06/07/2017

Le philosophe Julien Benda parle en 1948 à la radio, de sa rencontre avec Joë Bousquet

Voici un document exceptionnel et totalement inédit de six minutes, que nous avons retrouvé au milieu de quinze heures d'enregistrements de Radio Nîmes. L'écrivain Julien Benda qui séjourna pendant quatre années à Carcassonne de 1940 à 1944 - caché par le poète Joë Bousquet en raison de ses origines juives - accorde une interview à cette radio alors qu'il est de passage dans la capitale du Gard. Julien Benda fit partie des nombreux intellectuels et artistes, à visiter J. Bousquet dans sa chambre de la rue de Verdun. Nous avons retranscrit l'ensemble de cet échange, ô combien intéressant pour l'histoire de notre ville durant cette période. 

julien_benda.jpg

© Alchetron

Et d'abord, quand avez-vous quitté Paris ?

Eh ! bien, j'ai quitté Paris le 10 juin, convaincu d'ailleurs que j'allais y revenir quelques semaines plus tard, me refusant à admettre que l'armée française allait être anéantie en si peu de temps. Et après quelques tribulations, je me suis arrêté à Carcassonne où je retrouvais mon ami Jean Paulhan et où je suis resté quatre ans.

Vous avez dû être bien malheureux ! Un parisien comme vous.

Pas du tout ! J'ai admirablement travaillé, ne connaissant aucune distraction extérieure et même, n'étant pas fâché d'échapper à cette atmosphère parisienne. Le parisianisme, qui m'apparaît - autant que j'en puisse juger - être un élément de dissolution.

Mais, des réunions littéraires avaient cependant bien lieu à Carcassonne ?

J'allais d'une manière systématique chez le poète Joë Bousquet où je me trouvais l'objet d'un double comportement que j'ai très souvent rencontré dans ma vie. Une entière dissonance intellectuelle du fait de mon rationalisme impénitent, et d'autre part une très réelle sympathie affective. 

Et qui retrouviez-vous à cette séance ?

Le regretté Sire (Pierre Sire, NDLR) qui est mort récemment. René Nelli qui s'occupait du volume sur le génie d'Oc publié par les Cahiers du sud et son directeur Jean Ballard, lors de son passage. André Nadal, avant qu'il ne quittât le lycée de Carcassonne pour venir à Nîmes, où j'ai été si heureux de le retrouver l'autre soir. Ils étaient tous très attachants ces hôtes de Carcassonne, non seulement par leur valeur personnelle, mais aussi par leur quasi dévotion si justifiée, en raison de son bon caractère et de son admirable talent pour le grand blessé de guerre qu'est Joë Bousquet. 

786_602_maison_des_memoires_chambre.jpg

© Conseil départemental de l'Aude

La chambre de Joë Bousquet

Et comment se termina cet agréable séjour ?

De la manière suivante et qui implique que j'étais favorisé des dieux. Bien que mes amis fussent  tous extrêmement inquiets sur mon compte depuis ces quatre années, je vivais avec un sentiment de parfaite sécurité ; refusant à me mettre à l'abri, beaucoup plus par paresse que par héroïsme, ainsi qu'ils m'y conviaient très instamment et avec beaucoup de raison, particulièrement Jean Paulhan et Aragon.

Cela pouvait, en effet, être dangereux.

Evidemment ! Le 18 mai, je venais chez le proviseur du lycée, qui m'avait invité à habiter chez lui si j'avais le moindre ennui, lorsque je vis arriver une jeune fille qui demeurait dans mon immeuble, qui venait m'avertir courant elle-même de réels dangers car elle pouvait être suivie, que deux gaillards de la Gestapo venaient me chercher. Ils eurent même la naïveté apprenant que je n'étais pas là, de soupirer : "C'est bien dommage ! C'est bien dommage !" 

Eh ! bien vous l'avez tout de même échappé belle.

J'ai le train pour Toulouse où je suis resté sous un faux nom jusqu'à la Libération. Grâce en particulier au protectorat de l'Institut Catholique.

Et à la libération de Toulouse ?

J'y suis resté et ne suis allé à Paris qu'il y a peu de temps. Je suis alors retourné à Toulouse où je compte rester encore un peu de temps.

Julien Benda raconte également avoir écrit dans sa "thébaïde" de Carcassonne, plusieurs textes pendant les quatre années qu'il passa caché dans notre ville. Certains de ces écrits ont été publiés après la guerre. Il s'agit de "La grande épreuve des démocraties" (Edition de la Maison française à New-York / 1942), "Du poétique selon l'humanité et non, selon les poètes" (Editions des trois collines / 1946), "Le rapport d'Uriel (1946 / Flammarion), "Du style d'idées (Gallimard / 1948), "La France byzantine" (Gallimard / 1945).

Capture d’écran 2017-07-06 à 10.45.26.png

C'est dans cette maison sise au numéro 15 de la rue Montpellier que Julien Benda habita pendant quatre ans. C'est là qu'il passa son temps à écrire. C'est là qu'il fallait être arrêté par la Gestapo. Nous avons retrouvé le lieu grâce à l'ouvrage suivant : "Le fil des idées. Une éco-biographie d'Edgar Morin" de Françoise Bianchi (2001). Une plaque pour signaler ce lieu de mémoire serait désormais la bienvenue.

Sources

Radio Nîmes / 1948

___________________________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2017

02/07/2017

Michel Karner (1904-1970), cet Allemand héros de la Résistance audoise

Michel Karner, né à Münich le 13 septembre 1904, a fait de sa vie une lutte contre la répression et pour les respect de la personne humaine. Dès 1933, Il fit partie des démocrates allemands qui s'opposèrent à la montée au pouvoir du nazisme incarné par Adolf Hitler. Nous allons voir comment cet homme s'est retrouvé à Carcassonne pour combattre au sein de la Résistance locale. Malgré ces faits d'armes, il semble qu'aucun livre ou journal n'ait jamais consacré, dans notre ville, un seul portrait à Michel Karner. 

Capture d’écran 2017-07-02 à 17.54.17.png

Jusque-là, Michel Karner occupait un poste de monteur-ajusteur au sein d'une entreprise allemande travaillant pour la marine. Alors qu'il s'est établi à Bilbao, pensant échapper au nazisme, la République espagnole est menacée par la guerre civile. Tout naturellement, il rejoint les mouvements anti-fasciste et adhère au Parti communiste du Pays Basque.

Capture d’écran 2017-07-02 à 18.00.05.png

© Archives de la Guerre civile espagnole (Salamanca / Espagne)

Après la chute du nord de l'Espagne, désormais dans les griffes des phalangistes, Michel Karner entre au printemps 1937 temporairement en France, avant d'aller combattre dans les Brigades internationales. Quand Franco renversa la République par un coup d'état, des milliers d'espagnols cherchant à fuir se réfugièrent à la frontière et passèrent en France. Le gouvernement français parqua ces étrangers jugés subversifs dans des camps, gardés par des gendarmes. La défaite française et l'avènement du gouvernement de Vichy en 1940, allait considérablement changer le destin de ces familles espagnoles. D'abord, l'Etat Français livra une petite partie des anciens combattants Républicains à Franco. Ils furent torturés et exécutés par les troupes du Caudillo. Dans l'espoir de faire libérer les soldats français prisonniers en Allemagne, Vichy remit aux Allemands les fichiers contenant les noms des Républicains. 26 000 d'entre eux furent contraints de travailler (Travaux forcés) pour l'organisation Todt, à la construction des défenses allemandes le long de la côte. 40 000 furent déportés en Allemagne. Certains purent s'enfuir loin de l'Europe, les autres s'engagèrent dans des mouvements de Résistance.

Capture d’écran 2017-07-02 à 19.12.41.png

© Memorias del olvido

Républicains espagnols dans la Résistance française 

Comme beaucoup d'anciens combattants espagnols, Michel Karner fut contraint aux travaux forcés par le gouvernement de Vichy. Il dut s'employer à la construction des routes et des ponts.

"En 1927, je déménageais en Espagne et j'y vivais bien jusqu'en 1936. Ensuite, je mettais au service de la République mes connaissances spéciales et mon aide. Je restais isolé en France jusqu'en décembre 1939. Après ma libération, les espagnols purent à nouveau s'organiser. En 1942, les premières attaques de résistance débutèrent." (14 avril 1961)

Après 1942, Michel Karner fait partie de l'une des compagnies de guérilleros espagnols. Il se bat autour de Carcassonne dans le maquis contre les troupes nazies et la Milice française. Le 20 janvier 1944, il est arrêté avec deux camarades et interrogé dans la caserne Laperrine à Carcassonne. Il racontera son supplice au procès de l'un de ses bourreaux, Oskar Schiffner :

"J'étais porteur de tracts. On m'a demandé aussitôt de les traduire en allemand. Arrivé au mot "Boche", qui figurait sur une phrase, je fus prié d'en donner le sens exact. J'ai alors déclaré que je ne le savais pas exactement, mais que dans le jargon espagnol cette appellation correspondait à celle de "fou". Inutile de dire comment cette réponse fut accueillie. J'eus la mâchoire cassée, une clavicule fracturée. Je crachais encore le sang, un an après mon retour de déportation. Schiffner a certes participé à mon arrestation, mais il n'était pas là quand je fus maltraité à la caserne Laperrine. Personnellement, il n'est donc pas responsable. Mais j'estime qu'il l'est pour beaucoup dans les mauvais traitements qui me furent infligés par ses compatriotes."

1350099181.jpg

Oskar Schiffner sera réintégré dans la police de la RFA après son procès.

Karner est envoyé à Montpellier puis Compiègne, avant d'être déporté à Neuengamme par le transport du 21 mai 1944. Fin avril 1945, il est libéré avec plusieurs déportés contraints par les SS, de nettoyer le camp et de faire brûler les archives. Michel Karner embarque sur un bâteau en direction de la Suède. Le 11 mai 1945, la Croix rouge suédoise l'évacue. Il revient en France et s'établit à Carcassonne avec son épouse jusqu'à son décès en avril 1970. Michel Karner faisait partie de l'Association des déportés, internés, résistants et patriotes de l'Aude. 

Sources

Morir por la libertad / Eduardo Pons Prades / 1995

Procès d'Oskar Schiffner / 18 mars 1953

Memorias del Olvido. La Contribución de los Republica- nos Españoles a la Resistencia y a la Liberación de Francia. Actas del Coloquio organizado por la F.A.C.E.E.F. los 9 y 10 de junio de 1995 en el Instituto Cervantes en París, Paris 1996.

________________________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2017

30/06/2017

Simone Veil s'était réfugiée près de Carcassonne en juin 1940

Depuis ce matin, les hommages se multiplient après l'annonce du décès de Madame Simone Veil, ancienne ministre de la santé et Présidente du parlement européen. Tout le monde sait bien qu'avant la loi sur l'Interruption Volontaire de Grossesse qu'elle défendit à l'Assemblée Nationale, les femmes n'avaient que des aiguilles à tricoter à s'introduire dans le vagin pour stopper une maternité non désirée. Que beaucoup d'entre elles mouraient d'hémorragies. Que les faiseuses d'anges passaient devant les tribunaux et que certaines étaient même guillotinées. Que d'autres plus fortunées, allaient se faire avorter dans des pays où la pratique était légalisée. Que la majorité des filles mères gardaient leur enfant en l'abandonnant devant les églises ou les maternités, ou bien étaient mises à la rue par leurs familles, se considérant déshonorées. Madame Veil mit ainsi fin à bien des drames sanitaires et sociaux, non sans créer un vif émoi dans les milieux conservateurs et religieux.

000_arp1857238.jpg

Simone Veil née Jacob arrêtée à Nice par la Gestapo en raison de sa religion juive, sera envoyée à Auschwitz avec sa mère et sa sœur. Son père et son frère, dans un camp en Estonie. Seule la jeune Simone et sa sœur reviendront vivantes de cet enfer. Dans une interview accordée au Mémorial de la Shoah, Simone Veil raconte pendant près de trois heures ce passé qui la tourmente. Nous avons relevé le passage concernant son séjour près de Carcassonne.

8.jpg

Le 10 juin 1940, l'Italie de Mussolini déclare la guerre à la France. A Nice où vivent les Jacob, le père de Simone est un homme posé et clairvoyant. Il n'a qu'une peur ; c'est qu'une fois l'armistice signée, les Italiens ne revendiquent l'ancien comté de Nice et éventuellement la Savoie. "Mes enfants Italiens ? Jamais ! s'exclame t-il." Pensant les protéger de ce péril, il les envoient par le train rejoindre ses oncles et tantes. Ces derniers ayant fui Paris depuis l'invasion de la France par les troupes Allemandes, s'étaient réfugiés dans un village à côté de Carcassonne. Dans les souvenirs de Simone Veil, elle arrive le 15 ou 16 juin 1940 dans cet hôtel près de Carcassonne. Là, pendant trois ou quatre jours, elle vit entassée avec ses oncles et ses tantes. Les gens déracinés pleuraient et l'angoisse se faisait encore plus vive. C'était un lieu où se trouvaient beaucoup de réfugiés Belges. L'atmosphère pesante contrastait avec le bel été chaud qui s'annonçait. Finalement, la crainte d'une séparation encore plus longue avec ses parents amena les oncles et tantes à la renvoyer à Nice. Le téléphone fonctionnait encore... Eux, souhaitaient trouver le moyen de rejoindre l'Angleterre. Simone avec sa sœur et son frère rentra sur la côte d'azur où un effroyable destin l'attendait avec sa famille.

Peut-être ne saurons-nous jamais dans l'hôtel de quel village, Simone Veil a séjourné. Je pencherais pour Bram, qui fut un lieu de rassemblement important pour les réfugiés de Belgique à cette époque. 

______________________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2017

09/06/2017

Le 20 août 1944, l'avion de James Millard Alston est abattu au-dessus de Pezens.

L'avion du lieutenant américain James Millard Alston, né à Linden en Alabama le 12 décembre 1918, est abattu par la Flak (DCA Allemande) au-dessus de la nationale 113 entre Pezens et Pennautier, le 20 août 1944. Son appareil appartient à une escadrille de SQ 01 spécialisés dans la chasse de nuit. Elle a pour mission de mitrailler les colonnes allemandes en provenance de Toulouse, afin d'éviter qu'elles ne rejoignent la vallée du Rhône.

James Millard Alston.jpg

© findagrave.com

Lt James Millard Alston

(1918-1945)

Touché par un tir de la DCA ennemie, l'avion prend feu et s'écrase à Grazailles (Carcassonne) à proximité du domaine de Gougens. Pour le situer grossièrement aujourd'hui, disons près du Conseil départemental.

j. millard alston

© Patrick Ertel

Le lieu du crash en 1944

James Millard Alston s'est éjecté de son appareil. Il a une légère blessure dans l'avant-bras gauche causée par des éclats l'obus ; il atterrit en parachute au lieu-dit "As Plos" sur la commune de Pennautier. Grâce à Sylvain le Noach - spécialiste des unités et mouvements de troupes allemandes dans l'Aude - nous avons une traduction du rapport rédigé par le lieutenant à son retour de mission.

j. millard alston

Avion semblable à celui de J. Millard Alston

Voici des extraits du rapport de mission 

"Touché par le mitraillage d'une Flak. Fuite épaisse de fumée noire. Finalement le moteur est mort. Le voile de parachute ne s'est pas déployé. Redéployé le plus loin possible, j'ai pu m'extirper en lâchant le bord de fuite. [...] J'ai atterri à côté du lit d'un ruisseau séché, à 15 pieds des arbres. J'ai grimpé dans les arbustes. J'ai couru le long du ruisseau couvert d'un sous-bois dense. J'ai longé le lit du ruisseau, j'ai trouvé un trou sous une bûche et j'ai réussi à mes glisser parmi les troncs d'arbres. J'avais l'intention de rester jusqu'à la tombée de la nuit. Une heure et demie plus tard, j'entends quelqu'un venir des sous-bois. Un paysan vraiment âgé. Je lui au fait comprendre (indéchiffrable) vers des civils. Il a mimé qu'il allait revenir. Quinze minutes plus tard, il est revenu avec un chapeau blanc en flanelle ou un béret. 

Il m'a amené chez un ami. On a suivi des chemins de campagne jusqu'à une ferme. J'ai été nourri et il a insisté pour j'aille me coucher. J'ai dormi trois heures. Je me suis réveillé et un autre homme était là (probablement un maquisard). Escorté 3-5 minutes jusqu'à une autre ferme. Deux maquisards sont venus. Un d'entre-eux m'a amené à Saverdun. Je suis resté là jusqu'au 25 août. Famille Fontanelle. Ils m'ont bien soigné. Je pouvais demander tout ce que je voulais.

Deux ex-pilotes sont allés pour s'assurer que l'avion était complètement détruit. Je suis monté dans une voiture et je suis allé à Foix. Ici, j'ai contacté la mission des alliés - la ville venait juste d'être prise. Une journée avec eux. Quelqu'un de Toulouse a envoyé une voiture pour moi et je suis allé là-bas. "

j. millard alston

Manuscrit du rapport du Lt James Millard Alston

Grâce à la Résistance française, le lieutenant américain rejoindra l'Angleterre, l'Irlande et enfin son pays d'origine. Il reprendra du service lors de la bataille du pacifique contre les Japonais. Son appareil est à nouveau touché au sud d'Okinawa le 25 mars 1945. Cette fois, la mer n'aura pas épargné la vie de James Millard Alston. Son corps n'a jamais été retrouvé.

j. millard alston

© findagrave.com

Vieux cimetière de Linden (Alabama)

En 2001, des membres de sa famille sont venus des Etats-Unis, se recueillir sur le lieu du crash à Carcassonne. Avec cet article, nous souhaitons rendre hommage à tous ces combattants étrangers qui ont défendu la liberté sur le sol français. 

j. millard alston

© Patrick Ertel

La famille de J. Millard Alston sur les lieux du crash à Carcassonne

A Pennautier, une plaque rend hommage au lieutenant Alston et à tous ses compatriotes

j. millard alston

Merci à Sylvain le Noach

___________________________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2017

30/05/2017

Un criminel de guerre nazi au château du parc de Capendu

Au début de l'année 1944, les Allemands craignent qu'un débarquement des alliés ne s'effectue par la côte Languedocienne. Le 12 janvier, à la Milice de Carcassonne on apprend par le chef de cabinet du préfet de l'Aude que la côte est en cours d'évacuation. Les villes de Sigean, La Palme, La Nouvelle, Leucate sont frappées par cet ordre qui sera effectif le 15 février 1944. Les généraux Allemands Blaskowitz (commandant la Première armée), Wiese (commandant la 19e armée), Rommel (commandant le groupe d'armée B) et Von Rundstedt (commandant en chef du front Ouest), inspectent cette côte. 

karl_gerd_von_rundstedt-1.jpg

© dday-overlord.com

Generalfeldmarschall Gerd von Rundstedt

La Résistance est au courant grâces aux informateurs du réseau Gallia, dirigés dans l'Aude par Maurice Jean. Le commandant des gardes-voies, Froly, fournit des fiches techniques sur les ouvrages d'art ; 400 points sensibles sont ainsi répertoriés. Maurand, un entrepreneur du sous-secteur de Leucate, se fait embaucher pour la construction de blockhaus et relève les plans des fortifications. On compte également de nombreux employés de la SNCF qui surveillent les mouvements de troupes. Emmanuel Gabarros, monteur de lignes aux PTT de Narbonne, se distingue en s'approchant assez près du logement du général commandant une division allemande récemment arrivée pour distinguer sur les chemises de l'officier ses initiales. Ceci permit l'identifier ainsi que son état-major et sa division : le général Richter.

2966.jpg

Le château du parc à Capendu

A Capendu se trouve le Quartier Général du 4e corps d'armée allemand commandé par le général Erich Petersen (1889-1963). Il est réparti entre quatre châteaux du lieu. C'est dans l'un de ceux-là que vit la comtesse Van Wyhe, dite Camille, ancien agent de l'Intelligence Service en Hollande pendant la Grande guerre. Pour la bonne cause, la comtesse se lie avec un officier supérieur allemand auprès duquel elle soutire des informations pour le réseau Gallia.

"Chaque jour, le courrier circule entrer les quatre châteaux par les soins d'un soldat allemand. Ce soldat, un Autrichien anti-nazi, travaille pour le réseau Gallia pour qui il est Frédéric. Seuls la comtesse et Maurice Jean sont au courant de ce double-jeu. Les documents passent d'abord chez la comtesse qui les photographie avant qu'ils n'atteignent leurs destinataires. Frédéric n'accepta jamais de récompense. Il voulait seulement rentrer chez lui. Le réseau dispose également de deux informateurs allemands dans ce sous-secteur.

En 1944, un Oberleutnant, commandant un groupement de panzers de la division Das Reich, est recruté. Il est fatigué de la guerre, songe à déserter et livre ses informations sur les effectifs et les mouvements de sa division contre rétribution en dollars. En juin 1944, la "Das Reich" fait mouvement vers la Normandie, s'illustrant en chemin par les pendaisons de Tulle et le massacre d'Oradour-sur-Glane, et nul n'entend plus parler de cet officier.

Un feldwebel de la Luftwaffe surnommé Franck, qui a été en poste dans la région de Peenemüde, informe le réseau des essais de V1 peu avant que n'aient lieu les premiers tirs sur l'Angleterre. Il livre également des renseignements sur les mouvements de son unité quand elle part en opération contre les maquis, et sur une nouvelle arme antichar, le Panzerfaust. 

Gerd_von_Rundstedt.jpg

Von Rundstedt au procès de Nuremberg

Le Géneralfeldmarschall von Rundstedt séjourne trois jours au château du parc de Capendu. La comtesse alias Camille, imagine un plan pour faire enlever le général et l'envoyer en Angleterre. Un commando de résistants viendrait, capturerait l'officier et le conduirait vers un terrain d'atterrissage. Ce projet jugé trop risqué sera refusé par le chef de région du réseau Gallia. Gerd von Rundstedt sera arrêté le 1er mai 1945 par les troupes américaines et fait prisonnier. Accusé de crimes de guerre en raison de sa participation aux assassinats de masse dans les régions soviétiques occupées, il assiste au procès de Nuremberg. En raison de sa santé chancelante et de son âge, les britanniques le libèreront en mai 1949. Il meurt le 24 février 1953 à Hanovre à l'âge de 73 ans.

Sources

Mémoire DEA Histoire du XXe siècle/ J-P Meyssonnier / IEP de Paris /1994

Antimaçonnisme, Francs-maçons et Résistance dans le midi Toulousain

Wikipédia

_______________________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2017

22/05/2017

Espionnage et dénonciations à l'hôtel de police de Carcassonne sous l'Occupation

On a trop souvent réduit l'enseignement de l'histoire de l'Occupation Allemande en France, à une vision manichéenne. A savoir, les gentils d'un côté et les méchants de l'autre. C'est vrai qu'avec le recul on s'aperçoit que cette idée réductrice a arrangé pas mal de monde, en faisant l'impasse sur les choses qui fâchent. Les archives que nous exhumons grâce au décret Sarkozy et plus récemment, celui de Manuel Valls sur les procès de Vichy, ouvrent des horizons nouveaux dans notre quête de vérité. 

police.jpg

Idéalement situé sur le boulevard Barbès, le commissariat de Carcassonne fut durant les heures sombres de l'Occupation, une véritable ruche au service de l'administration de l'Etat Français. Avec toutefois cette particularité, que l'on y trouvait aussi bien de bonnes ouvrières autour de la reine, que des frelons et mêmes des faux bourdons. On peut affirmer sans crainte que la production de miel s'en trouvait largement frelaté. Pour en finir avec ce langage imagé, disons qu'au milieu de policiers fidèles à Pétain, d'autres comme Aimé Ramond, Gabriel Creupelandt et Pierre Escudey jouaient un double-jeu au service des réseaux de Résistance. Ils le paieront de leur vie. Quant aux premiers nommés, les plus zélés d'entre eux seront révoqués à la Libération et les mi-figue mi-raisin, finiront par regagner les rangs de la République. L'histoire est plutôt belle racontée ainsi... comme celle des policiers parisiens portés en héros, car Résistants le 24 août 1944 à 21h22.

3025467352.jpg

Je vous propose d'imaginer le travail de Ramond, Creupelandt et Escudey en terrain hostile, faisant passer des informations à leurs réseaux, détruisant ou falsifiant des rapports d'enquête sur les maquis. Ils étaient chargés du N.A.P (Nettoyage des Administrations Publiques). A Carcassonne, le héros c'est Aimé Ramond mais on complètement oublié d'honorer Creupelandt et Escudey dont les noms figurent sur une plaque à l'entrée du commissariat. Vous allez voir comment ces deux-là, respectivement commissaires et commissaires adjoint aux Renseignements généraux, l'ont payé de leur vie.

L'affaire de Belcaire

Au mois de novembre 1943, les Allemands ont connaissance que des réfractaires du STO se cachent à Belcaire et à Camurac, où ils reçoivent de l'aide. Les Allemands exigent que la police française mène l'enquête. Pierre Escudey et son adjoint Gabriel Creupelandt sont chargés de cette mission. Bien entendu, ils dresseront un rapport négatif. Celui-ci n'ayant pas convaincu la Gestapo, Albert Kromer (Agent de la Gestapo) et Hoffman sont envoyés à l'hôtel Bayle à Belcaire où ils recueillent des renseignements en se faisant passer pour des Résistants. Les jours suivants, les gens de Belcaire seront arrêtés.

L'arrestation d'Escudey et de Creupelandt

 Dans les dépositions du procès de René Bach (Agent du SD à Carcassonne), nous avons trouvé les circonstances de l'arrestation des deux commissaires. Ils ont été dénoncés par la maîtresse d'un officier Allemand qui travaillait comme dactylo aux Renseignements généraux. Ceci de la manière la plus sournoise ; l'agent 007 James Bond n'a rien inventé.

Marty Antoinette (Agent M.O 230) demeurant 71, rue de la République à Carcassonne était la maîtresse du capitaine Reinhardt de la Kommandantur. C'est à lui qu'elle fit part des propositions faites à elle par le commissaire des Renseignements généraux Escudey. Celui-ci lui avait proposé du fait qu'elle entrait et sortait du bureau de ce capitaine, de lui fournir des renseignements d'ordre militaire. Reinhardt envoya Marty à Eckfeffner (Chef de la Gestapo, NDLR) qui lui fit jouer la comédie auprès de Escudey, lui fournissant des renseignements sans aucune valeur. C'est ainsi qu'elle fit également arrêter pour complicité le commissaire adjoint Creupelandt, et qu'elle dénonça un inspecteur Lagoutte qui réussit à prendre la fuite.

le-batiment-du-67-avenue-franklin-roosevelt_453080_800x600.jpg

Villa de la Gestapo de Carcassonne en 2014

Escudey et Creupelandt seront arrêtés le 10 janvier 1944 pour espionnage par la Gestapo. Antoinette Marty avait travaillé à l'Office de placement Allemand puis aux Renseignements généraux. Courant mai ou juin, elle devait intégrer le bureau de la L.V.F (Légion des Volontaires Français contre le Bolchévisme) située rue de l'Aigle d'or. Détenue à la Libération à la Maison d'arrêt de Carcassonne pour trahison, elle sera d'abord condamnée à mort puis graciée par le général de Gaulle.

Voici l'interrogatoire de Mlle Marty à la Libération

Je craignais que la Gestapo ait trouvé chez Escudey des papiers compromettant pour moi. J'ai vu Escudey deux fois : Café Not et R.G. J'ai fourni des renseignements à Escudey d'ordre militaire. Je me suis rendu à la Gestapo - route de Toulouse - en présence de René Bach et des blonds.

- Est-il exact que vous avez travaillé aux RG ?

- Oui

- Qu'était Creupelandt ?

- Policier très honnête. Français avant tout. Collaborateur. National 100 %. Nous nous en étions aperçus. Je n'ai jamais travaillé avec Escudey.

- Etiez-vous au courant de son arrestation ?

- M. Escudey a été renvoyé par Vichy par mesures disciplinaires. J'espère que M. Creupelandt sera libéré grâce à vous. J'ai été la maîtresse de Lagoutte.

Nous voyons là toute la subtilité de la Gestapo, à se servir des charmes d'une femme pour infiltrer la Résistance. Maîtresse d'un officier Allemand et d'un inspecteur de police. Evidemment Creupelandt, Escudey et Ramond pour ne pas éveiller les soupçons, jouaient à fond en interne la carte Vichy. La signature de Ramond sur le registre de condoléances de Philippe Henriot en juillet 1944, s'explique ainsi.

 

Gabriel Creupelandt

Le commissaire adjoint Creupelandt était né le 31 décembre 1910 à Roubaix (Nord). Son père Albert résidait en 1945 à Roubaix, 203 rue Lacroix. Arrêté le 10 janvier 1944, il sera déporté le 7 juillet 1944 de Paris vers le camp de Vaihingen par le transport "Nacht und nebel". Il y mourra le 21 février 1945.

11-6232-1.jpg

©memorialgenweb.org

Son nom est gravé sur le monument aux morts de Bram, car il habitait dans cette commune. 

 

Pierre Escudey

 Le commissaire Escudey était né le 24 novembre 1909 à Toulenne (Gironde). Titulaire du baccalauréat et d'une licence en droit, il pratique l'athlétisme au haut niveau. Il est incorporé le 15 novembre 1932 au 196e RALT et élevé au grade de Maréchal des logis l'année suivante. 

Capture d’écran 2017-05-22 à 10.49.38.png

En 1934, Pierre Escudey porte le N° 111

Le 2 juin 1936, il épouse à Langon Simone Saintespès avec laquelle il aura un fils, Bernard né le 12 novembre 1937. Le 1er novembre 1942, il est nommé à Carcassonne comme chef des Renseignements généraux. Il participe aux réseaux de renseignements Marceau (Marco Polo) et N.A.P. Le 1er octobre 1943, il s'engage dans le réseau de Résistance Gallia-Impérium comme agent P2. Pierre Escudey est d'une aide précieuse, car il a gardé des contacts dans les milieux proches de Vichy et, surtout, avec les Allemands.

Capture d’écran 2017-05-22 à 10.57.19.png

Pierre Escudey et son épouse

Arrêté à Carcassonne par la Gestapo le 10 janvier 1944, le commissaire Escudey est interné à Montpellier du 10 janvier au 1er juin 1944. Il est ensuite transféré à la prison de Montluc à Lyon (cellule 129). Il subit des interrogatoires à la baignoire, aux coups de poings et aux bâtons. Déporté le 2 juin 1944 vers Compiègne. Après trois jours et quatre nuits, il arrive au camp de Dachau le 6 septembre 1944. Il décèdera à Hambourg-Neuengamme le 6 janvier 1945 en tentant de s'évader.

Capture d’écran 2017-05-22 à 11.05.08.png

Bernard Escudey, son fils.

A titre posthume, il reçoit la médaille de la Résistance le 26 janvier 1947. Il est fait chevalier de la légion d'honneur le 14 juillet 1959. Son fils Bernard en est le récipiendaire.

En écrivant cet article, nous avons souhaité combler une lacune. Celle de l'oubli de P. Escudey et G. Creupelandt qui, au prix d'énormes risques, se sont sacrifiés pour l'honneur de la France. Dans quelques mois, un nouvel hôtel de police sortira de terre à Carcassonne. Gageons que les noms de ces deux héros, ne seront pas oubliés ; ce ne sera pas la faute de ce blog.

Remerciements

Madame Jeanine Escudey

M. Sylvain le Noach

M. Eric Fargeaudoux et l'ensemble de ceux qui travaillent sur le réseau Gallia

Archives de l'Aude

________________________

© Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2017