27/06/2018

Le pilier de Gougens : Un instrument historique national laissé à l'abandon à Carcassonne

Avant la Révolution française, l'ensemble des mesures de surface, de capacité et de pesanteur variaient d'une province et parfois même d'une agglomération à l'autre. L'esprit nouveau de 1789 poussa son désir d'égalité jusqu'à faire adopter des mesures fixes qui deviendront plus tard universelles. Ainsi naquit le système décimal. Après Cassini, Delambre et Méchain reçurent pour mission de mesurer l'axe du méridien terrestre de Dunkerque à Barcelone. Cette mensuration sera ensuite reprise par Biot et Arago qui la continuèrent jusqu'à l'île de Formentera aux Baléares. A chaque fois, ces savants triangulèrent dans l'Aude, car le méridien de Paris passait dans Carcassonne. Cette ligne idéale se trouve exactement à 1111 mètres à l'Ouest de la tour de l'église Saint-Vincent. Une jonction géodésique franchissant le Pas-de-Calais permettait d'y relier la Méridienne anglaise avec les iles Shetland.

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Le pilier de Gougens en 1977

Au point d'intersection de la méridienne avec la perpendiculaire menant à St-Vincent, une pierre fut posée dans un champ appartenant à M. Delpons. On proposa alors d'inscrire à cet endroit "Point d'intersection du méridien de Paris avec la parallèle à l'Equateur passant par la station de Saint-Vincent. Posé par Méchain en 1802." Le 7 août 1859, M. Méchain tenta d'obtenir des fonds auprès du préfet. Le temps passa, de nouvelles voies et construction s'élevèrent où se trouvent la pierre. En 1975, lors de travaux d'agrandissement de la maison du 55 rue Rodin, la pierre a disparu.

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Distances entre les méridiens de Paris (Rte de Toulouse et rte de Montréal), l'église Saint-Vincent et la pierre géodésique, 55 rue Rodin.

Dans un premier temps, on renonça au clocher de Saint-Vincent pour supporter l'échafaudage devant surélever l'instrument de géodésie (Théodolite) ; ceci afin de découvrir le sommet de l'Alaric caché par la tourelle latérale. On préféra l'installer là où Villarceau viendra en 1864 pour déterminer l'azimut de Fanjeaux. Afin de rattacher à la nouvelle méridienne la station de Méchain, une tige en fer de 1,20 mètres est fixée verticalement au centre de la dalle supérieure de la terrasse de Saint-Vincent. La distance de cette tige au pilier de Gougens (ancienne paroisse de Carcassonne) est de 858,05 mètres. Villarceau fait des observations depuis le pilier de Gougens et le clocher de Saint-Vincent où sont installés des appareils de visée. D'en-haut le savant avait dit-il "la plus grande difficulté à maintenir l'œil à la lunette et aux loupes des verniers".

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Le clocher de l'église Saint-Vincent 

En 1902, cette tige disparut suite à la réfection de la terrasse. Son rôle était très important car cette tour servait à déterminer la distance entre Dunkerque et Carcassonne. Surtout, c'est grâce au pilier de Gougens que fut réalisée la première carte d'état-major au monde. C'est aussi d'après la longueur de l'axe du méridien de Dunkerque à Carcassonne que le rayon de la terre put être évalué par la commission qui a établi le système métrique. En 1872, on reprit les opérations avec des instruments plus précis. Le capitaine, directeur du service géographique de l'armée, se servit du pilier de Gougens. Il sera surélevé par le capitaine de Paisy afin de viser l'Alaric, masqué par des murs de clôtures et une plaque en bronze (disparue) y sera posée par le service de l'armée.

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Le pilier de Gougens au bout de l'impasse Frédéric Soulié en 1977.

Devenu progressivement inutile en raison des immeubles construits autour, le pilier de Gougens se vit affublé d'une colonne de brique. En 1940, il n'en restait que des débris. La Société des Arts et des Sciences, la Société d'études scientifiques de l'Aude et l'Association des Amis de la Ville et de la Cité s'accordèrent pour demander une restauration du pilier en 1977.

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Distance de 858,05 mètres mesurée depuis l'église St-Vincent

Malgré les promesses et une étude de l'architecte Henri Jaulin, rien ne se fit du côté des pouvoirs publics. Aujourd'hui, ce pilier est complètement oublié tant dans sa situation, que dans son utilité passée. Les inscriptions gravées s'effacent et bientôt il n'en restera plus qu'un cube de gré sans âme.

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Le pilier de Gougens aujourd'hui se trouve inséré dans la résidence Saint-Michel II, construite en 1981 dans la rue René Cassin.

Sources

Annales de l'Observatoire impérial de Paris / 1868

Bull. SESA Tome XVI / 1905

Henri Alaux / ADA 11

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07/12/2017

A la cité, les évêques n'ont pas les mêmes valeurs....

Le cimetière de la Cité médiévale possède au moins une particularité : il possède deux tombes d'évêques inhumés côte à côte mais ne bénéficiant pas du même lustre, traitement et restauration. La comparaison ne s'arrête pas là... La première tombe, richement ornée des armes et d'une épitaphe, appartient à Mgr Bazin de Bezons (1701-1778) qui officia sous l'Ancien régime, comme évêque du diocèse pendant 48 ans. Il souhaita se faire inhumer ainsi à côté des pauvres, qu'il avait institués comme ses légataires universels. La première restauration de cette dalle funéraire fut opérée en octobre 1971 par un archéologue amateur. La dernière en date, nous la devons à l'Association des Amis de la Ville et de la Cité.

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"Ci-gît, Armand Bazin de Bezons, évêque de Carcassonne, remarquable par sa piété, exemple pour clercs et laïques, père des pauvres, plein de zèle pour la maison du Seigneur. Les héritiers reconnaissants, les pauvres, ont posé cette pierre. Décédé le 11 mai de l'an 1778 après avoir régi 47 ans le diocèse."

Juste à côté, de "l'évêque des pauvres" se trouve à même le sol la sépulture de Guillaume Besaucèle (1712-1801). Il fut évêque constitutionnel de Carcassonne pendant dix ans, de 1791 à 1801. Lors de la Révolution française, il se prononça en faveur de la Constitution civile du clergé et prêta le serment. Il échappa à la Terreur et mourra en 1801 sans avoir pu mener à bien ses réformes. Guillaume Besaucèle fut enseveli à côté de l'illustre Bazin de Bezons "se croyant l'héritier de sa doctrine et de son autorité" (Mahul - 5e volume - p.529)

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La tombe en marbre rose de Caunes-Minervois de Guillaume Besaucèle ne comporte pas d'inscription. Il est enterré comme les pauvres... Remarquons simplement la différence de traitement dans la restauration, entre deux évêques inhumés côte à côte. Les Carcassonnais seraient-ils davantage attachés au souvenir de l'Ancien régime qu'à celui de la Révolution française ? Je prends le risque d'affirmer ici que les catholiques de cette ville ne sont pas depuis 1789, majoritairement Républicains. Certains ont même cru qu'en 1940, un certain Philippe Pétain... C'est une autre histoire. 

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25/10/2017

Le Drop 3 : le pétillant de raisin Muscat de la coopérative Muscoop

A proximité de la gare de l'Estagnol et du Canal du midi se trouve un bâtiment, qui de part son allure ne laisse pas indifférent. Il s'agit de l'ancienne cave coopérative Muscoop dont nous allons tenter de retracer l'historique.

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Dès 1959, les viticulteurs produisant du raisin à partir d'un cépage, appelé Muscat de Hambourg décident de se regrouper. La vente débute par la commercialisation de raisin de table, puis du jus de raisin livré à la confiserie Durand, rue Antoine Marty. En 1962, sous l'implusion de M. Gleizes, sera construite la cave coopérative Muscoop sur un terrain acheté à la SNCF. Ceci afin d'acceuillir les récoltes de près de 280 adhérents. La production de muscat de Hambourg ainsi stockée se montera à près de 45 000 hectolitres par an. Le bâtiment principal d'une surface de 1000 m2 possède une cave de 700 m2. Cette dernière détient par ailleurs une annexe de 2000 m2 avec 10 cuves de 2000 hectolitres en sous sol et une usine de conditionnement en surface. Ce sont près de 50 employés qui y travaillent quotidiennement en 1963.

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Diplômé de la faculté des sciences de Dijon, Gérard Bataille est engagé à Muscoop en 1963 en qualité d'œunologue, chef de fabrication. La cave s'est équipée en cuves stérilisées et a déjà procédé à plusieurs tests sur du jus de raisin pétillant. Gérard Bataille va mettre en musique le muscat de Hambourg sous la forme d'un jus de raisin pétillant: le Drop 3.

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Le jus de raisin était d'abord conservé à température ambiante dans une cuve close de 50 hectolitres. Au moment de la fermentation, l'œunologue surveillait l'évolution afin de maîtriser la teneur en alcool qui ne devait pas dépasser 3°. Le niveau une fois atteint, la fermentation était stoppée et le jus filtré pour en séparer les levures. La mise en bouteille se faisait sous pression dans des flacons de 18 cl fabriqués spécialement par Saint-Gobain. La marque déposée "Drop 3" fut d'abord commercialisée par Suze en bouteille de 80 cl avec la mention "Pur jus de muscat" puis par Berger. Au niveau local, Victor Depaule qui se servait de ces camions comme épicier ambulant, avait cédé certains d'entre-eux à Muscoop. Ainsi, la cave vendait son jus de raisin dans l'Aude, telle une station uvale itinérante. Nous savons que les propriétés du jus de raisins sont excellentes pour l'organisme, car il joue le rôle d'anti-oxidant. Malheureusement celui-ci est très coûteux à produire en raison des techniques de conservation. C'est ce qui va entraîner le déclin et l'arrêt du Drop 3 vers 1975.

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Muscoop s'était également lancé dans la fabrication d'un mousseux: Le royal muscat. Ce vin de muscat brut était produit dans une cuve close et obtenu après fermentation, par l'ajout d'une liqueur de sucre. Le blason de la Cité de Carcassonne figurait en bonne place sur la bouteille.

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A la fin des années 1980, Muscoop ne comptait plus que deux employés. L'aventure innovante, à partir de la transformation du muscat de Hambourg, s'était peu à peu éteinte. La cave ne plus vendait plus que du vin de vrac servant à couper les récoltes en Bordelais, Mâconnais ou encore Dijonnais. Aujourd'hui Muscoop appartient à la cave de la Malepère, mais pour combien de temps encore car il semble ne pas y avoir beaucoup d'activité. Il faudra veiller à ce que l'on ne détruise pas à l'avenir ce bâtiment, fierté des anciens producteurs du muscat de Hambourg.

Sources

Témoignage de M. Gérard Bataille avec l'aide Jacques Blanco

Claude Marquié/ Les dimanches dans l'histoire/ La dépêche

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08/10/2017

Dans les années 60, la Bastide St-Louis a failli être entièrement rasée.

 À cette époque et malgré la promulgation de la Loi Malraux, des quartiers entiers d'une grande valeur patrimoniale seront quand même rasés en France. Pour exemple, à Limoges les maires Léon Betoulle et Louis Longequeue détruiront l'ensemble des rues du XIV et XVe siècle du centre-ville, l'abbaye de la Règle ainsi que les bâtiments Belle époque comme le cirque théâtre ou le théâtre Berlioz. En lieu et place, on tracera de larges avenues de type soviétique sur lesquelles seront élevées des immeubles en béton armé. C'est cette catastrophe que l'on a évité de justesse à Carcassonne, grâce à la mobilisation d'habitants et d'associations. On ne parlait pas de Bastide Saint-Louis - appellation qui n'apparaîtra qu'en 1995 avec le classement en secteur sauvegardé - mais de Ville basse par opposition à la Cité.

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La ville basse en 1960

A la fin des années 1950, les pouvoirs publics se préoccupent du logement et l'extension des nouveaux quartiers en périphérie ne semble pas suffire à leur ambition. On explique que dès 1965, la génération née au lendemain de la Seconde guerre mondiale aura besoin de trouver des logements décents. Or, il est très difficile de trouver à se loger dans un habitat rénové au cœur de la ville. Les municipalités cherchent à anticiper sur ce que seront les centres urbains du futur, avec leurs immeubles à appartements multiples, conditionnés en fonction des nouveaux modes de vie. À Carcassonne, la ville s'est étendue au-delà du centre historique et force est de constater - selon la mairie - qu'il faut y mettre un frein si l'on ne veut pas que cela se fasse au détriment de la vitalité du cœur de ville. Ce cœur bien mal en point et si vétuste qu'il n'attire pas la jeunesse, on songe à le rénover. Considérant qu'il est bien plus aisé de bâtir du neuf que de faire accepter une restauration architecturale totale de l'habitat ancien, on suggère de démolir certains immeubles, voire des quartiers entiers. Citons l'affaire du quartier des Capucins que la municipalité Fil voulait raser entièrement, et qui ne dut son salut qu'à la fronde des habitants.

La municipalité préconisa de créer d'acheter les terrains, acheter les murs qui s'y trouvent, prévoir le relogement des habitants, prévoir le dédommagement des commerçants qui ont pignon sur rue, démolir et reconstruire. Se posa alors la question du financement...

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Tout ce pâté de maisons depuis l'école Jeanne d'Arc aurait dû être rasé

Dans ces années-là des entreprises privées de constructions s'organisent en vue de la reconstruction des centres urbains. Les Comités interprofessionnels du logement œuvres en France. A Carcassonne, vient de se créer le 11 août 1959 une de ses filiales : La Société Immobilière Départementale d'Economie Mixte de l'Aude. La municipalité lui donna l'autorisation de procéder à des travaux de rénovation là où cela serait possible. L'un des premiers objectifs de cette société fut la construction d'un vaste building à l'angle des rues Jules Sauzède et Victor Hugo. Tout un pâté de maisons serait rasé afin de laisser place à un immeuble vaste et moderne de quarante appartements, huit magasins, vingt-et-un garages individuels. Les rues l'encadrant seraient également élargies. La SIDEMA avait acquis la majeure partie des maisons du secteur qu'elle se proposait de détruire.

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Voici l'immeuble qu'il était prévu de bâtir

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Ce bel hôtel particulier avec typique du XVIIIe siècle aurait été détruit

Fort heureusement, les Beaux-arts s'opposèrent à la destruction de ce bâtiment ayant été occupé par des services du domaine et du timbre. Faisant valoir la valeur artistique de la façade, on la considéra comme intouchable. La société immobilière proposa alors aux Beaux-arts de démonter pierre par pierre le vieil édifice et de les entreposer au parc municipal. 

 "Les Beaux-arts n'ont rien voulu savoir. Il faut conserver au centre de la ville, intacte, cette vieillerie grise, lépreuse et surtout gênante." (L'Indépendant - 1959)

Ceci n'empêcha pas les municipalités entre 1970 et 1997 de donner du grain à moudre aux sociétés immobilières. Dans les années 70, on ne compte plus les édifices religieux rasés durant le mandat d'Antoine Gayraud. Celui de Raymond Chésa, avant l'inscription de la ville basse en secteur sauvegardé, fit la part belle aux logements sociaux réalisés par le Groupe Marcou. Exception à la règle, la réhabilitation de l'ancien hôtel Bernard (rue de Verdun) en Résidence de l'Officialité. Pour les reste, on détruisit des pâtés de maisons sans identité architecturale pour les remplacer par des immeubles. Donnons en exemple, la résidence Saint-Vincent à laquelle s'opposa l'abbé Cazaux en 1991.

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En 1986, la ville fit raser ce bel immeuble de style à l'angle du square Gambetta et de la rue des Calquières. Il était occupé autrefois par le service des contributions indirectes. Raymond Esparseil dans ses souvenirs du XIXe siècle, en donne une description :

"Il y avait à l’emplacement actuel de la l’immeuble des contributions indirectes, un mur surélevé qui limitait le couvent des Carmélites, dont l’entrée était rue du Pont vieux.
Le maire Marcou a exigé que l’on construise à l’emplacement de ce mur inesthétique, une construction à façade convenable. C’est pourquoi en bordure du jardin, il a été construit un immeuble de rapport occupé actuellement par les bureaux de Contributions indirectes.
Cette maison est construite de l’épaisseur d’une pièce. Les pièces sont disposées à la suite les unes des autres, dont on fait des chambres habitables le long de la façade, sans ouverture, et isolé du couvent."

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En lieu et place, un hôtel a été construit dans un style... Comment dire ?

Avec le rapport Melissinos, la ville basse prit le nom de Bastide Saint-Louis. C'était en 1995 et Carcassonne depuis, possède un cœur de ville classé en secteur sauvegardé. Si celui-ci impose des contraintes un peu trop drastiques au goût des propriétaires, il a empêché la destruction de notre patrimoine historique. En fait, pas tout à fait, si l'on considère les nombreuses faillites ou escroqueries de sociétés immobilières ayant profité de la loi Malraux. Elles ont laissé des hôtels particuliers à moitié rénovés qui se sont transformés en squat : Ancien couvent (rue du pont vieux), Hôtel Castanier-Laporterie (rue de Verdun), Maison Fabre d'Egantine (Cabinet Jassogne - rue de Verdun), Hôtel Franc-Cahuzac (rue Jean Bringer), etc. La plupart d'entre-eux sont toujours en déshérence. 

Devant tant d'erreurs, certains appétits sont tentés de profiter de l'aubaine de ces cloaques, pour décréter qu'il serait temps de raser pour bâtir du neuf. Les vautours ne sont-ils pas toujours attirés par les charognes ? Après tout c'est ainsi que l'on a démoli un grand nombre d'anciennes métairies du XVIIIe siècle à Carcassonne : La Reille, Salvaza, St-Jean de Brucafel et bientôt Moureau (Rocadest). Le 2 mars 2017 l'architecte Carcassonnais Michel Galibert, déclarait dans la presse : "Il faut reconstruire la Bastide". 

A qui profitera le crime ou plutôt l'aubaine financière ? Je vous mets l'article en lien ci-dessous

http://www.ladepeche.fr/article/2017/03/02/2527503-il-fau...

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17/08/2017

Contre le massacre de la place Carnot !

C'est sous ce titre qu'une pétition circule dans Carcassonne, afin de s'opposer à la construction d'un parking souterrain de quatre niveaux sous la place Carnot. Nous sommes le 10 juin 1972 ; l'émotion est vive depuis que le conseil municipal présidé par Antoine Gayraud a adopté le principe de cette réalisation. Le projet serait presque passé inaperçu, faute de maquette ou de plans présentés aux Carcassonnais, si ceux-ci n'avaient pas été éveillés par le bruit assourdissant d'une foreuse au centre de la place. Ce ne sont pas les résultats peu concluants du premier sondage effectué par la Soltechnic le 10 mars 1972, qui ébranlèrent la motivation de la mairie. 

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La place Carnot vers 1970

"Dès une profondeur de cinq mètres, l'on se heurte à une masse de calcaire compact et très dure. Or, le parking doit faire onze mètres de profondeur. Le creusement ne serait pas, dans ces conditions, une petite affaire. A moins d'utiliser des charges d'explosif - ce qui me semble être exclu à un tel endroit."

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 Quel projet ?

Lors d'une réunion du conseil municipal, le maire Antoine Gayraud avait évoqué, selon des "prévisions très élaborées" que Carcassonne attendrait 80 000 habitants. 

"La ville va continuer de s'étendre. Elle mesure déjà près de sept kilomètres de long ! Les boulevards dits extérieurs, ne le sont déjà plus. Ils sont devenus le cordon ombilical qui relie le centre ville aux quartiers périphériques, l'axe vital de l'agglomération. Ils se meublent déjà de leurs premières vitrines. Inévitablement, le commerce local va se trouver à l'étroit dans le centre ville, même s'il dispose encore de place. Certains commerces, pour pouvoir s'agrandir, devront s'installer sur les boulevards, même si certains refusent avec vivacité cette perspective."

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Le premier adjoint Fernand Ancely, envoyé auprès des commerçants pour une opération séduction à la Chambre de Commerce le 18 avril 1972, déploya les arguments de la ville. A partir du postulat selon lequel "il y a actuellement 2,8 voitures pour 10 habitants, dans cinq ans, il y en aura 6,8. Cette statistique prouve à quel point le problème de la circulation et du stationnement à Carcassonne doit être repensé. Il importe donc de trouver des solutions efficaces pour tous et qui ne soient pas préjudiciables au commerce local. A plusieurs reprises, la municipalité a repoussé les propositions de plusieurs sociétés commerciales désireuses de créer de grandes surfaces dans la périphérie. Nous nous sommes farouchement opposés à leurs offres."

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MM. Obadia (Union des commerçants), Ancely (1er adjoint), Auriol (Président de la CCI), Bonnafous et Danjean

Pour remédier à ce problème, la municipalité étudia trois emplacements pour y réaliser un parking souterrain : place d'armes (Général de Gaulle), Jardin des plantes (Square Chénier), boulevard Jean Jaurès. Le projet de la place d'arme étant trop coûteux, car il aurait fallu installer 400 parcmètres pour qu'il soit rentable, le choix s'est porté sur la place Carnot. C'est en fait la société privée chargée de prendre à son compte les travaux qui en jugeait ainsi. La construction du parking place Carnot n'excluait pas l'installation de 85 parcmètres tout autour. Les travaux d'un coût estimé à 600 millions d'anciens francs dureraient 10 mois, pendant lesquels le marché serait déplacé sur le parking de l'ancien lycée. L'entrée du souterrain se ferait face à l'actuelle pharmacie Bibal et la sortie, face à la boutique Benetton. Durant cette réunion, M. Ancely s'engagea à remettre en place la fontaine de Neptune et à replanter six platanes devant être abattus. Un sondage parmi les 120 commerçants présents, donna le nombre de 110 favorables au projet.

Les opposants

Les nombreux défenseurs du patrimoine historique ne l'entendaient pas de la même oreille ; il s'étaient chargé de le faire savoir. Madame Cahen-Salvador au nom de la F.D.A.S.E.M désapprouvait le projet de destruction de la place Carnot. Elle organisa avec le concours de la presse un referendum, dans lequel une majorité d'opposants au parking se fit connaître. Les déclarations de M. Ancely à la réunion avec les commerçants n'étaient pas de nature à calmer le jeu.

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" L'argumentation des personnes désireuses de sauvegarder le patrimoine archéologique des anciens ne tient pas. (...) Si nous devions tenir compte chaque fois des levées de boucliers, nous ne ferions jamais rien. Lorsque le conseil municipal aura pris une décision pour la réalisation de ce parking, aucune protestation ne le fera revenir sur sa décision !"

Le 5 juillet 1972, Pierre Costeplane - Membre de la Société d'Etudes Scientifiques de l'Aude - écrit une lettre ouverte au maire, publiée dans la presse.

Certes, des sondages de notre ville ont même été consultés d'une manière officielle : je veux parler des commerçants du centre ville, qui se sont, paraît-il, prononcés dans leur majorité en faveur du projet, persuadés que la meilleure façon d'attirer les clients était de leur faire miroiter l'alléchante perspective de payer leur place au parking 50 centimes la demi-heure, sans parler des amendes pour dépassement de temps ! Il va sans dire que cette enquête, limitée aux seules personnes susceptibles de tirer un hypothétique profit de la réalisation du parking se révèle effectivement avantageux pour certains, ceux qui ont leur maison à moins d'une centaine de mètres de la place Carnot, les autres, moins favorisés par le sort, ne risquent-ils pas d'en subir les désavantagent ? En d'autres termes, est-ce que les commerçants de la périphérie, qui eux n'ont pas été consultés, n'ont pas quelques sujets de craindre le surcroît de concurrence que vont ainsi leur faire ceux du centre-ville ? Pourquoi n'a t-on pas plus consulté les jardiniers qui, les jours de marché, installent leur éventaire sur la place ? Les quelques-uns que nous avons interrogé se sont révélés plus la plupart hostiles au projet et indignés du peu de cas qu'on fait d'eux.

D'autres part, nous sommes loin d'être rassurés sur le caractère esthétique de la réalisation. ce genre de question ne fait guère partie des préoccupations majeures de MM. les promoteurs et entrepreneurs de travaux publics. Certes, on nous a fait des promesses à ce sujet : tous les arbres qu'on sera obligé d'abattre seront ensuite remplacés. C'est tout juste si on ne nous a pas garanti que nous pourrons bientôt voir les nouveaux plus beaux et plus gaillards que les anciens.

On a également cité le cas de villes où de semblables travaux ont été effectués sans trop de dégâts, mais sans donner le moindre détail sur la situation, les dimensions des places où ils ont été faits, sans nous dire si elles étaient plus ou moins dégagées que notre minuscule place aux Herbes, ni combien d'arbres ont été chaque fois abattus et combien ont été laissés en place. Nous aimerions voir des documents, photographiques ou autres, sur ces réalisations exemplaires. Il nous paraît par ailleurs scandaleux que, avant d'entreprendre des travaux d'une telle ampleur, la municipalité n'en fasse pas publier les plans dans la presse locale et qu'une maquette n'en soit pas exposée en un lieu où chacun puisse la voir à loisir..

Enfin, une dernière question que doivent se poser de nombreux habitants de notre ville : combien coûteront ces travaux et qui les financera ? La municipalité ( ce qui revient à dire, les contribuables) ? Quelques généreux philanthrope ? Ou bien, comme le bruit en court, une entreprise capitaliste qui compte s'assurer de confortables bénéfices par l'exploitation du parking ?

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La publication de cet article n'est pas innocente, car il se pourrait bien qu'un jour un tel projet revienne sur la table. Il le fut en 1995, au moment de refaire entièrement la place Carnot et d'en supprimer le stationnement. Au début des années 1970, on étudia la possibilité de construire un parking sur le Canal du midi, entre la passerelle de Varsovie et le pont de la paix. Ce projet trop coûteux ne fut pas retenu, pas davantage qu'un souterrain pour les piétons sous le boulevard Jean Jaurès...

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15/08/2017

Le parcours tortueux d'une croix de mission à travers Carcassonne

Si l'on peut encore admirer derrière le chevet de la cathédrale Saint-Michel et en toute discrétion, cette croix de mission de 1815, ce n'est pas grâce à l'opération du Saint-Esprit mais à plusieurs Carcassonnais très dévoués. Sans leur concours, cet objet d'art sacré serait allé rejoindre la longue liste des couvents, églises et autres témoins du passé chrétien de notre ville, à avoir subi la foudre des anticléricaux. De ce point de vue, on peut affirmer sans crainte que Carcassonne est une cité martyre. Il va de soi qu'ici nous ne faisons ni l'apologie du cléricalisme, ni de ses opposants. Nous essayons de regarder l'histoire en face en appelant un chat un chat.

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© Martial Andrieu

La croix de mission dans le jardin de la Cathédrale

C'est le 24 mars 1815 que cette croix fut érigée sur la place Davilla à la suite d'une mission organisée par Mgr Arnaud-Ferdinand de la Porte, évêque de Carcassonne, pour le rachat des horreurs commises pendant la Révolution. Elle délimitait, si l'on peut dire, les deux paroisses de St-Michel et de St-Vincent, à l'extrémité ouest de la porte de Toulouse (rue de Verdun). Réalisée par le serrurier Serre, à qui l'on doit également le portail du jardin du Calvaire situé en haut de la rue Voltaire, elle porte les attributs de la passion du Christ.

"La branche supérieure est surmontée d'un coq pour rappel les paroles de Jésus à Pierre : "Avant que le coq ne chante tu m'auras renié trois fois." Au-dessous, l'inscription I.N.R.I (Iesvs Nazarenvs, Rex Ivdæorvm) qui signifie "Jésus de Nazareth, roi des juifs", qui Pilate fit fixer dessus. Au centre, un cœur entouré d'une couronne d'épines. A gauche, la lanterne qui éclaira les soldats au jardin des oliviers. A droite, le calice remémorant les paroles de Jésus : "Si ce calice ne peut s'éloigner de moi..." Les deux extrémités sont occupées, l'une par le soleil, l'autre par la lune, qui s'obscurcirent au moment du trépas. On voit au-dessous le marteau, les tenailles et clous de la crucifixion ; le voile dont Véronique se servit pour essuyer la face de Jésus ; l'aiguière et la cuvette que Pilate utilisa pour se laver les mains ; le sabre de Pierre auquel est restée accrochée l'oreille du serviteur du Grand-Prêtre ; la verge de la flagellation et le roseau sceptre de railleries. Plus bas, fixée à un bâton, l'éponge qui humecta les lèvres de l'agonisant ; la bourse de Judas ; lance qui perça le côté et l'échelle de la descente de croix. (Louis Cros, ancien archiviste de l'évêché)

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La croix de Villegly dite "Croix de Louis XVI"

On trouvait une croix identique au chevet de l'église de Fanjeaux. A Villegly, on peut encore admirer un calvaire contemporain de la croix de Carcassonne et presque semblable. 

Sous la Monarchie de Juillet, la croix fut déposée. En 1830, on la transporta dans la chapelle du Rosaire de la Cathédrale Saint-Michel qui trouvait sur l'emplacement de l'actuel parvis. Après la fin de l'épidémie de Choléra, les Carcassonnais voulurent manifester leur reconnaissance et ériger une croix à l'entrée de la ville. Quatre ans plus tard en 1858, l'évêque souhaitant perpétuer le souvenir de la Mission des Révérends Père Augustins, obtint de M. Roques Salvaza - maire de Carcassonne - que la croix soit réinstallée sur la place Davilla.  Le 11 décembre 1858, 3000 personnes assistèrent à son érection sur son piédestal.

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En 1881, l'atmosphère politique était à la lutte contre les courants monarchistes et bonapartistes soutenus par l'église catholique. Considérant cette dernière comme un adversaire de la République, les élus radicaux de l'Aude cherchèrent à amoindrir son influence sur la population. Prétextant que la croix effrayait les chevaux, le maire Joseph Teisseire somma Mgr Leuilleux de l'enlever de la place Davilla. Devant le refus de l'évêque, la mairie déboulonna la croix le 9 mars 1881, aux frais de l'évêché. Elle fut laissée telle quelle sur le trottoir. Ceci provoqua de vives protestations parmi une partie des Carcassonnais qui entonnèrent le Parce Domine, face à d'autres chantant la Marseillaise. Mademoiselle Gaubert qui habitait à l'angle du boulevard Marcou et de la place Davilla, proposa que l'on installe la croix dans son jardin. Ce fut chose faite, après que des séminaristes l'ont transportée à bout de bras. On la fit restaurer par François Ourtal et on y fixa un Christ en fonte. Le 14 mars 1881, l'évêque procéda à la bénédiction de la croix profanée. Par la suite, la demeure de Mlle Gaubert fut vendue aux sœurs de Saint-Aignan qui la cédèrent aux Sœurs Marie-Auxilliatrices. Ces religieuses y créèrent l'école Sainte-Marie que les Carcassonnais appelèrent "Le couvent de la Croix".

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L'ancienne maison de Mlle Gaubert

Après que les sœurs ont coupé les arbres qui protégeaient la croix du vent et des intempéries, celle-ci commença à rouiller et le coq à se tordre. Ce dernier fut confié à Antoine Clavel, ferronnier à Revel en 1958 ; la croix, quand à elle, passa entre les mains de la maison E. Laucat de Mieux-en-val. Les dorures furent refaites par l'abbé Esquirol, curé de Montolieu. En 1970, les sœurs vendirent leur couvent à un promoteur immobilier qui ne prit aucun soin de la croix ; elle fut tordue par la grue du chantier et mise à l'extérieur du bâtiment. Sans le secours de Gustave Mot, elle aurait rejoint la ferraille. Son piédestal, œuvre du sculpteur Léon Nelli ne put être sauvé car trop abimé par l'épreuve de démolition. Il portait les dates des missions de 1858 et de 1933.

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Démolition de l'Ecole Sainte-Marie en juillet 1970

 C'est l'entreprise Lauze qui redressa la croix et permit sa restauration. Après quoi, elle fut déposée sur un nouveau piédestal, réalisé par Gleizes, dans le jardin du Chapitre attenant au chevet de la cathédrale Saint-Michel. Elle s'y trouve depuis le mois d'août 1975.

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Le Christ qui avait été ajouté en 1858 fut enlevé et mis dans le jardin de la maison de retraite Béthanie, rue Pasteur, où il se trouve encore aujourd'hui. Si la Croix de Mission de 1815 n'est pas classée à l'inventaire des monuments historiques, ce serait une bonne chose qu'elle le soit.

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L'ancien couvent depuis 1971

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Seul vestige de l'école Sainte-Marie, la plaque sauvée par J. Blanco

Sources

Louis Cros / Académie des Arts et des Sciences / 1985

Midi-Libre / 1957

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