06/07/2017

Le philosophe Julien Benda parle en 1948 à la radio, de sa rencontre avec Joë Bousquet

Voici un document exceptionnel et totalement inédit de six minutes, que nous avons retrouvé au milieu de quinze heures d'enregistrements de Radio Nîmes. L'écrivain Julien Benda qui séjourna pendant quatre années à Carcassonne de 1940 à 1944 - caché par le poète Joë Bousquet en raison de ses origines juives - accorde une interview à cette radio alors qu'il est de passage dans la capitale du Gard. Julien Benda fit partie des nombreux intellectuels et artistes, à visiter J. Bousquet dans sa chambre de la rue de Verdun. Nous avons retranscrit l'ensemble de cet échange, ô combien intéressant pour l'histoire de notre ville durant cette période. 

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© Alchetron

Et d'abord, quand avez-vous quitté Paris ?

Eh ! bien, j'ai quitté Paris le 10 juin, convaincu d'ailleurs que j'allais y revenir quelques semaines plus tard, me refusant à admettre que l'armée française allait être anéantie en si peu de temps. Et après quelques tribulations, je me suis arrêté à Carcassonne où je retrouvais mon ami Jean Paulhan et où je suis resté quatre ans.

Vous avez dû être bien malheureux ! Un parisien comme vous.

Pas du tout ! J'ai admirablement travaillé, ne connaissant aucune distraction extérieure et même, n'étant pas fâché d'échapper à cette atmosphère parisienne. Le parisianisme, qui m'apparaît - autant que j'en puisse juger - être un élément de dissolution.

Mais, des réunions littéraires avaient cependant bien lieu à Carcassonne ?

J'allais d'une manière systématique chez le poète Joë Bousquet où je me trouvais l'objet d'un double comportement que j'ai très souvent rencontré dans ma vie. Une entière dissonance intellectuelle du fait de mon rationalisme impénitent, et d'autre part une très réelle sympathie affective. 

Et qui retrouviez-vous à cette séance ?

Le regretté Sire (Pierre Sire, NDLR) qui est mort récemment. René Nelli qui s'occupait du volume sur le génie d'Oc publié par les Cahiers du sud et son directeur Jean Ballard, lors de son passage. André Nadal, avant qu'il ne quittât le lycée de Carcassonne pour venir à Nîmes, où j'ai été si heureux de le retrouver l'autre soir. Ils étaient tous très attachants ces hôtes de Carcassonne, non seulement par leur valeur personnelle, mais aussi par leur quasi dévotion si justifiée, en raison de son bon caractère et de son admirable talent pour le grand blessé de guerre qu'est Joë Bousquet. 

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© Conseil départemental de l'Aude

La chambre de Joë Bousquet

Et comment se termina cet agréable séjour ?

De la manière suivante et qui implique que j'étais favorisé des dieux. Bien que mes amis fussent  tous extrêmement inquiets sur mon compte depuis ces quatre années, je vivais avec un sentiment de parfaite sécurité ; refusant à me mettre à l'abri, beaucoup plus par paresse que par héroïsme, ainsi qu'ils m'y conviaient très instamment et avec beaucoup de raison, particulièrement Jean Paulhan et Aragon.

Cela pouvait, en effet, être dangereux.

Evidemment ! Le 18 mai, je venais chez le proviseur du lycée, qui m'avait invité à habiter chez lui si j'avais le moindre ennui, lorsque je vis arriver une jeune fille qui demeurait dans mon immeuble, qui venait m'avertir courant elle-même de réels dangers car elle pouvait être suivie, que deux gaillards de la Gestapo venaient me chercher. Ils eurent même la naïveté apprenant que je n'étais pas là, de soupirer : "C'est bien dommage ! C'est bien dommage !" 

Eh ! bien vous l'avez tout de même échappé belle.

J'ai le train pour Toulouse où je suis resté sous un faux nom jusqu'à la Libération. Grâce en particulier au protectorat de l'Institut Catholique.

Et à la libération de Toulouse ?

J'y suis resté et ne suis allé à Paris qu'il y a peu de temps. Je suis alors retourné à Toulouse où je compte rester encore un peu de temps.

Julien Benda raconte également avoir écrit dans sa "thébaïde" de Carcassonne, plusieurs textes pendant les quatre années qu'il passa caché dans notre ville. Certains de ces écrits ont été publiés après la guerre. Il s'agit de "La grande épreuve des démocraties" (Edition de la Maison française à New-York / 1942), "Du poétique selon l'humanité et non, selon les poètes" (Editions des trois collines / 1946), "Le rapport d'Uriel (1946 / Flammarion), "Du style d'idées (Gallimard / 1948), "La France byzantine" (Gallimard / 1945).

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C'est dans cette maison sise au numéro 15 de la rue Montpellier que Julien Benda habita pendant quatre ans. C'est là qu'il passa son temps à écrire. C'est là qu'il fallait être arrêté par la Gestapo. Nous avons retrouvé le lieu grâce à l'ouvrage suivant : "Le fil des idées. Une éco-biographie d'Edgar Morin" de Françoise Bianchi (2001). Une plaque pour signaler ce lieu de mémoire serait désormais la bienvenue.

Sources

Radio Nîmes / 1948

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