13/03/2018

L'éclairage public à Carcassonne du Moyen-âge à nos jours

Comme toutes les villes du royaume, Carcassonne, au Moyen-âge, était la nuit venue plongée dans l'obscurité la plus totale. Quand les cloches de Saint-Michel et de Saint-Vincent sonnaient l'Angélus du soir et annonçaient le couvre-feu, les échoppes de la "Carriera major"ou de la rue de la Pélisserie se fermaient. Les rues boueuses devenaient alors de véritables coupe-gorges. Au XVe siècle, il existait bien quelques lumières installées aux carrefours des rues, mais comme l'entretien incombait aux habitants, ceux-ci se dérobaient le plus souvent à cette tâche. En juin 1697, sous le règne de Louis XIV, fut promulgué un édit pour l'établissement des lanternes. Suspendues à une potence, elles s'abaissaient et se levaient au moyen d'une corde passée sur une poulie. Toutefois, l'éclairage était assez timide.

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© Vincent photographies

A Paris, l'huile remplaça le suif à la suite d'un concours à l'Académie des sciences en 1765. A Carcassonne, il faudra attendre le 10 décembre 1771 pour que l'on installe vingt grandes lanternes à vitres, garnies en plomb, à cul de lampe, avec cordes et poulies. Ce système ne survivra pas longtemps, car seuls trois citoyens de la ville acceptèrent la charge de les placer à leurs frais et de les entretenir : Bages, Pontet et Ferrier. Pour remédier cette défaillance, la municipalité met en adjudication le service d'éclairage par délibération du conseil municipal en date du 7 décembre 1779.

A cet effet, un devis et un plan sont dressés par Jean Dolbau, ingénieur géographe du roy, architecte et inspecteur des travaux publics de Carcassonne. Le bail est remporté par les sieurs Vidal, Guyot et Malaviaille. Le prestataire installera des lanternes peu de temps avant le 1er novembre et commencera à les allumer le soir de la Toussaint de six heures à quatre heures du matin. Il n'y aura pas d'allumage, les nuits de pleine lune. En 1783, Argand mit au point l'éclairage avec lampe à huile rationnelle à qui Quinquet donna son nom.

Les rues, places et promenades de la ville, de ses faubourgs et de la Cité comptaient 79 lanternes. Elle passèrent à 136 en 1838, après que l'on a supprimé l'huile trop chère par celle de colza. En 1847, les deux familles Feuillerade et Pagès s'occupèrent respectivement de la Ville basse et de la Cité avec ses faubourgs.

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Bec de gaz au hameau de Villalbe

Un changement notable intervint avec l'industrie du gaz, due au Français Philippe Le Bon. Louis XVIII fonde une société royale en 1820 et plusieurs villes adoptent le nouveau mode d'éclairage au gaz. Carcassonne fut la première ville de l'Aude à s'y intéresser. La délibération du conseil municipal du 23 mars 1846 décide que le gaz serait substitué à l'huile à partir du 16 août 1847. L'adjudication en revint à la Compagnie Blanchet, le 10 mai 1846. Initialement prévus en fonte, les tuyaux durent être remplacés par de la tôle en fer étamée et bitumée joints par un long pas de vis. La fonte ne résisterait pas au passage des charrettes ou au un tassement de la chaussée. Compte tenu de l'économie réalisée par l'utilisation des tuyaux en fer, plus chers à l'achat, mais faciles à poser et ne demandant que peu d'entretien, il était demandé à la Compagnie de prolonger leur canalisation jusqu'à la rive droite de l'Aude en traversant le Pont neuf, éclairant ainsi les faubourgs de la Trivalle et de la Barbacane.

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L'usine à gaz de Carcassonne en 1963

A la fin de l'année 1846, le travaux de construction de l'usine à gaz débutèrent sur un terrain situé en dehors de la ville appartenant à M. Cabrié. L'usine comprenait une salle des fours couverte d'une toiture en tôle, une salle d'épuration avec ventilateur, une cheminée de 33 mètres de hauteur, deux gazomètres de 400 m2 chacun. On accédait à l'usine depuis l'allée de Bezons, par le chemin dit du "gazomètre". Le directeur ou "fermier" était M. Paul Léonard Pailhiez-Piécour, représentant la Cie Blanchet frères. Le personnel de l'usine était composé d'un contremaître, M. Delmas, de trois chauffeurs de fours : Auguste, Antoine et Pierre. Ils se relayaient toutes les huit heures pour un salaire de 50 francs mensuels. Messieurs Chameau, Sabatier, Charlou et Raymond étaient allumeurs de réverbères et s'occupaient chacun d'une section de la ville. Dans les faubourgs encore éclairés à l'huile, on faisait appel à Marie et Jeanne Bousquatier, ainsi qu'aux épouses Chameau et Sabatier.

La Cie Blanchet fut mise en difficulté par les événements de 1848. La vile signa un traité avec M. Bellenger, fermier de l'usine à gaz depuis 1849. Dans son cahier des charges, l'entrepreneur devait réaliser les travaux nécessaires pour éclairer au gaz les faubourgs l'Araignon, Barbacane, Trivalle et la Cité, ainsi que la route principale conduisant à la gare de chemin de fer. Au total : 7000 mètres de canalisations nouvelles, 125 becs de gaz dont 20 candélabres et 105 consoles. Chaque bec étant positionné à une distance de 40 mètres et à une hauteur de 4 mètres du niveau du pavé. Le prix du gaz par bec et par heure sera de 3 centimes, pour une consommation de 140 à 150 litres à l'heure. 

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© Coll. Martial Andrieu

Dans les années 50, on voit fort bien les gazomètres

En 1865, l'usine à gaz est cédée à la Société Néerlandaise pour l'éclairage et le chauffage par le gaz basée à La Haye. Le Hollandais M. Gros devint directeur, secondé par un contremaître, M. Mestre. L'usine entreprit des travaux d'agrandissement vers l'Est jusqu'à l'Aude. Un troisième gazomètre de 1500 m3 comprenant 8 piliers en maçonnerie fut construit, puis un autre en 1870 et un cinquième de 5000 m3. Ainsi furent éclairés entre 1868 et 1869, les actuels lieux suivants : Jacobins, Bd Sarraut, Iéna, Laraignon, square Chénier, pont Marengo, Caserne Laperrine, Palais de justice, St-Gimer, rue Antoine Marty et chemin de Montredon. Des bâtiments furent également éclairés progressivement : La gare (1867), la Préfecture et la cathédrale St-Michel (1868) et l'Hôtel Dieu. A la cité, les lices alors pourvues de vieilles maisons de tisserands possédèrent 8 becs de gaz. A partir du 1er juin 1866, la société laissa le gaz dans les canalisations le jour afin que les habitants puissent se chauffer. 

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Réverbère dans les lices vers 1900

En 1887, l'usine était reprise par la Compagnie Générale Française et Continentale d'Eclairage. La municipalité faisait stipuler dans un avenant "Le directeur de l'usine à gaz sera toujours de nationalité française".

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© Henri Alaux

Les ouvriers et allumeurs de réverbères en 1896

Elle prit dix ans plus tard le nom de "Société du Gaz de Carcassonne". Elle subsista jusqu'en 1946, date à laquelle elle fut intégrée au Gaz de France.

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© I.G.N

Les deux gazomètres et l'usine en 1958

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© Google maps

Vue aérienne du site en 2018

L'arrivée du gaz de Lacq à Carcassonne va sonner le glas du gaz de houille à partir de 1963. Les deux gazomètres, derniers témoins de l'usine à gaz seront rasés au mois d'avril 1974 par l'entreprise Olivier, de Revel. 

Sources

Conférence de M.Guérin au C.D.D.P / Octobre 1974

Exposition "Gaz-Panorama"

Midi-Libre / Avril 1974

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11/03/2018

La famille Schwayder, réfugiée à Carcassonne et exterminée à Auschwitz.

Au mois d'août 1940, la famille Schwayder de confession juive quitte Saint-Leu-la-forêt et se réfugie à Carcassonne, située en zone non occupée, chez un ami de Caunes-Minervois nommé Sabarthès. Ceci, bien entendu, afin d'éviter d'être arrêtée par les nazis. Henri, Sarah, Marthe et Rachel sont logés chez Madame veuve Castan, avec leur amie Marguerite Regairaz dans une maison située au n° 52 de la route minervoise. Henri travaillera au ravitaillement des viandes et Marthe, à la perception. Comme beaucoup de juifs français, ils s'étaient signalés comme tels auprès de la préfecture, suivant les lois de Vichy.

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A l'angle de la rue Parmentier et de la route Minervoise, étaient logée la famille Schwayder

Le 18 mai 1944, Mlle Regairaz se présente affolée chez le voisin Léon Fraîche avec lequel la famille entretient d'excellent rapports. La Gestapo vient d'arrêter à leur domicile les quatre frères et sœurs Schwayder. Deux agents en civil, se sont présentés chez eux au moment du dîner. Ils demandèrent M. Schwayder ; Henri répondit, lequel ? Ensuite, la Gestapo les obligea à la suivre, mais comme elle ne disposait qu'un d'un petit véhicule, elle fit deux voyages. Ainsi, les quatre membres de la famille Schwayder se retrouvèrent au siège du SD, route de Toulouse.

La veille, un inconnu s'était présenté chez les Schwayder vers 22 heures pour les avertir que leur arrestation allait intervenir durant la nuit. Henri Schwayder se sentant seul visé, alla coucher chez un ami en ville. Nous savons ceci grâce au témoignage de Léon Fraîche, à qui Henri se confia. Ce dernier lui laissa même une petite valise qu'il avait préparée en vue de son départ. Le lendemain vers 11 heures du matin, apprenant que rien ne s'était passé au cours de la nuit, Henri Schwayder est rentré chez lui, tranquillisé, déclarant même qu'il devait s'agir d'un faux renseignement. 

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La rampe d'Auschwitz à l'arrivée d'un convoi

Après leur arrestation, les Schwayder seront internés à Drancy avant leur départ en wagon à Bestiaux vers Auschwitz. Ils seront gazés dès leur arrivée au camp, le 4 juin 1944. Deux autres frères, Ernest (73, rue du maréchal Foch à Taverny) et Charles (à Cachan) essaieront de savoir ce qu'il est arrivé à leur famille. En 1946, la ville de Carcassonne déclarera les quatre Schwayder comme décédés. Nous avons retrouvés leurs noms dans le Journal Officiel du 2 janvier 2001.

Henri, né le 30.12.1884 à Paris. † 4 juin 1944 à Auschwitz.

Marthe, née le 25.11.1944 à Paris. † 4 juin 1944 à Auschwitz.

Rachel, née le 12.07.1886 à Paris. † 4 juin 1944 à Auschwitz.

Sarah, née le 2.07.1882. † 4 juin 1944 à Auschwitz.

D'après l'enquête menée par Charles Schwayder, ses frères et sœurs ont été "arrêtés sur dénonciations de deux collaborateurs volontaires, complices d'assassins, les nommés Fernand M, chef de division au service des étrangers de la préfecture de l'Aude, et le sieur Roger S, chef de bureau au service des étrangers à la dite préfecture pendant l'Occupation, et actuellement encore. Quelques jours après l'arrestation de mes frères et sœurs, quatre allemands, sous la conduite d'un nommé Mayer, sous officier à la Kommandantur de Carcassonne, sont venus piller leurs affaires enfermées dans des salles entreposées bénévolement chez M. Fraîche, important tout : vêtements, vaisselle, bijoux et argent, plus un peu de ce qui appartenait à leur propriétaire M. Fraîche. Sans les indications des deux personnages cités plus haut M et S, les boches n'auraient jamais eu connaissance des noms des membres de ma famille."

Dans cette enquête diligentée par le parquet en 1947, le résistant Albert Piccolo déclare que "Monsieur Roger S, fournissait la liste des réfugiés juifs à la police allemande". Il ne se serait pas fait sonner les cloches, puisqu'il est demeuré en poste après la Libération. Peut-être est-il allé porter un cierge dans l'église du saint patron des vignerons... Dans cette triste histoire, on peut retenir que les juifs français se sentaient en confiance dans leur pays. Que les allemands n'auraient pas pu intervenir sans l'appui des fonctionnaires de l'Etat-Français. 

Sources

Archives du Service Historique de la Défense

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08/03/2018

"Le Cid" de Pierre Corneille avec Francis Huster à Carcassonne en 1976

Francis Huster, désormais parrain du Festival de Carcassonne, n'a pas découvert les planches de notre ville récemment. Sa première intervention remonte au 4 juillet 1971. Jean Deschamps qui l'avait repéré au conservatoire, lui proposa de mettre en scène "Les amours de Jacques le fataliste" d'après le roman de Denis Diderot. La représentation eut lieu dans la Cour du Midi, à l'intérieur du Château comtal avec Jacques Spiesser dans le rôle du Maître. C'est ce même comédien qui, cinq ans plus tard, réalisera la mise-en-scène du Cid de Pierre Corneille dans le Grand théâtre. Le premier grand rôle du répertoire pour Francis Huster à Carcassonne, avec pour décor les remparts de la Cité. Quelle magie !

"J'ai joué "Le Cid" pour la première fois en costume moyenâgeux en 1976, au Festival de Carcassonne." (Francis Huster / Paris-Match / 1993)

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© Charles Camberoque

Francis Huster dans "Le Cid" à Carcassonne le 15 juillet 1976

Distribution

Mise en scène de Jacques Spiesser, avec Francis Huster de la Comédie-Française (Don Rodrigue), François Eichotzer (Le Comte) fut remplacé au dernier instant par Claude Dreyfus, Georges Audoubert, de la Comédie-Française (Don Diègue), Yves le Moign (Don Arias), Hervé Briaux (Don Sanche), Patrice Alexandre (Le Roi de Castille), Martine Chevalier (Chimène), Elisabeth Bourgine (Elvire), Léa Anthome (Léonor), Françoise Thuries (L’Infante).

Merci à Charles Camberoque pour sa photo

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07/03/2018

À la recherche de la tuilerie disparue du Pont rouge...

 Dans ce paysage géologique du Carcassonnais, il n'est pas utile d'aller bien loin pour trouver des sols argileux de couleur rougeâtre. Au XIXe siècle, on ne compte plus le nombre de tuileries et briquèteries installées tout autour de la capitale audoise. Aussi, il nous a paru intéressant de tenter de reconstituer l'historique de l'une d'entre elles, à savoir la Tuilerie du Pont-rouge. 

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La tuilerie du Pont-rouge avant le carrefour de Bezons

Michel Féréol Brique (1919- 1900) - enfant abandonné à l'âge de quinze mois devant la porte de l'hôpital de Carcassonne - va devenir le patron de l'une des plus importante tuilerie du secteur. Il vit avec Marie Sabatier, son épouse, à Pennautier. De cette union, naîtront plusieurs enfants : Louis, Anna, Marie, Claire  et Bernard. Veuf de bonne heure, il se remariera avec Marthe Bonnave avec laquelle il finira sa vie.

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© Jacques Blanco

Cette tuilerie située sur la commune de Villemoustaussou existe déjà d'après le recensement de 1866. Elle est alors exploitée par la famille de Pierre Ormières. Il nous est permis de penser que Michel Brique a repris cette affaire entre 1866 et 1872, année où le recensement mentionne son nom pour la première fois à cet endroit. 

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© Jacques Blanco

 Le 5 juillet 1900, après la mort de Michel les biens sont en indivision entre ses trois fils. Les filles n’arrivaient qu’en seconde position sur l’ordre d’héritage. Une vente sur licitation des biens immobiliers (tuilerie et terres) a eu lieu. Retrouvé dans un article de presse de l'époque, l'inventaire des possessions de Michel Brique nous a renseigné sur l'importance de la tuilerie. Chez les Brique, les fils sont aussi tuiliers. Bernard travaille chez Fournial à Trèbes et Louis, aidait jusque-là son père.28279917_1701618549900066_3185766282133766144_o.jpg

La tuilerie vue depuis la rive du Canal du midi

 Il s'agit donc d'une maison d'habitation avec ses dépendances formant la Tuilerie dite du Pont Rouge. Faut-il voir dans l'origine du nom de Pont rouge, la couleur de la brique ? Cette hypothèse n'a jamais été avancée, mais elle prend au regard de notre article une sacrée tournure. La tuilerie comprennait : sols, fours à cuire les briques, puits avec pompe, hangars, cave et grenier à fourrage. A l'intérieur, le matériel est constitué par une machine à malaxeur, une machine à barrots, une charrette, deux tombereaux, un cheval, un rouleau en pierre avec trainoir, deux moules à tuiles et courbettes, deux battoirs pour briques, etc. La maison d'habitation est élevée d'un étage sur le rez-de-chaussée, constituée en tuiles à canal. Une vigne attenante contient 1200 souches environs ; l'ensemble forme une surface d'environs 13 ares, 70 centiares. La surface sera réduite de 9 ares puisque Michel Brique l'avait vendu à la compagnie des tramways à vapeur de l'Aude le 20 mars 1900. 

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© Jacques Blanco

Aspect de ce qu'il reste de la carrière de Saint-Pierre

La famille Brique possédait deux carrières, pour extraire la terre argileuse indispensable à la fabrication des briques et des tuiles. La première dite de Saint-Peyre ou Parrano, située à quelques 500 mètres du carrefour de Bezons en direction de Conques-sur-Orbiel, faisait 20 ares. La seconde, dite "Caye de Saint-Pierre", avait une contenance de 54 ares. Toutes les deux étaient à équidistance de la tuilerie et permettaient de l'approvisionner en terre assez rapidement.

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© Jacques Blanco

La carrière à la Caye de St-Pierre 

C’est le cadet des Brique qui bénéficia de la tuilerie. Louis Brique fit donc tourner la tuilerie avec son épouse Alexandrine née Auriol et ses enfants : Pierre et Achille. Ce dernier mourra en 1923 lors d’une opération militaire à l’âge de 21 ans (1902-1923). Pierre (1896-1978) marié avec Paule Gout (1900-1998) sera amputé du bras droit en 1915 lors des combats de la Grande guerre. Il ne poursuit pas la carrière de tuilier, il est employé. En 1950, il habite 14 rue Tourtel et est représentant en produits agricoles. En 1969, les bâtiments de l’ancienne tuilerie Brique du Pont rouge sont vendus.

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© Claude Marquié

On peut également penser que l'usine à deux pas de là, fut élevée avec les matériaux de la tuilerie Brique. La cheminée porte le millésime de l'année 1905.

 

La tuilerie de la route de Toulouse

Après avoir hérité de la tuilerie du Pont Rouge, Louis Brique fondera ou reprendra celle de Septours située route de Toulouse. L'annuaire de 1904 mentionne la tuilerie Brique au n°10. C'est à cette époque les premiers bâtiments en entrant dans Carcassonne.

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Bâtiments de la tuilerie Brique vus du ciel en 1954

Rasée dans les années 80, la tuilerie occupait les terrains à l'arrière de l'actuelle pharmacie Baldy. Ci-dessus, on aperçoit les bâtiments en forme de T, un peu en arrière de la route.

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© Jacques Blanco

Sur le terrain, il ne reste que peu de vestiges. L'emplacement probable d'une cheminée avec les traces de la fumée sur les briques, par exemple.

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© IGN

La carrière d'où était extraite la terre d'argile se trouvait à l'actuel n°11 de la rue Mozart. Sur la photo ci-dessus, c'est cette espèce de tache blanche en bas. D'après M. Satgé du domaine d'Alibert, elle fut ensuite régulièrement comblée avec des déchets et servit de dépotoir. Dans la tuilerie, les pain d'argile arrivait sur un tapis roulant, étaient ensuite tranchés. L'ouvrier leur donnait la forme de la tuile directement sur la cuisse.

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Dans les années 1935, Louis Brique vendit son affaire à Louis Blaché. Ce fut la "Tuilerie du Méridien". Pendant trois ans, il édifia une maison témoin avec les briques de son usine. Nous la voyons ci-dessus ; elle fait le bonheur actuellement d'une pizzeria.

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© Coll. Martial Andrieu

Louis Blaché qui avait choisi le mauvais côté durant l'Occupation allemande, ne revint à Carcassonne qu'après 1951. Sa tuilerie perdura pendant ce temps. Il ne reste désormais plus que son ancienne habitation. 

Sources

Huile coude et Gasoil

Relations de terrain

Recensements de Villemoustaussou

Presse locale de 1900

Etat-civil de Villemoustaussou et Arzens

À partir de presque rien, on peut arriver tout de même à réaliser des miracles... Comment ? En combinant la science du terrain et les rapports avec les habitants, avec la recherche historique et généalogique depuis son ordinateur. C'est ce travail que nous avons mené Jacques Blanco et moi-même, chacun de notre côté mais avec complémentarité.

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03/03/2018

Jean Cabouat (1898-1969), autopsie d'un préfet de l'Aude sous Vichy

Jean Michel Adrien Cabouat naît le 9 octobre 1898 à Cæn (Calvados). A l’âge de dix-huit ans, il s’engage dans l’armée française pour combattre les Allemands durant la Grande guerre, jusqu’en octobre 1919. Blessé de guerre, il sera amputé des orteils du pied gauche. Légion d’honneur et Croix de guerre à la boutonnière, Jean Cabouat se marie le 28 mai 1923 à Paris avec Marthe Hendlé (1899-1981). Cette dernière n’est autre que la petite fille d’Ernest Hendlé (1844-1900), ancien préfet de la Troisième République. De cette union, naîtront deux enfants : Jean Marcel Emile (1924-1990) et Michèle.

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Philippe Pétain, Jean Cabouat et Jules Jourdanne à Carcassonne en 1942

Pendant les années folles, Jean Cabouat occupera divers postes dans la haute administration dont le plus notable sera celui de chef particulier du secrétariat du Ministre des finances en 1921. Préfet du Lot en mai 1937, renonçant ensuite à son affectation spéciale en décembre 1939 et malgré une invalidité de 60%, il s’engage dans le conflit entre février et juillet 1940 au sein de l’armée française. Démobilisé après l’armistice, il se retire à Cahors.

Le 4 septembre 1940, le gouvernement de Vichy le nomme comme préfet de la Creuse. Sans zèle particulier mais avec application, Jean Cabouat met en œuvre les textes fondant la Révolution Nationale. Parmi eux, les lois d’exception et lois raciales sur le premier statut des juifs (3 et 4 octobre 1940), visant l’internement des étrangers. 

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La préfecture de la Creuse à Guéret en 2018


On pourra citer à titre de témoignage, la lettre qu’il écrivit au Garde des Sceaux à Vichy au sujet du Dr Elman. Ce courrier a été posté par Bernard Elman, le fils de ce dernier, sur le site de Médiapart.

"J’ai l’honneur d’appeler votre haute attention sur la situation du Docteur ELMAN Moïse de Bourganeuf, sujet roumain naturalisé français par décret en date du 9 Juin 1938 а l’époque où il résidait а Pontarion (Creuse).
Nй le 2 Juin 1907 а Cétatéa Alba (Roumanie), le Docteur ELMAN s’est marié le 17 octobre 1934 а Montpellier avec Melle Genkin Eila, nйe le 8 septembre 1909 а Vitebsk (U.R.S.S.), étudiante en pharmacie ; il est père de deux enfants.
Très peu de temps après sa naturalisation, le Docteur ELMAN a quitté Pontarion pour s’installer а Bourganeuf sur la proposition qui lui avait été faite par l’Union des Coopérateurs du Centre, Société Coopérative au Capital et Personnel variables, possédant dans le département un nombre considérable de magasins d’alimentation а succursales multiples et une filiale intitulée « Coopération et Travail », Société de Secours Mutuels approuvée.
L’Union des Coopérateurs et sa filiale avaient divisé le département en secteurs attributs chacun à des médecins appointés chargés de soigner tous leurs adhérents moyennant un fixe de 50 000 francs auquel venaient s’ajouter le logement et les frais d’automobile.
Les tendances Front populaire de l’Union des Coopérateurs du Centre ont été nettement affirmées à plusieurs reprises et ses administrateurs se recrutaient aussi bien parmi les adhérents du parti Socialiste et Communiste qu’au sein des organisations syndicalistes les plus extrémistes.
Aussitôt installé à Bourganeuf, le Docteur ELMAN qui s’était jusqu’alors montré un adhérent fervent du syndicat médical de la Creuse démissionnait avec éclat et entrait directement en lutte avec cette organisation qui avait jusqu’alors refusé de soigner les adhérents de la société « Coopération et Travail » à des tarifs voisins de ceux de l’assistance médicale gratuite.
Son geste fut d’autant plus sévèrement apprécié qu’il avait mis tout en œuvre pour obtenir l’appui du syndicat à sa demande de naturalisation en faisant étalage d’un loyalisme de néophyte.
L’installation du Dr. Elman а Bourganeuf a coïncidé à peu de chose près avec l’afflux massif de réfugiés espagnols, et grâce à l’appui, pour ne pas dire à la complicité des autorités municipales de cette ville et notamment de M. RIFFATERRE, député-maire, ce praticien obtint que lui soit réservé le quasi-monopole des soins à donner au titre de l’assistance médicale gratuite aux réfugiés.
C’est ainsi qu’il a pu obtenir, sur état certifié par le Maire, le paiement d’honoraires d’assistance médicale gratuite s’élevant à la somme de 6.984 francs, uniquement pour les visites faites sur le territoire de la ville, sans aucune indemnité kilométrique.
D’autre part, le Docteur ELMAN a donné libre cours, depuis son installation dans sa nouvelle résidence aux sentiments qu’il avait jusqu’alors soigneusement cachés : devenu un des zélateurs les plus actifs de la municipalité, il a été pour elle, un propagandiste de premier ordre.
Pendant les hostilités, il a été mobilisé au titre de médecin auxiliaire du 15 octobre 1939 au 20 juillet 1940, d’abord а la 13ème section d’infirmier militaire а Clermont-Ferrand, puis au 171ème régiment régional а Saint-Gaudens et а Toulouse.
Depuis sa dйmobilisation, Monsieur le Docteur ELMAN s’est signalé à mon attention par sa propagande sournoise et fort habile d’ailleurs, la seule qui soit possible, c’est-а-dire de bouche-а-oreille.
Il n’est pas douteux qu’un médecin qui possède la totalité de sa clientиle dans la classe ouvrière d’une ville peut opérer du point de vue politique des ravages incessants du point de vue moral.
Bien que le contrat qui le liait а L’union des Coopérateurs du Centre soit devenu caduc depuis les hostilités, le Docteur ELMAN n’en a pas moins conservé une certaine autorité qu’il mettait au service d’un dénigrement systématique du régime actuel et de l’ordre nouveau.
J’ajoute qu’il est loin de donner l’impression d’un homme assimilé à nos mœurs et à notre culture. Retors d’allure et de manière, ayant conservé un fort accent étranger, prenant part difficilement à une discussion, il ne semble pas constituer un apport intéressant pour la collectivité française.
En résumé la personnalité du Docteur ELMAN s’apparente étroitement а une catégorie d’étrangers qui n’ont nullement appris à aimer la France et qui l’ont au contraire desservi utilisant à leur seul profit l’hospitalité et l’appui qu’ils en avaient obtenus.
C’est un métèque « dans le sens de plus antipathique et le plus mauvais du mot ».
C’est pourquoi, je ne puis que vous prier, Monsieur le Garde des Sceaux, de vouloir bien examiner la possibilité de réviser, dans le plus bref délai possible, le dossier du Docteur Elman, en vue du retrait de la naturalisation dont il a bénéficié ainsi que sa femme."

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Georges Bruguier, victime de J. Cabouat

C’est après son passage en Creuse que le préfet Cabouat est nommé dans l’Aude par le maréchal Pétain. Il arrive dans la préfecture audoise en remplacement de Paul Alapetite le 6 juillet 1941. Il y restera jusqu’en septembre 1942 avant de laisser la place au sinistre Marc Freund-Valade. Cabouat ne tarda pas à se signaler… La veille de la manifestation du 14 juillet 1942 à Carcassonne, interdite par Vichy, organisée par Albert Picolo en faveur de la République, le préfet reçut Bruguier et Henri Gout dans son bureau. D’un ton menaçant, il leur intima de ne point participer à ce rassemblement, où bien il serait contraint de sévir. D’après Bruguier, Cabouat s’engagea « à nous tenir compte de l’effort et non du résultat ». Il ne tint pas sa promesse d'après Bruguier.

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Albert Picolo

Le 6 août 1942, un télégramme chiffré du Ministère de l’intérieur rédigé depuis Vichy ordonne aux préfets régionaux (Olivier de Sardan à Montpellier) de prendre des mesures d’internement contre « les éléments les plus actifs communistes, gaullistes, anglophiles ouvertement hostiles au gouvernement. » Les préfets devront faire parvenir les noms. Le lendemain, la préfecture de l’Aude adresse sa réponse accompagnée des noms de Bruguier, sénateur du gard, et ses deux fils ; Picolo, professeur retraité ; Mme Picolo, pharmacienne ; Teyssere, secrétaire du syndicat de l’usine de Salsigne ; Demons, ancien inspecteur primaire.

Après la Libération de Carcassonne, M. Biscaye - secrétaire de l’inspection académique - porta plainte contre M. Cabouat après du Président de la commission d’épuration de l’Aude.

« Les instituteurs et institutrices furent « matraqués » solidement, du moins ceux qui avaient échappé aux rigueurs du précédent préfet M. Alapetite : promotions et mutations furent refusées à tous les suspects ; des déplacements d’office furent imposés à l’inspecteur de l’académie. Delrieu. Le choc psychologique s’abattit sur un certain nombre d’employés de préfecture. Deux chefs de division sur trois, furent limogés ; l’un Bes Marcel, acculé à la retraite, l’autre Guiter, déplacé à Cahors. Il n’avait qu’un tort, passer pour un ferme républicain et d’appartenir à une famille de libres-penseurs. Le choix psychologique s’abattit aussi sur moi (Biscaye, NDLR),. Je fus donc, sur le conseil du Président de la Légion - le sire Caillard - aujourd’hui emprisonné, proposé par le préfet pour un déplacement d’office.

Certes, M. Cabouat, se dire républicain. Mais l’était-il de 1940 à 1942 ? Il fera également valoir la qualité d’israélite de Mme Cabouat (née Hendlé, NDLR) ; mais en 1941, il faisait baptiser et communier ses enfants (Ils ont 20 ans, NDLR) à toute vapeur, expédiant même l’un d’eux au collège catholique de Bétharras, tout cela pour se « dédouanner ». (…) Nous affirmons qu’à l’époque où le vent soufflait de Vichy, il était l’auxiliaire brutal du gouvernement qui l’employait. Nous dénions donc à M. Cabouat le droit de prétendre à une préfecture dans la Ive République. »

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© ADA 11

En vertu de ses accusations, la Commission départementale de contrôle et d’épuration de l’Aude rappelle à M. Biscaye le 12 mars 1945, que le 6 novembre 1944 elle a proposé l’arrestation de Jean Cabouat. Ceci n’a pas été suivi des faits, comme d’ailleurs pour les autres préfets de l’Aude sous Vichy. Jean Cabouat nommé préfet du Pas-de-Calais, entra en fonction le 1er septembre 1944. Là-bas, il virera sa veste et fera emprisonner les collaborateurs… Evidemment, les américains et les FFI étaient aux portes de la préfecture. Il demanda ensuite à être relevé de ses fonctions pour être déféré devant la commission d’épuration du ministère de l’intérieur. Celle-ci déclare le préfet innocent des accusations portées contre lui, pour ce qui concerne l'affaire Bruguier et Biscaye. Nous synthétisons ci-dessous sa réthorique de défense.

 
A la suite de la manifestation du 14 juillet 1942, tous les fonctionnaires ayant participé à cette manifestation doivent être suspendus de leurs fonctions. On demande à Jean Cabouat une liste de noms.
Jean reçoit du Commissaire de Police un liste d’une trentaine de noms, qu’il communique à Vichy, tout en nuançant: "On ne peut affirmer d’une façon précise si elles sont venues sur ces lieux pour manifester ou pour se promener."
 Selon lui, "Le lendemain 6 août, je recevais du Préfet Régional le télégramme chiffré secret, reproduit dans la lettre de M. Le Sénateur Bruguier. Deux solutions s’offraient à moi : répondre et organiser une parade ou refuser de répondre et démissionner. Cette seconde méthode peut, avec un certain recul dans le temps et dans l’espace paraître séduisante, mais elle aurait eu pour effet immédiat de faire reposer sur des épaules plus jeunes et moins expérimentées des responsabilités qui étaient les miennes. A cette époque, en effet, mon successeur n’avait pas encore été désigné. C’est donc le Secrétaire Général ou le Chef de cabinet, peut-être tout simplement le Commissaire des Renseignements Généraux (…), qui auraient dû se substituer à moi. J’ai préféré la première solution, qui me paraissait d’autant plus honnête qu’en raison des événements du 14 juilllet, des rapports de police parvenus à Vichy à la suite, le Gouvernement ne pouvait ignorer ou feindre d’ignorer les personnalités politiques "ouvertement hostiles au Gouvernement." Je rédigeai donc la réponse figurant également dans la lettre de M. le Sénateur Bruguier et je téléphonais aussitôt à M. Cado, Directeur Général Adjoint à Vichy pour lui faire connaître les objections très sérieuses que je voyais à l’application de la mesure projetée. J’ajoutais que l’internement des personnalités, dont les noms m’étaient demandés, me mettrait déjà en très mauvaise posture sur le plan moral, mais qu’il ne fallait pas compter sur moi pour signer l’arrêté d’internement." Le 8 août 1942, Jean Cabouat écrit, se référant à l’accord qu’il avait conclu avec les organisateurs de la manifestation: "J’estime l’internement de M.M. Bruguier et autres promoteurs de la manifestation du 14 juillet absolument contre-indiqué. (…) si le Gouvernment qui connaît mon point de vue, il pourra toujours le faire, mais je ne saurais sans manquer moi-même à un engagement bilatéral jusqu’à présent respecté, signer moi-même ces décisions."
Le 29 aout, le Préfet régional l’appelle pour demander de nouvelles propositions d’internement "pour exemplarité." (sic)  Jean Cabouat signale alors "l’intérêt que présenterait l’internement de Demons Bernard et Joseph Teysseyre."
En septembre 1942 a lieu une manifestation pour célébrer la victoire française de Valmy. Un distributeur de tracts est arrêté et donne les noms de Bruguier. Bruguier est arrêté. Motif de l’internement : distribution de tracts durant la manifestation Valmy. L’arrestation de Bruguier n’est donc pas liée à la manifestation du 14 juillet 1942, mais à celle de septembre 1942. A ce moment-là, Cabouat n’est plus en poste. C'est pour cette raison que Cabouat est relaxé devant la Commission d'épuration.
 
Dans sa défense, M. Cabouat précise quelles furent ses activités dans la Résistance entre novembre 1940 et le printemps 1941. Pouvait-on parler de Résistance à cette époque ? Ceci paraît bien léger... d'ailleurs, jamais Jean Cabouat ne paraît dans les dossiers de résistants du Service Historique de la Défense. Devant la Commission d'épuration, on ne compte plus en 1945 les accusés tentant de faire valoir des faits de résistance. Sans chercher à accabler le préfet Cabouat, tout en regardant l'histoire à travers ses archives, disons qu'être jugé par une Commission d'épuration située à 800 km de Carcassonne en mai 1945, garantissait une certaine mansuétude de la part des jurés. Que serait-il arrivé si le préfet avait été jugé devant la Cour de justice de Carcassonne en octobre 1944 ?
 
 Sur ce point nous laissons les lecteurs juges des conclusions du président de la Commission d'épuration. "Les préfets en fonction ne pouvaient agir autrement. Ce qu'il s'agit de savoir c'est : S'il fallait ou s'il ne fallait pas accepter d'être Préfet à l'époque." Evidemment, lui répondrais-je aujourd'hui. Tout le monde n'a pas eu le courage de résister comme le préfet Jean Moulin. Doit-on pour autant exonérer Jean Cabouat des responsabilités qui furent les siennes pour faire appliquer les lois de Vichy ? Il n'est tout de même pas à côté du général de Gaulle à Londres en photo, mais à côté du maréchal Pétain en 1941 à Carcassonne... 

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Jean Cabouat (à droite) avec Pétain en 1941 à Carcassonne

Le 1er août 1945, il est nommé directeur de la sûreté de la zone française d’occupation en Allemagne. Entre le 9 octobre 1946 et le 30 juin 1947, le voilà désormais chef de mission au cabinet du général Kœnig, commandant en chef français en Allemagne. A côté d’un proche du général de Gaulle, que pourrait-on reprocher à l’ancien préfet de l’Aude ? Il sera même candidat à l’O.N.U en juillet 1946 !

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Le général Pierre Kœnig

Comme beaucoup d’anciens hauts fonctionnaires de Vichy, Jean Cabouat bénéficiera de soutiens. Son fils, Jean Marcel Emile, obtiendra le statut de Déporte Interné Résistant. Un membre de sa famille, Paul Cabouat, sera maire provisoire de Nîmes à la Libération après avoir servi dans les F.F.I. Nulle doute également que l’ancien préfet de l’Aude sut se faire oublier au moment opportun. Il est décédé le 7 octobre 1969.

Sources

Notes, recherches et synthèse / Martial Andrieu

Archives nationales

ADA 11 / Commission d'épuration

Dictionnaire biographique des préfets

La France, terre de refuge et de désobéissance civile / L.Yagil / 2010

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© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2018

02/03/2018

"Splendeur et mort de Joaquin Murieta" de Pablo Néruda, au Festival de Carcassonne 1976

Trois ans après l'arrivée au pouvoir de la dictature au Chili, l'adaptation française de l'unique pièce de Pablo Néruda donne la tonalité du Festival de Carcassonne 1976. Ecrite en 1967, "Fulgor y muette de Joaquin Murieta" est une pièce éminemment politique. Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, le monde avait eu la naïveté de penser qu'il s'était débarrassé de toute nouvelle incursion fasciste au sein d'un état. Hélas, la bête immonde venait de ressusciter en Amérique latine, sous les traits du général Augusto Pinochet. Pour le héros de la pièce, Joaquin Murieta, l'or de la californie se transforme en bataille contre l'injustice, le racisme, l'esclavagisme et l'exploitation de l'homme dans le travail. Autant de plaies et de ressentiments qui n'inspirent chez lui que vengeance et révolte. Joaquin Murieta le Chilien part alors en quête de l'or, suivi de tout un peuple qui affrontera l'Amérique des nantis.

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© Charles Camberoque

Festival de Carcassonne 1976

Entre 1968 et 1975, le Centre dramatique National du Languedoc-Roussillon présidé par Jean Deschamps résidait à Carcassonne. Il faisait toute la programmation du Festival de la Cité dont la notoriété dépassait de loin les frontières de notre département. À cette époque, Carcassonne se trouvait presque sur le même pied d'égalité, en terme de programmation théâtrale, que le Festival d'Avignon. En 1975, Jean Deschamps décida de passer la main au comédien Jacques Echantillon. Le Théâtre du midi changea de nom pour Les tréteaux du midi, domiciliés cette fois à Béziers. La compagnie assurera également la programmation de la saison du théâtre municipal. Jacques Echantillon réalise la programmation en collaboration étroite avec les associations culturelles de la ville, les techniciens de la culture, les élus municipaux et les grandes organisations syndicales. L'adjoint à la culture de l'époque cite cette phrase de Paul Langevin : "La culture est ce qui permet à l'individu de sentir pleinement sa solidarité avec les autres hommes".

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"Certains réclamaient, dans notre programmation , une œuvre classique : pourquoi la chercher par-delà les siècles, quand elle est là, présente et bien vivante. Ecrit bien avant les évènements qui secouèrent les assises démocratiques du Chili et permirent au fascisme de récupérer cette énorme hacienda, cet hymne à la liberté réveille aujourd'hui en chacun de nous des résonances profondes. Ce flot tumultueux qui jaillit de la terre chilienne et du cœur de Néruda, on ne l'endigue pas derrière des montagnes de dollars. On ne passe pas de menottes à un torrent. Mais à ces eaux rouges de sang chilien, se mêle le sang de tous les peuples opprimés et meurtris.

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A ce chant des émigrés chiliens, se mêlent les voix de tous les émigrés du monde. A cette nostalgie de la terre chilienne, se mêle la nostalgie de tous ceux qui ont quitté leur famille et leur toit. La voix de Néruda, comme celle de tous les grands poètes, est entendue par-delà les océans, restera présente par-delà les années.

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© Charles Camberoque

Le dessinateur Tono Salazar a représenté, la tête de Néruda à fleur de terre, agrippée au sol par des racines, une branche sur le front. On ne peut comprendre le poète si l'on n'est pas comme lui, pétri de sable et de limon. Ce sera le premier visage de la pièce : un cate de naissance. La dernière sera un visage de mort : celle de la tête coupée de Murieta, la tête jonchée de toutes les têtes de tous les Murieta du monde. Entre ce deux visages est une longue marche, généreuse, joyeuse, naïve, passionnée, cocasse ou tragique, celle de tous les peuples qui se battent pour leur droit à la vie."

(Jacques Echantillon)

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© Charles Camberoque

 C'est le 8 juillet 1976 qu'est présentée l'adaptation française de Guy Suarès d'après la pièce de Néruda, au Festival de la Cité de Carcassonne. Les décors et costumes sont de Alain Tenenbaum, la chorégraphie de Paul Bogossian, la musique de Claude Marti, Michel Lebret, Jean Michel Mariou, Gilles Cardon, Vincent Lespagnol et Zilonca. La pièce est mise en scène par Jacques Échantillon.

Distribution

Avec Gil Baladou (Alberto Reyes), Jacques Echantillon (Juan Trois-doigts), Elsa Wolliaston (Chanteuse Noire), Zilouca (Chanteuse Brune), Elisabeth Mortensen (La Puce d’or), Jean-Jacques Lagarde (Le Chevalier Escroc), Michel Lebret (Le Bâteleur, Un Mexicain), Robert Bousquet (La Voix de Murieta, Un Chilien), Ariane Ario (Une Chilienne, Une Coriphée), Alain Tenenbaum (L’Indien), Daniel Jegou (Le Ranger), Edouard Kan, Jérôme Cartier, Paul Bogossian (Les Rangers, Les Encapuchonnés), France Darry (Coriphée), Vincent Lespagnol (Percussionniste), Paul Ville (Le Poète). Enfants des Tréteaux du Midi.

Splendeur et Mort de Joaquin Murieta est l'unique pièce de Pablo Neruda discution après la représentation avec la femme de P Neruda Festival cite carca278.jpg

© Charles Camberoque

La représentation initialement prévue le 7 juillet se jouera le lendemain en raison de la pluie. Parmi le public se trouve une invitée de marque, en la personne de Matilde Néruda (1912-1985), l'épouse du poète Chilien (photo ci-dessus). S'en suivra à l'issue du spectacle, une rencontre débat en sa présence.murietta 3.jpg

Il existe un enregistrement de ce spectacle qui a été mis en ligne sur Youtube. 

https://www.youtube.com/watch?v=a99fp76-_EU

Je remercie vivement le photographe Charles Camberoque pour ses photographies prises entre 1970 et 1980 au Festival de Carcassonne. Elle furent l'objet d'une exposition en juillet 1980 dans le foyer du Théâtre municipal. Plusieurs de ces clichés illustrèrent le magazine l'Avant-Scène. Toute utilisation est soumise à des droits photographiques et ne peut se faire sans le consentement de l'auteur.

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