19/08/2013

Le 20 août 1944, Quai Riquet

Depuis 2009 l'ancien blog "Histoires de Carcassonne" et désormais celui-ci, se battent afin d'entretenir la mémoire des victimes innocentes du Quai Riquet, lâchement assassinées par les allemands le jour de la libération de Carcassonne. A chaque fois nous nous sommes émus du manque d'entretien floral du monument situé sous le pont de la gare SNCF vers la rue Buffon, au moment des commémorations de cette journée. De même, nous avons milité afin qu'à nouveau le cortège des autorités civiles et militaires s'arrête à cet endroit, y dépose une gerbe avec une sonnerie aux morts et une Marseillaise. Le 22 septembre 2012, j'ai rencontré M. le député-maire de Carcassonne lors de l'inauguration du nouveau conservatoire de musique. Il m'a assuré que cette année (2013) et donc demain, l'arrêt à la stèle des martyrs du Quai Riquet ferait à nouveau partie du programme des commémorations.

Je voudrais rappeler ici ou faire connaître l'histoire de cette triste journée du 20 août 1944. Le récit que j'en donne se base uniquement sur des documents écrits et signés de leurs auteurs.

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Stèle des 26 martyrs du Quai Riquet

Le 20 aout 1944 alors que la 11e panzer division en déroute passe par Carcassonne, des coups de feu retentissent en sa direction dans le quartier de la gare. Les "boches" à bout de force et harcelés de toutes parts, sans chercher vraiment à comprendre d'où venaient exactement ces tirs vont incendier toutes les maisons du Quai Riquet et mitrailler à l'aveugle tous les passants. Le carnage fera 22 victimes civiles étendues le long du quai et de la route minervoise. Les soldats allemands allèrent ensuite quérir le maire Jules Jourdanne et le préfet Marchais qui, accompagnés par trois FFI durent s'expliquer sur place devant les officiers de la Wehrmacht en furie. Ceux-ci prétendirent qu'on avait tiré sur eux et que 50 des leurs avaient été tués. C'était faux, mais ils tenaient en joue 16 autres otages prêts à être fusillés. Finalement le lieutenant FFI Hauguenauer obtint que l'on relacha les otages pour le cas, où aucun incident contre l'armée allemande serait observé jusqu'au retrait total des troupes de la ville. Les otages furent libérés mais cette triste journée couta la vie à 22 personnes innocentes. (Source: Lucien Maury/ La résistance audoise/ 1980)

Témoignage de G. Nunez, agent de police

"Vers 16 heures environ, une patrouille allemande accompagnée de deux officiers mitraillettes à la main et accompagnés d'une femme qu'ils avaient pris comme otage, ont démandé à voir M. le maire. Personne ne bougeant dans le poste, j'ai pris l'initiative d'aller le faire appeler par M. Jeanjean, secrétaire général. Le maire averti s'est rendu au commisariat où se trouvait une patrouille allemande et à demandé à l'officier de paix s'il voulait bien l'accompagner; ce dernier trouvant un prétexte afin de rester avec ses hommes a refusé de la suivre. C'est alors que je me suis proposé pour accompagner M. le maire et les gardiens Vidaillac et Gros nous ont suivi. De là, la patrouille allemande a demande le préfet. Nous nous sommes rendus à la préfecture. Ils ont prié M. le préfet de les suivre au PC, route Minervoise. Ce dernier était suivi du lieutenant Haguenauer et d'un inspecteur des renseignements généraux. C'est ainsi que nous nous dirigeâmes vers la route Minervoise sous la fusillade ou le commandant allemand nous attendait au milieu de la route entouré de son état-major et de nombreux soldats en furie. Au Quai Riquet, les maisons flambaient. Il y avait de nombreux morts. Face à la boucherie Claustre, étendu sur le trottoir dans une mare de sang, le mécanicien-tollier Ramon Noël venait d'être fusillé. L'officier allemand criait, gesticulait et vociférait. Dans sa colère rouge, il prétendait que les habitants avaient tiré sur sa troupe et demandait à l'interprète qui avait pu tirer sur ses soldats. J'ai informé M. le préfet qu'il veuille bien faire dire qu'il y avait certains immeubles sur la route Minervoise qui avaient été occupés par les allemands et qu'il pouvait y avoir quelques bombes à retardement qui auraient pu blesser ses hommes. Sur cela le lieutenant Haguenauer se mit à parlementer en allemand avec le commandant ennemi et chercha dans un long entretien très mouvementé dont les sus-nommés étaient témoins, à sauver la situation qui semblait désespérée. Petit à petit, nous avons saisi que la grande menace de la destruction de Carcassonne, décidée fermement par les allemands lors de l'arrivée de la délégation, semblait s'écarter. Un avis fut publié dans tous les quartiers de la ville par le haut-parleur de M. Chiambarreta, accompagné des gardiens Viadaihac, Gros et moi-même, et deux officiers allemands qui étaient portés sur les ailes de la voiture avec leur mitraillette.

Ce qu'écrivait J-L Bonnet en commentaire sur le blog "Histoires de Carcassonne", le 8 décembre 2009.

Pour approfondir le sujet qui ne peut s’évoquer en quelques lignes et rectifier certaines maladresses, on lira avec intérêt les articles parus le 20 et le 22 août 2004 dans l’Indépendant, chronique « D’hier et d’aujourd’hui », sur les massacres du quai Riquet et le personnage de Chim Boum Boum. L’historien J-L Bonnet se permet de raconter les événements récents avec fidélité quand il a des renseignements de première main, comme les témoignages directs des descendants des martyrs fusillés. La légende maintient des histoires irréelles ou inventées pour rendre service à tel ou tel : ainsi, les documents officiels de la Préfecture (1) ne mentionnent pas l’intervention du maire Jules Jourdanne et du préfet Marchais pour libérer de prétendus otages. On comprend l’intérêt de faire courir ce bruit pour justifier une attitude louable chez ceux qui avaient servi le gouvernement de Pétain. Les témoins encore vivants de l’époque, notamment M.A. J…, secouriste de l’époque avec le lieutenant Amigues, M. C… qui habitait au début de la route minervoise, Mme M. S.. dont la jeunesse a été marquée par ce drame, les nombreux descendants des fusillés qui ont assisté à une conférence sur la Libération ne sauraient tolérer sans réagir cet innocent écran de fumée qui ferait de fonctionnaires soumis des héros ! Soixante après ces événements, il faut savoir qu’il existe encore des gens qui osent évoquer « les sinistres maquisards de Picaussel » sur un site Internet et rendre gloire au x collaborateurs.
Jean-Louis Bonnet

(1) Nous croyons savoir que les archives de la préfecture de cette période ne sont pas consultables avant 2015. Il est bon de le préciser aux lecteurs (NDLR)

Les victimes

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Cette plaque avait disparue l'année dernière dans l'indifférence générale suite à un ravallement de façade. Le blog "Histoires de Carcassonne" a obtenu de haute lutte sa remise en place.

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Armand Ballotari (19 ans), agriculteur

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Georges Calvel (30 ans)

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Joseph Justo dit Chim-Boum-Boum (64 ans)

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Jean Baratciart (38 ans)

Et

Bastide Jean-Marie, Belbèze Jean, Bonnet Louis, Carreras roger, Chassaing Raymond, Dualé René, Fages Marguerite, Fournès Marie-Thérèse, Gélis Pierre, Jassin Gabriel, Maynadier Emile, Mazzer Emilio, Milhau Pierre, Pradelle Joséphine, Quintin Hyppolite, Rey Jean-Baptiste, Viscarra Jean.

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Photographie prise sur les lieux en 1944

Témoignages recueillis sur le blog "Histoires de Carcassonne"

"Je suis né en 1942 chez mes grands-parents à l'Olivette: Quai Riquet. Ma grand-mère maternelle, Joséphine-Marguerite Pradelles est une des victimes. Inutile de vous dire le traumatisme familial qui s'en est suivi. Elle était dehors avec ses amies. Il faisait beau. Elle est allée se réfugier sous les escaliers extérieurs d'une villa. Elle n'a pas eu le temps de rentrer chez elle, Villa St-Joseph. Trop loin, et même si elle l'avait eu... Ils l'ont massacrée. A coup de crosse, sur la tête. Elle appelait sa dernière fille qui avait fait sa communion solennelle au mois de juin 1944 à St-Vincent. Elle a été pratiquement décapitée. Ils se sont acharnés. Ma mère et les enfants étions partis quelques jours à peine avant, dans un village du minervois. Quand elle a été prévenue; sa mère, ma grand-mère était déjà enterrée au cimetière St-Michel, à proximité de Chim-Boum-Boum. J'ai eu deux explications du déchaînement de ses allemands. La première, la sirène de la ville a retenti; ils ont eu peur. La seconde, un coup de feu a retenti du haut de Grazailles. La seconde semble privilégiée d'après un article. Alors pourquoi? Aucune enquête n'a été faite?" (Eliane)

"Je m'en souviens particulièrement. Nous habitions au 53 rue du septembre et une voisine étant décédée ma mère Jane Dupuy née Bugnard a décidée malgré tous les avis d'aller a l'enterrement de cette voisine. Etant passée un moment sur nos tombes de famille Elle est arrivée a la sortie du pont du chemin de fer juste au moment ou la fusillade a éclatée. Elle a été touché a la jambe et n'a pu se relever. C'est Jean-Marie BASTIDE de Villardonnel qui malgré la fusillade la secourue en la portant a la maison du coin après le pont, direction l'Olivette. Quant les "boches" ont passé le pont du canal ils ont alignés tous les Hommes et les ont fusillés. Hommage a Jean-Marie que ma mère a vu mourir. Ss parents n'avait que ce fils et nous sommes allés les voir plusieurs années en témoignage de reconnaissance. Comment ce fait il que ce soit un des rares qui n'est pas la mention MPF après un tel acte de dévouement? Ma mère a pu finalement etre évacuée a la clinique Delteil ou mon père a pu aller la voir tard en fin du soir. Je ne vous dit pas l'horreur de l'angoisse quant ayant entendu les tirs nous ne l'avons pas vu rentrer. Cela lui a valu une invalidité trés partielle car pour Elle comme pour tant d'autres le médecin consultant pour la pension a été odieux car son but essentiel de réduire le taux de pension. Par ailleurs ma Mère m'a souvent répété que tous Ceux qui se trouvaient dans la maison du coin, où Ils avaient trouvé abri, avaient été obliger de sortir par les boches et que les Hommes avaient été séparés des Femmes et Enfants et qu'Ils avaient été fusillés sous le pont." (Claude)

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