptiste, il en fallait décidément un autre ayant toute l’ampleur et l’installation modernes. Et, sans plus d’égards ni de retard, l’on jeta bas le bâtiment vétuste qui était pour nous et pour nos pères tout un coffre de souvenirs. Ah ! c’est qu’on ne prit pas cela à la légère à Carcassonne. Les murs que l’on abattait ainsi et ceux qu’on élevait à leur place en ont entendu de sévères et de cruelles à l’adresse de ces imprudents ou téméraires qui provoquaient ainsi cet évènement sensationnel.

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On allait en promenade au Jardin des plantes, et là, les groupes protestataires et même les autres - la contamination jouant son jeu - s’agitaient et discutaient à qui mieux mieux. Si le vénérable Mgr de Beauséjour, alors évêque de Carcassonne, y venait avec son jeune vicaire général, l’abbé Saglio, imposant par sa taille autant que par sa prestance, régulièrement et tout simplement pour y voir fonctionner la… grue, au dire de l’érudit abbé Sabarthès, tout fraîchement nommé chanoine, ses diocésains y venaient aussi pour cela sans doute et pour se divertir et s’égayer, mais aussi pour donner libre cours à leur colère et à leur indignation dans lesquelles les sept pêchés capitaux entraient en grande partie : « Où veulent-ils aller ? » (Ils, c’étaient les deux jeunes hommes qui avaient lancé l’entreprise : Auguste Beauquier et Raoul Motte). "Que pensent-ils faire ? » « Ça ne se passera pas comme ça, renchérissaient-ils. Ils s’arrêteront et ils monteront les escaliers ! »
« Monter les escaliers ! » Nous ignorons si cette expression est commune à d’autres régions, mais à Carcassonne, chez nous, cela veut dire tout bonnement qu’on ira devant le juge et en prison.
Le Palais de justice, en effet, dans le chef-lieu de l’Aude, a au pied de sa porte principale, un escalier monumental qui compte de nombreuses marches, et l’on comprendra aussitôt ce que veut dire chez nous cette si charitable locution.

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Et ils les ont montés, les escaliers, ces deux pauvres bougres : Auguste Beauquier et Raoul Motte, celui-ci, hélas ! beaucoup plus tragiquement que celui-là, qui vient de mourir paisiblement dans son lit. Accueilli à Toulouse, en effet quelque temps après le désastre, par Maurice Sarraut qui en fit un inspecteur de son journal, Beauquier vivait maintenant et depuis quelques années comme nous tous, sans trop de mal. Et de même qu’ils ont monté les escaliers, l’édifice n’a pas été réalisé comme ils l’avaient conçu : nous avons-là, sous les yeux, son plan primitif qui comportait quatre étages, notamment et il n’en compte que trois…

Un jour Beauquier nous raconta son histoire : "J’ai eu dans les mains, nous dit-il, huit millions et je n’ai rien gardé pour moi. Je n’ai pas le sou et l’on m’en demande toujours. Je ne puis pas payer mes amendes, et l’on ne cesse pas de m’inquiéter, de me harceler et de me menacer…"

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Tout cela est passé, et bien passé. Mais il reste à Carcassonne un splendide hôtel que d’autres grandes villes lui envient. Nous avons eu l’occasion de nous y trouver, une fois, avec M. Emmanuel Brousse, député de Perpignan et ancien Sous-secrétaire d’Etat aux finances, qui nous honorait de son amitié, et qui nous dit que cet établissement manquait à sa ville, et Dieu sait si Perpignan en a de superbes. Carcassonne doit le sien à deux de ses enfants intrépides et confiants qui ont, sans doute, commis quelques erreurs qu’ils ont d’ailleurs, rudement payées, mais ils n’en ont pas moins fait œuvre utile et nécessaire à travers d’inextricables difficultés et d’insurmontables obstacles auxquels nous n’avons fait que de très superficielles allusions.

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© Booking

Le Grand Hôtel Terminus en 2017

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19/11/2017

L'attaque contre le Corps Franc de la Montagne noire par les Allemands en juillet 1944

Au matin du 8 juin 1944, il est donné l’ordre aux escadrons du Corps Franc de la Montagne noire cantonnés à Laprade d’aller occuper Montolieu. A 13 heures, ce sont 120 hommes commandés par Kervenoael qui défilent dans les rues de ce village d’un millier d’habitants. On cherche à défier les Allemands en leur montrant que les maquisards sont partout. A tous les carrefours les sentinelles sont en faction, la mairie et le bureau de poste sont occupés. Une heure plus tard, l’autobus venant de Carcassonne dépose ses voyageurs ainsi que deux soldats de la Wehrmacht. Ces derniers sont immédiatement faits prisonniers. 19 heures sonne à l’horloge de l’église de Montolieu ; c’est l’heure du rassemblement sur la place. Il est dangereux de s’attarder davantage dans ce village qui serait difficile à défendre en cas d’attaque ennemie ; il suffirait d’un collaborateur zélé pour donner l’alerte à Carcassonne. Grâce au dossier du procès Bach conservé aux archives, nous savons que les Allemands apprirent l’évènement de Montolieu et y envoyèrent des troupes. Fort heureusement, les maquisards étaient déjà partis. Revenons sur la place du village en cette fin après-midi du 8 juin où la population en liesse, s’est attroupée autour des maquisards. Une minute de silence est observée devant le monument aux morts, suivie de la Marseillaise. Les habitants applaudissent, des femmes pleurent… Il est temps de revenir dans la clandestinité ; la guerre n’est pas encore terminée.

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© David Mallen

A Carcassonne, les autorités Allemandes entendent mettre bientôt fin aux exactions du Corps Franc de la Montagne noire contre ses troupes. Elles sont régulièrement victimes d’embuscades lorsqu’elles transitent par les routes forestières de la Galaube ou encore de la Loubatière. Les chefs militaires vont alors mettre les moyens humains et techniques afin de faire taire ce maquis. Où se trouve t-il exactement ? Quels sont ses effectifs et ses moyens ? Autant d’interrogations qui ne pourront trouver de réponse sans le concours et la collaboration de français infiltrés, ayant une bonne connaissance du terrain. Depuis quelques temps, le Sipo-SD (Gestapo) de Carcassonne, aidé dans sa tâche par la Milice départementale de l’Aude, rassemble des renseignements sur l’existence de ce maquis. Antoine Maury âgé de 19 ans et originaire de Tourouzelle, fait partie de la Franc-Garde de la Milice. Il s’y est engagé parce qu’il ne voulait plus travailler la terre et qu’on l’avait refusé dans la police. Ses chefs, dont la grande partie fuira à la Libération sans être inquiétée, savent endoctriner la jeunesse qu’ils détiennent sous leurs ordres. Celle-là même qui sera fusillée en septembre et octobre 1944 comme Antoine Maury…

En ce mois de juillet 1944, Georges Prax, chef départemental de la Milice de l’Aude, convoque Maury et l’envoie à la Gestapo, route de Toulouse. C’est bien la première fois qu’il s’y rend. René Bach, interprète Alsacien du SD lui donne alors la somme de 500 francs. Quelle est sa mission ? Aller à la Galaube, indiquer l’emplacement du maquis, son armement et son effectif. C’est sur les indications de Fernand Fau, agent du SD, que Maury s’y rend. A son retour, il racontera qu’étant tombé sur le poste de garde, la sentinelle le pria de rebrousser chemin. Avec 500 francs supplémentaires, René Bach n’a pas de mal à convaincre Maury d’aller cette fois au Pic de Nore. A cette époque, un ouvrier agricole gagne environ 45 francs par jour. En se faisant porter pâle Maury rentre à Tourouzelle et ne retourne pas dans la Montagne noire.

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© David Mallen

L'hôtel Terminus en 1944

Du côté de la Kommandantur de Carcassonne, on commence à s’agiter. Fernand Fau a été présenté par le chef du Sipo-SD Eckfellner au colonel de la Luftwaffe Haffner. Il doit lui indiquer les observations qu’il a faite sur le terrain en vue des préparatifs de l’attaque contre la Galaube. Haffner dépêche alors deux soldats pour faire des relevés topographiques. Ce sont deux français engagés dans l’armée allemande qui viennent de faire leurs preuves lors de la campagne de Russie. On met leur habileté au service de la lutte contre les maquis. Habillés en civil, ils fréquentent très régulièrement le Café du midi, boulevard Barbès. Ils n’auront aucune difficulté à se fondre dans la population. Fernand Fau fait le même travail, mais se serait-il trop montré ? Comment expliquer alors qu’il paraît aux côtés des résistants du maquis de Villebasy replié dans la Maleperre, ce qui lui permettra de faire arrêter Jean Bringer le 29 juillet 1944 ? On ne s’explique pas comment cet homme a pu berner aussi facilement le Corps Franc Lorraine (Villebasy), alors qu’il avait déjà dénoncé plusieurs maquis de l’Aude. Il y a forcément une grave légèreté dans le renseignement, voire une complicité quelque part…

D’après ce que Fau a raconté à René Bach car il se trouvait à la Galaube, à l’aube ce sont cinq cents hommes de la 2e compagnie du 71e flieger régiment (aviation) de la caserne Laperrine qui partent vers la Montagne noire en ce 20 juillet 1944. Ce régiment de l’air était composé de 1775 unités réparties en trois bataillons : Montpellier, Carcassonne dont deux compagnies à Perpignan, Béziers. Nous ignorons l’effectif de la garnison de Laperrine ; en divisant par trois bataillons cela représente à peu près 500 hommes. Ceci est proche du chiffre que donne René Bach lors de son procès.

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© David Mallen

Caserne Laperrine en 1944

Ils sont accompagnés par des Osttrupen cantonnés à Douzens. Ces troupes improprement appelées « Mongols » viennent d’Europe de l’Est et appartiennent à la 4e compagnie du 681e bataillon de la 326 Infanterie division. D’après nos renseignements, les effectifs de Douzens n’auraient pas dépassé une cinquantaine d’hommes. L’infanterie boche possède des canons légers et est appuyée dans les airs par six avions Junkers JU 88.

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© David Mallen

Les 3/4 de l’infanterie se déplace à pied et à cheval, mais le journal de marche du Corps Franc raconte que des civils ont vu le matin 80 camions pleins d’Allemands sur la route d’Arfons et vers 11 heures, 50 camions à Fontiers. Au total 130 camions, représentant 1500 hommes. C’est sur cette observation visuelle effectuée par des civils que se base le journal de marche pour donner les effectifs Allemands.

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© David Mallen

Du côté du Corps de Franc de la Montagne, les maquisards seraient 900. Nous n’avons aucun moyen de le contester, mais depuis 1946 les historiens ont sérieusement revu à la baisse les chiffres des effectifs donnés par la résistance après l’attaque contre le maquis des Glières en Haute-Savoie. Dans un élan d’héroïsme qu’il faut reconnaître, on a souvent modifié les données historiques. Ceci n’enlève rien à la bravoure des maquisards, bien au contraire.

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© David Mallen

Ce 20 juillet 1944, l’aviation allemande pilonne dès 6h45 l’un des trois cantonnements du maquis. Le camp du Rietgé où se trouve le dépôt de munitions est bombardé par des engins explosifs de 300 kilos. C’est ensuite au tour du Village des Escudiers. Ces combats causeront la perte et les blessures de plusieurs hommes. Le cadavre du commandant Mathieu sera retrouvé quelques jours après sous un tas de fumier. Pendant toute la journée, les maquisards opposeront un combat farouche à l’armée allemande. Menacés d’encerclement, l’ordre sera donné de décrocher et de se replier vers le Pic de Nore. Le Corps Franc ne s’en sort pas trop mal et évoque des pertes d’appareils et d’hommes du côté de l’occupant. En revanche, Bach indique que le rapport rédigé par l’administration allemande évoque aucune perte. Cela semble peu vraisemblable. Les Allemands auraient détruit le matériel de roulage du maquis et récupéré des millions de litres d’essence.

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Membres du Corps Franc de la Montagne noire

Sans la participation, les indications et la collaboration de français endoctrinés ou attirés par l’argent, l’armée Allemande n’aurait eu que peu de prise sur la Résistance. Le rôle de la Milice française qui n’est pas évoqué militairement dans cette opération, fut essentiel dans le renseignement avec l’aide des agents français du SD. Il nous a paru essentiel pour la compréhension des évènements de nous pencher sur ce qui se passait du côté des Allemands. Pendant trop d’années, on a tenu les historiens éloignés des archives. Il ne fallait surtout pas mettre en évidence le rôle d’une partie de la France, dans les déportations et massacres perpétrés par les nazis sur notre sol.
Regarder l’histoire en face, c’est ce que entendons faire sur ce blog. 

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L'ossuaire de Fontbruno près de Laprade 

Ici, des Français et des étrangers de toutes confessions politiques ou religieuses sont morts pour la libération de la France. Si vous passez-là, recueillez-vous.

Sources

Journal de marche du Corps Franc / 1946

Procès de René Bach / ADA 11

Merci à David Mallen pour ses photos

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