02/10/2017

Le triste sort du Musée lapidaire de la Cité de Carcassonne classée UNESCO

Cela faisait six ans que je n'avais pas mis les pieds dans le Château comtal de la Cité de Carcassonne. Au cours de la visite que j'ai effectuée sans la présence d'un guide, ni d'un audioguide, j'ai voulu constater l'évolution de l'accueil des publics et des objets archéologiques conservés à l'intérieur de l'enceinte. L'aménagement des caisses et de l'accueil du public dans la barbacane du château est plutôt une réussite ; elle contraste nettement avec ce que l'on avait connu en 2011. La cour du château et la mise en sécurité des accès sont encore à mettre au crédit du Centre des Monuments Nationaux. On relève ici l'effort des travaux effectués depuis six années. J'ai également rencontré des guides conférenciers fort sympathiques et parfaitement impliqués dans leur tâche. Après tous ces aspects positifs, passons à ce que je considère comme inacceptable pour un site classé au Patrimoine de mondial UNESCO.

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Depuis 1927, le château comtal possède un musée archéologique. Fondé par Pierre Embry, conservateur du musée de Carcassonne, il accueille les dépôts des vestiges trouvés au cours du XIXe siècle. Comme nous l'avons vu dans un article précédent, un premier musée lapidaire avait été créé dans la rue de Verdun par la Société des Arts et des Sciences de Carcassonne. C'est donc l'ensemble de ses dépôts qui sont exposés au château comtal. Le chanoine Barthe avait rédigé un inventaire en 1905. Après le décès de Pierre Embry, le chanoine Sarraute reprit la gestion du musée jusqu'en 1971. Sa démission entraîna l'exécution d'un nouvel inventaire réalisé par Anne Debant, épouse de Robert Debant, lui-même archiviste départemental. Madame Debant, diplômée de l'école des Chartes, avait été conservatrice des archives de Toulouse de 1964 à 1967. 

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© AAVC

Pierre Embry

(1886-1959)

En 1971, outre les dépôts provenant de la Cité (Eglise St-Sernin, Basilique Saint-Nazaire), le château comtal possédait des pierres de Salsigne, de Fontfroide, de Lagrasse, des statues gothiques, de sarcophages, des dalles funéraires. Tous ces objets n'étaient pas exposés mais déposés en réserve. Ce musée se doublait d'une bibliothèque dans laquelle avaient été réunis des ouvrages particulièrement intéressants. Nombre d'entre-eux provenaient de la collection de Pierre Embry. L'ancien conservateur conservait également de remarquables photographies de la Cité et de la ville basse - quelque 250 documents de grand intérêt. Gravures, photographies et documents furent classés par Mme Debant et conservés au château comtal. Où cette collection est-elle passée depuis ?

Le musée lapidaire ne figure pas sur l'affiche, ni dans le guide remis aux visiteurs lorsqu'ils prennent leurs billets. Il faut donc savoir qu'il existe un dépôt archéologique à l'intérieur du château. La première impression en pénétrant dans les lieux c'est la quasi pénombre ; pas un vestige n'est correctement éclairé, mais à part Dame Carcas - nous y reviendrons. Ci-dessus des croix discoïdales sans aucune information de date, ni de provenance. Il s'agit pourtant de croix trouvées dans le Lauragais et dans l'ancien cimetière Saint-Michel. Le Dr Jean Blanc nous en donne un descriptif et plusieurs dessins dans son travail réalisé sur les croix du département en 1977.

6 croix avec attributs de métiers, 1 croix avec arbre de vie, 3 croix simples, 2 croix avec blasons effacés, 1 croix trilobée avec agneau et blason du XVIe (Classée). Je mets au défit le visiteur de pouvoir les identifier. Et pour cause...

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Les cartels indiquant la date, l'origine et l'inventaire sont souvent manquants. Ailleurs, ils sont carrément inexistants. Ainsi nous retrouvons-nous à visiter un musée sans références sur les objets présentés. Avouez que la chose est pour le moins extraordinaire dans un site UNESCO.

 

Qu'est donc ceci ? Mystère... A moins d'aller chercher dans l'inventaire de 1905, publié par la Société des Arts et des Sciences de Carcassonne il y 112 ans. Heureusement, le Congrès archéologique de 1973 va nous renseigner

"Cippe funéraire, 1er siècle : moulage de l'original conservé au musée de Mayence. Epitaphe de C. Julius Niger, soldat né à Carcassonne et incorporé dans la IIe légion où il servir dix-sept ans. Elle évoque le séjour de cette légion dans la Germanie supérieure dont Mayence est la capitale, avant sa venue en Bretagne."

Là, encore ?... 

"Borne milliaire, pierre, époque gallo-romaine (Vers 270). Texte : C.PIO / TETRICO / C / NOBIL / C / IVVENT /PRINCIP / COS XICI. Provenance Barbaira (Aude)." (Congrès archéologique. 1973)"

 

On voit que ce sont des amphores. Pour le reste ?...

"Deux amphores pour le vin, quatre meules à huile. Epoque gallo-romaine. Provenance locale." (Congrès archéologique. 1973)

 

Ce sarcophage possède encore son cartel : "Sarcophage paléo-chrétien. Scènes bibliques et évangélistes entourant le médaillon des deux défunts. Sur les côtés, Daniel dans la fosse aux lions et Adam et Eve. Provenance : Tournissan (Aude)."

 

Une énigme pour le visiteur ! Que dit le Congrès archéologique de 1973 ?

"Inscription votive, pierre, Ier siècle : P. CORNELIUS PHILEROS LABASONI V.S.L.M. Traduction : Publius Cornelius Phileros à Larasonus a tenu sa promesse avec plaisir ayant été exaucé. Provenance : Moux."

 

Seule éclaircie dans ce sinistre musée mal tenu, la salle des chevaliers a bénéficié d'une restauration. Ces fresques médiévales connues dès les années 1920, furent mises au jour en 1957 par Pierre Embry.

 

Cette vierge à l'enfant provenant de la basilique Saint-Nazaire (XVIe siècle) est placée dans un coin sombre.

 

Sans indication. Il s'agit pourtant d'une des plus belles pièces du musée. 

"Vierge à l'enfant dite vierge au sourire, statue, marbre, XIVe siècle. La tête de l'enfant et la couronne de la Vierge ont été refaites au XIXe siècle. Provenance : Couvent des sœurs de la Charité de Carcassonne. (Congrès archéologique. 1973)

 

Les fenêtres de la maison Grassialo qui se trouvaient place de la poste en centre-ville, furent sauvées par Raymond Esparseil et exposées dans ce musée. Aujourd'hui, personne ne devrait pouvoir s'asseoir ou grimper dessus, mais comme il n'y a pas de surveillant, les enfants font ce qu'ils veulent. La lumière fait aussi défaut.

 

Cette statue sans tête semble avoir été posée là, sans que l'on sache vraiment pourquoi. Elle non plus, ne possède pas d'informations. Pourtant, elle fut trouvée par Antoine Labarre dans lors des travaux de construction du Grand Théâtre de la Cité en 1971 (source : l'Indépendant 1971)

 

En revanche, bénéficiant d'une exposition privilégiée, la statue de Dame Carcas restaurée grâce au 30 000 € récoltés par une campagne de crowdfunding en 2014, trône en bonne place. En fait de restauration, il s'agit d'un assemblage de ce qu'il restait de ce morceau de pierre informe. On aurait mieux fait de mettre cette somme à la réhabilitation de l'ensemble du musée. 

 

Ces albatres sont également bien exposés dans une vitrine

 

Dans la salle des conférences est exposée dans l'obscurité, la cité miniature de Louis Lacombe (1856-1933). Artisan maçon Carcassonnais résidant rue Trivalle, il consacra pendant plus de 40 ans tous ses loisirs à la réalisation minutieuse de cette maquette en noyer, à l'échelle 1/100e. Ce chef-d'œuvre est classé Monument historique depuis le 4 avril 1961.

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Malheureusement, là comme ailleurs personne pour surveiller et aucune caméra. On peut donc sans problème se saisir d'une partie de ce chef d'œuvre classé, qui croule sous la poussière. Oui ! La poussière qui n'a pas été faite depuis des lustres.

 

Tout se termine par la boutique qui, elle, est indiquée sur les affiches et les guides à l'attention des visiteurs. Ici, tout est bien ordonné, éclairé et sans poussière. Sur les présentoirs, la place réservée à l'histoire de la Cité n'occupe que 20% de la surface.  Il n'y a rien sur la ville basse, ses hôtels particuliers, son patrimoine culturel. Tout ceci est géré depuis Paris par la direction du Centre des Monuments Nationaux. Quant à la place des livres des historiens locaux, on n'en parlera même pas.

 

Clefs de voûte du Couvent des Cordeliers

Ce musée qui possède des objets archéologiques de belle facture est tout simplement indigne d'un site labellisé UNESCO. Mal éclairé, mal entretenu, sans surveillance et avec des informations défaillantes. Je ne comprends pas comment des sommités locales et nationales telles que Jean Guilaine, Michel Passelac, Arnaud de Labriffe, ne s'émeuvent pas de voir ces collections dans un tel état d'exposition. Elles auraient toute légitimité à se faire entendre, contrairement à l'auteur de cet article que l'on va encore accuser de diffuser une mauvaise image de Carcassonne.

Il y avait des photographies sur cet article. Elle servaient à vous informer, car ce blog n'a pas d'usage commercial. Je les ai enlevées malgré tout, car j'ai été menacé sur les réseaux sociaux et dénoncé par un guide conférencier de la Cité - auquel j'ai pourtant rendu service -, à la direction des Monuments nationaux pour leur utilisation.

Veritas Odium Parit.

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30/09/2017

Les Juifs à Carcassonne au Moyen-âge

Comment vivaient les au Moyen-âge les nombreuses colonies juives répandues en Languedoc et particulièrement à Carcassonne ? Nous emprunterons à Fédié, à Michelet et à Cros-Mayrevieille la synthèse qui va suivre.

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Enluminure représentant le portage de la Torah

Les juifs ont été longtemps rejetés et souvent considérés comme le bouc émissaire de nombreux problèmes. Si un fléau fondait sur une ville, si l'invasion menaçait le territoire, c'étaient les Juifs que l'on rendait responsable des malheurs du pays.

D'après les statuts d'un synode tenu à Carcassonne en 1269, confirmé par le concile de Narbonne de 1351, ils ne pouvaient paraître en public qu'avec un justaucorps blanc sur lequel figurait une marque consistant en une pièce de couleur jaune. Les hommes la portait sur la poitrine et les femmes, sur la tête. A ce titre, les nazis n'avaient rien inventé. Néanmoins à Carcassonne et particulièrement sous la dynastie des Trencavel, leur sort fut bien moins sévère que dans d'autres villes. On les admettait dans certains emplois comme celui de mesureur public assermenté. Les Consuls leur avaient concédé quelques libertés comme celle d'ouvrir des écoles pour leurs enfants. La chronique nous apprend qu'ils avaient un petit collège de rabbins où les jeunes lévites apprenaient le Talmud et les autres livres sacrés. 

Au Moyen-âge, certains conservaient à l'endroit des Juifs les préventions les plus graves.  On les accusait d'avoir contribué au XIIIe siècle avec les chefs Sarrasins, au pillage du trésor des Wisigoths provenant du temple de Salomon. Conservé dans les souterrains de la Cité, on pensait que les Juifs avaient cherché à reconquérir les richesses ayant appartenu aux chefs hébreux dans les temps bibliques. 

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Carcassonne en 1462

L'élément Juif mêlé à l'élément arabe, dit Michelet, était puissant en Languedoc qu'on "appelait la Judée de la France". "Maltraîté parfois, mais toléré à Carcassonne, Nîmes, Montpellier et Narbonne." Cros-Mayrevieille dans son histoire du Comté de Carcassonne, nous dit que en 721, l'armée d'invasion des Sarrasins comptait, outre les Arabes et les Berbères, une foule de soldats et brocanteurs juifs qui trouvèrent à Carcassonne, une colonie riche et puissante, et leurs coreligionnaires dans la Cité. Il y a donc lieu de croire que c'est à partir de la conquête de la Gothie par la Sarrasins que les Juifs "déjà puissants dans la Cité", formèrent à Carcassonne une colonie encore plus importante. Outre leur contingent de soldats, c'est surtout comme 'trafiquants" qu'ils étaient venus. Ils s'étaient fait les racoleurs des soldats qui marchaient sous l'étendard du prophète. Puis, une fois le pillage terminé, ils s'étaient trouvé là pour acheter à petit prix le butin : vases sacrés, reliquaires... Tout ce qui constituait l'immense trésor religieux : tentures, étoffes de luxe, bijoux provenant du château et des demeures de riches bourgeois.

Les soldats Sarrasins cédaient à vil prix aux "mécréants" juifs, ces dépouilles qui ne coûtaient pas grand chose. Autre source de profits pour les Juifs : le commerce des esclaves. Quand les Sarrasins s'emparaient d'un bourg, ils passaient au fil de l'épée les habitants, sauf les jeunes filles et quelques adolescents vendus aux Juifs pour être transportés aux barbaresques. Un marché très florissant...

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Plus que le trésor de Salomon, ce trafic fut lent à s'effacer dans la mémoire collective. La haine des Juifs allait perdurer et parfois encore dans les familles, nous en entendons des choses... Il n'y eu jamais à Carcassonne de mélange entre les Juifs et les populations du Languedoc. A chaque crise sociale, les coupables furent toujours désignés. On accusait également les Juifs de sorcellerie et de magie, parce qu'on avait trouvé chez les rabbins ou les israélites savants des écrits appelés grimoires. C'était presque toujours des extraits du Talmud ou de la Kabale. Ils étaient tracés en hébreux enjolivés de lettrines d'azur et de carmin et enluminés d'hiéroglyphes. Souvent au lieu de papyrus, ils étaient faits de parchemins réalisés avec des peaux d'agneaux, préparés par les mégisseries de Carcassonne.

Sources

Petite histoire de la vicomté de Carcassonne / J-P Gros-Mayrevieille

Histoire de France / Jules Michelet / Tome 2

Jean Fourès

Notes et synthèse / Martial Andrieu

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29/09/2017

Quand la Jet Set mondiale se donnait rendez-vous à Carcassonne

Où sont donc passés ces temps où têtes couronnées et hôtes de marque se donnaient régulièrement rendez-vous à Carcassonne afin de visiter la Cité ? A cette époque là, mon père me racontait le long cortège des limousines et autres véhicules de luxes déposant princes, princesses, écrivains et vedettes de cinéma au pied de leurs hôtels. Et dans un élan de regrets nostalgiques, il ajoutait : "Cette clientèle, nous l'avons perdue. Jamais elle ne reviendra ; le tourisme des épées en plastique et des claquettes de plage les a fait fuir." Jusqu'aux années 1960, la Cité de Carcassonne était encore un village dans lequel la discrétion des habitants permettait à ses hôtes de vivre tranquillement leur séjour. Le garage de l'hôtel de la Cité n'était rempli que de Bentley, Aston Martin, Rolls Royce, etc.

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Ces temps-là sont révolus et avec eux, les devises que laissaient ces très riches visiteurs. Du côté de la place Marcou, les cafetiers assassinent avec des tarifs prohibitifs une clientèle de classe moyenne, qui s'est déjà acquittée de cinq euros de parking. Que pourrait-on espérer à Carcassonne quand on a beaucoup d'argent à dépenser ? Au moins une boutique des sacs de luxe Goyard, fabriqués à Carcassonne et vendus dans le monde entier. Même pas... La Cité n'intéresse pas les industriels du luxe, c'est dire si son image n'est pas bankable. Tristesse, alors qu'un défilé de mode de Gucci ou de Chanel dans le Château comtal cela aurait de la gueule. Continuons donc à vivre avec notre nostalgie et à paupériser une population, dont l'unique recours est la seringue de l'assistance sociale.

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© The Telegraph / ALAMY

Rudyard Kipling (1865-1936) séjourna à l'Hôtel de la Cité du 24 au 26 avril 1923. L'auteur du Livre de la Jungle a trouvé là son inspiration pour Fins et recommencements.

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Douglas Faitbanks (1883-1939), acteur américain de cinéma muet, s'est arrêté à l'hôtel de la Cité le 7 juin 1926.

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Sir Winston Churchill passa plusieurs jours à Carcassonne à partir du 12 août 1931 et peignit la Cité médiévale.

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Colette (1873-1954), écrivain, logea à l'Hôtel de la Cité en 1932.

"Après tant d'hôtels. Enfin, un chez moi ! "

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Sacha Guitry (1885-1957), auteur dramatique et comédien. Il dormit à l'hôtel de la Cité le 10 octobre 1932. La même année, nous eûmes l'honneur de recevoir Walt Disney et Mistinguett.

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Jules Romain (1885-1972), écrivain et auteur dramatique. On lui doit notamment la pièce "Knock où le triomphe de la médecine" interprétée par Louis Jouvet. A l'hôtel de la Cité, le 25 octobre 1934. 

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Paul Valéry (1871-1945), poète de passage à Carcassonne le 9 juillet 1935 pour l'inauguration du nouveau Théâtre municipal. Il y prononcera un discours. Sur le livre d'or de l'Hôtel de la Cité, il laisse cette dédicace.

" Il est impossible d'être mieux reçu que je n'ai été ici."

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© Lem Billings

John Fitzgerald Kennedy, le 29 juillet 1937 grimpe sur le pont du Château comtal. Le futur président des Etats-Unis est en visite à Carcassonne dans sa jeunesse.

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James Stewart (1908-1997) et son épouse, à l'hôtel de la Cité. L'acteur américain y séjournera en août 1939. Le même mois, la Princesse Poniatowsky en provenance de Paris et allant à Cannes, l'a peut-être croisé dans les couloirs.

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Au mois d'octobre 1949, le Syndicat d'initiatives reçoit les principaux agents de voyages américains. Le Dr Girou, M. Sablayrolles et Pierre Embry allèrent à la gare souhaiter la bienvenue à vingt représentants de marque du tourisme de l'Amérique du nord. Après une visite à la Cité commentée par M. Embry, avec Mme Pullès et Mlle Miailhe comme interprètes, un dîner cordial a réuni tous ces personnalités qui représentaient New-York, Washington, San Francisco, Charlotte, San Antonio, Chicago, Montréal, Québec. M. Phisel, attaché d'ambassade à Montréal ; M. Sorobo, directeur d'Air France à New-York et un délégué du Haut Commissariat au Tourisme, accompagnaient cette caravane, qui arrivait de Rome à Nice par avion. Le Syndicat d'Initiative multiplie ses invitations et s'apprête à recevoir le dimanche 23 octobre, cent Canadiens, membres de la Chambre de Commerce et de personnalités de Québec en voyage d'études en Europe, où ils visiteront la Belgique, la France, l'Italie et la Suisse. 

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© photo d'illustration

4 mars 1949, le Rajah Behaour Sardar (19 ans), fils du maharadjah de Khétri, venant de Londres et de Paris, après une courte halte à Albi arrive à Carcassonne. En voyage de noces, accompagné de la maharanée, fille de l’ancien ambassadeur du Népal en Grande-Bretagne, il loge à l'Hôtel Terminus et repart en direction de Cannes.

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© BBC.com

Don Luis Subercaseaux (1882-1973), ambassadeur du Chili auprès du Saint-Siège. Le 20 mai 1949, l'ancien athlète des jeux olympiques d'Athènes de 1896 passe la nuit à l'hôtel de la Cité.

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Conchita Cintron (1922-2009) est restée dans l'histoire de la tauromachie comme la première femme rejoneadora célèbre, bien qu'elle ne soit pas la première torera à cheval. Elle séjourne le 24 mai 1949 à Carcassonne.

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Chula Chakrabongse (1908-1963), fils du prince Chakrabongse Bhuvanath. Il est le cousin de l’empereur du Siam. Il visite la Cité avec Pierre Embry. Il venait d’Espagne et allait à Paris.

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Le réalisateur et scénariste américain Erich von Stroheim (1885-1957) visite incognito la Cité le 24 septembre 1949. Il séjourne à l'hôtel et repart vers la Côte d'Azur.

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L'Impératrice Bao Daï (1914-1963), venant de Biarritz visite la Cité le 4 octobre 1949. Elle réside à l'Hôtel du Commerce, rue de la République. Elle repart le lendemain vers la Côte d’Azur.

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9 Décembre 1949, le roi Carol II de Roumanie (1893-1953) s'arrête avec son épouse et son secrétaire à l'hôtel de la Cité. Ils repartent le lendemain pour le Portugal via Barcelone et promettent de revenir bientôt. Le monarque adressera ce courrier à Pierre Embry :

Cher monsieur Embry,

Il y a peu de jours que je viens de recevoir le très intéressant livre sur la Cité que vous avez eu l'amabilité de nous envoyer. De tout cœur nous vous remercions. Cette très intéressante et belle publication, que la princesse et moi lirons avec attention, est un vivant souvenir de ces belles journées que nous avons passées dans ce magnifique Carcassonne. C'est grâce à vous, Monsieur le Conservateur, que nous avons pu connaître à fond cette merveille de la France. Vous nous avez exposé avec tant de clarté de profonde érudition tout le passé de cette forteresse historique, que nous garderons toujours dans notre mémoire sa belle histoire. La princesse se joint à moi pour vous remercier encore une fois pour le très intéressant livre et aussi pour la façon charmante avec laquelle vous nous avez guidés à travers les beautés de la Cité de Carcassonne.

Très sincèrement. Carol, R.

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L'empereur du Vietnam Bao Daï le 14 août 1950 loge à l'Hôtel de la Cité

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Le Duc de Windsor (Edward VII) devant l'Hôtel de la Cité, le 12 août 1950

Madame Pueyo se souvenait d'un anglais distingué se promenant dans la Cité avec une jeune femme fort élégante, qui s'arrêta pour admirer les roses de son jardin. 

"Vous avez de bien belles roses !" dit l'anglais dans un très bon français.

"Je vais vous en donner une" répondit-elle avec la chaleur et l'empressement qu'on lui connaissait. Puis avec curiosité...

"Mon Dieu, Monsieur, comme vous ressemblez au roi d'Angleterre !"

Le monsieur sourit tandis qu'elle tendait à la dame une rose fraîchement coupée. Madame Pueyo apprit le lendemain que le duc de Windsor séjournait à l'hôtel avec Wallis Simpson. Le duc de Windsor a laissé un grand souvenir. Il entendait être traité comme les autres clients. (L'hôtel de la Cité / Bernard Vaissière / Liber Mirabilis)

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Maurice Chevalier sort de l'hôtel de la Cité le 26 août 1953

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S.A.R le prince Rainier III de Monaco passa la nuit à l'hôtel de la Cité le 6 juillet 1954

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© Pinterest

Grâce de Monaco épouse de Rainier III a sa sortie de l'hôtel de la Cité le 8 juillet 1961.

Cet article ne suffirait à dresser la liste des célébrités ayant séjourné à Carcassonne. On ne connaissait que celles de l'hôtel de la Cité grâce à son livre d'or ; nous avons enrichi ce catalogue grâce à des articles de journaux de l'époque, pour ce qui concerne les hôtels de la ville basse.

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28/09/2017

Pierre Pavanetto (1937-1992), roi des nuits Carcassonnaises et du whisky

Le 16 février 1992, la mort arrachait à Carcassonne la plus charismatique de ses figures. Pierre Pavanetto (1937-1992), le roi des fêtes et des nuits carcassonnaises, était retrouvé au petit matin gisant inanimé devant chez lui à Conques sur Orbiel. Atteint par une décharge de chevrotine, le coup de fusil n'avait laissé aucune chance à celui qui, après la fermeture de sa discothèque s'apprêtait à rentrer chez lui avec la recette de la soirée : soit 50000 francs (7500 euros).

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© André Oliver

Pierre Pavanetto était le fils d'une famille d'immigrés italiens, comme il y en a beaucoup dans notre midi. En 1959, après voir été employé chez le marchand de vêtements Alexandre Dony, il achète en quinze jours le café Continental aux époux Lacassagne. Un sacré coup de poker ! Sans expérience dans le métier de cafetier, endetté jusqu'au coup mais Pavenetto ne craint personne.

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Pierre Pavanetto entouré d'employés et d'amis

Le Continental est alors le siège de l'ASC XIII, équipe dans laquelle il évolue comme 3e ligne. Un poste dans lequel il a su se faire respecter et où l'adversaire n'avait pas intérêt à lui chercher des ennuis, ni à en chercher à ses équipiers. C'est dans ces conditions qu'il accrochera en 1961 une coupe de France à son palmarès, gagnée contre Lézignan. Trois années plus tard, il mit un terme à sa carrière. Le rugby c'est pour la vie, quand on arrête sur le terrain on continue comme dirigeant et on soigne les copains du ballon ovale. Président de l'ASC XIII et patron d'un établissement où l'on fête les troisièmes mi-temps...

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Le Continental dans les années 1970

La force de Pierre Pavanetto, c'était sa proximité avec la jeunesse. Au premier étage de son bar, il installe une discothèque : Le Vip's. C'est là que Daniel Lacube, alias Pif, s'excite sur les platines.

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© Patrice Cartier

Pierre Pavanetto et Serge Pédron au Vip's

En 1976, il ferme le Vip's et ouvre "Le privé". Situé en bordure de la route de Toulouse à l’intérieur d’anciens bâtiments agricoles appartenant au pépiniériste Lucien Ervera, “Le Privé” et sa pizzeria “Le Vésuvio” vont devenir les lieux emblématiques des noctambules Carcassonnais. Il y avait ceux du Privé et ceux du Xénon. Disons si l'on veut caricaturer que les jeunes bourgeois habillés par Chipie ou Chevignon, habitués au Conti allaient au Privé.

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© André Oliver

Devant l'entrée du Privé

A l'entrée il fallait montrer patte blanche car le taulier se tenait là, droit devant la cheminée avec son whisky à la main et d'un regard désignait les heureux lauréats de la soirée. Le physionomiste à la chevelure blanche n'aimait pas les trublions qu'il sentait venir de loin. En 1980, il vida de sa discothèque à coup de fusil de chasse, quatre voyous toulousains venus pour le racketter. L'un d'eux fut blessé à la cheville et l'affaire s'étouffa grâce au concours de Jean Benmati, commissaire principal de police.

Le whisky et les glaçons...

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Jean Benmati

Le 5 juin 1981, Jean Benmati âge de 58 ans et Commissaire principal de police de Carcassonne est arrêté par les douaniers au volant de sa 404 Peugeot. Non sans mal, car il leur fallut tirer dans les pneus pour l'intercepter. Dans son coffre, 135 bouteilles de whisky achetées en Andorre. Lors de la perquisition de sa maison à Cazilhac, la police en retrouvera un millier entreposé dans sa cave. L'homme habitué à rendre des "services" monnayés, grâce à sa position de fonctionnaire, avait pour coutume de se rendre deux fois par semaine en Andorre. Ce trafic de contrebandier durait depuis plusieurs mois. Jean Benmati fut écroué à la Maison d'arrêt de Foix. La perquisition révéla également une liste de bénéficiaires receleurs dont Pierre Pavanetto. La marchandise exonérée de taxes en Andorre était ensuite écoulée dans la discothèque Le Privé. Pavanetto se défendit arguant que Benmati l'avait contraint à lui renvoyer l'ascenseur en prenant sa marchandise, suite à l'affaire des racketteurs toulousains. Après 36 heures de garde à vue, l'ancien joueur de l'ASC XIII se mit à table. Le procureur de la République Georges Salomon, lui indiqua la prison sans passer par la case départ. Cette affaire suscita l'émoi des soutiens de Pavanetto, accusant la justice de détester le rugby à XIII.

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© La dépêche

Pierre Pavanetto quelques mois avant sa mort 

"Pava" c'était aussi un responsable, à qui il arrivait de consigner ceux qu'il jugeait en fin de soirée inapte à la conduite. En bon père de famille veillant sur la vie des jeunes dont il avait la garde, il s'autorisait à jouer au gendarme. Il faut dire que pour sortir du Privé vers Carcassonne, il fallait traverser la nationale. Un exercice de haute voltige quand on a 3 grammes dans le conduit ! L'affaire se finissait, au mieux, dans le fossé avec la tête à l'envers. Cet univers s'est brusquement arrêté il y a 25 ans avec nos souvenirs et le "Privé" n'est plus qu'une ombre...

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L'ancienne discothèque Le privé, aujourd'hui.

Et si les Carcassonnais ont pardonné à Pierre Pavanetto de s'être fait prendre le doigt dans le pot de confiture en 1981, c'est parce qu'il avait su créer dans sa ville une ambiance de fête et de convivialité. 

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27/09/2017

On a retrouvé la "Croix de las refachados" disparue depuis plus de 50 ans !

Au moment où par une simple coïncidence, les vandales ou les voleurs s’en prennent à nos croix, nous, défenseurs passionnés du patrimoine, nous exhumons celles qui avaient disparues. Ceux qui nous ont précédés croyaient que la croix de las refachadas avait été définitivement rayée de la carte historique de Carcassonne. Il ne restait plus qu’un nom dans les souvenirs des anciens ; ceux qui pourraient aujourd’hui témoigner ne l’ont jamais vue. Que signifie « las refachadas » ? Là, encore, il nous faudrait interroger les morts et la science ne nous le permet pas encore. Fort heureusement, les communications actuelles rapprochent les gens ayant des passions communes. C’est donc par heureux concours de circonstances dû essentiellement aux articles de ce blog qu’un vieux Carcassonnais m’a signalé la croix de la refachadas dans son jardin. J’avais vaguement entendu ce nom cité dans un livre d’Henri Alaux, sans plus de précisions sur l’origine, que sur l’identité de l’objet. Ne pouvant me déplacer dans l’immédiat sur les lieux, j’ai envoyé sur place Jacques Blanco afin de faire les premières constatations d’usage. Quelques jours après, je me rendis au domicile du détenteur de la croix avec mon émissaire. Celui-ci se munit d’outils de jardinage afin de procéder au dégagement du socle enterré à 1,50 mètres de profondeur. Avec son concours et surtout son habileté, nous avons pu mettre au jour des inscriptions burinées sur le socle : « Croux de la refachados reconstruite en 1926. »

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Croux de las refachados

Comment cette croix a t-elle pu se retrouver dans le jardin de ce particulier ? Dans les années 1960, quand les entreprises firent des travaux de terrassement sur les terrains du domaine de la Reille, ce monsieur récupéra cet objet du patrimoine. Alors que les pelles mécaniques le chargeaient pour l’amener à la carrière, le propriétaire obtint la permission de le récupérer sur sa parcelle. Depuis, le lotissement est sorti de terre avec le pavillon de ce monsieur et la croix s’est retrouvée enfouie dans son jardin. Cela fait maintenant une cinquantaine d’années… En fait de croix, il ne reste plus qu’un socle cylindrique portant une inscription. La croix sur le dessus a été cassée par les engins de chantier avant qu’il ne la sauve.

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Tout vestige possèdant une histoire, tout mon travail consista à dénouer l’énigme de la Croix de las refachados. D’abord d’un point de vue linguistique en interrogeant l’Institut d’Etudes Occitanes qui ne put que s’en remettre au dictionnaire occitan de Frédéric Mistral. Rechafar signifie se rhabiller ; fachar signifie fâcher. En espagnol, refachado signifie réfracté. Nous ne sommes pas plus avancés, car il est probable que l’histoire de cette croix coïncide avec un événement particulier ou une coutume locale. Très souvent, la tradition orale nous renseigne mais comme nous l’avons écrit en préambule, les morts ne parlent pas. Je me suis donc rendu aux archives départementales où j’ai consulté le travail de l’abbé Sabarthès sur l’ancienne paroisse de Gougens, le cadastre du XVIIIe siècle et la monographie du Dr Jean Blanc sur les croix de l’Aude. Fort de tous ces éléments, nous sommes en mesure de géocaliser la croix au fil des siècles et d’en révéler quelques aspects méconnus.

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© ADA 11

La croix de las refatjades mentionnée sur le compoix de 1729

C'est en feuilletant les cadastres de l'ancienne paroisse de Gougens que j'ai trouvé le signalement de cette croix, au carrefour des avenues Roosevelt et Alfred de Musset. Ceci définit l'emplacement d'origine et vient compléter le travail du Dr Jean Blanc sur les croix légendaires de l'Aude.

"En 1780, carrefour de la route de Pennautier, chemin de la Reille (Gougens) et du chemin de Cantegril. Remplacé par une croix en fonte, carrefour du chemin de la Reille et rue Pascal - rue Raspail. 26 mai 1926 : reconstruction en pierre rectangulaire sur socle cylindrique ; mise par M. Castel de la Reille en lisière ouest de la butte de Cantegril, derrière le cimetière Saint-Vincent. Elle a été ensuite déplacée au-dessus du lycée Paul Sabatier. Elle a servi aux rogations jusqu'en 1885. Sur le socle est inscrit son nom."

 Nous voyons qu'au fil du temps la ville s'étant développée, les croix ont été déplacées avec les modifications urbaines. D'autres, furent purement et simplement jetées à la décharge. Abordons maintenant l'aspect historique, en citant le chanoine Sabarthès dans son dictionnaire topographique de l'Aude (1912). 

Les refachades. Place publique et croix, au quartier de Saint-Gimer. Commune de Carcassonne - Placette de las Refachados (rue des Jacobins), au-dessus de laquelle était anciennement le couvent des Jacobins, XVIIe siècle. Croix de las refachados, ancien oratoire au quartier de Saint-Gimer.

Il se peut fort bien que dans un temps encore plus ancien, elle se soit retrouvée dans le quartier de Saint-Gimer.

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Ce socle a été refait en 1926 et c'est celui que nous avons retrouvé chez un particulier dans le quartier de la Reille. Quant à l'origine du nom de la croix, nous ne pourrions qu'émettre des hypothèses. Que chacun fasse la sienne à la lumière des informations que nous transmettons.

Sources

Croix légendaires en pays d'Aude / Dr Jean Blanc / 1977

Dictionnaire topographique / Abbé Sabarthès / 1912

Compoix / Paroisse de Gougens / ADA 11

Recherches, notes et synthèse / Martial Andrieu

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22/09/2017

La visite de S.A.R Monseigneur le duc d'Angoulême, neveu de Louis XVIII

Privé de courrier de Paris entre le 29 mars et le 19 avril 1814, le département de l'Aude se trouva dans une situation politique difficile. Nul avis de ce qui s'était passé dans la capitale ; l'information ne circulait que par voie publique. La ville de Narbonne était devenue le quartier général du maréchal duc d'Albuféra et de son armée. Après le maréchal duc de Dalmatie s'était retiré à Castelnaudary avec ses troupes. Une proclamation adressée par le maréchal Suchet à ses soldats, le 18 avril, un ordre du jour donné le lendemain par le maréchal Soult, manifestèrent leur adhésion au rétablissement de S.M le roi Louis XVIII sur le trône des Capétiens. Le 20 avril, toutes les autorités, tous les fonctionnaires de Carcassonne se réunirent pour exprimer le même sentiment. Par un mouvement spontané toute la ville fut illuminée. L'avènement de Louis XVIII le 6 avril mettait fin au règne de l'empereur Napoléon Ier. Cette information mettra deux semaines à arriver à Carcassonne.

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Louis-Antoine d'Artois, duc d'Angoulême

(1775-1844)

Informé que Mgr le duc d'Angoulême devait se rendre de Bordeaux à Toulouse, le préfet de l'Aude s'empressa d'aller dans cette dernière ville, afin de présenter à S.A.R l'hommage de son respect et de sa fidélité. Il fut suivi de plusieurs membres du Conseil général et des conseillers municipaux des villes du département. Le Baron Trouvé, préfet de l'Aude sous le Second Empire et dont l'épouse avait été reçue par Joséphine en 1811 au château de la Malmaison, ne mit pas beaucoup de temps à tourner sa veste.

Le prince arriva le 27 avril 1814 et ce jour-là, le préfet de l'Aude eut l'honneur de dîner avec S.G Lord Wellington. Admis le lendemain avec les députations à l'audience du prince, le préfet lui adressa le discours suivant :

J'ai l'honneur de présenter à Vôtre Altesse Royale, les députations du Conseil général et des conseils municipaux des villes du département de l'Aude. Nos vœux les plus ardents, le besoin de nos cœurs sont aussi de posséder un prince si cher à tous les Français ; n'osant encore, malgré la proximité de Toulouse, nous livrer à cette flatteuse espérance, nous venons déposer aux pieds de V.A.R l'expression de notre joie, l'hommage de notre respect et de notre fidélité. Oui, Monseigneur, tous mes administrés ont vu, avec autant d'attendrissement que d'enthousiasme, les descendants de Saint-Louis remonter au trône de leurs ancêtres, à ce trône illustre par la bonté paternelle de Louis XIII, par la loyauté chevaleresque de François Ier, par l'héroïque et touchante popularité de Henri IV. 

Au milieu de la grande réconciliation de tous les peuples qui ne rivalisent plus que d'amour pour la paix et pour le bonheur du monde, qu'il m'est doux, Monseigneur, d'être auprès de V.A.R, l'interprète des sentiments d'une nombreuse et intéressante population, heureux moi-même, si l'époux de l'auguste fille de Louis XVI daigne agréer le serment que je fais de servir avec un dévouement sans bornes S.M le roi Louis XVIII et la famille des Bourbons.

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Louis XVIII

MM. Pech-Palajanel, maire de Carcassonne, et Galabert, maire de Castelnaudary, eurent l'honneur de complimenter aussi S.A.R qui témoigna sa satisfaction pour les sentiments qu'on venait de lui exprimer, et promit d'en rendre compte au roi. Le lendemain, le préfet fut informé que Mgr duc d'Angoulême était disposé à venir dans le département de l'Aude pour y passer la revue des armées. Le soir, au cercle du prince, il en obtint la certitude de S.A.R elle-même.

Le 3 mai 1814, le duc d'Angoulême arriva à une heure de l'après-midi à Castelnaudary, accompagné seulement de MM. le duc de Guiche et le vicomte d'Escars, ses aides-de-camp. Il trouva les maréchaux Suchet et Soult, passa les troupes en revue et fut complimentés par les autorités. A une lieue de la ville, il rejoignit le préfet avec la garde d'honneur à cheval. Celui-ci s'adressa au prince :

Les vœux du département de l'Aude sont comblés. V.A.R nous accorde une faveur à laquelle nous aspirions. Depuis près de 40 ans, ce pays n'avait été visité par aucun membre de la famille régnante ; aucun ne s'était arrêté dans la ville de Carcassonne, depuis le séjour que daigna y faire l'auguste prince qui, par de si longues et si rudes épreuves, mûri dans l'art de gouverner, promet à la France un règne de paix, de justice et de bonheur. 

Le bonheur ! Déjà votre présence en est le gage ; elle est l'aurore des jours fortunés qui vont prospères, longtemps négligés, et dont V.A.R vient réparer l'abandon. Monseigneur, le département de l'Aude vous offre une physionomie particulière et peut-être unique en France. Il n'a point été ensanglanté par les fureurs de l'anarchie ; il n'a point été la proie des ressentiments, des réactions et de, vengeances ; il était impatient de faire éclater son respect, sa fidélité, son amour pour la famille des Bourbons. Si la ville de Castelnaudary a jouit la première de la vue d'un prince qui fait l'espoir, qui fera les délices de la patrie, les villes de Carcassonne et de Narbonne brûlent aussi de partager cette heureuse jouissance et de prouver leur enthousiasme et leur dévouement à V.A.R et au souterrain que la main de la providence a replacé sur le trône de Saint-Louis et de Henri IV.

Cent coups de canons annoncèrent l'arrivée de S.A.R. Elle monta à cheval et traversa, ayant a ses côtés MM. les maréchaux Soult et Suchet, les lignes de troupes qui bordaient son passage, et qui défilèrent devant elle aux cris de "Vive le Roi !". Le maire à la tête du conseil municipal, attendait le prince à la porte dite de Toulouse (place Davilla) ; il le complimenta, lui remit les clefs de la ville, lui offrit un dais, que S.A.R refusa. Son entrée dans Carcassonne se fit à cheval ; elle fut signalée par des acclamations à chaque pas. Un arc de triomphe avait été élevé, toutes les rues, toutes les maisons étaient décorées de tapisseries, de drapeaux blancs et de guirlandes ; toutes les fenêtres étaient remplies de dames élégantes ; de toutes parts, on entendait les applaudissements et les mêmes cris longtemps prolongés de Vive le Roi, vive le duc d'Angoulême. La garde royale l'escorta et la garde nationale à pied formait la haie.

C'est ainsi que S.A.R fut conduite à l'hôtel de la préfecture, préparé pour le recevoir. Au haut de l'escalier, la fille du préfet, à la tête des demoiselles de la ville, toutes vêtues de blanc, s'avança un bouquet de lys à la main. Le prince admit toutes les députations qui se présentèrent, et fut conduit dans le même appartement qu'avait occupé, en 1777, Le frère de Louis XVI (Louis XVIII). Après le souper, S.A.R voulut bien honorer de sa présence le bal qui était préparé à l'hôtel de ville. Le lendemain à cinq heures et demi du matin, le prince se rendit à la cathédrale  ; le clergé l'attendait à la porte avec un dais, sous lequel il fut conduit à un prie-dieu. La messe fut célébrée par M. de Laporte, évêque de Carcassonne. Le prince partit ensuite pour Narbonne avec le maréchal duc d'Albuféra.

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© Musée des beaux-arts de Carcassonne

Claude-Joseph Trouvé, par Roque fils

En janvier 1815, le Baron Trouvé et son épouse sont présentés au roi et à la famille royale. Au mois de mars, retour de Napoléon de l'île de d'Elbe ; le préfet Trouvé s'entretient avec Fouché, chef de la police. Après le Cent jours mettant définitivement fin à la tentative de retour de Napoléon, le préfet est admis à Saint-Denis le 8 juillet 1814 et renvoyé à Carcassonne. Le 15 novembre 1815, le duc et la duchesse d'Angoulême font un nouveau séjour à Carcassonne et dormiront à la préfecture. Le baron Trouvé sera destitué par ordonnance royale le 5 septembre 1816.

Sources

Description générale et statistique du département de l'Aude / Baron Trouvé / 1818

Souvenirs d'un octogénaire / Baron Trouvé

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