15/10/2017

Les anciennes guérites des édifices publics de Carcassonne

Si vous passez par la rue Jean Bringer, devant la préfecture, vous remarquerez à droite du portail donnant accès à la cour d’honneur, une guérite en pierre de taille incorporée à la maçonnerie de même appareil. Avant 1941, date à partir de laquelle se tint un gardien de la paix à cet endroit, personne ne gardait l’entrée de la préfecture. Antérieurement, le ministre de l’Intérieur ne possédait pas de fonctionnaires de police en uniforme. Cette fonction était de la prérogative des municipalités qui avaient à recruter leurs agents rémunérés par la commune. De cet fait, la surveillance requise était confiée aux soins de l’armée qui devait assurer le service de garde à la Préfecture, au Palais de justice, à la Banque de France, à l’Évêché situé à l’Hôtel Murat (actuelle Chambre de Commerce) et au cercle des officiers. Ce dernier avait son siège à l’hôtel Saint-Jean Baptiste, démoli en 1911 et remplacé par le Grand Hôtel Terminus.

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De ces guérites, seuls deux subsistent : celle dont nous venons de parler et celle de l’ancien évêché, rue Aimé Ramond. Celle-ci est située à gauche du portail d’entrée de la Chambre de Commerce. Elle est aussi en pierre de taille ouvragée et murée pour éviter qu’elle ne serve d’abri pour une mauvais action.

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Dans un journal local, une anecdote nous est rapportée à propos de cette guérite… Un habitant de Carcassonne s’étant attardé pour rentrer chez lui, allait passer devant la guérite, c’était là son chemin pour rentrer en ville. La Ville basse était encore ceinte de remparts et notre homme, peut-être ayant fait la fête, déambulait trainant ses pas sur les pavés inégaux de la chaussée de la rue de la mairie, après avoir passé la porte des Cordeliers. Il arrivait à hauteur du factionnaire, lorsqu’il s’entendit interpeller par un : « Halte là ! qui vive » impératif. Il répondit aussitôt : Rouvenac ! Ce devait être son nom. La sentinelle répondit par : « Passez au large ! ». Notre homme, un paysan habitué au langage occitan, se fit comprendre en répondant : « Je rasée la muraille », voulant ainsi rassurer le militaire qu’il n’avait rien contre lui.

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© Collection Martial Andrieu

La Banque de France en 1906

La troisième guérite, celle de la Banque de France, a été démolie en 1964, au cours de réparations effectuées à cet établissement. Moins ouvragée que les précédentes, elle était en pierre et comportait une petite ouverture dans le fond pour communiquer avec l’intérieur de l’immeuble. Elle était située à huit mètres à droite de l’entrée de la banque.

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La garde du Palais de Justice était faite par une escouade de six à sept hommes, lequel étaient logés dans le bâtiment de Thémis. Ils occupaient les locaux à gauche des escaliers du palais ; on y voyait encore en 1964, les rateliers d’armes, les bas-flancs où s’allongeaient aux heures de repos les hommes du corps de garde et sur les murs de nombreux graffitis tels que « C’est du peu, c’est 15 au jus. »
Au centre des officiers, l’entrée était située côté boulevard Omer Sarraut de l’hôtel Saint-Jean Baptiste ; c’était une simple guérite de bois adossée au mur de l’hôtel, lequel fit place en 1914 à l’hôtel Terminus. La guerre de 1914 ayant éclatée, le Cercle des officiers ne fut pas réinstallé en ce lieu.

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Avec l’état d’urgence en vigueur depuis 2015, nous voyons que nos édifices publics sont à nouveau l’objet d’une surveillance active. Ce ne sont plus les Sergent de ville qui veille, mais les soldats de l’armée d’active. De là à réinstaller des guérites ?…

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10/10/2017

Une cantatrice Belge donatrice de sa collection à la Bibliothèque municipale de Carcassonne

Au mois de juillet 1954, une cérémonie à la Bibliothèque municipale de Carcassonne rassemblait les autorités municipales autour de Paul Delmas. Ce brillant médecin né à Rieux-Minervois le 14 avril 1880, fit ses études au lycée, puis à la faculté de médecine de Montpellier. Interne des hôpitaux en 1904, docteur en médecine en 1907 (titre de la thèse : L'avarie des remplaçantes, prix Fontaine de la meilleure thèse, en raison de la qualité de l'analyse de la situation médicale, sociale et juridique des nourrices, contaminées, faute de prévention, par des enfants malades), agrégé de médecine en 1910, professeur titulaire en 1923 et professeur de clinique obstétricale en 1926. Durant la Grande guerre, le Dr Delmas sert son pays avec le grade de colonel et reçoit la légion d'honneur en 1932. Il exercera de nombreuses responsabilités au sein d'académies, de sociétés ou d'organismes de médecine, en particulier dans le domaine de l'obstétrique : membre correspondant étranger de la Société médico-chirurgicale de Bologne (Italie)en 1925; membre honoraire étranger de la Société belge de gynécologie et d’obstétrique 1928. membre correspondant de l’Académie royale de Médecine de Barcelone 1931.Il est docteur « honoris causa » de la Faculté de Médecine du Caire (Egypte) 1928. A Carcassonne, il sera président de la Société des Arts et des Sciences en 1921. Est-ce à ce titre qu'il légua la bibliothèque de son épouse à la ville de Carcassonne ?

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© CTHS. La France savante

Paul Delmas

(1880-1962)

Il s'agit là d'une centaine de volumes reliés, afférents aux grandes époques de la littérature et de la science, légués par l'épouse de Paul Delmas à la Bibliothèque municipale. René Descadeillas, conservateur de la bibliothèque, réalisa un catalogue précis de cette donation. A cet effet, une salle Gabrielle Wybauw-Delmas fut inaugurée à son nom avec le portrait de la généreuse donatrice.

"On a bien voulu dire en rendant hommage à la seule et véritable donatrice, que le fonds qu'on inaugure aujourd'hui, et qui a reçu son nom, apporte de nouveaux moyens de travail aux étudiants, aux chercheurs, aux érudits. Ainsi, son but est pleinement rempli. Il n'a jamais voulu autre chose que développer le goût et la culture. Il sera trop heureux si ces livres, choisis et rassemblés patiemment, fortifient le désir d'apprendre et éveillent des vocations (Paul Delmas)".

Qu'est-elle devenue après le désherbage survenu dans les conditions que nous connaissons en 2010 ? En contrepartie, la municipalité de l'époque s'engagea à faire fleurir chaque année la tombe de Gabrielle Wybauw-Delmas à La Livinière (Hérault).

Qui était Gabrielle Wybauw ?

 Née à Brabant (Belgique) le 23 avril 1883, sœur du professeur Wybauw, de la Faculté de médecine de Bruxelles, Gabrielle Wybauw se fit entendre comme soprano dramatique dans les théâtres royaux d'Anvers et de Bruxelles. Elle rencontra le succès dans les opéras de Wagner comme la Walkyrie. Nous avons retrouvé son passage au Théâtre des Champs-Elysées en 1922 et 1924. Cette année-là, elle participa au Festival César Franck. Pendant la Grande guerre, sa présence au front des armées comme ambulancière de la Croix-Rouge Belge, lui valut la Croix de l'Ordre de Léopold et la Médaille de la reine Elisabeth. Le dévouement de Gabrielle Wybauw à la cause des alliés fit d'elle la coéquipière d'Edith Cavell, qui fut fusillée par l'ennemi. Au mois de février 1938, la cantatrice devint Chevalier de la légion d'honneur. Elle mourra le 9 décembre 1950 à La Livinière où elle est inhumée en compagnie de son époux, Paul Delmas.

Outre sa donation à la Bibliothèque municipale de Carcassonne, Gabrielle Wybauw en fit d'autres au Musée des Augustins de Toulouse et au Conservatoire de musique de Bruxelles. Nous n'avons pas trouvé de portrait de l'illustre artiste, mais le musée ou la bibliothèque en possède un. Reste à savoir où il se trouve et ce qu'est devenue la donation Wybauw.

Sources

Nous remercions la mairie de La Livinière pour son aide

La dépêche / Juillet 1954

CTHS. La France savante

Programme Théâtre des Champs Elysées

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04/10/2017

En 1971, la ville reconstruisait un nouveau square Gambetta...

Après la destruction du magnifique square Gambetta en juillet 1944 sur ordre des Allemands, ce jardin avait été réaménagé avec les moyens du bord. Une pelouse, quelques buissons, les monuments rescapés non envoyés à la fonte par l'occupant et un parterre de fleurs. Au moins d'octobre 1970, la municipalité Gayraud lançait le chantier d'un nouveau square, dessiné par l'architecte Henri Castella. L'entreprise Bonnery s'était vue confier la réalisation du projet. Il s'agit d'un plan d'eau de 15000 m2 composé de quatre bassins et une fontaine, selon une géométrie moderne, avec une île au centre du bassin principal. Jeux pour enfants, stand de confiserie et toilettes.

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Au mois de juin 1971, les premiers travaux débutèrent avec le creusement des bassins. On ne parle pas des vestiges du couvent qui s'y trouvent dessous. Sans fouilles préventives - comme on savait le faire à cette époque - ces restes durent être fortement dégradés par les coups de pioche. Les travaux prirent du retard durant le printemps 1972 en raison du manque de livraison du matériel et de conditions climatiques déplorables. Au mois d'avril, M. Viéro et les jardiniers de la ville effectuèrent les premières plantations de gazon, d'arbustes et de fleurs.

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Après dix mois de travaux, le square put ouvrir ses portes en juin 1972. La fontaine avec ses 67 combinaisons d'éclairage en couleur alimentées par des projecteurs sous-marins et le jet d'eau furent mis en service trois jours après. L'alimentation des plans d'eau se fit en circuit fermé, grâce à quatre moto-pompes indépendantes. On dut cette réalisation à l'entreprise Arnaud et au travail de MM. Pourcheron et Amiel.

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L'entrée par le monument de la Résistance fut dallé sur une très grande surface et on laissa pousser du gazon dans les jointures. A l'initiative de M. Viéro, les fusains furent taillés pour aménager un magnifique parterre de fleurs. Le square s'agrémenta ensuite de cyprès, de géranium et de 3 bouleaux.Square gambetta 1978 2.jpg

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On fit venir du Calvados, deux couples de cygnes qui firent la joie des enfants. Le dimanche, les parents allaient au square leur jeter du pain. Ces palmipèdes n'étaient pas toujours aimables... Déjà avant son inauguration, le maire Antoine Gayraud s'émut du vandalisme contre ce nouveau square.

Source

Journaux locaux / 1970 à 1972

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03/10/2017

La croix des Justices et son mystère non encore élucidé...

Des travaux effectués entre le 4 et le 10 juillet 1966 pour la mise en place d’un pipeline d’alimentation en gaz de Lacq, mirent au jour un socle en pierre sculpté en bordure de la route de Montréal. Ce vestige armorié à quatre face d’environ 400 kg se trouvait trente mètres en face de l’actuel collège Émile Alain. Dépêchés sur place MM. Albert Blanc et Antoine Labarre, membres de la Société d’Etudes Scientifiques de l’Aude, firent les premiers relevés avant de prévenir M. Bourrely, l’architecte des Bâtiments de France. Celui-ci décida alors de placer le socle à l’intérieur de la cour du Château comtal à la Cité, afin de le protéger. Où se trouve t-il actuellement ? Mystère… Nous avons interrogé la DRAC à Montpellier et le dépôt archéologique du CAML de Carcassonne qui nous ont affirmé ne pas l’avoir en leurs murs. Il n’est pas non plus dans le musée lapidaire de la Cité ; nous l’avons visité la semaine dernière. A moins qu’il ne soit dans les réserves - puisque personne ne veut nous fournir d’inventaire -, ce vestige doit-être considéré comme à ranger dans la liste de nos chers disparus.

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Le socle tel qu'il fut découvert en 1966

C’est le journal l’Indépendant dans son édition du 1er août 1966 qui relate cette découverte, sans plus d’explications. Afin d’en savoir davantage, nous avons cherché dans les bulletins de la SESA si ses inventeurs n’avaient pas rédigé une communication plus approfondie. Grâce à celle-ci nous sommes en mesure, non seulement d’identifier ce socle sur lequel était la croix de 1646 dite « des justices », mais surtout d’actualiser géographiquement sa position sur une carte d’aujourd’hui.

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Le dessin réalisé par Antoine Labarre 

"Les écussons ciselés sur ses quatre faces sont sculptés en relief et creux. Sur la face côté route, dans l’écusson une croix à branches inégales (17 x 21 x 2 cm) et entre chaque branche un croissant de 5 cm.
Sur sa face gauche, côté Carcassonne, au milieu d’un écusson de forme originale, un splendide W, d’un fini étonnant. Sur la face droite, au milieu de l’écusson non moins original, une rosace à huit pétales paraissant retenue par une branche à double courbure ornant le haut. Les blasons de ces deux dernières faces sont en relief de 1,5 cm. Enfin, sur la face derrière un écusson plus stylisé portant la date de 1646 et au-dessous de la date, biaisé sur la droite, en ciselure à peine ébauchée, un fer à cheval. Le dessus du socle de 48 cm de côté, formant un carré régulier, possède au centre un trou carré dans lequel on avait dû sceller au plomb une tige métallique. "

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L'ancienne route royale d'Espagne

C’est en compulsant les plans cadastraux du XVIIIe siècle, qu’Albert Blanc et Antoine Labarre purent déterminer qu’il s’agissait du socle de la Croix des Justices. La route d’Espagne par Limoux bifurquait à l’intersection du chemin de Toulouse à 250 cannes, soit 437 mètres en amont de l’actuel pont de chemin de fer. C’est-à-dire peu après et en face du parc au matériel de la ville, avenue Henri Gout. Ce lieu était appelé autrefois « Les Justices », et l’ancienne caserne (aujourd’hui, parc au matériel de la ville) portait ce nom. C’est donc à la bifurcation de ces routes que se trouvait la Croix des Justices.
Si le socle s’est retrouvé à une centaine de mètres plus loin c’est parce qu’au fil du temps, l’urbanisation à dégagé ce vestige et l’a utilisé comme remblais. 

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La croix à l'endroit où elle se trouvait

Nous avons effectué quelques recherches afin d'enrichir l'exposé de MM. Blanc et Labarre. Le socle semble présenter des armoiries. La famille Gilbert de Voisins (Île de France) possédait le blason présenté avec la croix et quatre croissants : D'azur à la croix engrêlée d'argent, cartonnée de quatre croissants d'or". Le croissant rappelle les croisades et les expéditions contre les Sarrasins. Ainsi, la croix du Pont vieux a t-elle les mêmes attributs que les armoiries sculptées sur ce socle. Les deux V entrelacés ou W figurent sur les armoiries de La Vaupalière (Seine-Maritime) : D'azur à la lettre W capitale d'or". Il existe de nombreuses croix des Justices en France, près desquelles étaient installés des potences pour les exécutions capitales. Route de Montréal, au lieu-dit la Justice étaient installées les fourches patibulaires - précisément à l'endroit du parc au matériel de la ville, qui servit d'abord de caserne en 1913, appelées de la Justice.

 
Si vous avez aperçu cette croix quelque part ou que vous ayez des informations sur les symboles représentés, veuillez nous le communiquer.

Sources

L'indépendant / 1er août 1966 

Antoine Labarre et Albert Blanc / Bulletin SESA / 1966

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27/09/2017

On a retrouvé la "Croix de las refachados" disparue depuis plus de 50 ans !

Au moment où par une simple coïncidence, les vandales ou les voleurs s’en prennent à nos croix, nous, défenseurs passionnés du patrimoine, nous exhumons celles qui avaient disparues. Ceux qui nous ont précédés croyaient que la croix de las refachadas avait été définitivement rayée de la carte historique de Carcassonne. Il ne restait plus qu’un nom dans les souvenirs des anciens ; ceux qui pourraient aujourd’hui témoigner ne l’ont jamais vue. Que signifie « las refachadas » ? Là, encore, il nous faudrait interroger les morts et la science ne nous le permet pas encore. Fort heureusement, les communications actuelles rapprochent les gens ayant des passions communes. C’est donc par heureux concours de circonstances dû essentiellement aux articles de ce blog qu’un vieux Carcassonnais m’a signalé la croix de la refachadas dans son jardin. J’avais vaguement entendu ce nom cité dans un livre d’Henri Alaux, sans plus de précisions sur l’origine, que sur l’identité de l’objet. Ne pouvant me déplacer dans l’immédiat sur les lieux, j’ai envoyé sur place Jacques Blanco afin de faire les premières constatations d’usage. Quelques jours après, je me rendis au domicile du détenteur de la croix avec mon émissaire. Celui-ci se munit d’outils de jardinage afin de procéder au dégagement du socle enterré à 1,50 mètres de profondeur. Avec son concours et surtout son habileté, nous avons pu mettre au jour des inscriptions burinées sur le socle : « Croux de la refachados reconstruite en 1926. »

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Croux de las refachados

Comment cette croix a t-elle pu se retrouver dans le jardin de ce particulier ? Dans les années 1960, quand les entreprises firent des travaux de terrassement sur les terrains du domaine de la Reille, ce monsieur récupéra cet objet du patrimoine. Alors que les pelles mécaniques le chargeaient pour l’amener à la carrière, le propriétaire obtint la permission de le récupérer sur sa parcelle. Depuis, le lotissement est sorti de terre avec le pavillon de ce monsieur et la croix s’est retrouvée enfouie dans son jardin. Cela fait maintenant une cinquantaine d’années… En fait de croix, il ne reste plus qu’un socle cylindrique portant une inscription. La croix sur le dessus a été cassée par les engins de chantier avant qu’il ne la sauve.

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Tout vestige possèdant une histoire, tout mon travail consista à dénouer l’énigme de la Croix de las refachados. D’abord d’un point de vue linguistique en interrogeant l’Institut d’Etudes Occitanes qui ne put que s’en remettre au dictionnaire occitan de Frédéric Mistral. Rechafar signifie se rhabiller ; fachar signifie fâcher. En espagnol, refachado signifie réfracté. Nous ne sommes pas plus avancés, car il est probable que l’histoire de cette croix coïncide avec un événement particulier ou une coutume locale. Très souvent, la tradition orale nous renseigne mais comme nous l’avons écrit en préambule, les morts ne parlent pas. Je me suis donc rendu aux archives départementales où j’ai consulté le travail de l’abbé Sabarthès sur l’ancienne paroisse de Gougens, le cadastre du XVIIIe siècle et la monographie du Dr Jean Blanc sur les croix de l’Aude. Fort de tous ces éléments, nous sommes en mesure de géocaliser la croix au fil des siècles et d’en révéler quelques aspects méconnus.

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© ADA 11

La croix de las refatjades mentionnée sur le compoix de 1729

C'est en feuilletant les cadastres de l'ancienne paroisse de Gougens que j'ai trouvé le signalement de cette croix, au carrefour des avenues Roosevelt et Alfred de Musset. Ceci définit l'emplacement d'origine et vient compléter le travail du Dr Jean Blanc sur les croix légendaires de l'Aude.

"En 1780, carrefour de la route de Pennautier, chemin de la Reille (Gougens) et du chemin de Cantegril. Remplacé par une croix en fonte, carrefour du chemin de la Reille et rue Pascal - rue Raspail. 26 mai 1926 : reconstruction en pierre rectangulaire sur socle cylindrique ; mise par M. Castel de la Reille en lisière ouest de la butte de Cantegril, derrière le cimetière Saint-Vincent. Elle a été ensuite déplacée au-dessus du lycée Paul Sabatier. Elle a servi aux rogations jusqu'en 1885. Sur le socle est inscrit son nom."

 Nous voyons qu'au fil du temps la ville s'étant développée, les croix ont été déplacées avec les modifications urbaines. D'autres, furent purement et simplement jetées à la décharge. Abordons maintenant l'aspect historique, en citant le chanoine Sabarthès dans son dictionnaire topographique de l'Aude (1912). 

Les refachades. Place publique et croix, au quartier de Saint-Gimer. Commune de Carcassonne - Placette de las Refachados (rue des Jacobins), au-dessus de laquelle était anciennement le couvent des Jacobins, XVIIe siècle. Croix de las refachados, ancien oratoire au quartier de Saint-Gimer.

Il se peut fort bien que dans un temps encore plus ancien, elle se soit retrouvée dans le quartier de Saint-Gimer.

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Ce socle a été refait en 1926 et c'est celui que nous avons retrouvé chez un particulier dans le quartier de la Reille. Quant à l'origine du nom de la croix, nous ne pourrions qu'émettre des hypothèses. Que chacun fasse la sienne à la lumière des informations que nous transmettons.

Sources

Croix légendaires en pays d'Aude / Dr Jean Blanc / 1977

Dictionnaire topographique / Abbé Sabarthès / 1912

Compoix / Paroisse de Gougens / ADA 11

Recherches, notes et synthèse / Martial Andrieu

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20/09/2017

Cette chapelle du XIIIe siècle rasée à proximité de la Cité

On ne connaissait pas bien la date précise de la construction de la chapelle de Sainte-Croix, même si l'architecture du chœur permettait de penser qu'elle avait dû être érigée au XIIIe siècle. Sa voûte, ses nervures, ses culs-de-lampe décorés de feuillage ne laissaient sur ce point guère planer de doute. L'oratoire sur lequel elle avait été bâtie en bordure du chemin de Palajanel, servait de chapelle annexe à l'église Saint-Michel, aujourd'hui disparue, du diocèse de Saint-Nazaire et Saint-Celse. Les habitants de l'ancien quartier Saint-Michel et Fontgrande y venaient assister à l'office dominical. En période rogations, ils y priaient pour obtenir les grâces du ciel sur les récoltes. Au cours des siècles, le lieu avait subit des transformations dans le but de l'agrandir. Cet oratoire était le dernier vestige d'un faubourg dense autour de Fontgrande. Ses habitants payèrent chèrement leur attachement 

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© SESA

En 1858, un article de presse alerte les lecteurs sur la ruine de la chapelle de Sainte-Croix. Il serait vraiment dommage qu'elle disparaisse. A Carcassonne, les vieilles pierres des anciens lieux de culte n'ont jamais suscitées d'émotion chez les élus. Quatre ans plus tard, un petit encart dans le journal évoque la disparition de plusieurs pierres sculptées de cet édifice classé par les beaux-arts. L'œuvre des pilleurs s'est effectuée loin des préoccupations quotidiennes de la municipalité. Il est à parier que ces pierres soient allées rejoindre la propriété d'un particulier, après celle d'un antiquaire recéleur.

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© Midi-Libre

La pierre taillée volée en 1962

 Faute d'entretien et menaçant de ruine, le sort municipal réservé en 1966 à la chapelle du XIIIe siècle, fut la destruction pure et simple. Bien entendu, il est inutile de demander où sont passées les pierres de taille. Au mieux chez un particulier, au pire dans une carrière.

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© SESA

Au début de l'année 1972, un comité du souvenir est constitué par les commandants Béteille et Adroit ainsi que MM. Decaud, Sourou et Sarraute. A l'endroit où se trouvait la chapelle, une stèle enfouie dans la terre est dégagée et redressée. Elle va servir de socle à l'érection d'une croix matérialisant l'emplacement de l'ancien édifice. MM. Antoine Labarre et Albert Blanc, membres du comité et de la Société d'Etudes Scientifiques de l'Aude sont à la manœuvre. La chapelle rasée avait fait place à un dépotoir et ces messieurs obtinrent l'autorisation municipale d'y installer la croix.

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Antoine Labarre et Albert Blanc

 Après une messe dite à la basilique Saint-Nazaire, l'inauguration devait avoir lieu le 19 novembre 1972 en présence de l'abbé Mazières, vicaire général représentant Mgr l'évêque ; le commandant Phillipot (3e RPIMA), le commandant Campredon (Souvenir français), M. Pech de Laclause (SESA), M. Georges Cotte (Président de la Société des arts et des sciences de Carcassonne) et des membres du comité. L'abbé Mazières procéda à la bénédiction de la croix :

"Je voudrais me situer dans la lignée de tous ceux qui sont venus ici bénir et prier."

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© Martial Andrieu

La croix et son socle de nos jours

Cette chapelle accueillit une grand-messe du chapitre cathédral en 1707. En 1754, Guillaume de Bellegarde, vicaire général, y fit une visite. A la Révolution, elle fut vendue à Pierre Routier pour 1250 livres le 13 fructidor de l'an XII.

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On doit beaucoup à Antoine Labarre et à Albert Blanc. Puisse cet article réhabiliter leur mémoire auprès de ceux qui les ont oubliés. C'était une époque, hélas défunte, où des citoyens tentaient de sauver le patrimoine au plus près du terrain.

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