17/04/2017

Ce que l'Arbre de vie de la Basilique St-Nazaire et St-Celse nous révèle...

La théorie la plus répandue et admise comme vérité absolue serait que 18 panneaux du vitrail "Arbre de vie", situés dans le chœur de la Basilique St-Nazaire, auraient été refaits par le maître verrier parisien Alfred Gérente. D'après les nombreux ouvrages consultés, Viollet-le-duc demanda à Gérente de réparer le bas du vitrail. Lily Devèze indique que la maître verrier " a substitué aux quatre fleuves du Paradis l'image d'Adam et Ève, entourés de l'arche de Noé et de l'arche d'alliance, ainsi changeant l'arbre de vie en arbre de mort.

3166333959.jpg

© C. Desneux

Au-dessous d'Adam et Ève, on peut lire cette inscription en latin tentant de réparer l'erreur 

"Que ligno vetus Adam mortem protulit novus Adam vitam retulit"

À cette théorie, s'oppose vigoureusement l'affirmation de l'abbé Bruno de Monts de Savasse selon laquelle, Gérente n'aurait pas refait les 18 panneaux en les disposant dans le mauvais ordre. C'est dans un texte manuscrit, rédigé à l'issue des Journées du patrimoine du mois de septembre 1998, que nous avons trouvé les objections de l'abbé. Dans une salle du Château comtal avaient été exposés 18 panneaux du haut du vitrail de l'Arbre de vie de la Basilique St-Nazaire. La note explicative délivrée aux visiteurs avait fait bondir le curé :

"Le vitrail a subi une restauration importante en 1860, par A. Gérente qui a refait dans le bas de la verrière, 18 panneaux manquants. Il semble que l'ordre des panneaux, qui doit normalement suivre le texte de Saint-Bonaventure, n'ait pas été respecté".

Selon le prêtre, on retrouve en entier et sans aucune exception, toutes les sentences inscrites dans l'Arbre de vie de Saint-Bonaventure. Toutefois, elles ne sont pas toujours dans le même ordre. Le vitrail "Arbre de vie" de Carcassonne est la copie conforme de la fresque peinte par Taddeo Gaddi dans le réfectoire de la Basilique Santa Croce de Florence (Italie).

Santa croce.jpg

L'Arbre de vie de Santa Croce à Florence

La restauration de l'Arbre de vie par Gérente portait sur le bas de la verrière. Il mit sur le toit rouge de l'arche de Noé l'encart suivant :

"Cette fenêtre a été restaurée et complétée en l'an 1860, par Alfred Gérente, peintre verrier à Paris."

"Beaucoup de parties, dans cette fenêtre et notamment les dix-huit panneaux au bas manquaient au lecteur, salut - Alfred Gérente."

arche.jpg

Encart noir sur le toit rouge de l'arche de Noé

L'abbé Monts s'appuie sur la virgule qui suit dans le texte "parties". Sa lecture et son analyse indique que  "manquaient des parties aussi bien dans la fenêtre que "notamment" dans les 18 panneaux au bas". Ce qui permet d'affirmer sans hésitation que ces "parties" ont été aussi bien restaurées en bas qu'en haut et donc, que Gérente n'a pas refait les 18 panneaux au bas.

Ces panneaux existaient avant leur restauration, car Viollet-le-duc dans son livre sur la Cité (p.435), écrit en 1855 (cinq ans avant la restauration) : "Le vitrail de la première chapelle du transept de droite représente, le christ en croix avec la tentation d'Adam et Éve". Le baron de Guilhermy lors de sa visite en 1855 précise que "la verrière est complète et remplit trois baies ainsi que leur tympan". Il y a une "mandorle avec rétable, un Christ en croix et plusieurs personnages" au-dessous de la croix.

Un grand tableau peint par Pierre Gaston Rigaud représente le vitrail, tel qu'il était avant la restauration. A savoir : 3 baies complètes avec la croix, l'arche de Noé, l'Arche d'alliance, Adam et Éve autour de l'Arbre du Paradis.

choeur.jpg

© Pinterest

L'abbé met ses affirmations en contradiction avec Joseph Poux (archiviste de la Cité) lorsqu'il prétend dans son ouvrage, que Gérente a tracé le dessin de l'Arche de Noé, l'Arche d'alliance et Adam et Éve.

_____________________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2017 

16/04/2017

La Roseraie : Histoire d'un gâchis social et financier

La congrégation religieuse des Petites soeurs des pauvres fut fondée en 1839 par Jeanne Jugan (1792-1879) à Saint-Servan sur mer (Ille et Villaine). Elle participe à l'acceuil et aux soins des personnes agées isolées et dans le besoin sans distinction de nationalité ou de croyance.

3692189164.jpg

Les religieuses s'installent à Carcassonne le 21 novembre 1879 dans une maison inhabitée de l'avenue du Pont neuf (Arthur Mullot), où elle fondent l'asile des Petites soeurs de pauvres. (Source: Henri Alaux)

3537498186.jpg

Un peu à l'étroit, la congrégation fait construire en 1883 un nouvel établissement en bordure de la route de Narbonne (flèche rouge).

3084456624.png

Cet ouvrage est l'oeuvre de l'architecte Charles Emile Saulnier (1828-1900). Il se présentait à cette époque sous la forme d'un U ; une chapelle à l'arrière du bâtiment principal et de chaque côté l'aile des hommes et celle des femmes.

2845981856.jpg

La chapelle des Petites soeurs des pauvres au début du XXe siècle

1503693241.png

© J. Blanco

L'entrée à droite avant qu'elle ne soit entièrement refaite.

1957830591.jpg

Les soeurs vont ensuite faire construire un bâtiment reliant les deux ailes, dont la façade et l'entrée donneront sur la route de Narbonne. Elles resteront à Carcassonne jusqu'en 1973, année où l'ensemble immobilier sera vendu à la ville.

1433045042.jpg

En début d'année 1977, la municipalité Gayraud décide la transformation de l'ancien Asile des Petites soeurs des pauvres, en 53 logements-foyer pour personnes âgées. Le bâtiment est acquis par le Conseil général de l'Aude qui le vend à la ville pour le franc symbolique. Celle-ci le rétrocède à l'Office H.L.M. Le montage financier s'établit comme suit :

Caisse des prêts aux organismes HLM : 2.818.00 frs

E.P.R : subvention de 170.000 frs

O.R.G.A.N.I.C : 141.000 frs

B.A.S : 500.000 frs

H.L.M Aude : autofinancement 150.000 frs

Ville de Carcassonne : 500.000 frs

La restructuration des bâtiments et leur transformation est confiée à l'architecte Mlle Cailhau. La gestion est placée sous la responsabilité de Mlle Brieu, sous l'égide du Bureau d'aide sociale de la ville.

La Roseraie dispose d'une superfine totale de 2905 m2 dont 1575 sont réservés aux logements. À l'intérieur, les aménagements collectifs comprennent une salle à manger de 72 places située dans l'ancienne chapelle, 4 salons, une salle de jeux (46 m2), une cuisine collective (63 m2), une salle polyvalente pour 99 personnes (232 m2) et un jardin de 12 000 m2. 

Ce sont au total 55 logements qui sont construits pour des personnes âgées non dépendantes. Il s'agit de studios avec cuisine et chambre à l'exception de neuf type F1 et d'un type F2. Chaque pensionnaire bénéficie d'une buanderie équipée de machines individuelles et d'un service de restauration, qu'il peut prendre en salle ou dans son appartement. Les loyers vont de 480 à 890 francs (allocation logement comprise). Selon le maire, tout a été fait pour que l'on puisse se loger et se nourrir même avec le minimum vieillesse de 916,66 francs. En 2015, il est de 800 euros. Le jour de l'inauguration 60% des  logements avaient déjà été pourvus ; un succès qui ira croissant dans les mois suivants.

Au dessus du portail, le dessin en faïence est l'oeuvre du peintre Jean Camberoque (1917-2001).

262494587.jpg

La chapelle est visible depuis la rue Alexandre Guiraud et servirait, parait-il, de gymnase. Elle a été désacralisée, mais l'abbé Jean Cazaux à son grand regret ne sait pas ce que sont devenus les objets du culte. Ciboires, calices, maître autel, chemin de croix, confessionnal, statues, etc... ont disparu à jamais.

3587803161.jpg

Le maître autel dans le choeur de la chapelle, autrefois...

109026839.jpg

© Jean-Luc Bibal / La Dépêche

Au moins de décembre 2010, la Communauté d'Agglomération du Carcassonnais présidée alors par Alain Tarlier, fait l'acquisition des bâtiments de la Roseraie au bailleur social Habitat Audois, représenté par Robert Alric. Habitat Audois avait obtenu les bâtiments pour l'euro symbolique de la ville de Carcassonne. La valeur vénale estimée par France domaine, s'élève à 2,29 millions d'euros. Le président indique son souhait d'y installer les bureaux de l'Agglo ; le déménagement coûterait 8 millions.

564202676.jpg

Finalement après cet achat onéreux pour les finances publiques, la Communauté d'Agglomération abandonnera son projet. Elle s'installera dans les locaux de l'ancien EDF, dans lequel elle avait promis de créer la médiathèque. La Roseraie restera sa propriété mais à l'abandon (voir photo ci-dessus). Depuis ce temps, l'administration territoriale cherche à se débarrasser de ce bien. On apprend cette semaine qu'elle vient de trouver un acquéreur. 

454584922.jpg

© Nathalie Amen-Vals / L'Indépendant

C'est la société immobilière Nexity qui vient de réaliser une belle affaire. En effet, elle emporte la Roseraie pour 1,1 millions d'euros afin d'y réaliser une résidence privée pour séniors. La Communauté d'agglomération viendrait de perdre en sept ans 1,19 millions d'euros : 2,29 M acquis en 2010 - 1,10 M vendu en 2017. Elle s'enorgueillit quand même d'avoir réussi à se dessaisir de ces bâtiments, en ayant réussi à récupérer 1 millions d'euros pour ses finances. La belle affaire ! Sans compter que si elle en avait pris soin depuis ce temps, le prix aurait peut-être pu être négocié à la hausse. 

Sur le plan purement social, nous sommes passés d'un asile et une maison de retraite publique pour personnes âgées désargentées en 1977, à une résidence privée pour séniors fortunés. Quand on sait le coût actuel des maisons de retraites, on se demande dans quel établissement iront les "vieux" qui n'ont pas le sou. Pire encore, ce sont les contribuables qui viennent de perdre 1,1 millions d'euros en faveur d'une société immobilière privée. 

 _______________________________

© Tous droits réservés/ Musique et patrimoine/ 2017

15/04/2017

Montplésir d'été : une guinguette au bord de l'Aude

Que sait-on de Monrplésir d'été, improprement écrit "Montplaisir d'été" dans les très rares ouvrages qui évoquent son existence ? Presque rien, sinon que cet endroit situé sur la rive droite de l'Aude, fut une guinguette dans laquelle on venait se rafraîchir et danser à la belle saison. On y accédait par une barque qui traversait le fleuve en aval du Païchérou ou bien à pied, par les terrains de l'île.

Café Mont Plaisir d'été.jpg

Monplésir est complet depuis que sur l'Herbette, on a trouvé des mots écrits par un poète. Ô couples amoureux gardez-vous d'oublier, que nous avons ici l'Or-Kina Sabatier

De ce temps-là, il ne nous a pas été possible de retrouver le nom des propriétaires. Aucun des annuaires que nous possédons, ne nous donne cette information. En revanche, les registres du commerce nous apprennent que Laurent, Pascal Bourdel exploitait une "vente saisonnière au détail de boissons hygiéniques" après la Seconde guerre mondiale. Le fonds sera exploité jusqu'au 31 décembre 1974 par son épouse Raymonde, Marguerite Bourdel (née Pech). Margot, bien connue des Carcassonnais, vendait sa production maraîchère au marché de place Carnot. On l'appelait "La campardine". Quant on cherche l'étymologie de ce surnom, on observe qu'en provençal, un campardin est un fanfaron.

___________________________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2017

14/04/2017

Quand le Centre dramatique "les tréteaux du midi" programmait le Festival de la Cité

Entre 1968 et 1975, le Centre dramatique National du Languedoc-Roussillon présidé par Jean Deschamps résidait à Carcassonne. Il faisait toute la programmation du Festival de la Cité dont la notoriété dépassait de loin les frontières de notre département. À cette époque, Carcassonne se trouvait presque sur le même pied d'égalité, en terme de programmation théâtrale, que le Festival d'Avignon. En 1975, Jean Deschamps décida de passer la main au comédien Jacques Echantillon. Le Théâtre du midi changea de nom pour Les tréteaux du midi, domiciliés cette fois à Béziers. La compagnie assurera également la programmation de la saison du théâtre municipal. 

Affiche.jpg

© Archives municipales de Carcassonne 

Affiche du festival 1976

Jacques Echantillon réalise la programmation en collaboration étroite avec les associations culturelles de la ville, les techniciens de la culture, les élus municipaux et les grandes organisations syndicales. L'adjoint à la culture de l'époque cite cette phrase de Paul Langevin : "La culture est ce qui permet à l'individu de sentir pleinement sa solidarité avec les autres hommes".

Affiche 2.jpg

© Archives municipales de Carcassonne

Les tréteaux du midi - Centre Dramatique National Languedoc-Roussillon - ont pour mission de procurer tout au long de l'année un service à l'ensemble de la population de la région. L'idée de service public, chère à Jean Vilar, suppose une disponibilité permanente de la part de l'équipe du C.D.N à l'égard du public. Le théâtre, la musique, le music hall, les arts plastiques, la danse, le cinéma, toutes les formes d'expression seront accueillies dans les lieux les plus divers : Théâtre de la Cité, Cour du Midi, Jardins et cours intérieures, remparts et cafés.

jacques.jpg

© en.notrecinema.com

Jacques Echantillon

Né à la Tronche (Isère) en décembre 1934, Jacques Echantillon obtient un Premier prix d'Art dramatique au conservatoire de Grenoble puis "monte" à Paris. Il est reçu à l'unanimité au conservatoire de Paris, après audition des bouts de scènes de Figaro du "Barbier", le sosie d'Amphitryon , Lubin de "Georges Dandin". Le voilà pour deux ans dans la classe d'Henri Roland. Après un passage par la guerre d'Algérie, il réintègre le conservatoire d'où il sortira avec un Premier prix moderne et un accessit classique.

Il multiplie les rôles de valets, les sapins, etc. À la télévision, il obtient un rôle de 800 lignes dans "Un pareil milliardaire" avec Claude Santelli. Il rêve d'avoir une troupe et monte des farces de Molière avec Francis Lemaire, France Darry, Jean-Luc Bidaut, Ramade et Paulette France.

A la Maison de la culture de Nantes, il joue "Voulez-vous jouer avec moi" de Marcel Achard. L'auteur qui était dans la salle préféra confier la pièce à la troupe d'Echantillon plutôt qu'à celle de Robert Dhéry. Il eut alors envie de changer de style "pour se remettre en question", et il eut le culot de monter "l'espace dedans" d'Henri Michaux, dans le premier café-théâtre du quartier du Marais. Personne n'y croyait mais au bout de dix jours c'était la queue ; deux séances par jour.

Au festival de Mexico, il obtint les deux premiers prix - pour la troupe et pour le spectacle. Au retour, après la reprise de Scapin à la Comédie Française. Après avoir roulé sa bosse dans de nombreux pays, Jacques Echantillon s'établit en Occitanie. A partir des années 75, il dirige des institutions : Michel Guy le nomme au Centre dramatique de Carcassonne, le Théâtre du Midi. L'aventure s'achèvera avec Carcassonne en 1981, où il sera remplacé à la tête du Festival de la Cité par Jean Alary. Jacques Echantillon est décédé le 17 décembre 2009.

affiche 3.jpg

© Archives municipales de Carcassonne

Jacques Echantillon a porté notre culture jusqu'à Paris. On pourra citer le succès de "Jésus II" de Joseph Delteil, au théâtre de Paris en 1977. Que reste t-il aujourd'hui de tout cela ? La nostalgie, sans doute, d'une époque où les artistes étaient appréciés comme des porteurs de rêves et non, comme la variable d'ajustement de l'économie du secteur culturel. On ne fait pas de la culture pour le peuple - quel mépris ! On fait de la culture par le peuple, c'est là une différence de taille vers son émancipation émotionnelle, intellectuelle et finalement vers sa liberté.

_____________________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2017

12/04/2017

Les mémoires posthumes d'un Carcassonnais (3)

Jean Ouliac (1904-1984) occupa une place importante dans l'univers musical de Carcassonne. Il fut violoniste émérite dans l'orchestre du théâtre municipal et percussionniste dans l'harmonie municipale. Au sein de l'école de musique, il transmit avec excellence à de jeunes instrumentistes la pratique du violon. Cet homme, que je n'ai pas eu l'honneur de connaître, est tel qu'il me fut décrit. Nous avons retrouvé une interview de lui, dans laquelle il évoque ses souvenirs de musicien dans les cinémas de la ville.

Jean Ouliac Violoniste.jpg

© Droits réservés

Jean Ouliac à Carcassonne

 J'ai commencé à jouer dans un cinéma vers l'année 1923. J'avais par conséquent dix-neuf ans et ça a duré jusqu'à mon service militaire donc un peu plus d'un an. Le cinéma dans lequel je jouais s'appelait "Idéal Cinéma". Il était sous la direction d'un mouvement catholique, et se trouvait à l'emplacement de l'actuel Rex (Evêché, NDLR). Nous étions là quelques amis ; autant que je puisse me rappeler, il y avait Georges Anisset comme pianiste, Boudoux comme violoniste avec moi, Charles Adroit comme violoncelliste, Fort comme trompettiste, Joseph Rieupoulh et Gouzy comme clarinettiste. Nous étions placés dans ce que l'on appelle la fosse d'orchestre, c'est-à-dire au bas de l'écran. Et notre rôle était de créer une ambiance musicale pendant toute le temps que durait la projection.

Ce cinéma donnait surtout des films américains : des westerns, et bien des fois, nous ne nous intéressions même pas aux films qui étaient projetés. Il nous est arrivé de faire les trois séances de cinéma en ignorant tout des films qui passaient. Souvent il arrivait ceci : le vacarme dans la salle devenait tel qu'il nous était impossible de jouer. Alors, à ce moment là, instinctivement on s'arrêtait et on regardait ce qui se passait sur l'écran. ET bien, la scène était toujours la même. Un grand gaillard, un garçon superbe se retroussait les manches, sautait sur son cheval, et se mettait à la poursuite de bandits ou de malfaiteurs quelconques. Et, tant que la poursuite ne s'était pas achevée (elle s'achevait généralement dans un café qui était saccagé) il nous était impossible de jouer.

Jean Ouliac .jpg

© Droits réservés

Au début on se contentait de jouer des morceaux pendant la projection pour créer un fond sonore. Puis au bout de sept à huit mois, on a fait ce que l'on appelait l'adaptation musicale ; c'était pour nous musiciens un véritable exercice de style. En arrivant au cinéma, nous trouvions sur nos pupitres une pile de partitions musicales. Nous attaquions la première avec le départ du film. Au signal, une lampe rouge s'allumant en haut et à gauche de nos pupitres, il fallait arrêter là le mouvement, prendre la partition suivante, et la jouer jusqu'au prochain signal. Cette rupture impliquait donc un changement de tonalité, de mouvement, de rythme, de nuance, de tout ce que vous voudrez ! Il fallait changer ! Et c'était plus ou moins heureux. je me souviens à ce sujet, d'une de ces ruptures : la scène représentait un cortège de mariage qui sortait d'une église, on jouait alors "La marche Nuptiale" de Mendelssohn. Puis le cortège arrivait sur une place publique où il y avait une foire ; il fallait changer !... pour jouer "Carnaval Parisien" de Popy.

On jouait des compositions de Popy et quelquefois même des choses plus anciennes telles que des chansons de Mayol, de Dalbret, de Georgius, de Dranem. Au début, c'est nous qui choisissions ce qu'on allait jouer, et c'était un peu n'importe quoi. Quand il y a eu l'adaptation musicale c'est la direction de la salle qui indiquait les thèmes à interpréter. Mais la direction détenait ces indications d'une autre source. Je crois qu'elle recevait ça face au film.

ouliac

Le film qui m'a le plus intéressé c'est Ben Hur (1925, NDLR). C'était réellement le triomphe du cinéma muet. Mais le reste, alors, vous savez !... Sauf les films comme La passion ou Le Miracle de Sainte-Cécile... A ce moment, il y a eu Le Miracle de Lourdes. Ce film a d'ailleurs été terriblement contesté par les autorités religieuses de l'époque. Le cardinal Archevêque de Paris a même dit : " Il représente les efforts maladroits d'une société qui a perdu son sens chrétien, et qui cherche maladroitement à la retrouver".

On peut considérer le cinéma des années vingt comme du spectacle populaire. Il faut dire que son prix relativement bas était accessible à toutes les bourses. Il y avait trois catégories de places : les plus chères étaient à 2 francs, ensuite il y en avait à 1,50 francs et je ne me souviens plus exactement mais les autres n'atteignaient pas 1 franc. Le samedi soir, le public n'était pas nombreux, mais il était calme. Le dimanche après-midi le public était plus important, il était surtout composé d'enfants, et de petites bonnes à qui on donnait l'après-midi du dimanche - c'était à peu près le seul jour de sortie. Lors de ces séances, nous étions régulièrement interrompus par le vacarme que produisait ce jeune public. Le dimanche soir, l'assemblée était variée, moins nombreuse qu'en matinée, elle était surtout composée d'adultes, d'enfants accompagnés de familles.

3073721032.jpg

© Ministère de la culture

L'ancien "Idéal Cinéma" devenu ensuite le "Rex", rue de la liberté

On donnait "La martyre de Sainte-Cécile". La jeune fille était enfermée dans sa salle de bains, où le préfet Amalquius avait décidé de la faire mourir, étouffée par la vapeur d'eau ; ce qui est maladroit pour faire mourir une jeune fille de dix-neuf ans. Au bout de trois jours, le préfet s'énerva et envoya un soldat pour décapiter la jeune fille. Au moment où le soldat allait accomplir sa sinistre besogne - l'image ne montrait pas le glaive tomber sur le cou de la jeune fille - il y eut dans la salle une femme qui poussa un cri de frayeur tel qu'on dut interrompre la séance pour réconforter la dame. Les westerns et les films d'action, notamment, étaient contrôlés quant à leur moralité. Quelques années plus tard, on a créé la côte de l'office catholique ; une note attribuée au film projeté, était affichée à la porte des églises.

Il fallait une capacité musicale suffisante pour jouer des morceaux de difficulté moyenne, sans répétition, une certaine habitude, une certaine sûreté. Il fallait tout jouer à première vue. Dans les milieux musicaux, les musiciens de cinéma étaient considérés comme des gens expérimentés. Dans le cinéma où j'ai joué ; à cause de son caractère particulier, on peut dire que bien souvent nous n'avons pas été payés du tout. Notre travail à l'Idéal Cinéma était bénévole.

Au "Cinéma des Familles"*, il y avait Arthur Lenfant, un pianiste remarquable qui a assuré seul toute la période 1914-1918, où un grand nombre de musiciens avaient pris part au conflit. Ce n'est que la guerre terminée, lors de la démobilisation que ces gens ont reformé des orchestres, ou grossi des embryons d'orchestres. M. Lenfant a été remplacé par M. de Norris, pianiste également, qui a joué un certain temps en compagnie d'une jeune violoniste : sa fille, je crois. Dans les années 1920, on lui adjoint deux autres violonistes : les demoiselles Bourdil. Ensuite, c'est devenu le genre de formation que j'ai connu. Pour des motifs publicitaires, on parlait d'orchestre symphonique et même d'orchestre classique. Mais la plupart du temps, le quatuor n'était pas complet. C'était bien entendu des arguments commerciaux.

Chaque cinéma avait une sorte de personnalité. L'Idéal c'était le cinéma catholique. Le "Cinéma des Familles", lui, c'était le cinéma Duffaut, le cinéma de Monsieur Duffaut. Ce qui était un gage de la qualité d'un certain spectacle.

* Le cinéma des Familles se trouvait sur l'emplacement de la clinique St-Vincent, à l'angle des boulevards Jean Jaurès et Omer Sarraut. 

Sources

Merci à I. Debien pour ce document

_____________________________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2017

10/04/2017

Le mausolée romain du hameau de Montredon: une pépite enfouie depuis 9 ans!

Au début de l'année 2008, lors d'un sondage archéologique préventif sur un terrain de 2ha situé sur le hameau de Montredon destiné à être transformé en zone pavillonnaire, les chercheurs vont faire une extraordinaire découverte.

3150416480.jpg

L'unique mausolée de l'Empire romain en grand appareil (16m2) découvert en Gaule jusqu'à aujourd'hui. Selon l'INRAP (Institut National de Recherches Archéologiques Préventives), il aurait été édifié pour servir de sépulture au premier colon envoyé par Rome pour administrer Carcassonne entre 50 et 40 avant J-C. La pierre verticale servait à obstruer l'entrée du temple.

4139576065.jpg

La datation a pu être réalisée en partie grâce à la découverte de la base d'une colonne de brique en quart-de-rond. En effet, cette technique était utilisée à Rome dès le 1er siècle avant J-C et seulement en Gaule, au 1er siècle après J-C. L'INRAP en déduit que le concepteur l'a importé pour bâtir le mausolée entre 40 et 50 avant notre ère.

4287251941.jpg

Avec les parties restantes éparpilées sur le terrain, on a tenté de reconstituer l'aspect primitif du mausolée. Etait-ce un temple? Les éléments d'ornementation accréditent plutôt la thèse d'un mausolée de type turriforme (Comme une tour).

352492320.jpg

Les blocs de gré font environ 700kg chacun. Ils ont été assemblés par un système de levage dit à la louve.

3960808388.jpg

A l'est et en bordure du mausolée passait une voie publique pour que l'on puisse l'admirer.

2861866444.jpg

A l'ouest, s'élevait une villa romaine.

2916069918.jpg

Un puits

3918113405.jpg

Cette découverte unique a fait grand bruit en 2009: reportages télévisés, articles dans la presse locale et scientifique, journée ouverte au public, commentaires des élus...etc. Et quatre ans après ?

2553781060.JPG

Voici ce qu'il en reste... Il semblerait qu'un tel héritage soit devenu très difficile à gérer, aussi sur les conseils des scientifiques la ville de Carcassonne a enfoui le site archéologique. Il n'a pas disparu, mais pour le préserver des pilleurs, taggers et autres vandales, c'est désormais une friche. La ville a gelé le terrain où est situé la construction, qui est par ailleurs municipal. Le lotissement devait accueillir en son sein dans un espace préservé ce mausolée, mais la ville lui cherche depuis neuf ans une meilleure exposition. Entre-temps, on a trouvé de la place pour l'exposition des supermarchés ! Reste encore à lui trouver un nouveau site et étudier techniquement la possibilité de le démonter pour le bâtir ailleurs. On avait pensé au square Gambetta, mais l'intérêt historique ne risque t-il pas d'être altéré à des fins purement touristiques ? Et puis, les hameaux ont aussi le droit d'avoir leurs visiteurs... Bon allez, rendez-vous dans mille ans !

patrimoine

En attendant, tout autour du site archéologique, un bailleur social a construit 51 logements HLM. L'ensemble des vestiges de l'ancienne voie romaine a été écrasé. Au milieu de ces maisons, se trouve désormais une friche sous laquelle est enfoui le mausolée. Autant dire que c'est maintenant lui le gêneur... Dans n'importe quelle autre ville, on l'aurait mis en valeur. Oui, mais c'est Carcassonne !

http://www.inrap.fr/un-mausolee-romain-carcassone-9450

Article mis à jour le 10 avril 2017

_________________________________

© Tous droits réservés/ Musique et patrimoine/ 2017