17/01/2016

Carcassonne entre la calotte et le maillet

Après l'affaire Dreyfus qui déchaîna les passions à travers le pays, la France se retrouve fortement divisée en deux camps politiques : le premier, anti-dreyfusard, catholique et antisémite est représenté par les droites ; le second, dreyfusard, anticlérical et franc-maçon s'incarne plutôt au sein des partis de gauche. C'est dans ce contexte que se constitue en 1899 le bloc des gauches ralliant radicaux, progressistes modérés et socialistes afin de contrer une droite nationale, sortie tout de même affaiblie de l'affaire Dreyfus. Pierre Waldeck-Rousseau à la tête du gouvernement de Défense républicaine depuis le 22 juin 1899, mène une politique de chasse aux sorcières contre les nationalistes au sein de l'administration française et plus particulièrement de l'armée. Son élection comme président du Conseil arrive juste après que la condamnation du capitaine Dreyfus ait été abrogée par la cour de cassation.

Le ministère Combes

Le 11 mai 1902, le Bloc des gauches obtient la majorité absolue à la chambre des députés. Waldeck-Rousseau est reconduit à la tête du gouvernement, mais atteint d'un cancer du pancréas, il ne finira pas son mandat. Sur ces conseils, le Président de la République Émile Louvet nomme Émile Combes comme successeur le 7 juin 1902.

Émile_Combes.jpg

Émile Combes

(1835-1921)

La personnalité et le parcours de ce Tarnais, membre du Parti Radical, est assez particulière dans le contexte politique agité de ce début de XXe siècle. Celui qui au sein du Grand séminaire d'Albi porta la soutane et fut tonsuré, devint le ensuite le défenseur acharné de la laïcité et d'un anticléricalisme d'état. C'est par exemple sous sa mandature que sont rédigées les grandes lignes de la future loi de 1905 sur la séparation de l'église et de l'état. On compte que sous sa mandature 2500 congrégations religieuses d'enseignement privé seront fermées. Elles résistent parfois avec force avec l'appui de la population, comme à Carcassonne dans le quartier des Capucins où les moines sont chassés et mis en prison. En conflit avec le Vatican sur le Concordat de 1801, la France retire son ambassade à Rome avec l'arrivée de Pie X. Combes s'oppose à la pratique des langues régionales dans les églises, où le message de l'homélie pourrait cacher des pensées subversives à l'encontre des valeurs de la République. Que dirait-on aujourd'hui, si l'on interdisait les prêches en langue arabe dans les mosquées ? La circulaire Combes provoque la condamnation de 110 prêtres pour délit de langue bretonne.

Le président du Conseil à Carcassonne

Après un passage à Castelnaudary, Émile Combes se rend dans la capitale audoise par le train. Il y est accueilli le 24 juillet 1904 sur le quai de la gare à 9 heures et demi par son ministre de la guerre, le général André. Le député-maire Jules Sauzède ainsi que les autres parlementaires de l'Aude du Bloc des gauches l'attendent en compagnie du général Blanc, commandant le 16e corps d'armée. Les officiels montent avec le président du Conseil dans une voiture ; elle passe sous un arc de triomphe dressé pour l'occasion au carrefour de l'actuel boulevard Omer Sarraut. Il porte la mention suivante :

"Honneur au ministère Combes"

Ministère combes..JPG

© Martial Andrieu

Ses partisans politiques saluent le cortège sur son passage. Ces adversaires de droite sifflent celui que la presse catholique nomme "le défroqué". De petites cartes à son effigie ont été affichées sur les murs de la ville. Elles le représentent en curé avec un chapeau espagnol ; sur son ventre figurent le triangle et les trois points maçonniques. Au-dessus, la devise Liberté-Égalité-Fraternité. Au-dessous, l'article 10 de la déclaration des Droits de l'homme et du citoyen :

"Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses"

pour copie conforme, signé E. Combes.

anti maçon.jpg

Ils ont oublié le reste de la phrase

"pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par loi."

À ce propos, une rumeur circule en ville selon laquelle des catholiques vont huer Combes devant la préfecture, pour protester contre la fermeture à Carcassonne de deux établissements privés et du couvent Notre-Dame. Des mesures sont immédiatement prises pour contrer la manifestation. Rien de tel ne se passa, le président du Conseil reçut à 10 heures l'ensemble des cours constitués. 

Le général Blanc avec ses officiers généraux rappellera son attachement à la République.

combes

Mgr de Beauséjour dont la nomination à l'évêché ne se fera pas sans difficultés avec le Saint-siège - en raison du nobis nominavit - présentera son clergé. Le maire Jules Sauzède se félicite d'avoir laïcisé les hôpitaux et les bureaux de bienfaisance ; en retour le président du Conseil l'invite à créer davantage d'écoles d'infirmières. Ce sont les soeurs qui ont tenu très longtemps les hôpitaux. Le pasteur indique quand à lui : "Que nos églises restent ou non unies à l'état, nous ne cesseront de préparer à la patrie des hommes de foi, de conscience et de dévouement."

Le vénérable de la loge maçonnique de Carcassonne s'exprima ainsi :

"Nous vous remercions des services inoubliables que vous rendez à notre France, à notre République en nous débarrassant des congrégations de toute nature, de toute robe, protégeant l'enfant en laïcisant l'école, préparant de bons citoyens pour la grande cité future.

Le président du Conseil répondit :

"L'idéal de la maçonnerie est trop connu pour qu'il soit nécessaire de la venger des calomnies dont elle a été l'objet. On sait maintenant que la maçonnerie est synonyme de libre pensée ; ce n'est pas une secte puisqu'elle poursuit au contraire l'affranchissement des sectes, et à ce titre, je m'honore d'appartenir à la maçonnerie." 

Il poursuit son long discours par une phrase sans équivoque sur ce point :

"On ne transforme pas en deux ans un esprit public empoisonné pendant un siècle."

Le président du Conseil termine sur son programme de réformes sociales avec notamment l'abaissement de la durée du service militaire, l'instauration de retraites ouvrières et d'une loi créant l'impôt sur le revenu, comme correctif des inégalités et des injustices. Celle-ci ne sera finalement pas votée avant 1914.

Après un dîner à la préfecture, M. Combes repart de Carcassonne et quitte Carcassonne à 9h45 du soir en direction de son village de Pons.

L'affaire des fiches

Le 28 octobre 1904, le ministère Combes tombe à cause de l'affaire des fiches. À l'initiative du ministre de la guerre, le général André, une majorité des loges maçonniques du Grand Orient de France avaient constitué des fiches sur les opinions politiques et confessionnelles des militaires. Les plus modérées ne donnèrent pas de suite à cette demande du conseil de l'ordre, considérant qu'il s'agissait de pratiques de basse politique. L'affaire éclate au grand jour à l'Assemblée nationale mettant fin à la présidence d'Émile Combes au sein du conseil des ministres.

____________________

© Tous droits réservés/ Musique et patrimoine/ 2016 

11:47 Publié dans Politique | Tags : combes | Lien permanent | Commentaires (1)