10/08/2017

Le monument à Paul Sabatier, entre grandeur et décadence

Afin de célébrer le centenaire de la naissance de l'illustre chimiste et Prix Nobel, natif de Carcassonne, un Comité se constitua dans le but d'ériger un monument à sa gloire. Il fut placé sous le haut patronage du Président de la République René Coty et d'Albert Sarraut, membre de l'Institut de France. C'est grâce à une souscription publique lancée en 1955 et dont les fonds furent recueillis par le pharmacien Sarcos, place Carnot, que ce projet put être mené à son terme. Parmi les principaux souscripteurs, notons l'Union des Chambres syndicales de l'Industrie du Pétrole, le gouvernement de la République du Vénézuela, la municipalité de Carcassonne et l'ensemble des élèves et des admirateurs de Paul Sabatier.

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© Martial Andrieu

Ce monument - œuvre des sculpteurs Yvonne Gisclar-Cau et Paul Manaut, assistés par l'architecte M. Teppe - fut inauguré le 1er juin 1957 au Square Gambetta. C'est là qu'il trônait encore en 2003 avant la destruction de ce jardin pour y faire un parking souterrain. Après un dîner chez Auter, rue Courtejaire, l'inauguration eut lieu à 16 heures en présence de nombreuses notabilités : M. le Préfet Blanchard et son chez de cabinet M. Bourdon ; Jules Fil, maire de Carcassonne ; M. Desmons, adjoint au maire et président de la commission des Beaux-arts ; M. Julia, adjoint au maire ; les membres de la commission municipale ; M. Depaule, président du Comité organisateur et membre du Conseil d'Etat, Mlle Sabatier, Mme de Grammond et Mme Barlangue, filles de Paul Sabatier ; le sénateur Courrière ; M. Vidal, proviseur du lycée Paul Sabatier ; M. Descadeillas, prédisent de la Société des Arts et des Sciences ; le représentant de l'Université de Toulouse, etc.

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M. Depaule retraça la vie et la carrière du chimiste, avant que M. Flanzy qui fut l'élève de Paul Sabatier et qui dirigeait l'Institut œnologique, ne prenne à son tour la parole. Pendant plus de quarante ans, le monument à Paul Sabatier contribua à l'embellissement du square Gambetta. En 2003, les ouvriers municipaux enlevèrent l'ensemble des statues et des monuments de ce jardin, afin de les remiser. Il fallait faire place nette pour l'exécution des travaux du parking. Quand celui-ci fut achevé, M. Jean-Louis Bonnet, que j'aurais plus d'honnêteté à citer pour son œuvre que lui pour la mienne, écrivit aux élus afin de savoir où était passé le monument à Sabatier. A défaut de réponse, il mena son enquête et retrouva dix années plus tard, l'illustre Sabatier complètement désossé reposant sur des paillettes de chantier, aux serres municipales.

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© La dépêche

Ce n'est qu'au prix d'un article dans la presse et de quelques uns sur mon blog, que la municipalité daigna porter assistance au pauvre Sabatier. Fallait-il encore lui trouver un centre d'hébergement... Finalement, le proviseur du lycée Sabatier M. Mercadal qui était également adjoint au maire - pas très chaud de prime abord pour accueillir le monument du savant - obtint de la région les crédits nécessaires à son installation.

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C'est ainsi que depuis 2012, Paul Sabatier trône fièrement à l'entrée du lycée qui porte son nom à Carcassonne. On ne pourra pas dire que les successeurs d'Albert Sarraut, Courrière et autres Jules Fil auront été à la hauteur.

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© GARAE

Fernand Courrière

Fernand Courrière (1876-1960), Normalien de Cuxac-Cabardès, se souvient de Paul Sabatier. Il évoque son souvenir dans un journal de 1954 que nous retranscrivons ci-dessous.

C’était en train 1898, le dimanche après la foire de Cuxac tenue le 18 juin. J'étais alors instituteur adjoint à l'école de l'Ouest à Castelnaudary. Mon directeur était Émile Cantier, dont le père, instituteur en retraite, vivait avec sa sœur Madame Terral, receveuse des P.T à Cuxac-Cabardès. J'avais 21 ans, et je me disposais bientôt à me marier avec mademoiselle Marie Cals, la fille du boulanger qui était la camarade de mon père. Donc, aller à Cuxac, était ma première préoccupation, et toutes les occasions m’étaient bonnes.
Mon père m'avait écrit : « Viens, si tu peux, dimanche prochain, puisque que tu ne peux être ici le jour de la foire. Tu verras un phénomène extraordinaire : la source du pâtu de Séguy au lieu d’eau, coule maintenant du pétrole, oui du pétrole ! ». Ma mère avais ajouté « Marie m'a dit de te dire que, si tu viens, tu déjeuneras au Four, avec eux, en famille ! » Figurez vous, aller déjeuner chez ma fiancée, et aller voir une curiosité naturelle, me font décider sans rémission d’être à Cuxac, coûte que coûte oui, ce dimanche. Je fais part à mon directeur, M. Cantier, de la venue de pétrole à la source Séguy ; ce fait curieux l’intéresse, déjà ! Et comme il aura l'occasion d'aller voir son vieux père et sa sœur, il décide de venir à Cuxac avec moi.
Mais les communications entre Castelnaudary et Cuxac n'étaient ni rapides ni commodes. Par le train jusqu'à Carcassonne, par la patache de Carcassonne à Cuxac, et retour à Castelnaudary par c'est deux moyens réguliers, demandait deux jours ! Or, il fallait être rentré le lundi matin avant huit heures pour assurer le service de l’école, moi de ma classe ! Que faire ?
Nous combinons d’aller à Cuxac à bicyclette, et d’en retourner de même. C'est pourquoi nous louons, l'un et l’autre chez Candelié, une bicyclette de caoutchoucs pleins, s'il vous plaît ; car, encore le pneu n'était pas inventé.
Le samedi soir, après 16 heures, nous nous mettons en route sur Saissac, via Cuxac, où nous arrivons vers 20 heures après un voyage pénible, sur une voie qui n'est pas goudronnée, je vous l'assure. Chez moi on a dîné ; mais, maman a vite fait de me servir très largement de quoi me restaurer.
Pendant que je mange, papa m'explique ce qui est survenu chez Séguy : « Oh ! c'est bien du pétrole, va ! Tiens, sens cette bouteille qui en est remplie… et puis, d'ailleurs, il brûle bien… la preuve c'est que la lampe que tu as sur la tête éclaire la cuisine avec ce pétrole, et celle de la salle en est aussi garnie, et tu vois sa belle flamme ! »
Tout cela était évident ! Absolument vrai, surtout ainsi démontré et affirmé par mon père !… Et certifié en outre parler clients du café, nombreux ce soir-là, tous mes camarades et mes amis ! Et les raisonnements baroques parfois, les suppositions les plus saugrenues, s’émettaient. Même le diable faisait partie de certaines allégations ! Ah ! La superstition !…
Figurez-vous ! Avec l'esprit avide d'apprendre, de savoir que j’avais – et que j'ai conservé, grâce à Dieu –si j'étais impatient d'aller sur les lieux, voir et me rendre compte ! Mais… il était trop tard !
Le lendemain, je me lève un peu courbaturé et… après une apparition chez ma fiancée, je vais à la maison Séguy, chez Touénou, mon camarade, la Rosette sa mère, et la vieille Mion, sa grand-mère. Il pouvait être 10 heures. Je grimpe un peu les escaliers faits de pierre disjointes, et me voilà dans la cuisine. Personne… mais, je sens déjà une odeur de pétrole aromatique… or, le portillon qui donne sur le pâtu est ouvert… et j'entend parler… je m’avance… Mion et Rosette son là avec deux messieurs… Elles expliquent… Je me permets de pénétrer, car je suis un familier de la maison, et je puis me le permettre !


Ces deux Messieurs, sont Théodore Sabatier que je connais bien et son frère Paul que j'avais eu vu à Cuxac. Rosette, me voyant, me dit : «Béni, Fernand, Béni bésé ça que le Drac nous a fait !!! » - mes amis lecteurs, vous avez entendu parler du DRAC, l'esprit malin auquel on croyait autrefois… La Rosette et la vieille Mion, croyaient ferme comme un roc que le pétrole avait pris la place de l’eau par suite d'un tour coquin du DRAC – je m’avance tout en saluant, et Théodore me tendant la main me dit : « c'est mon frère Paul – Paul me serre la main comme l'avait fait Théodore - je l'ai fait venir tout exprès de Toulouse, pour voir le phénomène de cette source et essayer de tirer ça au clair… cela m'intéresse pour mon jardin au-dessus, et qui semble en être le réservoir… tiens, continue Théodore, regarde Fernand… c'est extraordinaire, cela… et c'est bien du pétrole ! »
Voilà devant nous, la vasque creusée à même la roche schisteuse dans laquelle sourdait la petite source d’eau cristalline, pure et toujours fraîche qui l’emplissait, jusqu’ici. Le trop-plein se déversaient dans une minuscule rigole qui le conduisait au caniveau dans lequel elle coulait vers l’aval mêlé au liquide des éviers d’amont.
Mais aujourd'hui la vasque paraît pleine d'une espèce d'écume, de mousse blanchâtre comme une vaseline. Monsieur Théodore Sabatier avait une vieille cuiller en fer toute rouillée, qu'il tient à la main, écume cette mousse vers un bord… alors apparait un liquide ambré qui remplit la vasque. Il y trempe un doigt, me le tend au nez, et me réponds, ça sent le pétrole aromatique !…»
Alors, monsieur Paul Sabatier sent encore une fois, le bout du doigt que son frère à trempé pour lui de nouveau dans le liquide jaune brun. Il saisit la cuiller, et la remplit lui-même, mais ayant soin de prendre en même temps un peu d'écume blanchâtre. Il sent… puis prenant une pensée de mousse il la renifle… la malaxe entre ses doigts… et se tourne vers son frère.
Monsieur Paul Sabatier qui jusque-là, pensif, n'a pas ouvert la bouche, dit à Théodore, presque à voix basse en confidence : « Cette écume est onctueuse comme une graisse… Quant au liquide ambré, c'est une huile… Pour moi, ce phénomène est clair : c'est une résurgence naturelle de kérosène entraînant de l’ozokérite ! »
Puis, comme emporté par ses pensées, il ajoute à plus haute voix : « Vois-tu, mon frère, la nature, dans ses laboratoires mystérieux, travaille infiniment mieux que nous, hommes. Elle sait dissocier, décomposer, fractionner la matière, recombiner les éléments… Mais… comment… par quels moyens… quels sont ses procédés ? Nous avons là des témoins… mais la question demeure entière à résoudre ! »
Je n'avais alors que tout juste 21 ans, et à peine une toute petite moustache brune ornait ma lèvre supérieure. J'ai bien entendu : « Comme une graisse, c’est une huile…. » mais les autres deux mots que Paul Sabatier avait prononcés : « kérosène… ozokérite… » était pour moi du sanscrit ou de l’hébreu. J'étais bien content de voir, De constater cette curiosité : une source de pétrole à Cuxac ; de l'entendre certifier par deux professeurs de lycée : c’est tout !
Je n'ai compris peu plus tard la signification de ce que disait Paul Sabatier. Mais je suis persuadé que psychologiquement parlant, Le phénomène de la source qui m'a frappé, à influé beaucoup, beaucoup sur mon évolution psychique. Il m'a conduit tout naturellement à l’étude passionnée de la géologie, de la technique, de la minéralogie, des pétroles. Il m'a fait devenir un pionnier de la découverte des trésors que la terre renferme !


Paul Sabatier, lui, comprenait parfaitement et Théodore aussi. La meilleure preuve c'est que, conjointement, ils ont adressé au préfet de l’Aude, une déclaration d'invention de la source de pétrole de Cuxac-Cabardès ; et que, pour justifier leur fait, ils ont entrepris en juillet et août 1898, dans le jardin de Mme de Geoffroy, un puits de recherche pour capter. - Je raconterai cela plus tard.
Eh ! bien, je suis convaincu que la visite de Paul Sabatier à Cuxac, et sa préoccupation avec son frère, de posséder le kérosène et l’ozokérite, l’on profondément frappé et influé sur sa vie jusqu'à l'épanouissement de son génie.
J'entends comme si c'était hier les paroles de Paul Sabatier à son frère, en conclusion de ces méditations devant la vasque où il voyait du kérosène, c’est-à-dire du pétrole lampant naturel, et de l’ozokérite, une cire naturelle, les deux nés d'une mère commune qui s'appelle huiles brutes de pétrole naturelles !
Oui, peut-être, c'est là le moment de départ de son étude passionnée du fractionnement, de la transformation des huiles brutes de pétrole, pour aboutir à la découverte de la catalyse, après 25 ans de travail acharné avec ses assistants et ses collaborateurs, dans son laboratoire de la faculté des sciences de l'université de Toulouse.
Voilà un point inédit, je crois, de l'histoire de cet enfant de Carcassonne, sa vile natale, qui s'apprête à fêter le centenaire du grand savant Paul Sabatier.

Sources

L'Indépendant / 2 juin 1957

L'Indépendant / 18 janvier 1955

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09/07/2017

Le buste de Jöe Bousquet raconté par la sculptrice Salomé Vénard (1904-1987)

Dans les réserves du Musée des Beaux-arts de Carcassonne se trouve un buste de Jöe Bousquet réalisé par Salomé Vénard en 1951. Il fut acquis par l'état pour le compte de la ville de Carcassonne. Ceci nous a été confirmé par la conservatrice, Madame Marie-Noëlle Maynard. Selon l'ouvrage "Joe Bousquet. Sa vie, son œuvre" de René Nelli, la sculptrice avait exécuté un premier buste pour le poète. Ce dernier l'avait ensuite offert à l'une de ses amies, mais celle-ci trouvant qu'il portait malheur le rendit à sa créatrice. 

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Le buste de J. Bousquet dans les réserves du musée

C'est un document sonore exceptionnel que nous venons de retrouver, dans lequel Salomé Vénard explique les circonstances de sa rencontre avec Bousquet. Comment elle fit ce buste à sa demande... Il s'agit d'une émission radiophonique enregistrée dans l'amphithéâtre de la Sorbonne à Paris, le 28 septembre 1955. N'étant pas en mesure de pouvoir la faire entendre ici, nous avons retranscrit les paroles de Salomé Vénard ci-dessous. Le poète Carcassonnais n'était mort que depuis cinq ans.

"Je suis arrivé chez lui sans l’avoir prévenu. Je devais arriver la nuit, je suis arrivé le jour car je pensais qu’il ne pouvait pas me recevoir ce moment-là. Je me suis trouvé en face de lui après avoir passé derrière cette fameuse portière que tous ces amis ont évoquée. Cet homme m’a aussitôt accueilli comme s’il m’attendait et d’autre part, il a toute de suite avec moi fait des projets. Il a tellement fait de projets qu’il est allé jusqu’au point de me demander, car je lui ai confié immédiatement des carnets où j’avais pris des notes sur mon travail. Il m’a demandé après en avoir vu quelques-uns, de faire un choix ; de ceux qui lui convenaient tellement, qu’il me demandait de se les approprier pour écrire sur la page que j’avais écrite, des choses qui lui convenaient à dire. Comment pouvais-je supposer que cet homme savait que j’allais être tellement malade, que je crois qu’il était impossible d’y voir une menace plus grande chez lui. Il me l’a entièrement caché. Nous avons décidé tout de suite que je ferai son buste. Parce que je ne me doutais de rien. Non, je ne vais pas faire votre buste maintenant ; je n’en aurai pas le temps. Je n’ai qu’un mois. Je vais tailler pour vous une sculpture, pour vous tenir compagnie. Je vais tailler une tête de femme mais à votre image avec vos traits.

Alors il a été extrêmement saisi. Vu l’homme qu’il était, vous comprenez pourquoi il a été ému. Il m’a dit : Voilà, je viens de faire partir une lettre à Paulhan dans laquelle, je lui ai fait le récit d’un rêve que j’ai fait ces jours derniers. Dans ce rêve et à la fin de ce rêve, je me regardais dans un miroir. Je me voyais sous les traits d’une femme. Vous venez, alors c’est tout naturel, vous allez tailler cela.

Et sur un mois, dans un mauvais cailloux du cimetière j’ai taillé une tête que je lui fis porter de sa ressemblance. Et par une providence extraordinaire c’est grâce à cela que j’ai pu me fixer dans la mémoire ce qui était son extraordinaire visage, et pas seulement le message de l’amitié que j’ai reçue pendant six mois où nous nous sommes vus tous les jours, mais en même temps des détails indispensables grâce auxquels j’ai pu tout de même rejoindre tout à fait sa ressemblance ; l’essentiel de cette ressemblance, puisque ce buste j’ai le très grand bonheur qu’il soit maintenant au musée de Carcassonne et j’ai eu le très grand bonheur qu’il soit une dernière joie pour les siens."

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© DDM

J. Bousquet dans son lit

Nous ne pouvons que regretter que ce buste ne soit pas exposé au public. Pour quelles raisons le musée des Beaux-arts ne le prêterait-il à la Maison des mémoires (Centre Joe Bousquet) de Carcassonne ? Là encore, il suffirait d'un peu plus de volonté.

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25/06/2017

La ville de Carcassonne, à côté de la plaque avec le peintre Jean Camberoque

Il y a 100 ans, naissait le 23 février 1917 le peintre Carcassonnais Jean Camberoque. Ses peintures, ses céramiques et ses sculptures en béton contribuèrent largement, à diffuser une notoriété qui dépassa nos frontières. Cet autodidacte fut tout de même encouragé dès ses débuts par Joë Bousquet : "Il a voulu faire de l'espace la mesure du ciel". Le poète qui avait dans sa liste d'amis des peintres surréalistes tels que Max Ernst ou Tanguy, leur présenta le jeune Camberoque. Ainsi débuta la carrière de ce Carcassonnais pétri de talent mais qui n'eut, comme beaucoup d'autres, que le malheur de s'attacher à sa ville natale. Il disait que le ciel au-dessus d'elle avait la couleur d'une coquille d'huitre.

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© Charles Camberoque 

Artiste prolifique et d'une curiosité absolue pour les nouvelles techniques ; il suivit une formation dans les ateliers de Sant Vicens à Perpignan. C'est là qu'il développa son art pour la céramique, allant jusqu'à créer de nombreuses œuvres qui figurent encore dans bien des bâtiments publics : écoles, collèges, foyers de jeunes travailleurs... Si les mairies dans leur ensemble ont respecté cet héritage, soit en le restaurant (à Narbonne), soit en le déplaçant (à Trèbes), d'autres (à Carcassonne) sont allés jusqu'à le détruire.

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La maison natale du peintre, 39 rue A. Marty

Le 15 novembre 2006, une plaque à la mémoire de Camberoque était apposée sur la façade de sa maison. On la doit au Club Soroptimiste de Carcassonne ; association philanthropique dont la présidente avait été Yvonne Camberoque, épouse du peintre. A l'initiative de Pascale Chinaud, ce souvenir indique au passant la présence de l'artiste en ce lieu. En présence de son fils Charles, de sa petite fille Nina et de son épouse Yvonne, on dévoila cette plaque. Dans l'assistance, quelques amis comme Gisèle Jourda et Jacques Arino. Gérard Larrat, le nouveau maire de Carcassonne prononça un discours.

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© Nathalie Amen-Vals / Midi-Libre

Avant-hier nous publions un article, concernant la destruction d'une partie de la céramique réalisée par Camberoque à l'école Jules Ferry, avenue Jules Verne. Les services de la mairie ont délibérément percé une ouverture dans le mur et posé une grille en fer.

http://musiqueetpatrimoine.blogs.lindependant.com/archive...

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Après le percement de la porte et la pose de la grille en 2017

J'ai saisi aussitôt la ville de Carcassonne afin d'obtenir des explications sur le vandalisme d'une œuvre d'art. Située sur l'espace public, dans une école primaire dont elle a la responsabilité. D'après mes recherches, cette céramique aurait été réalisée lors de la construction de l'école. Le 1% de l'état obligatoire consenti à une œuvre d'art dans le cadre d'un édifice public, donnerait une caractère juridique à cette destruction. 

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Au moment des travaux en 2008

Nous avons obtenu par mail les "explications" des services techniques de la ville de Carcassonne.

"Les travaux de création d'un sas pour la piscine du Viguier, ont été réalisé en 2008 .

Ces travaux n'ont eu aucune incidence sur la fresque de Mr Camberoque, qui était déjà dégradée à cette date depuis de nombreuses années.

Il semblerait que la fresque se soit dégradée dés le début de sa mise en place du fait d'une mauvaise adhérence entre les céramiques et le support.
Les équipes municipales ont récupérés et conservés une partie de ces carreaux."

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Derrière le mur, une porte a été murée mais il valait mieux en créer une autre

Finalement à Carcassonne, il est permis à des employés communaux de maçonnerie de juger de l'état de dégradation d'une œuvre d'art. Inutile donc d'alerter la DRAC, ni les héritiers du peintre.

Que par chance, la dégradation était pile à l'endroit où il fallait percer une porte puisqu'ailleurs elle semble en bon état.
Que cela justifie aussi une saignée dans la céramique pour installer une grille en fer.
Que "cela n'a eu aucune incidence puisqu'elle était dégradée", alors que l'œuvre est désormais tronquée d'un tiers. En effet, un tableau de Dali amputé d'un tiers resterait -il toujours un tableau de Dali ?
A carcassonne, on peut détruire tout sous prétexte que c'est dégradé. Qu'attend-on pour raser la Cité ?

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A Trèbes, la mairie a rasé la salle des fêtes dans laquelle se trouvaient des céramiques de Camberoque. Elle ont été réinstallées sur un mur, à la sortie vers Villalier.

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A Limoux, la céramique réalisée en 1969 accueille toujours les visiteurs de la cité blanquetière.

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Sur le Lycée du Dr Lacroix à Narbonne (1960)

Cette œuvre a été réalisée au moment de la construction du lycée vers 1960 et en constitue le « 1% artistique ». Cette procédure de soutien à la création, instaurée en 1951, au départ dans le cadre des nouveaux bâtiments de l’Education Nationale, a été créée à l’initiative du sculpteur audois René Iché (1897-1954). Le coût de cette oeuvre a été de 2372 NF, c’est-à-dire 1% du budget de la construction du lycée (part de l’État). La céramique de Carcassonne a dû être réalisée dans ce cadre ; c'est donc un bien de la Nation.

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Anciennement sur la route de Gruissan, cette céramique de Camberoque a été restaurée en 2013 et placée contre la façade de l'Office du tourisme de Narbonne-plage. On citera également celle de l'école André Pic de Port-la-Nouvelle.

Avouez qu'à "Carcassonne, ville d'art et d'histoire" cela la fiche un peu mal. Continuons donc à laisser la maçonnerie municipale s'occuper du devenir de nos œuvres d'art...

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21/05/2017

Qu'est devenue la Marianne du Sidobre ?

En 1971, à l'issue de la première phase des Jeux Intervilles animés par Guy Lux opposant Carcassonne à Castres, Jacques Limouzy - Maire de la commune Tarnaise - avait offert à Antoine Gayraud un buste de Marianne. 

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Cette Marianne était l'œuvre du sculpteur Castrais Jean Cros. Elle figura longtemps dans diverses expositions avait d'être livrée à la municipalité de Carcassonne. Celle-ci la mit ensuite dans la Salle des Mariages de l'actuelle ancienne mairie, rue Courtejaire. Si quelqu'un a vu cette sculpture en mairie, qu'il veuille bien nous la signaler. A défaut, nous considérerons qu'elle est allée rejoindre la liste de nos chers disparus.

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09/05/2017

Charles Sahuguet (1910-1990), artiste peintre

Durant tout le mois de février 1983, le Musée des Beaux-arts de Carcassonne ouvrit ses portes à une exposition des oeuvres du peintre Charles Sahuguet. Installé à Montréal d'Aude, l'artiste était né en 1910 à Millau dans l'Aveyron. C'est à l'initiative du Conseil communal de la culture, soutenu par Clément et Patrice Cartier ainsi que Bernard Huchon, que cette exposition vit le jour. M. Viguier, conservateur du musée, devait retracer les étapes de l'évolution de l'oeuvre de Charles Sahuguet, des Beaux-arts à la symbolique, en passant par le Paris du Surréalisme. 

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© Charlessahuguet.com

Les débuts artistiques du peintre à l'école des Beaux-arts se font autour de paysages, natures mortes et peintures à l'huile. Après la guerre, l'évolution s'amorce et les thèmes se précisent. Recherches d'autres techniques puis orientation vers le sacré et influence de la danse : Saint-Jean l'Evangéliste et la Danse macabre. Charles Sahuguet découvre l'art de l'icône. Il peint des scènes religieuses sur des murs d'églises puis, contraint d'abandonner la peinture murale, il prend à son compte cette phrase de Malraux : "Le fils de Dieu n'a pas de portrait, il a des symboles." 

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Paysage près de Montréal d'Aude

Sahuguet est en quête de symbolique universelle. Il s'agit d'un langage commun à tous les hommes, à toutes les cultures, des Incas aux Hindous en passant par le Judaïsme et l'Egypte. Le peintre sacré ne doit pas tant exprimer une sensibilité qu'une vérité qui le dépasse.

L'apocalypse de St-Jean

En 1979, Charles Sahuguet reprend un projet arrivé à maturité. Il s'agit de l'illustration de la l'Apocalypse de Saint-Jean, constitué par 46 gouaches sur papier. Ce travail recevra le soutien de Georges Duby. Cette oeuvre sera présenté à Carcassonne en 1983.

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© Charlessahuguet.com

La première trompette - 1979. Ap. VIII, 7 Et le premier Ange sonna… Ce furent alors de la grêle et du feu mêlés de sang qui furent jetés sur la terre : et le tiers de la terre fut consumé, et toute herbe verte fut consumée.

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Le jugement des nations – 1979. Ap. XX, 1-2, 11-14. Puis je vis un Ange descendre du ciel, tenant à la main la clef de l’Abîme, ainsi qu’une énorme chaîne. Il maîtrisa le Dragon, l’antique serpent – c’est le Diable, Satan - et l’enchaîna pour mille années... Puis je vis un trône blanc, très grand, et Celui qui siège dessus. Le ciel et la terre s’enfuirent de devant sa face sans laisser de traces. Et je vis les morts, grands et petits, debout devant le trône ; on ouvrit des livres, puis un autre livre, celui de la vie ; alors les morts furent jugés d’après le contenu des livres, chacun selon ses œuvres…

L'Apocalypse est essentiellement une symbolique. La symbolique étant avec le symbolisme un des deux moyens d'expression de la vie imaginative ou mieux "imaginale". La symbolique, qui est image, relève de l'art plastique. Le symbolisme, qui est discours, relève de l'art littéraire.

"Alors que j'avais déjà terminé mes premières illustrations, je reçus Le livre de feu de Henri Stierlin, préfacé par Georges Duby. Il est étonnant de voir combien cette Apocalypse qui date du IXe siècle eut un retentissement considérable, plus de vingt manuscrits illustrés entre le Xe et le XIIe siècle, alors que Bible et Evangiles sont rares en manuscrits illustrés. Ces illustrations furent pour moi, un illumination. Je m'aperçus que le même esprit liait ces trois manuscrits et mon Apocalypse pour aussi dissemblables qu'ils dans la forme... Xe siècle, XXe siècle, est-ce par hasard ?"

Un spectacle audiovisuel

Au mois de février 1983, le Musée des Beaux-arts présenta un spectacle audiovisuel à partir de 44 gouaches. Le texte de la Bible de Jérusalem comporte 22 chapitres auxquels Charles Sahuguet a ajouté en introduction, un texte du prophète Isaïe, récité par deux comédiens : Jean Gastaud et Michel Barbey. L'illustration musicale est due à Philippe Herson-Macarel avec le concours de l'organiste Xavier Guerner et la participation de Tatie-Cinéma et de Benoît Collette. 

"En écrivant ce que lui montrait l'ange de Yahwé, Jean n'a pas eu l'ambition de prévoir la fin du monde comme un météorologiste le ferait pour le temps. L'Apocalypse est commencée depuis le début de l'histoire de l'humanité. D'autre part, Jean s'adresse à ses contemporains qui étaient confrontés, notamment, aux épreuves de la persécution, et nous, hommes du XXe siècle, nous savons ce que cela veut dire. Mais, c'est surtout, un message, une parole, la Parole dont la vérité dépasse dans sa permanence le cadre historique dans laquelle elle a été exprimée."

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© Patrice Cartier

Charles Sahuguet dans son atelier à Montréal d'Aude

A l'initiative de Patrice Cartier, on peut admirer une trentaine d'oeuvres de Sahuguet (sa série des "Arbres de vie") en exposition permanente à l'abbaye de Caunes-Minervois.

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04/02/2017

Barbès : Ce fondu de liberté(s) qui a fondu sous l'occupation

Armand Barbès

(1809-1870)

dont le père natif de Capendu est chirurgien militaire à Carcassonne, n'aura cessé durant toute sa vie de porter les valeurs de la République. Ceci au prix d'une débauche d'énergie qui lui vaudra le surnom de "Bayard de la démocratie". Il luttera contre Louis-Philippe (Roi des Français) qu'il réussira à faire renverser, la deuxième République et le Second Empire. À chaque fois il sera condamné, au mieux, à de la prison ; au pire, à la peine capitale. Pour cette dernière, il devra son salut à une intervention de Victor Hugo en sa faveur. En1848, il représentera le département de l'Aude à l'Assemblée constituante où il siègera à l'extrême gauche. Après s'être volontairement exilé à La Haye suite à sa libération en 1854, il mourra là-bas le 26 juin 1870 ; seulement quelques semaines avant l'avènement de la République en France pour laquelle il n'a cessé de militer.

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© Martial Andrieu

Le 26 septembre 1886, une statue à son effigie est dressée sur un socle portant la mention "Vivre libre ou mourir" sur le boulevard Saint-Michel. Elle est l'oeuvre du sculpteur toulousain Alexandre Falguières (1831-1900).

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© ADA 11

Le socle sans la statue, remplacée par un buste de Marianne en août 1944

Le 20 mars 1942, la mairie de Carcassonne, aux ordres du gouvernement de Vichy, enlève la statue de Barbès de son piédestal. La loi du 11 octobre 1941 promulguée par Vichy contraint l'administration municipale au démontage des statues et de leurs socles en vue de leur fonte. Ceci à l'exception des oeuvres présentant un caractère historique et esthétique. Notion assez vague voulue par l'amiral Darlan (Vice-président du conseil) afin que ne soient épargnées que celles à la gloire de Jeanne d'arc, Henri IV, Louis XIV et Napoléon 1er. L'enlèvement de Barbès à Carcassonne - on s'en serait douté - n'eut qu'un but politique qui n'empêchera pas la tenue d'une manifestation Républicaine au pied de son socle le 14 juillet 1942. L'occupant n'investira la zone sud et Carcassonne qu'en novembre 1942, mais il y a fort à parier que le métal a servi aux nazis pour tuer des Français et leurs alliés.

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© Martial Andrieu

Barbès retrouve son socle en 1952

Une partie des statues françaises destinées à la fonte a été moulée en plâtre. Suite une proposition du sculpteur Carcassonnais Paul Manaut en date du 20 novembre 1951, la municipalité de Marcel-Itard Longueville décide de lui confier en février 1952 la reconstruction de la statue. Le coût s'élève à 1 400 000 francs, dont une partie provient de la "souscription au Monument Barbès" levée en 1951. Cette copie présente toutefois quelques différences.

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La nouvelle statue de Barbès n'a plus son fusil entre les jambes...

Source

Délibération Conseil Municipal / 27 février 1952

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